Voici quelques coups de coeur au fil des dernières années :

Freida McFadden, La locataire, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, City Éditions, 2026, 400 pages, 36,95 $.
Freida McFaden nous a habitués à des thrillers psychologiques qui sont vite devenus des succès internationaux. Elle récidive avec
La locataire, un roman addictif et machiavélique à souhait.
L’action se situe à New York, où rien ne va plus pour Blake. V
ice-président d’une boîte de marketing, il est soudainement et brutalement licencié. Comment va-t-il arrivé à payer le prêt immobilier de la nouvelle maison qu’il partage avec sa fiancée Krista? Prendre une locataire pour les aider à payer les frais de
la maison serait-elle la solution?
Après avoir interviewé plusieurs candidats, Blake et Krista déniche une dénommée Whitney Cross qui correspond exactement à ce qu’ils recherchent. Elle est sympathique, charmante, sérieuse.
La locataire parfaite…
en apparence.
Or, quelque chose ne tarde pas à clocher. Peu de temps après l’arrivée de la locataire, la maison est infestée de moucherons. Puis Blake souffre d’horribles éruptions cutanées. Ensuite leur poisson rouge est tué. Blake est persuadé que Whitney veut faire de
sa vie un enfer. Il confie à Krista qu’une psychopathe arpente
leur maison, que Whitney s’est lancée dans une incompréhensible vendetta à son encontre.
Krista accuse Blake de péter un cable pour un oui ou pour un non, d’être parano au dernier degré et de ruminer de ridicules théories complotistes à propos de leur locataire. Blake persiste à croire que l’objectif de Whitney consiste à détruire son couple depuis le début. « Elle m’a dans le collimateur pratiquement depuis le jour où elle emménagé chez nous. »
Si Krista amène Blake à ravaler le chapelet de jurons qu’il voudrait déverser sur Whitney, elle ignore que son fiancé fait enquête sur le dossier scolaire de leur locataire. La personne contactée lui dit : « Whitney Cross… est une personne extrêmement dangereuse. À votre place, je ne m’approcherais pas d’elle. » Trop tard évidemment.
Pendant 250 pages, Freida McFadden imagine tous les scénarios
les plus sordides pour prouver que Machiavel est un ange à côté
de ce que Whitney peut faire subir à Blake. Puis voilà que
la romancière nous sert un rebondissement spectaculaire, 
un revirement de situation incroyable. N’est pas démoniaque qui nous croyons…
Dans la seconde partie de La locataire, nous découvrons comment une psychopathe a la mauvaise habitude de résoudre ses problèmes en assassinant les gens. Elle n’hésite pas à dire : « Je ne suis pas
un monstre. Je lui ai donné du bon temps avant de l’égorger. » Attendez-vous à voir du sang couler à plus d’une reprise, sans pour autant qu’un policier fasse enquête.
Freida McFadden porte une perruque et des lunettes afin de dissimuler son identité et de dissocier sa carrière d’écrivaine
de sa profession médicale. Elle a trouvé d’autres moyens afin de masquer avec brio l’identité de sa psychopathe qui affirme au sujet de Blake : « ce qui me plaît, c’est de le voir souffrir ».
J’ai déjà recensé cinq romans de Freida McFadden :  Les secrets de la Femme de ménage, La Femme de ménage se marie ), La Femme de ménage voit tout, Le Boyfriend et La Prof.
Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 1, Loin des bombes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
350 pages, 26,95 $.
Afin de mieux faire connaître l’histoire touchante de jeunes Britanniques envoyés à l’étranger pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale, Josée Ouimet signe Loin des bombes, premier tome du roman Le voyage de l’espoir.
En 1940, Winston Churchill crée le programme Pied Piper pour protéger les enfants contre la guerre. Entre juillet et septembre de cette année-là, 2 664 enfants britanniques choisis par le Children’s Overseas Reception Board sont envoyés dans quatre pays (Dominions), dont 1 532 au Canada, pour échapper aux bombarde-ments allemands.
Face à la puissance de l’armée d’Hitler, les heures de l’Angleterre sont comptées. « L’opération Pied Pier était la seule manière que Churchill avait trouvée de conserver intacte la mémoire d’un peuple qui ne voulait pas mourir. »  
Comme chaque nouvelle nuit de bombardements laisse présager
une hécatombe à Londres, Edith (16 ans) doit se résigner à quitter ses parents pour aller s’installer à Montréal, chez une amie de sa mère. Elle est chargée d’y conduire son frère Edward (7 ans) et leur voisine-orpheline Eleonore (7 ans). Le trio s’embarque à bord du SS Duchess of York, un navire de la compagnie Canadian Pacific.
Jamais les Allemands ne pourront enlever à Edith le droit de rêver et d’espérer. Partagée entre l’angoisse de savoir ses parents restés à Londres et le désir de s’adapter à une nouvelle vie, l’adolescente accepte ce départ, signe d’absence, d’éloignement et de grand pas dans le vide.
L’opération Pied Pier demeure un pan peu connu de la Seconde Guerre mondiale. En plus de nous le faire découvrir, Josée Ouimet pimente son récit d’une intrigue amoureuse. Edith ne s’éloigne pas uniquement de ses parents, elle laisse son premier amour filé entre ses doigts.
Cette flamme s’appelle Andrew et il fait partie de la Home Guard. Étendus sur un plancher de carrelage noir et blanc épargné par
les bombes, les corps d’Édith et d’Andrew sont dévorés par le désir, élan qui est aussitôt freiné par le cri de deux patrouilleurs de
la Croix-Rouge.
Déçus de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de leur rêve érotique, les amoureux s’étreignent et se séparent, non sans promettre de revenir le lendemain. Ordre est cependant donné à Andrew de se rendre près du palais de Buckingham pour y aider les éclaireurs. Édith le retrouvera-t-elle dans la suite de ce roman…?
Le premier tome conduit nos trois jeunes Britanniques dans une famille du quartier montréalais Notre-Dame-de-Grâce. Leur quotidien va s’avérer aussi turbulent qu’un champ de bataille.
Le voyage de l’espoir est à la fois une histoire de guerre, une aventure romantique et un cheminement psychologique. À travers le regard d’Edith, la romancière met aussi de l’avant la résilience
des femmes de l’époque face à la place qu’elles occupent dans
la société, face aux limites qui s’y greffent également.
Josée Ouimet a publié une soixantaine de romans, tant pour
les adultes que pour les jeunes. Ses sagas historiques La Marche
des nuages, La Faute des autres,
 Dans le secret des voûtes, L’Inconnu du presbytère et Un vent d’orage ont passionné des milliers de lecteurs et lectrices.
Andrée Christensen, Une forêt dans la voix, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2025,
336 pages, 28,95 $.
Mon nom me prédestinait à être interpelé par Une forêt dans
la voix
, nouveau roman d’Andrée Christensen, puisque l’adjectif sylvestre signifie relatif aux forêts. J’ai été ébranlé, comme les rameaux des arbres secoués par un puissant vent, pour ne pas dire
une bourrasque mythologique.
La romancière est persuadée que les arbres possèdent une parole et une musique qui leur sont propres. Le chêne aurait la résonnance des grandes orgues; des pleurs mélancoliques se dégagent des saules; des cris effrayés s’échappent des trembles; les peupliers émettent des rires légers.
Le personnage principal est Ariane, enfant surnommée Aria par
sa mère (comme dans tracas ou embarras). Pour son père, Aria renvoie à une pièce de musique (aria des Variations Goldberg de Bach ou Ariettes oubliées de Debussy).
Ariane grandit au milieu de jardins, marais et bois, entourée d’oiseaux, d’insectes et de plantes. Tout l’incite à l’exploration. Et si ces lieux n’étaient pas ceux de la géographie, « mais ceux de l’âme et du cœur », de la découverte de soi…?
La jeune fille mène une vie en apparence normale jusqu’à ce qu’un secret sur ses origines lui soit révélé. « Dans le flou de mes origines, je me suis mise à rêver mes racines. » L’ouvrage devient à la fois un roman d’apprentissage et une fable mythologique.
Une forêt dans la voix nous invite à réfléchir sur les cycles de
la vie et de la mort, sur le visible et l’invisible, sur l’éphémère et
le permanent. « La nature entière nous enseigne le respect de ce qui se passe dans le secret, et dans le temps parfois long et douloureux qu’il faut pour advenir à soi. »
Certains passages du roman pourraient vous laisser croire qu’Andrée Christensen fait preuve d’une imagination purement débridée. Son écriture est plutôt inspirée de différentes formes d’expression artistique, que l’œuvre soit musicale ou chorégraphique.
Le chant grégorien, la musique baroque, l’art vocal du romantisme allemand, autant d’expériences artistiques qui ont transporté, nourri et transcendé Andrée Christensen. Coté danse, certaines chorégraphies ont enrichi le roman en inspirant des pistes narratives, esthétiques et émotionnelles. 
Personnellement, j’ai été remué par le chant grégorien durant
mon cours classique. Sa simplicité et sa rigueur me faisaient alors vivre des émois quasi mystiques. Pourquoi m’en suis-je par la suite désintéressé ?
Parce qu’il s’agit, comme le souligne la romancière, « d’une forme vocale où la voix singulière acceptait de disparaître pour devenir Une, invitant à se faire oublier soi-même ». J’étais devenu trop individualiste.
Revenons à Ariane, au moment où une caresse devient une étreinte charnelle. Dans un moment de passion, elle et son partenaire font l’amour « sur l’herbe tendre, enivrés du souffle odorant des lys
de la Madone, saoulés jusqu’à plus soif par la miellée suintante
des chèvrefeuilles et des lavandes ».
L’omniprésence de Dame Nature ajoute à la richesse et à
la complexité de l’expérience. Il aurait pu en être ainsi pour
mon apprentissage du latin si, au lieu de décliner rosa, rosae, rosam, on m’avait enveloppé de la noblesse des grands chênes (quercus myrtifolia) ou du chant cadencé des ormes (ulmus parviflora).
Avec Une forêt dans la voix, Andrée Christensen nous plonge dans le royaume des contes et des légendes. Elle nous invite à ne pas chercher une explication logique à un phénomène qui n’est pas de l’ordre du rationnel.
Sébastien Dulude, Amiante, roman, Montréal, Éditions
La Peuplade, 2024, 224 pages, 27,95 $.
Après trois recueils de poésie, Sébastien Dulude signe un premier roman où il aborde l’enfance avec brio. Intitulé Amiante, cette prose finement ciselée porte sur une amitié particulière, avec juste ce qu’il faut de non-dits et d’ellipses.
Les protagonistes du roman sont Steve Dubois, 9 ans, et Charlélie Poulin, 10 ans. Ces deux garçons vivent à Thetford Mines, ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise. L’action se déroule d’abord durant l’été 1986, période où les deux garçons s’abandonnent aux plaisirs
de l’amitié.
La première fois que Steve rencontre le petit Poulin, il remarque d’abord un garçon à la dégaine polissonne, puis « l’ami que je cherchais désespérément ». Devenus inséparables, les deux enfants passent l’été en enfourchant leurs vélos ou allongés dans leur cabane dressée dans un pin.
Leurs sentiments se forgent parmi « le frisson aigu des grillons, les trilles des passereaux et le sifflement des couleuvres ». Très tôt dans le roman, Steve sent la peau de la cuisse de Charlélie contre la sienne. « Une électricité chaude reliait nos chairs… »
L’air de leur bouche s’échange. Le faîte du slip de Charlélie semble tendu, voire palpitant. Steve empoigne doucement le sexe de son ami et apprécie l’étrange humidité qui se forme à la pointe. « Bruissement d’ailes d’un oiseau en envol. Nous nous sommes éveillés. Ça n’avait rien d’éternel. »
Le narrateur Steve est manifestement amoureux de Charlélie.
Le romancier mêle poésie et rudesse du paysage minier pour dépeindre une amitié aussi profonde qu’ambivalente. Le texte de Sébastien Dulude m’a séduit par son écriture sensorielle, par
sa façon d’illustrer comment l’enfance s’effrite sur l’adolescence.
Le roman comprend deux parties d’environ cent pages chacune.
Il y a d’abord la rencontre amicale-amoureuse en 1986, puis nous assistons cinq ans plus tard à la reconstitution d’un paradis évanoui.
Entre ces deux périodes, il y une tragédie qui affecte le cours de
la vie de Steve.
Réflexion faite, l’adolescent ne sait plus si à neuf ans il ressentait consciemment « que le beau visage renaré de Charlélie Poulin,
le calme anémone de ses longs cils et le cyan à ses lèvres étroites » lui inspiraient un ordre de sentiments fiévreux.
La mère de Steve est plus à l’aise en anglais. Mom ne dépose pas un bisou mais plutôt un kissy sur la joue de son fils. Elle prépare pea soup & soda crackers. Elle dit à son mari : « change de canal, Pierre, this isn’t for his age ».
Pierre Dubois travaille à la mine. Il n’apprécie pas les posters d’hommes aux torses nus, tatoués et vêtus de cuir moulant sur
les murs de la chambre de son fils : « tu vas m’enlever tes photos de tapettes ». Qu’aurait-il dit s’il avait su que Steve gardait la photo de Charlélie dans son portefeuille…?
De 1986 à 1991, les confidences de Steve « se meuvent de crique en ruisseau en rivière ». Il voit cela comme un seul territoire dans lequel ses émotions et ses sensations circulent librement, indistinctement, à feu doux.
Le romancier écrit que les mains de Charlélie soulageaient l’humeur en vrille de Steve, le rattrapaient. « Même maladroites, approximatives, ses caresses s’infusaient sous ma peau et me consolaient, comme tous les gestes de mon ami, ses paroles,
ses regards. Il savait m’attiédir. » 
Amiante a été trois fois lauréat, notamment pour le Prix des libraires du Québec, et douze fois finaliste, y inclus pour le Prix littéraire
Le Monde. Je reprends les mots du critique Dominic Tardif (La Presse), qui estime que ce roman a été écrit dans une langue « qui traduit certes le quotidien alangui de son personnage, mais peut-être davantage ce qui bourgeonne dans son esprit et son cœur ».
Benoit Prieur, Acadie et Provinces maritimes, guide mis
à jour par Annie Gilbert, Montréal, Guides Ulysse, 2024, 288 pages, 26 cartes, 29,95 $.
Au Canada, les provinces maritimes forment une région pittoresque qui conjugue la splendeur de milliers de kilomètres de paysages côtiers à de riches traditions locales et à un art de vivre fascinant. Pas étonnant que les Guides Ulysse aient récemment publié une mise à jour d’Acadie et Provinces maritimes.
Précisons, au départ, que les provinces maritimes canadiennes sont le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard. Les côtes de ces trois provinces baignent dans le golfe du Saint-Laurent ou dans l’océan Atlantique.
L’Île-du-Prince-Édouard est la plus petite de toutes les provinces canadiennes; elle compte la plus haute densité de population au pays, soit 30 habitants au kilomètre carré.
Le guide nous invite à visiter :
- 7 endroits pour sortir des sentiers battus, dont la réserve du parc national de l’Île-de-Sable (N.-É.);
- 8 endroits et événements pour les passionnés de culture, dont
le Festival international de musique baroque de Lamèque (N.-B.);
- 9 plages pour la baignade et le farniente, dont la plage de l’Aboiteau près de Cap-Pelé (N.-B.);
- 10 endroits pour découvrir les traditions maritimes, dont l’Éco-Musée de l’huître à Caraquet (N.-B.);
- 11 activités pour les amateurs de sports, dont le kayak de mer autour de l’île du Cap-Breton (N.-É.);
- 12 occasions d’aller à la rencontre de la culture acadienne, dont
le Pays de la Sagouine à Bouctouche (N.-B.);
- 13 lieux pour revivre la riche histoire de la région, dont le Lieu historique national de Port-Royal (N.-É.);
- 14 attraits pour les amants de la nature, dont le Parc national
des Hautes-Terres-du-Cap-Breton(N.-É.);
- 15 endroits où prendre des photos mémorables, dont Peggy’s Cove (N.-É.).
Dans la section Art et culture du guide, on apprend que « c’est en Acadie qu’est présentée en 1606 la toute première pièce de théâtre en Amérique du Nord : Le Théâtre de Neptune, de Marc Lescarbot ». On souligne que La Sagouine d’Antonine Maillet a été incarnée par Viola Léger (1930-2023) plus de 3 000 fois partout au Canada.
Un encadré donne quelques exemples du français acadien. Voici
des expressions typiques : être bénaise (heureux, content), espérez-moi un p’tit élan (attendez-moi un instant), paré (prêt), marionnettes (aurores boréales), mitan (milieu, centre).
Le guide fournit un lexique français-anglais d’environ 400 mots ou expressions traitant aussi bien de magasinage ou d’hébergement que de température ou de gastronomie.
Agrémenté de splendides photographies, Acadie et Provinces maritimes suggère une panoplie de découvertes et de coups
de cœur. Ce guide finement architecturé offre aussi des conseil pratiques et inclut une trentaine de cartes très précises pour mieux y organiser ses déplacements.
Jules Richard, Paul-Émile Borduas. Tableaux d’une vie, biographie, Montréal, Éditions Somme toute 2025,
84 pages, 19,95 $.
Pour connaître Borduas de façon succincte, il faut lire Paul-Émile Borduas. Tableaux d’une vie, de Jules Richard. Ce sont trente tableaux où s’entremêlent la vie (1905-1960) et l’œuvre d’un artiste visionnaire.
Né le 1er novembre 1905 à Mont-Saint-Hilaire (Québec) dans une famille catholique, Paul-Émile Borduas est d’abord formé à l’art religieux par Ozias Leduc. Il n’aura jamais cessé de chercher, de se réinventer, de briser les codes.
Borduas publie le pamphlet Refus global en août 1948, « un brûlot anticlérical » qui va lui valoir l’opprobre de la société québécoise alors marquée par l’obscuran-tisme. Ironiquement, Borduas va mourir juste au moment où allait se lever le voile noir qui avait tenu le Québec dans l’ignorance.
Largement rédigé par Borduas, Refus global est signé par 8 hommes et 7 femmes, une parité qui était loin d’être la norme à cette époque. Outre Borduas, on trouve Madeleine Arbour, Marcel Barbeau, Bruno Cormier, Marcelle Ferron, Claude Gauvreau, Pierre Gauvreau, Muriel Guilbeault, Fernand Leduc, Thérèse Leduc, Jean-Paul Mousseau, Maurice Perron, Louise Renaud, Françoise Riopelle, Paul Riopelle et Françoise Sullivan.
Refus global est tiré à 600 exemplaires et vendu à 1,50 $. « C’est
un plaidoyer contre le cléricalisme qui engendre la peur et bâillonne la société canadienne-française de l’époque. » En raison des propos incendiaires contre le clergé, le succès du Refus global est loin d’être instantané.
Des années plus tard, Marcelle Ferron dira que Refus global s’inscrivait dans la continuité du tempérament de Borduas, « éternel révolté contre les injustices sociales, la collusion entre l’Église et l’État ».
Avant de s’établir à Paris, Borduas séjourne aux États-Unis (Provincetown et New York). Sa difficulté à s’exprimer en anglais l’empêche de s’épanouir pleinement au sud de la frontière.
Les ventes ne seront pas au rendez-vous lors de deux expositions, mais ce sera une belle reconnaissance.
Paul-Émile Borduas peint à Paris des toiles d’inspiration américaine. Tout comme Anne Hébert qui a écrit les plus belles pages sur
le Québec en vivant à Paris, Borduas avait peut-être besoin de prendre du recul, de la distance.
« Borduas aime intellectualiser son travail. De l’évolution de sa peinture et de son abandon de la couleur, il dira vouloir atteindre une plus grande objectivité, une plus grande perspective. »
Sa dernière œuvre s’intitule Composition 69 (1960) où d’épais pâtés de noirs appliqués à la spatule laissent filtrer un peu de blanc vers
le haut. 
Dans un de ses trente tableaux, Jules Richard présente Borduas et Riopelle comme deux frères ennemis, comme « Caïn et Abel au pays de l’art ». Même des années après la mort de Borduas, ce n’est que du bout des lèvres, et encore, que Riopelle reconnaîtra son influence sur son travail artistique.
Décédé le 22 février 1960 à Paris, Borduas aura été un véritable chef de file de l’automatisme au Québec. Il aura servi d’inspiration
à toute une génération de peintres : Riopelle, Mousseau, Ferron, Barbeau, pour ne nommer que ceux-là.
Jessica Caruso, BDSM : les règles du jeu, essai revu et augmenté, Montréal, VLB éditeur, 2024, 240 pages,
26,95 $.
Qu’est-ce qu’une relation sexuelle qui inclut le bondage, la discipline, la domination et le sado-masochisme? Jessica Caruso répond à cette question avec circonspection dans BDSM : les règles du jeu.
Le sigle BDSM se décompose comme suit : BD pour Bondage et Discipline, DS pour Domination et Soumission, SM pour Sadomasochisme. Bondage est l’équivalent du ligotage qui se fait aux moyens de cordes, chaînes ou menottes, entre autres.
La pratique du BDSM est courante autant chez les personnes hétérosexuelles que chez les gens homosexuels, bisexuels ou trans.
Le vocable sadomasochisme remonte aux ouvrages de deux écrivains des XVIIIe et XIXe siècles. D’abord Justine ou Les malheurs de la vertu (1791), du marquis français Donatien Alphonse François de Sade (1740-1814); puis La Vénus à la fourrure (1870),
de l’Autrichien Leopold von Sacher-Masoch (1836-1895).
Jessica Caruso a consacré son mémoire de maîtrise au BDSM. Elle a passé trois années à lire sur le sujet, à discuter avec les adeptes du BDSM et à assister à des soirées « tout en interagissant avec eux ». Le présent ouvrage est une édition revue et augmentée d’un essai du même titre paru en 2016.
Caruso note, au départ, que le BDSM est « un ensemble de jeux caractérisés par l’érotisation de la douleur et l’échange
de pouvoir ». On parle de pratiques ludiques et consenties. Violence, coercition, cruauté, exploitation et abus sont exclus.
L’autrice précise que le BDSM est un jeu où des adultes avertis et consentants adoptent un rôle prédéterminé et « peuvent trans-gresser des normes socio-sexuelles en mettant en scène leurs fantasmes érotiques de manière sécuritaire et encadrée, dans
le contexte d’un échange de pouvoir qui peut inclure ou non de
la douleur érotique ».
Les pratiques BDSM nécessitent une communication sans faille et une confiance totale entre les partenaires. Les personnes soumises doivent être assurées que, peu importe l’état vers lequel le jeu BDSM les transporte, « leur sécurité physique et émotionnelle sera respectée ».
Dans ces entrevues, Jessica Caruso souligne que les adeptes du BDSM parlent d’euphorie, d’extase, voire de transcendance. Elle cite une femme dominante de 60 ans : « Le BDSM est le chocolat de ma vie sexuelle. Je peux m’en passer, mais c’est tellement bon… »
Au départ, la règle d’or du BDSM était la devise Safe, Sane and Consensual (sûr, sain et consensuel). Or, depuis quelques années,
un nouveau concept propose plutôt le Risk-Aware Consensual Kink (RACK), soit le jeu consenti en conscience des risques encourus. Une variante du RACK est
la Personal Responsibility in Informed Consensual Kink (PRICK), c’est-à-dire la responsabilité personnelle dans le jeu consensuel
et informé.
Jessica Caruso conclut son essai en ces termes : au centre du jeu BDSM, « il doit y avoir du respect, de la communication et
de l’honnêteté entre les partenaires. Mais n’est-ce pas là la clé de toute sexualité épanouie ? »
L’ouvrage inclut un glossaire de quelque 150 mots ou expressions (j’ai appris qu’un munch est un événement de socialisation organisé par les membres d’une commu-nauté BDSM). La bibliographie sélective de cet essai ne renferme pas moins de quarante ouvrages.
Collectif, L’ultime encyclopédie – Tout voir et tout connaître sur le monde, traduction de l’anglais par Sophie Lecoq et Florence Maruéjol, Montréal, Éditions Hurtubise, 2024, 336 pages, 97,95 $.
Découvrir tout ce qu’il y a à voir et à connaître n’est pas une mince affaire. Un collectif d’une douzaine de spécialistes relève le défi en publiant L’ultime encyclopédie, une bible familiale absolument spectaculaire.
L’encyclopédie offre une foule de données sur L’espace, La Terre,
Le vivant, Le corps humain, La science, L’histoire et La culture.
Une section peut avoir entre une douzaine de rubriques
(L’espace) et une trentaine (L’histoire). Voici quelques exemples
de renseignements fournis par L’ultime encyclopédie.
L’espace : une galaxie est un gigantesque ensemble d’étoiles,
de planètes, de pous-sières et de gaz maintenus par la force de
la gravité; l’Univers observable compte au moins 200 milliards
de galaxies, mais il y en aurait dix fois plus.
La Terre : la plupart des grottes souterraines apparaissent dans
les roches calcaires où l’eau de la pluie a lentement dissout
la pierre durant des millions d’années. La plus longue grotte au monde est celle de Son Doong, au Vietnam, et mesure
9,4 km. La grotte de Bracken, aux États-Unis, abrite plus de
20 millions de chauves-souris.
Le vivant : les manchots sont des oiseaux semi-aquatiques incapables de voler. Le manchot empereur est le plus grand
(1,36 m), mais il y a 40 millions d’années vivait un méga manchot de 2 m de haut.
Le corps humain : chaque jour, il y a plus de 350 000 naissances dans le monde. Dans 1 grossesse sur 250, l’ovule se divise sitôt après la fécondation (et non dix heures après), donnant deux cellules génétique-ment identiques, donc des jumeaux se ressemblant trait pour trait.
La science : qu’elle soit cinétique, électrique, lumineuse, sonore, thermique, chimique, nucléaire ou potentielle, l’énergie demeure constante et finie. Elle se conserve, elle n’est ni créée ni détruite;
elle ne fait que passer d’une forme à une autre.
L’histoire : les Européens rivalisent pour s’emparer du plus grand nombre de colonies possibles. En 1884-1885, à la conférence
de Berlin organisée par le chancelier Bismarck, ils s’entendent
pour procéder au partage du continent africain, sans inviter
les souverains locaux et sans tenir compte des frontières existant entre les royaumes.
La culture : un des premiers livres connus est l’Enseignement
de Ptahhotep
, écrit par un scribe entre 4200 et 4000 av. J.-C.
Avec 500 millions d’exemplaires, c’est Don Quichotte de Cervantès qui est le roman le plus vendu au monde.
Des animaux les plus étonnants aux grands héros du passé,
en passant par les inventions révolutionnaires et bien davantage,
cet ouvrage réunit en un seul volume les sujets les plus captivants et apporte des réponses aux questions qui fascinent les jeunes.
Sa vente à presque cent dollars est bien justifiée.
Avec des images à couper le souffle et des informations complètes et pertinentes, L’ultime encyclopédie est l’ouvrage de référence par excellence pour les petits et les grands.
Daniel Soulié, Louvre olympique, essai illustré par Marjolaine Leray, Éditions Courtes et longues et Musée du Louvre Éditions, 2024, 60 pages, 29,95 $.
Les Jeux olympiques sont l’héritier de concours antiques organisés à Olympie en l’honneur du dieu grec Zeus. Plusieurs œuvres d’art en témoignent au Musée du Louvre, ce qui a poussé Daniel Soulié
à publier Louvre olympique.
Il nous apprend d’abord que les premiers concours ont eu lieu
en 776 (toutes les dates sont avant notre ère) et que les épreuves sportives ne constituaient qu’un aspect du programme puisqu’on
y pratiquait aussi des joutes poétiques, musicales et d’éloquence.
À partir de la quinzième olympiade, en 720, la nudité s’impose
dans les compétitions sportives. Les femmes sont exclues de tous
les concours.
Au Louvre, on peut admirer un relief architectural de marbre représentant Héraclès et le taureau de Crète, datant de 460. Fils de Zeus et d’une mortelle, il est vainqueur de douze épreuves et
« devient en quelque sorte l’initiateur et le protecteur des concours et des célébrations en l’honneur du roi des dieux ».
Pendant les treize premières olympiades, la course est la seule épreuve sportive. Il faut attendre 708 pour qu’apparaisse
le pentathlon qui rassemble la course, le lancer du disque, celui
du javelot, le saut en longueur et la lutte.
Un siècle plus tard, on ajoute le pugilat et la course de quadrige (char tiré par quatre chevaux). Un vase en céramique datant de 390 montre le couronnement d’un aurige ou conducteur de char. Un aurige peut porter un long manteau (la xystis), contrairement aux gymnastes qui sont nus.
Lors des courses de chars, la récompense va au propriétaire de l’attelage et pas à l’aurige. « C’est la seule discipline olympique qu’une femme peut gagner si elle possède des chevaux… » On peut admirer un vase orné d’un défilé d’auriges et datant de 510-500.
Les récompenses sont remises le dernier jour des épreuves. Il n’y a pas de podium sur lequel les meilleurs concurrents sont invités à monter. Seul le gagnant est célébré. Pas de deuxième ni de troisième place, seule la victoire compte. On peut voir une assiette de céramique (520-510) montrant un athlète nu récompensé et couronné.
Une couronne végétale et un ruban de tissu sont remis, « pas de récompense en monnaie sonnante et trébuchante ». La notion de records n’existe pas; on ne note point la durée et les positions autres que celles du vainqueur.
La célébrité associée à l’exploit fait du vainqueur une personnalité très en vue. Il bénéficie d’une grande notoriété et d’avantages notables comme l’exemption d’impôts et la nourriture à vie.
Certains vainqueurs se voient offrir une amphore contenant
de l’huile des oliveraies, qu’ils peuvent revendre à prix d’or.
Louvre olympique est un petit livre (60 pages) qui montre
comment la Grèce antique a inspiré nos Jeux olympiques. 
Il s’agit d’une plongée formidable dans le monde des sports et
les collections des Antiquités grecques au Musée du Louvre.
Colleen Cambridge, Petits meurtres chez Agatha, roman, France, City Éditions, 2023, 320 pages, 31,95 $.
Dès le premier jour des festivités dans la somptueuse résidence d’Agatha Christie, un homme est retrouvé assassiné dans la biblio-thèque. Ainsi commence Petits meurtres chez Agatha, de Colleen Cambridge. Comme l’enquête de Scotland Yard piétine, c'est
la gouvernante de la célèbre romancière qui prend les choses
en main.
À l’exception d’Agatha Christie et de son mari Max Mallowan, tous deux discrets dans ce polar, le lieu, le personnel et les meurtres relatés sont purement fictifs. Née Agatha Miller en 1890, la créatrice d’Hercule Poirot a épousé Archibald Christie en 1914; deux ans après la mort de ce dernier, Max Mallowan est devenu son second mari. Agatha Christie est décédée en 1976.
La gouvernante et principale protagoniste se nomme Phyllida Bright, Elle est fort intelligente (bright) et ce qu’elle dit est « parole d’évangile ». Bien qu’il n’y ait pas assez de temps dans une journée pour administrer une maison et pour élucider un meurtre, Phyllida est capable d’un tel exploit. Elle ne se laisse jamais dominer par
ses émotions.
Colleen Cambridge écrit que, « à en en croire ce bon vieux Sherlock Holmes – que Phyllida trouvait nettement moins intéressant que le fringuant Poirot –, les coïncidences n’existaient pas quand on enquêtait sur un crime. » Il n’y a pas d’obstacle pour une gouvernante qui sait fouiner, au point d’inquiéter sérieusement
le ou la coupable.
Rendu à la page 139, il n’y a toujours pas de suspect, ni personne ayant un mobile. « Tout allait à vau-l’eau à Mallowan Hall. »
Et voilà qu’un second meurtre survient sur les lieux de ce manoir dans la charmante petite bourgade de province, loin de Londres.
L’intrigue se corse lorsque Phyllida découvre des photos montrant « deux hommes en train de faire hum-hum […] de se tripoter ».
Ce n’est pas le genre de chose qu’une femme de ménage aime voir durant son quart de travail. Aux yeux de Phyllida, lorsque deux adultes consentants se livrent à des échanges intimes, cela ne regarde qu’eux.
Ici et là, l’auteure glisse des références à Hercule Poirot et à Miss Marple, personnages emblématiques des romans policiers d’Agatha Christie. Lorsqu’elle note que les échanges et les relations entre
les différents protagonistes permettent de faire la lumière sur
la psychologie des uns et des autres, elle précise qu’il s’agit là « d’un exercice dans lequel Poirot et Miss Marple excellaient ».
L’inspecteur de Scotland Yard et le sergent de l’endroit pataugent lamentablement. C’est la gouvernante qui leur fournit tous les indices pour faire avancer l’enquête. « Je n’ai eu d’autre choix que de me rendre à l’évidence, et de faire en sorte de résoudre au plus vite cette affaire. »
Le style est coloré. Ainsi, la cuisinière manie le hachoir « avec la détermination d’un bourreau qui coupe des têtes ». Une personne hurle « comme une harengère » et un autre beugle « comme une corne de brume ». Quant à la tignasse rebelle d’un personnage,
elle s’accorde bien « avec son tempérament d’ours mal léché ».
Colleen Cambridge a publié une trentaine de livres dans des genres différents. Elle est une historienne accomplie dont les ouvrages séduisent autant les amateurs de fiction historique que de romans policiers.
Benoit Jodoin, Archives de nos amitiés imparfaites, essai, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 2025, 138 pages,
29,95 $.
En puisant dans sa correspondance et ses photos, Benoit Jodoin s’adresse à un ami d’adolescence pour réfléchir sur l’amitié entre hommes gais au prisme de la pensée queer. Son essai intitulé Archives de nos amitiés imparfaites est le résultat d’une démarche dans le doute et la fragilité.
Jodoin a grandi au Québec dans les années 1990, lorsque le mot gai était bien campé et que le mot queer était encore à découvrir. Dès le premier chapitre, le trentenaire explique ce qu’il a appris de lui-même en affirmant : « Est queer ce qui autorise que les choses restent brouillées, incomprises, inachevées, confuses, complexes. »
La pensée queer invite à créer de nouvelles manières d’entrer en amitié, à célébrer l’amitié « dans ses échecs et ses imperfections, dans ses itérations parfois inspirantes, parfois douloureuses,
à l’occasion passionnelles ou cruelles, et souvent affaiblies par
le temps ».
L’auteur s’inspire de biographies et de correspondances où sont relatés des récits d’amitiés masculines avant Stonewall (1969). Il est d’abord question de la relation entre le Canadien Fred Vaughan et
le célèbre poète américain Walt Whitman. Les deux hommes font l’amitié comme on faisait l’amour (to court) au 19e siècle, c’est-à-dire « se fréquenter, tenter de plaire à autrui pour s’y lier ».
Dans sa correspondance, Gandhi témoigne de ses sentiments pour son ami Kallenbach. Il serait facile d’interpréter cela dans le sens d’une passion amoureuse. Or, leur compa-gnonnage raconte autre chose, « soit l’élaboration d’une manière d’être ensemble pour deux hommes dans l’intimité ».
Jodoin fait brièvement allusion à l’histoire d’amitié tumultueuse entre Marcel Proust (22 ans) et le comte Rober de Montesquiou
(38 ans). Dans une lettre adressée au comte en 1910, Proust écrit :
« je ne vous ai encore parlé que de moi, mais parce que c’était pour vous parler de nous ».
Les beaux mots que l’auteur d’À la recherche du temps perdu trouve pour parler d’amour, il les convertit pour décrire les relations hétérosexuelles de son œuvre. Pour écrire sur l’homosexualité,
il ne lui reste que des mots de vulgarité, de solitude et d’exclusion.
Peu le savent, mais deux des plus grands génies espagnols du
20e siècle ont vécu ensemble « une histoire d’amitié passionnelle, impétueuse, ambiguë », comme le sont d’ailleurs les personnages eux-mêmes, le peintre surréaliste Salvador Dali et le dramaturge
et poète Federico Garcia Lorca. Le premier était hétéro, le second était homo.
Avec ces exemples à l’appui, Jodoin explique comment il peut régner une confusion ambiante entre deux registres affectifs : l’amour et l’amitié. Il arrive souvent que des sentiments soient « capitalisés pour combler un besoin d’attention ».
Puisant dans sa propre expérience, avec son ami d’adolescence, l’auteur voit en quelque sorte sa relation comme « une amitié-rempart, une amitié-refuge ». Je souligne que, sur les bancs d’école, les deux garçons étaient efféminés, maniérés, nuls en sport et passionnés de mode, donc cibles idéales de quolibets homophobes.
Les homos et les hétéros, écrit Jodoin, ont un même problème :
« la culture patriarcale marginalise les désirs de proximité avec
les hommes ». Il croit que les queers peuvent contribuer à créer une culture de la connexion, inventer un monde où deux hommes amis peuvent se dire « je t’aime ».
Une seule conclusion s’impose à l’essayiste : les amitiés masculines sont imparfaites, « non pas dans le sens de ce qui fait défaut,
mais dans le sens de ce qui reste inachevé, incomplet, perfectible ».
Freida McFadden, La Prof, roman traduit de l’anglais
par Karine Forestier, Paris, City Éditions, 2025, 392 pages, 36,95 $.
J’ai rarement été rivé à mon fauteuil ou à mon lit en lisant
un thriller. Freida McFadden a réussi ce tour de force en campant une singulière histoire d’amour enseignant-élève dans son roman La Prof. Attendes à voir couler des larmes et du sang…
Les trois principaux personnages de ce roman sont l’époux Nate, professeur d’anglais, 38 ans; l’épouse Eve, professeure de mathéma-tiques, 30 ans; Addie, élève de 16 ans qui excelle en anglais et qui est médiocre en mathématiques. Chaque chapitre est écrit au je par l’un d’eux.
Nate et Eve ont leur routine : « trois bisous par jour et des rapports sexuels une fois par mois ». Ils sont devenus des étrangers l’un pour l’autre. L’abîme qui les sépare s’élargit un peu plus chaque jour.
Eve se sent coincée dans ce qui lui apparaît de plus en plus comme un mariage sans amour. Elle n’a aucune chance d’être avec l’homme qu’elle aime vraiment. L’épouse se trouve un amant et l’époux se tourne vers des adolescentes.
Lorsque le père d’Addie est mort après avoir déboulé dans l’escalier et lorsqu’un prof est soupçonné d’avoir entretenu une relation avec Addie, cette dernière a prétendu avoir tout raconter à la police, « enfin, pas tout » parce qu’elle n’est pas complètement idiote. Selon la prof de mathématique, Addie est une fille perturbée.
L’adolescente est le souffre-douleur de l’élève la plus populaire et la plus canon du high school. Chaque fois qu’elle pense avoir vécu la pire journée de sa vie, le lendemain s’avère plus atroce encore. Les coups bas sont parfois d’une mesquinerie inouïe.
Nate invite Addie à joindre l’équipe qui publie une revue de poésie. Il lui fait un clin d’œil qui devient rapidement un regard séduisant; il lui donne un coup de main qui se transforme en une caresse.
Le prof finit par avouer à l’élève qu’il ne s’est « jamais senti connecté avec quelqu’un comme avec elle ».
Et Addie dans tout ça? « Je pense exacte-ment la même chose. »
La romancière Freida McFadden précise que Nate découvre pour
la première fois son âme sœur à 38 ans, et elle n’a que 16 ans.
Le prof lui remet ce poème :
La vie m’a presque échappé
Puis elle
Jeune et vivante
Avec des mains douces
Et des joues roses
M’a révélé à moi-même
M’a volé mon souffle
Avec des lèvres rouge cerise
M’a redonné la vie
À l’adolescence, il n’est pas rare de voir un coup de foudre entre élève et prof. McFadden fait dire à Nate que la plupart
des gens ne comprennent pas ce que c’est que d’avoir de belles jeunes filles qui se jettent sur vous année après année, ajoutant
« je ne suis pas de marbre »…
Personne ne connaît la véritable Addie ou ne soupçonne ses secrets qui pourraient détruire des vies. L’adolescente est prête à tout pour garder le silence. Et quand la prof de mathématiques commence à comprendre qui est véritablement son élève et ce qu’elle cherche
à cacher, il est déjà trop tard…
La romancière Freida McFadden est
connue pour ses thrillers psychologiques, notamment la série
La femme de ménage. Dans La Prof, ses rebondissements se logent à l’enseigne de l’imagination la plus débridée.
Luc Martel, L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, tome 1,
« Un amour interdit », roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2024, 360 pages, 26,95 $.
Une Canadienne tombe amoureuse d’un Allemand durant
la Seconde Guerre mondiale. Le sujet n’est pas original, mais son traitement est fait avec brio par Luc Martel qui signe le premier tome du roman L’Étranger de l’Isle-aux-Grues.
L’action se déroule en 1944-1945, tantôt sur une île peu connue du fleuve Saint-Laurent, tantôt dans la Vieille-Capitale. En tentant de chasser une oie ou une outarde, Eva Laflamme, 19 ans, découvre
un homme d’environ 20 ans, à moitié mort sur les rivages de l’Isle-aux-Grues.
La jeune femme lui porte secours sans savoir qu’il s’agit d’un sous-marinier allemand. Il s’appelle Frederick Bayer (comme l’aspirine) et parle couramment le français. Après seulement quelques jours,
il se crée une sorte de lien invisible entre Eva et Frederick. Ce lien se consolide à chaque heure passée ensemble.
Les enfants Laflamme sont orphelins. Les fils aînés sont au front.
Eva prend la tête de l’exploitation agricole, tout en s’assurant du maintien de la maison. Une fois mise au courant de l’origine allemande de Frederick, elle tait ce fait pour le moins troublant auprès des siens et des paroissiens.
Luc Martel « martèle » l’idée qu’une jeune femme doit protéger
sa réputation, doit respecter les convenances. Eva cache donc l’intensité de la relation qu’elle a développée avec Frederick.
Vous devinez que les convenances ne tardent pas à prendre le bord, les bisous affectueux se transformant en baisers passionnés.
Le récit coule rondement. Les nombreux rebondissements sont bien pensés, pas de digressions inutiles. La recherche historique demeure rigoureuse. L’auteur a même interviewé son beau-père de 93 ans sur la vie rurale dans les années 1940.
Un des rebondissements est le retour de Charles, frère aîné d’Eva, avec une jambe amputée. « C’est un sale boche qui m’a tiré dans
le genou. » Il a développé une haine viscérale envers les Allemands et réagit très mal lorsqu’il apprend ce que cache sa sœur Eva.
Il conduit la police militaire sur l’Isle-aux-Grues pour capturer l’Allemand.
Charles estime avoir fait son devoir de patriote en dénonçant Frederick. Eva rétorque qu’elle a fait son devoir de bonne chrétienne en lui sauvant la vie. Quant à l’amour, le romancier démontre suavement que ce sentiment ne connaît pas de frontières. 
Luc Martel excelle dans l’art de camper son histoire d’amour
dans un contexte politique qui lui permet de faire intervenir
des personnalités telles que le Premier Ministre Mackenzie King et
le ministre de la Défense Douglas C. Abbott, ainsi que
le lieutenant-colonel et député Hugues Lapointe.
On apprend qu’un camp sur les Plaines d’Abraham a hébergé
les prisonniers allemands. Frederick s’y trouve, bien entendu,
et Eva va remuer ciel et terre pour que son financé ne soit pas rapatrié au lendemain de la guerre. Les talents de violoniste
du prisonnier seront un atout précieux.
En brossant le portrait d’une femme déterminée et débrouillarde, l’auteur fait d’Eva un personnage féminin fort et inspirant.
Le gouvernement n’étant pas reconnu pour ses décisions rapides, Eva trouve moyen de lui forcer la main. Elle prend des initiatives complètement inattendues pour une jeune femme à cette
époque-là.
Mêlant habilement romance et faits historiques, Luc Martel signe ici un premier roman plein de rebondissements et d’émotions, campé d’abord dans le décor enchanteur de l’une des îles du Saint-Laurent, puis dans l’effervescente Vielle Capitale. Le tome 2 de L’Étranger de l’Isle-aux-Grues est prévu pour le printemps 2025.
Dana Blue, Desire, tome 3 de Kink Club, Paris, Harper Collins, 2024, 270 pages, 28,95 $.
Après les aventures de Devil et Terrence, puis de Demon et Cole, voici les turpitudes de Caspian et Ryan. Dana Blue clôt sa trilogie du Kink Club avec Desire, surnom d’un dominant doué de ses mains et de ses chaînes, qui s’éprend d’un soumis ingérable.
Ryan Beaumont est un rouquin qui a une belle gueule et un cul d’enfer. Ses yeux sont « deux pierres d’émeraude pétillantes de malice et rebelles ». Il rencontre Caspian Tyson, un colosse Noir avec « des muscles découpés au couteau » et un membre vraiment impressionnant. Entre ça et le poing, Ryan n’est plus sûr de rien. Chose certaine, c’est aussi effrayant qu’excitant.
Dans l’univers BDSM (bondage et discipline, domination et soumission, sadisme et masochisme), le soumis renonce à sa liberté et à ses droits en remettant son corps et son âme entre les mains
de son dominant protecteur. Ryan veut surtout donner à Desire « l’accès et le contrôle total de sa sexualité et de son intimité ».
Son seul objectif est de plaire à son Dom.
Autant Caspian est délicieusement cruel, autant Ryan est savoureusement arrogant. Desire est un dominant qui ne fait rien gratuitement; il est exigeant et prévient son soumis qu’il va en baver. Quant à Ryan, il est considéré comme un brat qui fait « souvent exprès d’attiser la colère de son Dom pour être puni,
car il trouve l’excitation dans la correction de son maître » qui l’appelle chaton.
Lié par un contrat, le dominant ne doit jamais aller à l’encontre d
u mot de sécurité d’un soumis. Dans le cas de Ryan, ce mot est « rouge » et Caspian l’ignore une fois, à regret. Le pardon est pénible et se réalise à un prix que Desire n’aurait jamais imaginé devoir payer : se mettre à genou, se faire traiter comme un soumis. Preuve, s’il en faut, que « c’est le soumis qui choisit son Dom
et jamais l’inverse ».
Tatouages, piercings et scarifications sont de la petite bière en comparaison au knife play, voire au branding que le roman décrit. Le fer rouge marque les bêtes, a jadis indiqué la possession
d’un esclave et va maintenant sceller la relation entre Caspian et Ryan. Ce dernier savoure la douleur parce qu’elle vient de son Dom. La cica-trisation ne sera pas juste physique, elle sera le signe le plus tangible de la réconciliation.
Desire renferme une brochette de scènes lubriques que plusieurs lecteurs trouveront sans doute barbares. L’intensité sexuelle
fait parfois l’objet de passages envoûtants. En voici un exemple : « Le souffle de Desire était haché, les muscles de ses cuisses tendus, ses pupilles dilatées et son visage en proie au désir. Les fourmille-ments de l’orgasme se répandaient dans son bas-ventre. Ryan aimait avoir cet effet sur son Dom. Lui et lui seul pouvait lui provoquer autant de plaisir. Personne ne lui arrivait à la cheville. »
C’est la première fois que je lis un roman où la chambre à coucher est tour à tour un lieu de tendresse insoupçonnée, de désirs dévastateurs, de pénétrations déchirantes, de tiraillements et d’engueulades acerbes, de rapprochement et de réconciliation durables.  
Marika Lhoumeau, Devenir Margot, Fragments d’un faux souvenir, récit, Montréal, Éditions Somme toute, 2024, 
120 pages, 19,95 $.
Relation père-fille, entraide d’une proche-aidante, soins de longue durée, démence, Alzheimer, autant de sujets qui sont abordés avec justesse dans le récit Devenir Margot de Marika Lhoumeau. Ce récit suit la tendance actuelle en création documentaire.
Entre 2019 et 2022, Marika Lhoumeau se rendait dans un centre hospitalier de soins de longue durée, où habitait désormais
son père Roger, nonagénaire atteint de démence mixte, un mélange d’Alzheimer et de démence vasculaire. L’auteure note l’origine latine « de-mens », c’est-à-dire privé d’esprit.
Un jour, le visage de Roger s’illumine dès que Marika entre dans
sa chambre. Pourquoi ? Parce qu’il reconnaît une certaine Margot, « ma première blonde quand j’étais petit gars ». Il oublie son statut de père et retombe en enfance.
Marika Lhoumeau devient Margot Fournier. Actrice de formation, elle ne se doute pas que son père vient de lui offrir le rôle qui changera sa vie. Avant, c’était papa et Marika, maintenant on passe
à Roger et Margot. Qui est cette Margot qui s’immisce entre Marika et son père?
Marika n’a pas auditionné pour le rôle de Margot, ne l’a pas convoité, désiré, répété. « Je dois, sinon le jouer, au moins l’accepter. »
Ce faisant, Margot voit comment le niveau émotionnel de Roger est comme un tsunami. Il y a des revirements spectaculaires, comme
un enfant qui passe des larmes au rire en un éclair.
Avec les personnes qui souffrent d’Alzheimer, il faut parfois leur mentir pour éviter de l’anxiété, pour adoucir leur réalité. Cela s’appelle un mensonge thérapeutique. En réalité, Marika a « l’impression d’avoir été un peu plus près de la vérité que du mensonge ».
On peut se demander si le cerveau de Roger a remplacé Marika
par Margot dans le but de pouvoir vivre la relation qu’il a toujours voulu avoir avec sa fille. Par cet étrange stratagème, Roger et Margot ne sont-ils pas en train de recréer « une relation père-fille idyllique » ?
Le fait de devenir Margot est une responsabilité que Marka prend très au sérieux. Avec ce rôle, elle devient la dernière dépositaire
de la mémoire de l’enfance de son père.   
Marika Lhoumeau livre une intéressante remarque. Elle note que
les bébés et les gens aînés sont tous deux fragiles et dépendants.
Or, nous traitons les premiers comme la prunelle de nos yeux, alors que nous abandonnons les seconds comme s’ils avaient déjà disparu.
Devenir Margot est un roman qui illustre avec brio comment notre société est mal préparée à faire face à la montée en flèche de l’Alzheimer. Nous y voyons seulement un chemin parsemé de stress, de désarroi et de douleur, alors qu’il s’agit aussi d’un parcours glané de beauté, de tendresse
et d’amour.
Didier Leclair, Le prince africain, le traducteur et le nazi, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2024, 270 pages, 24,95 $.
Didier Kabagema a publié tous ces romans sous le pseudonyme Didier Leclair (patronyme de son épouse Holly). Son dixième ouvrage vient tout juste de paraître et porte le titre le plus long :
Le prince africain, le traducteur et le nazi. Il s’agit d’un roman d’espionnage.
Didier Leclair a dû avoir sous la main un plan détaillé du Paris des années 1940 et de ses arrondissements pour écrire son roman qui peint la Ville Lumière sous l’Occupation allemande. La recherche historique et toponymique est très réussie.
Il est fait mention d’une pléiade de rues, de nombreux endroits comme la gare du Nord, la Porte de Clignancourt, ou encore
de certains lieux légendaires comme l’Hôtel Ritz, le café Lapérouse et le cénacle du jazz Hot Club de France. Il glisse aussi le nom
de la maison close Sphinx et du cinéma Gaumont Palace (qui présente le film allemand L’Océan en feu).
Les références à l’armée allemande (Wehrmacht) sont détaillées.
Il est question, bien entendu, de la Gestapo et de la fameuse Schutzstaffel (SS), mais aussi de la police de sécurité allemande Sipo-DD. Il y a même une référence à l’Anschluss ou annexion de l’Autriche en 1938. Plusieurs scènes se déroulent à l’Hôtel Majestic, quartier général du haut commandant nazi en France (avenue Kléber à Paris).
Le titre du roman renvoie au prince Antonio Jose Henrique Dos Santos Mbwafu (du royaume Kongo dans l’Angola colonisé par
les Portugais), au traducteur et interprète de swahili Jean de Dieu (dandy svelte et élégant), ainsi qu’au major nazi Baumeister (tortionnaire colérique et homophobe au cœur froid, sans remords
ni empathie).
Aux yeux de ce dernier, les Noirs comme le prince et son traducteur représentent une race inférieure et doivent être traités comme des animaux. Baumeister ne se sent heureux que quand
il leur fait du mal. Comme tout bon nazi, il déteste le jazz,
cette musique de Noirs venus d’Amérique. La major admet à contrecœur que, dans le cas du prince Antonio et du traducteur Jean de Dieu, « la nature avait été généreuse sans logique apparente ».
Le major se réjouit lorsqu’il est en train de « se consacrer à
la comptabilité des morts aux mains de la Gestapo ». Paris étant remplie d’espions à la solde des nazis, cela l’aide « à canarder
des Juifs, fomenter des exécutions et torturer au nom du Troisième Reich ».
Même si l’Hôtel Majestic est qualifié d’enfer et que le major en est de diable en chef, cela n’empêche pas le romancier de camper Baumeister au ciel… dans les bras de prostituées. Des photos compromettantes du démon lubrique vont d’ailleurs donner
du piquant à l’intrigue.
Ce n’est pas un secret que Leclair raffole du jazz. Cette passion se reflète souvent dans le roman. La radio captée d’Angleterre joue Body and Soul, chanson enregistrée par le saxophoniste Coleman Hawkins en 1939. L’auteur glisse le nom de Lester Young, joueur
de saxophone ténor, et mentionne comment certains de
ses personnages fréquentent allègrement des clubs de jazz.
Côté style, le romancier est toujours coloré, voire raffiné. Il écrit,
par exemple, qu’une femme rêve « d’aimer un homme comme Michelle Morgan aime Jean Gabin dans Le Quai des brumes ».
Le prince africain, le traducteur et le nazi se lit comme un thriller où chaque protagoniste essaie d’être plus malin que l’ennemi.
Le lecteur a droit à de captivantes chasses à l’homme dans le Paris de 1941.
Dana Blue, Heartbeat, roman, Montréal, Éditions Glénat Québec, coll. Hugo Jeunesse, 2023, 318 pages, 19,95 $.
Avec un titre comme Heartbeat et deux garçons en page couverture, on devine que le roman de Dana Blue traite d’une relation homosexuelle. C’est beaucoup plus que ça; il est aussi question
du don d’organes.
« Ne t’attache pas, je vais sûrement mourir à la fin. » Voilà les mots qu’Elliot, un garçon atteint d’une grave maladie du cœur depuis l’enfance, lance à Rudy, un adolescent rebelle contraint de faire du bénévolat à l’hôpital pour éviter d’être expulsé de son école.
Rudy : 16 ans, cheveux teints en rouge, piercings, jean déchiré, mauvais dossier scolaire plus épais qu’un dictionnaire, turbulent, supportant difficilement les règles, prenant plutôt plaisir à les briser.
Il se cache derrière une sorte d’armure psychologique.
Elliot : 16 ans, détaché et humoristique, en attente d’une greffe du cœur. Dès qu’il voit Rudy, son cœur bat plus vite. Il voit le vrai Rudy sous son armure et s’acharne à le convaincre d’en sortir.
On devine une attirance sensuelle. On imagine aussi les deux garçons à poil.
La manière dont Elliot prononce le nom de Rudy fait remonter quelques frissons de long de l’échine de ce dernier. Lorsque Rudy sent le souffle d’Elliot caresser sa joue, ses lèvres si près des siennes, il se demande ce que ça serait d’embrasser un garçon.
Chose certaine, Rudy se considère comme un esprit libre. Il réfléchit peu à sa sexualité. Il n’est pas le genre à s’interroger sur le genre
ou le sexe de la personne qui ferait un jour battre son cœur. À vrai dire, l’ado a rarement parlé de filles ou d’amour.
Il y a bien eu quelques regards évocateurs de certaines étudiantes, « mais il n’avait pas montré suffisamment d’intérêt pour que ça aille plus loin ». Se peut-il que son intérêt homo le ravageât déjà à 15 ans…?
Rudy rougit en imaginant qu’Elliot pense peut-être la même chose que lui. La romancière prend plaisir à étirer la relation naissante entre les deux ados. Dana Blue décrie avec brio « la dure réalité d’un adolescent qui tente de survivre dans un monde incertain ».
Tout comme Elliot, Rudy est puceau. Il se sent maladroit en faisant descendre la fermeture éclair du pantalon de son partenaire.
Il craint tellement « de gâcher la première expérience ». Quelques mots l’encouragent : « Tant que je suis dans tes bras, je suis OK. »
Le roman ne s’attarde pas à décrire ce qui se passe au lit. On sait qu’un condom est utilisé et que Rudy ne pourrait jamais oublier l’intimité si particulière qu’il a partagée, « la sensation du corps d’Elliot contre le sien, la douceur de sa peau sous ses doigts ».
De longs passages décrivent comment il est facile de tomber amoureux, voire de sentir que le sentiment est réciproque… même
si les mots « je t’aime » ne sont jamais prononcés. Ce qui est plus important, c’est qu’Elliot a besoin d’un nouveau cœur. Le roman traite donc du don d’organes.
Elliot insiste pour que Rudy signe sa carte santé pour autoriser cette démarche.
Elliot Page, Pageboy, autoportrait traduit de l’anglais
par Marie Brazilier, Paris, Éditions Kero, 2023, 288 pages, 34,95 $.
La personnalité canadienne trans la plus connue est sans conteste Elliot Page, né Ellen Page en 1987 en Nouvelle-Écosse. Page a connu
une ascension fulgurante au sein de l’industrie du cinéma. Il raconte son parcours dans un autoportrait intitulé Pageboy.
Même si Page a été fille et lesbienne avant de devenir trans, tout l’autoportrait est écrit au masculin : « j’étais subjugué, envoûté ». C’est à titre d’Ellen Page qu’il a eu une nomination aux Oscars comme meilleure actrice dans la comédie dramatique Juno (2007).
Avec le succès de Juno, Page est fortement invité par les profes-sionnels du cinéma à cacher son identité queer. Sinon, « ça me desservirait, on me proposerait moins de rôles. C’était pour mon bien. Alors j’ai porté des robes, mis du maquillage. »
Page sait, cependant, que son succès repose sur sa capacité à ignorer sa différence et à renier son identité profonde. « Je taisais sans cesse la vérité de peur d’être banni, mais j’étais déprimé, piégé dans une mascarade lamentable. »
Dès l’âge de six ans, Ellen avait demandé à sa mère si elle pouvait être un garçon. « Non, chérie, tu es une fille, mais tu peux faire tout ce que font les garçons. » Six ans plus tard, la puberté la changera en un personnage qu’elle ne veut pas jouer.
À 28 ans, Page fait son « coming out lesbien ». Il explique comment Hollywood ne comprend pas la complexité d’une sortie du placard, « la multitude des secrets enfouis que cela induit. Hollywood est insensible aux conséquences de son fonctionnement. »
Page note qu’il lui a fallu dix ans avant de pouvoir aborder
la question de genre. Le sujet était trop sensible. Il lui fallait prendre le temps de s’écouter. « J’ai dû atteindre le moment où, poussé à bout, je n’ai plus eu le choix. »
Elliot écrit qu’il n’a jamais été une fille, qu’il ne sera jamais
une femme. C’est dans un cabinet de psy qu’il passe de l’impossibilité d’assumer son homosexualité à un sentiment de perplexité et de colère « face à toute la merde que j’avais dû encaisser pendant si longtemps, parce que cacher mon identité queer était considéré comme le statu quo, et ma douleur comme une conséquence naturelle ».
La dysphorie de genre le préoccupe au plus haut point et il finit
par embrasser à bras-le-corps sa transidentité. À 33 ans, il subit une opération pour se faire retirer les seins. Le 1er décembre 2020, Page fait son coming out trans et non binaire, précisant son choix d’utiliser le prénom Elliot et d’être désigné par le pronom masculin il. En mars 2021, Page devient la première personne ouvertement trans à faire la une du magazine Time.
Je note, en passant, que la mère de Page était bilingue et enseignait le français. Elliot lui reproche de ne pas lui avoir parlé français durant son enfance, mais avoue que les langues n’étaient pas
son fort.
Dans ce récit intimiste, d’une grande sensibilité, Elliot Page nous fait part de ses réflexions sur l’enfance, l’amour, le sexe et l’identité.
À travers des moments sombres ou joyeux, il se livre avec sincérité et justesse dans un autoportrait singulier et bouleversant.
Danielle Carrière-Paris, Rose-Aimée Bélanger à l’ombre des chuchoteuses, biographie, Sudbury, Prise de parole, 2023, 136 pages, 36,95 $.
La sculptrice franco-ontarienne ayant connu le plus fulgurant succès demeure sans contredit Rose-Aimée Bélanger, du Nord-Est ontarien. Or, son parcours demeurait quasi inconnu jusqu’à
ce que Danielle Carrière-Paris nous le révèle avec brio dans Rose-Aimée Bélanger à l’ombre
des chuchoteuses
.
La première exposition de cette artiste a lieu dans la Galerie McGugan, à Hamilton, en 1982. Elle a 59 ans. Ses œuvres seront par la suite surtout en montre dans des institutions du Québec et de l’Ontario.
La production de Rose-Aimée Bélanger reflète « une liberté,
une plénitude, une sérénité, l’appréciation du moment présent,
le bonheur de vivre sans complexe, un appétit assumé pour
les plaisirs petits et grands ».
Aux antipodes de la plupart des femmes qu’elle représente dans
ses œuvres, Rose-Aimée Bélanger est toute menue et d’apparence fragile. Elle a aujourd’hui 99 ans.
Bienveillante, attentionnée, enjouée et attentive, cette mère de famille « n’est pas de nature à dorloter ses enfants ou à leur manifester
de la tendresse physique ». Son mari, Laurent Bélanger, est un pilier
de la communauté du Témiscamingue ontarien; il est entrepreneur, conseiller scolaire, organisateur politique, juge de paix (et admirateur du talent de son épouse).
Les personnages féminins et masculins
qui peuplent l’imaginaire de Rose-Aimée Bélanger sont inspirées de ses observations quotidiennes, des membres de sa famille ainsi que des gens du voisinage « rencontrés au hasard pendant qu’ils vaquent à leurs activités journalières ».
À 52 ans, lorsque presque tous les enfants ont quitté le foyer familial, l’artiste se tourne vers l’art. Elle façonne d’abord la terre cuite, le grès, l’argile, puis découvre le bronze.
C’est vers 1995 que ses sculptures jusqu’alors filiformes deviennent de plus en plus arrondies. Le grès cède au bronze, matériau que se marie parfaitement à la rondeur de nouvelles créations. « Je veux exploiter toutes les facettes du volume. Avec le temps, mes personnages doivent, tout en devenant de plus en plus imposants, devenir de plus en plus gracieux et sensuels. En fait, je cherche l’équilibre, entre fragilité et rondeurs. »
La sculpture Les chuchoteuses (en page couverture) a été installée dans le Vieux-Montréal en 2006. Cette œuvre de huit cents livres est la plus photographiée par les touristes. « Des quelques trois cent quinze œuvres d’art publiques réparties sur tout l’île, elle compte parmi les huit créations les plus souvent citées comme étant emblématique de Montréal. »
Rose-Aimée Bélanger n’a jamais voulu faire des présentations dans les écoles, de parler de son art aux élèves. « Pour elle, si tu voulais faire de l’art, il fallait juste que tu le fasses et que tu le fasses tous les jours. Il n’y a pas de recette magique. »
Elle n’était pas non plus intéressée à donner des cours privés.
Elle ne se voyait pas comme une pédagogue. À son avis,
« la personne qui souhaite entreprendre une création artistique
doit trouver par elle-même sa propre façon d’y arriver ».
Danielle Carrière-Paris conclut cette biographie fort bien documentée en affirmant que « Rose-Aimée Bélanger, sereine et résiliente, ne conserve que de meilleurs souvenirs de sa vie,
au cours de laquelle elle a bercé ses enfants, épaulé son époux et caressé l’argile, parce que qu’avec les temps tous les souvenirs sont beaux, et comme le dit si bien Voltaire, ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire. »
L’ouvrage comprend des photos d’une vingtaine d’œuvres,
une chronologie de la vie de Rose-Aimée Bélanger, une chronologie de ses expositions, une liste des collections publiques qui ont ses œuvres et une bibliographie exhaustive.