20 novembre 2022
Donna Leon, Les Masques éphémères,
roman traduit de l’anglais par Gabrielle Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2022, 342 pages, 36,95 $.

Quand l’âpreté du gain conduit au crime

Donna Leon signe une trentième enquête du commissaire Guido Brunetti, qui s’intitule Les Masques éphémères. L’action se déroule encore une fois dans les environs
de Venise. Elle nous plonge dans
le crime organisé à une échelle maritime.
Bien qu’il soit agréable de siroter un verre de grappa sur le balcon, tout en regardant au loin le campanile de Saint-Marc,
le commissaire Brunetti doit traquer des criminels dans des eaux dangereuses. Deux corps policiers s’entrecroisent dans cette enquête : l’un traitant les problèmes liés
à la mer, l’autre censée s’occuper des problèmes liés à la terre.
Brunetti fait de nouveau équipe avec
la commissaire Claudia Griffoni. Ils ont développé « un véritable état de symbiose lorsqu’il s’agit de tromper et de leurrer
les suspects ». Bel exemple du bon cop
bad cop.
L’un et l’autre cherchent simplement la faille et s’y engouffrent, « aussi instinctivement que des requins ». Le premier est Vénitien, la seconde est Napolitaine, et cela donne lieu à de savoureux échanges, confrontations et conversations.
On retrouve aussi la signorina Elettra, adjointe du questeur, qui a le don de dénicher des renseignements secrets sur
des suspects. La romancière aime décrire
ce qu’elle porte : « un costume en velours bleu foncé, orné d’un fin liséré rouge sur
le revers et le long des jambes du pantalon ».
À Venise, un canal et une église sont courants à presque chaque angle de rue. Comme dans la grandes villes, peu importe le pays, de fieffés incompétents sont propulsés en haut de l’échelle grâce aux réseaux politiques de leurs familles, « ou à la suite de chantages purs et simples ».
Brunetti doit enquêter sur un réseau de corruption impliquant des bateliers véreux. Il découvre la pointe de l’iceberg grâce
à deux jeunes hommes impétueux, vulnérables et fragiles. L’un est épris de son meilleur ami, « d’un amour qui n’ose pas se nommer ». Brunetti a la délicate tâche de persuader l’amant de trahir son meilleur ami qui est mêlé à un crime.
Encore une fois, Donna Leon décrit un Brunetti qui éprouve un élan envers ceux qui sont « dans des situations difficiles et ne se rendent pas compte qu’ils sont des gens biens. Au sens éthique du terme. »
Bien entendu, le suspect ne figure pas parmi les « gens biens ». Il arrive parfois que
le guide spirituel soit l’âpreté du gain. C’est le cas de cet homme à la tête d’un réseau criminel. Lorsqu’on lui demande s’il sait ce que signifie le mot « assez », il répond : « Bien sûr que je le sais. Cela signifie
“un peu plus”. »
Lors des interrogatoires et au cours de simples conversation, le commissaire sait jouer, « tel un chêne, la carte de la patience, de la bienveillance et de l’assurance ». Brunetti informe son épouse des tenants et aboutissants de l’enquête qu’il mène. Il le fait avec force détails. Elle lui répond :
« Les gens s’ouvrent à toi, Guido. Ils te font confiance. » Nous pouvons encore une fois faire confiance à Donna Leon.
31 octobre 2022
Guillaume B. Duchesne, Mauvaise herbe, roman, Montréal, Éditions Fides, 2022,
136 pages, 24,95 $.

Roman calqué sur
une expérience hospitalière

Durant la pandémie, les médias ont fait état de personnel soignant ayant décroché, ayant trouvé un autre emploi. Dans Mauvaise herbe, Guillaume B. Duchesne campe
un personnage qui vit une situation semblable entre patients déments
et faux espoirs.
Après une décennie de sales boulots et de rêves déçus, Marco cherche « une formation rudimentaire, expéditive et qui mène à
un poste en demande sur le marché avec un salaire décent ». Le trentenaire trouve : PAB ou préposé aux bénéficiaires.
Sept-cent-cinquante heures de formation pour aboutir au dixième étage du pire hôpital d’Amérique du Nord, dans l’Outaouais québécois. C’est un roman,
toute ressemblance avec la réalité serait
une coïncidence, précise l’auteur.
Préposé en probation, avec dix jours d’expérience, Marco doit affronter cinquante patients en détresse. Les cloches d’appels sonnent partout, les bassins sales attendent d’être désinfectés, les patients crient,
les repas ne sont pas bien distribués,
« on se croirait dans un tableau de Jérôme Bosch. Tout le monde se démène « comme des pompiers new-yorkais le 11 septembre 2001 ».
Marco demeure stoïque. Il résiste comme
le pissenlit, quintessence de la mauvaise herbe. « Un PAB qui se plaint qu’il est débordé, c’est comme un soldat qui se
plaint qu’il est à la guerre. »
Le service de remplacement fait appel à Marco sans arrêt. Il devient plus occupé qu’un préposé dans un hôtel de Percé pendant les vacances de la construction. Son horaire de travail est facile à retenir : tous les jours, jamais de congés.
Un matin, la réalité lui assène un coup.
Il entre au travail avec un réservoir vide.
La compassion a disparu. « Je ne voyais plus l’histoire sacrée de chaque personne. » Marco a échoué dans cette carrière de PAB comme une carcasse de baleine sur une plage. Il est temps de voler de ses propres ailes… en charpenterie.
Guillaume B. Duchesne a une plume tour à tour corrosive, humoristique et émouvante. Lorsque Marco doit décrire le liquide récolté dans les sacs de sondes urinaires, le romancier écrit : « 500 ml, couleur citrine, odeur normale, côté saveur, on perçoit
des notes boisées avec un soupçon de cannelle ».
Dans Mauvaise herbe, on retrouve quelques références à Ottawa : marché By, parc Major, Université d’Ottawa, rue Rideau (que l’auteur appelle Rideau Street, allez savoir pourquoi). Le romancier rate l’occasion de faire un clin d’œil aux Franco-Ontariens.
Guillaume B. Duchesne a fait des études
en littérature, en droit, en assistance à
la personne et en charpenterie. Il a été préposé aux bénéficiaires pendant quatre ans. Son roman est une comédie sombre inspirée de cette expérience hospitalière plus ébouriffante que prévu. Il écrit surtout pour rire… et un peu pour guérir.
25 octobre 2022
Jean-Michel Lienhardt, Secrets sous le soleil, roman, Saint-Lambert, Soulières éditeur,
coll. Graffiti no 145, 234 pages, 16,95 $.

Fiction alimentée
d’une dure réalité

En 2002, Jean-Michel Lienhardt se rend en Haïti, pour une organisation non gouvernementale, et découvre que des écolières travaillent comme domestiques pour des gens aisés chez qui elles demeurent ou restent avec (restavek). Voilà l’étincelle
de l’histoire qu’il raconte dans Secrets sous le soleil.
Les deux restavek du roman sont Fedline,
12 ans, et sa petite sœur Tamara. Elles sont enlevées de leur kay (maison) après
le consentement à contrecœur de leur mère.
Le propriétaire de deux jeunes restavek a
la main leste sur la rigwaz (le fouet). Il se sert de cet instrument de discipline pour « des arguments frappants ». Il aime clamer « Tu apprendras que lorsque je donne
un ordre tu l’exécutes sans discussion ! »
Des mots et parfois de courtes phrases
en créoles figurent souvent dans le texte.
À la fin du roman, un lexique en regroupe environ une quarantaine. Rares sont
les notes en bas de page pour traduire
ces expressions, leur sens étant intégré
le plus souvent au récit.
Une note figure en bas de page surtout
dans le cas de phrases complètes en créole. Voici un exemple : « Pwomès, ti fi ? Vini isit avèk mwen menn ? » (Promesse, jeune fille ? Vous reviendrez avec moi ici ?)
On retrouve aussi des mots français peu connus ici, comme « écolages » qui signifie droits de scolarité.
L’auteur glisse un commentaire sur « ces Haïtiens établis au Québec! Tous les mêmes quand ils reviennent ici; ils veulent nous faire la leçon. »
Belle et attirante, Fedline sera évidemment victime d’une impulsion malsaine de son maître. L’intrigue se corse et le dénouement s’accélère, pour se terminer un peu trop vaguement.
18 octobre 2022
Alban Berson, L’île aux démons et autres mirages cartographiques de l’Amérique
du Nord, 1507-1647,
essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2022, 152 p., 39,95 $.

Des cartes trompeuses
de l’Amérique du Nord

Des lieux qui n’existent pas ont habité l’imaginaire des cartographes et des géographes à l’ère 
des grandes découvertes des XVIe
et XVIIe siècles. Alban Berson
en recense une douzaine dans
L’île aux démons et autres mirages cartographiques de l’Amérique
du Nord, 1507-1647.
L’île aux Démons, la mer de Verrazano,
les cités de Norumbega et de Cibola ou encore le lac de Conibas, autant de lieux représentés sur des cartes de l’Amérique du Nord entre 1507 et 1647, et souvent décrits dans les textes qui les accompagnent.
Or, ce sont tous des mirages observables qu’on aurait pu photographiés.
Il ne s’agit pas d’hallucinations ni d’illusions d’optique. « Leur cause se trouve dans
une propagation atypique de la lumière provoquée par des couches d’air inégales en température, en pression et en humidité. » On le qualifie de mirages cartographiques.
On serait bien en peine de pointer l’île aux Démons sur une carte actuelle du Canada. Pourtant, de 1507 jusqu’au milieu du XVIIe siècle, de nombreuses cartes représentant Terra Nova (Terre-Neuve et le Labrador) ont rapporté la présence d’une ou de plusieurs « île aux Démons ».
La carte du Vénitien Giovanni Battista Ramusio (1556) « met en exergue le caractère diabolique de l’endroit en y faisant figurer un trio de démons ailés, dotés de queues et de pattes de satyre
et dont un arbore les proverbiales cornes lucifériennes ».
Giovanni Verrazano, envoyé en 1524 par
le roi de France, longe la côte de ce qui est maintenant la Caroline du Nord. Il pense apercevoir l’océan Pacifique, mais il ne
s'agit en réalité que du lagon de la baie de Pamlico, qu’il nomme mer de Verrazano. Cette erreur conduit les cartographes d’alors à représenter l’Amérique du Nord quasiment coupée en deux parties reliées par
un isthme, erreur qui n’a été corrigée que plusieurs décennies plus tard.
Des dizaines de cartes imprimées de 1548
au milieu du XVIIe siècle représentent
un établissement viking qui correspondrait au toponyme de Norumbega. On évoque « une vaste et riche citée de la Nouvelle-Angleterre ». Ce fantasme s’est évidemment effondré, mais il existe encore aujourd’hui une Norumbega Tower à Weston, au Massachusetts, en bordure du chemin Norumbega.
L’examen de cartes anciennes démontre
que des aberrations se produisent dans
le processus d’ordonnance du monde par
la représentation. Des mirages apparaissent au sein d’une image pourtant distincte.
Le phénomène ne se limite pas à l’Amérique du Nord, mais concerne toute la Terre.
« Le grand lac Parimé au cœur de l’Amérique du Sud, que Walter Raleigh croit aussi vaste que la mer Caspienne, l’Australie comme extension de l’Antarctique ou encore l’île de Corée, la science géographique européenne est une entreprise de production de mirages. »
Alban Berson est cartothécaire à Bibliothèque et Archives nationales du Québec. Il s’attache à inscrire l’histoire de
la cartographie dans celle, plus large,
des sciences, de la pensée et de la spiritualité.
11 octobre 2022
Claudia Turgeon, La libellule, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2022,
294 pages, 29,95 $.

Briser l’isolement
de parents endeuillés

Avec La libellule, Claudia Turgeon signe un premier roman remplie d’une authenticité et d’une sensibilité remarquables. Le sujet abordé est
le deuil périnatal ou deuil vécu par les parents de bébés décédés pendant la grossesse (in utero).
Émilie et Olivier ont deux fillettes et mènent une vie bien remplie ; elle enseigne au cégep, lui est physiothérapeute, et le ballet du quotidien les tient passablement occupés. L’idée d’élargir la famille fait néanmoins son chemin et Émile tombe enceinte.
À ses yeux, « avoir des enfants, c’est l’expérience la plus difficile, mais la plus enrichissante que je connaisse. Tu navigues constamment dans un paradoxe d’émotions intenses. » Elle n’imagine pas que l’intensité des émotions peut devenir cruelle.
Sa mère ne l’encourage pas. Elle vit en Floride et lui dit que tous les forfaits sont pour deux adultes et deux enfants.« Après ça, c’est juste de la folie ! »
À presque dix-neuf semaines de grossesse, Émilie sent le premier coup dans son ventre, « du bonheur à l’état pur ». Puis une échographie à vingt et une semaines démontre que le cœur ne bat plus. Cela survient dans moins de deux pour cent
des grossesses avancées. L’accouchement est provoqué : un beau garçon à l’air paisible, mais inanimé.
Cinq mois, un peu plus de vingt et une semaine, cent cinquante-deux jours,
puis partir les bras vides après un accouchement. Cela donne lieu à des passages que nous lisons souvent les larmes aux yeux.
Émilie comprend que le deuil comporte plusieurs étapes et croit naïvement qu’elle progressera de façon linéaire d’une phase à l’autre. Or, elle avance et recule sans cesse entre les différentes phases. Le cœur,
le cerveau et l’âme naviguent en montagnes russes.
Le titre du roman tient au fait que
la libellule est un signe de métamorphose
et de transformation. Le deuil ne se termine jamais. C’est un processus qui vous habite
à des intensités variables tout au long
de votre vie.
La romancière excelle dans l’art de ciseler des descriptions détaillées des p’tits bonheurs, des défis, des drames et
des amitiés qui peuplent la vie du couple.
La meilleure amie d’Émilie est une lesbienne qui vit elle aussi en couple. L’insémination artificielle est envisagée dans son cas.
Contrairement à Émilie et à la romancière,
je suis célibataire et je n’ai donc jamais tenu un enfant aux creux de mes bras. Cela ne m’a pas empêché de vibrer aux scènes parents-enfants. De brefs passages sur
les relations entre Émilie, Olivier et leur mère respective ont ajouté du piquant au récit.
La libellule semble bien être une autofiction. À la fin du roman, Claudia Turgeon remercie ses filles et « mon ange qui a appris à voler de ses propres ailes beaucoup trop tôt, mais qui a guidé mon écriture ».
7 octobre 2022
Geneviève Blouin, Le Mouroir des anges, roman, Montréal, Éditions Alire, 2022,
262 pages, 25,95 $.

Écriture à la fois
intimiste et intense

Le droit à l’avortement fait couler beaucoup d’encre dans les médias. Voici qu’il occupe la première place dans Le Mouroir des anges, roman policier de Geneviève Blouin qui campe un personnage choisissant d’avorter sauvagement des femmes qui ont pourtant déjà choisi d’opter pour cette procédure.
L’action se déroule dans une banlieue québécoise, avec toute sa fausse banalité
et sa trompeuse tranquillité. Les principaux personnages sont une Asiatique, un Noir
et une Blanche. Ils œuvrent au même poste de police, mais ont une vie en dehors de leur travail, voire des relations entre eux.
Miuri, l’enquêtrice d’origine japonaise, aime recueillir des indices, résoudre des mystères, « plonger le scalpel de son regard dans l’esprit des gens et en extraire les vérités cachées ». 
Jacques, le policier noir, découvre que faire répéter plusieurs fois un fait ou
un incident a ses mérites. « Cela permet
aux témoins de clarifier leurs souvenirs et aux malhonnêtes de s’empêtrer dans leurs mensonges ».
Nicole, la secrétaire blanche, cache qu’elle attend un enfant de Jacques. Pas question
de le garder. Lorsqu’elle reçoit secrètement un ange en chocolat, le danger plane. As de la musculature, Nicole prépare sa contre-attaque…
Le mantra des enquêteurs s’énonce comme suit : « un événement, c’est un détail, deux, c’est une coïncidence, trois, c’est une tendance ». Un quatrième avortement sauvage pointe à l’horizon.
Chaque crime est signé. On trouve
toujours un ange de plâtre sur la scène
de l’agression. On sait déjà que les anges sont connus comme des gardiens ou des messagers. Ils ont déjà représenté des enfants morts-nés. Au XIXe siècle,
les avorteurs clandestins étaient appelés « les faiseurs d’anges ».
On pourrait croire que le sujet du roman a été inspiré par une récente décision de
la Cour suprême américaine. Or, l’autrice a commencé à y travailler presque dix ans passés. En tant qu’historienne et ancienne adjointe juridique, elle voyait se dessiner
le ressac.
« La légalisation de l’avortement au Canada est récente et il y a eu depuis de nombreux projets de loi pour limiter l’accès, voire l’interdire de manière détournée. On n’est pas à l’abri. »
L’écriture demeure à la fois intimiste et intense. Les policiers qui enquêtent sont réduits à attendre une autre victime,
un cadavre, un suspect, un alibi, « attendre en espérant que ce ne sont pas les dernières heures d’une vie qui [leur] coulent entre
les doigts ».
Un policier a parfois une réaction crue, comme « Ostie de câlice de tabarnak, fucking shit de ciboire de crisse ».
En entrevue, Geneviève Blouin affirme qu’elle aborde le polar, la fantasy, le roman historique, la science-fiction ou nouvelle de la même façon : « à la base, il y a un conflit ou un drame humain que j’ai envie d’explorer. Je réfléchis au meilleur décor pour le mettre en lumière ou aux circonstances dans lesquelles il serait possible, puis je construis l’arrière-monde approprié. »
28 septembre 2022
Collectif, Îles de rêve – 50 itinéraires autour du monde, Montréal, Guides de voyages Ulysse, 2022, 208 pages, 51 cartes, 39,95 $.

À chacun son archipel,
son atoll, son île

Les Guides de voyage Ulysse
sont connus pour des parcours thématiques sur plusieurs continents, qu’il s’agisse de voyages gourmands, de routes légendaires, de randonnées à vélo, de croisières ou de voyages spirituels. Leur nouveau guide propose Îles de rêves – 50 itinéraires autour du monde. En tout, ce sont plus de 210 îles qui figurent
au menu.
Chaque trajet est décrit au jour le jour,
avec des arrêts aux stations balnéaires, aux attraits naturels, aux sites culturels pu patrimoniaux, aux plages, aux activités
de plein air à pratiquer et aux paysages à admirer. Les parcours s’accompagnent de capsules mettant en lumière les expériences inoubliables à vivre sur place. On propose
le meilleur moment de l’année pour
les entreprendre.
Si vous aimez les extrémités, il y a les Açores à l’extrême est de l’Europe et Chypre à l’extrême ouest. J’ai appris qu’on produit du vin depuis plus de 5 000 ans à Chypre. À l’extrémité nord de l’Afrique, vous avez Djerba (Tunisie). Chiloé se trouve au bout
de l’Amérique du Sud et la Nouvelle-Zélande au bout du monde.
On présente aussi les îles Marquises comme « au bout, tout au bout du monde ». Parmi les personnalités qui y ont séjourné,
on trouve Herman Melville, Robert Louis Stevenson, Paul Gauguin et Jacques Brel. Chacun y a peint, à travers récits, toiles et chansons, « des terres sauvages empreintes de mystère, entre enfer et paradis terrestre ».
Dans ce guide, le Canada a droit à trois circuits. D’abord l’Île-du-Prince-Édouard, l’île du Cap-Breton et les Îles de la Madeleine. Puis l’estuaire du Saint-Laurent, de l’Île d’Orléans à l’Île aux Basques en passant par l’île aux Grues, l’Île aux Coudres et l’Île Verte. Enfin, l’incontournable île de Vancouver.
Le guide ne présente pas les îles en ordre alphabétique, mais n’empêche que le premier circuit porte sur les îles ABC,
c’est-à-dire Aruba, Bonaire et Curaçao, toutes incorporées au Royaume des Pays-Bas. Elles produisent chacune une liqueur. Aruba offre le Coecoei, un mélange de rhum et de sève d’aloès. Bonaire sert le Cadushy, liqueur à base de cactus. Curaçao a
sa célèbre liqueur éponyme aromatisée à l’orange.
On propose des circuits, bien entendu,
pour les incontournables îles Galápagos,
la charmante Majorque, la Crète luxuriante, la fameuse Santorin des îles grecques,
le territoire mythique des Bermudes,
le sublime Martha’s Vineyard, Taïwan au cœur sauvage, Sri Lanka ou la perle de l’océan, Fidji ou le goût du paradis.
Avec Îles de rêve – 50 itinéraires autour du monde, Ulysse offre au voyageur l’occasion de voguer à la recherche de ces îles idylliques parmi une sélection de lieux exceptionnels pour jouer les Robinson Crusoé, adopter le rythme de vie insulaire et se détendre, entouré de beauté.
À chacun son archipel, son paradis tropical, sa perle nordique ou son atoll verdoyant, ses joyaux volcaniques ou ses réserves fauniques, son repère historique ou son éden des arts et de la gastronomie.
17 septembre 2022
Collectif, Coming out - Orientations textuelles, Montréal, revue XYZ, no 151, Montréal, automne 2022, 104 pages, 14 $.

Panoplie d’obsessions textuelles

Dans le milieu LGBTQ+, le coming out ou la sortie du placard peut laisser aussi bien un goût amer
en bouche qu’un souvenir
de célébration. XYZ, la revue de
la nouvelle
, a choisi cette thématique pour son 151e numéro.
Jean-Michel Fortier présente les neuf nouvelles du dossier Coming out en précisant qu’elles « le racontent comme
un cri, un chuchotement ou une pensée qui agit sur soi, parfois à son corps défendant ».
Jennifer Bélanger signe le premier texte, « Comme ça », où elle se demande de quel placard elle est sortie. Plusieurs femmes sont entrées dans sa vie et elle n’a pas toujours su trouver les mots, car son amour pour elles « est partout, sans discours ni portes au-delà de ce que je pourrais écrire ».
On pourrait dire qu’il n’y a pas de placard.
Dans « Le mot traître », Michael Delisle mélange poésie et prose poétique pour décrire sa décision de ne rien cacher à
ses étudiants, des ados. Il est convaincu qu’il vaut mieux « se montrer sous son vrai jour / ça attire les bonnes personnes / pis ça finit toujours par être payant ».
Le placard dont il est question dans « Garder son placard propre », d’Emmanuelle Cornu, est celui d’une école. Le concierge est maniaque d’ordre et de propreté. Il a jeté son dévolu sur un
assistant, « un soldat préféré, son chouchou ». « Le concierge et le soldat. Ensemble » dans le placard… Imaginez
le reste. Placard propre où purifier sa propre conscience… ?
Dans « La rencontre », Gabrielle Boulianne-Tremblay ne sait plus combien d’hommes elle a pleurés. La trans écrit « il » pour parler d’eux, « comme une île sur laquelle m’échouer ». Il lui semble difficile de rencontrer quelqu’un de sérieux : « À un moment donné, on finit par identifier ce qui germe en nous, ce qui nous appartient,
ce qui a pris racine et a voulu voir le soleil de nos yeux. »
Cécile Huysman signe « Best Friends Forever », un texte où elle affirme aimer
les hommes. Même s’ils l’ennuient, elle se sent attirée vers eux. Sauf que sa meilleure amie Léonie allume des étincelles. L’autrice
a beau se dire que ce sont des émotions brèves et fugaces, lorsque le téléphone vibre dans sa poche et que c’est Léonie qui lui demande quand elle va rentrer, « mon cœur se serre ».
Le texte qui m’a le plus fait grincer des dents est « Ma mère va dans un rave »,
de Gabriel Cholette. Ça commence bien.
Le fils fait une sorte de second coming out, celui de son « mode de vie caché, avec
les drogues et les sorties underground ».
Là où ça se gâte, c’est quand le texte commence à être farci de mots anglais : dans la foule devient « dans la crowd »,
la piste de danse est un « dancefloor »,
la mère « leade » le chemin, on quitte parfois « le frame de la caméra ». Je ne
l’ai pas lu « laid back ».
Ce numéro publie le texte primé du Concours annuel de nouvelles XYZ, qui a reçu une centaine de candidatures. Le jury a retenu « L’ordre naturel des choses »,
de Julie Dugal. Il a été « charmé par ce texte sobre et sensible » où se déploie avec rythme « une atmosphère à la frontière
du plausible et du surnaturel ».
9 septembre 2022
Boucar Diouf, Ce que la vie doit à la mort. Quand la matriarche de famille tire sa révérence, essai illustré par Philippe Béha, Montréal, Les Éditions La Presse, 152 pages, 26,95 $.

Il ne faut pas opposer
la mort à la vie

Avec Ce que la vie doit à la mort, Boucar Diouf illustre comment l’une et l’autre sont les deux faces opposées d’une même pièce.
Il donne comme preuve que, en fin de vie comme en fin de grossesse, les soins importent : « il faut accompagner
un vénérable mourant avec la même attention qu’un vulnérable bébé ».
Et il ajoute que, après le dernier souffle comme avant le premier, personne n’a conscience de ce qui se passe. « On ne perçoit pas plus sa propre mort qu’on
se rappelle sa naissance. »
Médecine, microbiologie, immunologie, épidémiologie, autant de disciplines scientifiques vouées à retarder notre
« date de péremption ». Peu importe l’origine ou la croyance, vouloir repousser la mort est « une préoccupation légitime et importante pour tous les Sapiens ». Il n’en demeure pas moins que la naissance reste un verdict de condamnation à mort.
Avec le nombre croissant de cancers, on a tendance à parler de combat, comme dans vaincre le cancer. Diouf croit qu’on devrait bannir de notre langage cette association. On éviterait « que certaines personnes se sentent comme des perdants en quittant ce monde ».
Les humains en deuil cherchent un sens au drame qui bouscule leur vie. Boucar Diouf en a fait l’expérience après le décès de
sa mère. Il note, entre autres, « que la mort aiguise nos sens et nous pousse à l’ouverture et à l’hypersensibilité » Il en résulte qu’on accorde plus d’attention à
des événements qui passeraient normalement inaperçus « et on élabore
des interprétations qui nous guérissent ».
Tout au long de cet essai finement ciselé, l’auteur dresse un parallèle avec la matriarche éléphant. Pourquoi ? Parce que, comme les matriarches de nos familles, « ces animaux incarnent une sorte de générosité naturelle ».
La force d’une telle cheffe, écrit-il, réside dans sa mémoire des routes ou haltes migratoires qui permettent de s’abreuver. « Par leurs activités, les éléphants changent leur environnement au grand bonheur de la biodiversité : ils sont à la fois les jardiniers, les paysagistes et les planteurs de graines qui transforment les écosystèmes pour
le bien de la nature. »
Lorsqu’une matriarche éléphant s’effondre, sa carcasse devient le terrain de toutes
les convoitises. Chaque acteur de la savane se prépare à festoyer. « De cette carcasse généreuse, chacun voudra obtenir sa part. » L’auteur précise qu’il en allait de même
pour nos ancêtres lointains avant qu’on commence à enterrer leurs corps.
« Passé la légitime phase de stress, d’anxiété et de nostalgie, il faut se ressaisir et ouvrir de nouveau son cœur à ce que la vie a de beau à offrir. » La mort des uns contribue ainsi la naissance et l’épanouissement des autres.
La sagesse africaine nous rappelle que
« la mort est l’aînée, la vie sa cadette; nous, humains, avons tort d’opposer la mort à
la vie. »
Comme on le sait, Boucar Diouf est un biologiste devenu un humoriste. Au début de son aventure dans le monde du spectacle, il s’est posé beaucoup de questions sur la pertinence de ce métier.
Il n’a pas tardé à conclure que « mourir régulièrement de rire est un médicament extraordinaire pour rester en santé ! »
4 septembre 2022
T. M. Logan, Ne faites confiance à personne, roman traduit de l’anglais pas Vincent Guilluy, Paris, Éditions Hugo Thriller, 2022, 446 pages, 29,95 $

Roman psycho-policier

Il commence par un meurtre,
puis ne peut s’arrêter. Il tue quatre personnes et essaie d’en tuer deux autres. Il essaie surtout de dissimuler ce qu’il est devenu. C’est l’histoire
de ce serial killer que T. M. Logan raconte dans Ne faites confiance
à personne
.
Le récit commence par trois passagers
à bord d’un train en route vers Londres. Kathryn confie Mia, trois mois, à Ellen,
une parfaite inconnue, le temps de se rendre sur la plateforme entre deux wagons pour prendre un appel. Lors du prochain arrêt, elle disparaît.
Dans le sac laissé avec le bébé, Ellen découvre une note : « Protégez Mia.
Méfiez-vous des flics. Ne faites confiance à personne. » Déterminée à remettre Mia au poste de police, Ellen sent qu’elle est suivie. Lorsqu’elle raconte ce qui lui est arrivé au commissaire, Ellen ajoute qu’elle revenait
de son rendez-vous à la clinique qui traite les infertilités.
Il n’en faut pas plus pour que la police
la soupçonne d’avoir kidnappé Mia, surtout qu’Ellen contemple la photo du bébé « comme une drogue, une addiction ». Parallèlement au sort de Mia et de ses véritables parents, l’auteur nous fait revivre les crimes du serial killer. « Tout est lié
au bébé, tout tourne autour de lui ! »
Le romancier place le commissaire et
son adjoint au cœur de l’intrigue. L’enquête sur le serial killer préoccupe le commissaire depuis plus d’un an et il voudrait bien
la régler avant de quitter la police.
Son adjoint semble le court-circuiter, « pour grimper plus vite les échelons,
lui marcher dessus et gagner des bons points auprès du grand chef ».
Le serial killer est surnommé le Fantôme puisqu’il ne laisse derrière lui « ni ADN,
ni empreintes, ni indices matériels d’aucune sorte ». Il déjoue la police à un tel point qu’Ellen se demande s’il n’est pas un ancien policier…
En ajoutant d’autres personnages comme
les grands-parents de Mia et la meilleure amie d’Ellen, avec ses trois jeunes garçons, T.M. Logan ouvre la porte à des réflexions sur les inquiétudes que les enfants donnent lorsqu’ils sont petits. Quand ils deviennent adultes, on s’imagine que le pire est derrière soi.
On croit avoir réussi à éviter les écueils
de l’enfance et de l’adolescence, on croit pouvoir les laisser se débrouiller seuls. « Mais en fait, c’est plus dur que quand
ils étaient petits parce qu’on ne peut plus
les protéger. […] Le danger est toujours là.
Il est seulement différent. »
Ne faites confiance à personne est à la fois un polar et un roman psychologique. L’intrigue criminelle se nourrit d’états d’âme, de questionnements internes et de soubresauts parfois irrationnels.
D’un chapitre à l’autre, le dilemme devient plus cruel. Les réflexions d’Ellen ont pour effet de nous poser la question suivante : qu’auriez-vous fait à sa place ?
23 août 2022
Roy Braverman, Le Cas Chakkamuk, roman, Paris, Éditions Hugo Thriller, 2022, 308 pages, 29,95 $.

Le style l’emporte
sur l’intrigue

Un shérif et son adjoint,
le propriétaire du journal local,
un célèbre auteur de romans policiers, deux femmes qui inventent un viol, deux enquêtrices du FBI, voilà les personnages qui incarnent haine et vengeance dans le tout dernier roman de Roy Braverman,
Le Cas Chakkamuk.
Roy Braverman est le pseudonyme du journaliste et romancier français Patrick Manoukian. Je vous ai parlé de son polar intitulé Hunter le 17 décembre 2018. Cette fois, la plume et le talent de Braverman sont encore plus démoniaques.
L’histoire se déroule dans le Rhode Island, où le shérif de Notchbridge est accusé d’avoir violé sa belle-sœur et son épouse. Ce n’est que le début d’une terrible machination où presque tous les protagonistes risquent de perdre quelque chose de précieux : fortune, honneur, vie.
Le roman parle aussi bien de la vie sexuelle débridée d’une éventuelle millionnaire
que de l’avenir sombre et cruel peuplé de fantômes d’une rivale. Il est question à
la fois « d’une sensualité incandescente et d’une lucidité totalement maîtrisée ».
L’auteur brosse une image assez négative du FBI, notamment à travers les propos de l’une des deux enquêtrices, qui ne tolère pas que « de sales cons de plumitifs prétentieux mettent des bâtons » dans son travail. L’agente du FBI n’a pas une haute opinion des écrivains, car ils ne s’occupent pas de la vraie vie des gens : « le trou de l’existence, la tranchée des survivants ».
Voici un exemple du genre de propos que
le FBI tient : « Si vous ne me donnez pas ce que je veux, je vous pourris la vie. La vôtre et celle de vos familles. […] Je lance des rumeurs d’addiction ou de pédophilie qui détruiront vos foutues petites vies misérables de merde. »
L’action du roman se déroule sur douze jours et les chapitres commencent tous par le lieu et l’heure d’un épisode. Cela ressemble aux entrées d’un journal intime. Exemple : Jour 4 – Notchbridge, 15 h 00 – Poste de police – Salle d’interrogatoire.
Le plus original demeure le premier paragraphe de chaque chapitre. Dans quelques lignes en caractères italiques, un mort donne son avis sur un sujet ; le lien avec l’intrigue demeure souvent ténu.
Voici un exemple : « Je n’ai jamais vraiment compris ce que ces étés-là avaient d’indien. Étés des peaux-rouges, peut-être, par la couleur automnale des érables. Étés de massacre aussi, quand les arbres sacrifient leurs feuilles. »
Le commentaire que j’ai le plus savouré
est celui sur l’origine du mot barbecue.
Le commentateur écrit qu’elle remonterait aux explorateurs qui ont vu des indigènes rôtir une chèvre d’une seule pièce « de
la barbe à la queue » (barbe-queue-barbecue).
J’avoue avoir été plus emballé par le style
et l’architecture du roman que par l’intrigue elle-même. J’avais hâte de voir ce que
le mystérieux mort allait me servir comme mot d’introduction au prochain chapitre. C’est là que réside le charme du Cas Chakkamuk.
19 août 2022
Chloé LaDuchesse, L’incendiaire de Sudbury, roman, Montréal, Éditions Héliotrope, coll. Noir, 2022, 246 pages, 25,95 $.

Jouer avec le feu
et les mots

Des paumés disparaissent à Sudbury. Seraient-ils des cobayes pour
l’étude clinique d’une redoutable chercheuse universitaire qui a
« peu d’égards pour
la dignité humaine » ? Voilà le sujet du roman L’incendiaire de Sudbury, de Chloé LaDuchesse.
L’autrice est surtout connue pour son recueil Exosquelette, finaliste du Prix
du Gouverneur général. Elle a été poète officielle de Sudbury de 2018 à 2020. L’incendiaire de Sudbury est sa première incursion dans la fiction criminelle. Elle est aussi la première hors Québec à publier dans la collection Noir des Éditions Héliotrope.
Protagoniste et narratrice, Emmanuelle se terre à Sudbury depuis quelques années. Elle joint les deux bouts grâce à des contrats de design web pour des clients
plus ou moins réglos. Em croise des gens à la morale flexible. Les paroles de certains personnages transmettent sans distinction « des éclairs de lucidité et d’éhontés mensonges ».
Sudbury est aussi le sujet du roman. Bien que née à Montréal, Chloé LaDuchesse est une fière Sudburoise par adoption. Elle peint diverses facettes de cette ville coincée dans un cratère de météorite, attirant puis broyant les âmes. Tout est possible à Sudbury, on peut s’y cacher, et même devenir des criminels, « juste le degré ça change ».
Dans ce roman grouillant de vie et d’humour, on apprend que Sudbury a toujours été « en retard de dix ans sur
tout le monde et en toutes choses ». Il est possible de prévoir, un jour, que le quartier Moulin à fleur « serait victime d’une vague d’embourgeoisement qu’annonçaient précocement les trois commerces végétaliens et le magasin de tables tournantes hors de prix ».
« Sudbury est une ville où l’on revient constamment sur ses pas. »
Dans ce roman, la langue parlée se situe à divers registres. La présence de mots, d’expressions et de périphrases en anglais demeure très courante. Sans surprise, on trouve : cool, full sensuel, se garder en shape, shiner ma moto dans mon driveway… Ou encore : être teamed up, une situation upsetting, tu vas être so happy.
Il y a aussi des tournures comme « c’est quoi qu’elle a fait ça pour ? » Mais ça devient plus corsé à certains moments.
Le passage suivant m’a fait sursauter : « back in the days we wouldnt’t dare de cochonner la place de même, we had respect ». Il n’y a jamais de traduction
pour les passages en anglais.
Par son travail, Emmanuelle est condamnée à vivre de petites magouilles; elle croise des gens entre l’errance et l’indigence. Elle joue avec le feu, en fait même un mode de vie. Pour Em, Sudbury est un aquarium géant où le poisson se frappe continuellement
aux mêmes murs (voir couverture du livre).
En lisant L’incendiaire de Sudbury, on assiste, d’un chapitre à l’autre, « au grand chamboulement de l’écosystème du crime de la ville ». Dès qu’il y a une nouvelle piste, Em se pose deux questions : « Est-ce qu’il savait que je savais ? Est-ce que ce que je savais était même vrai ? »
L’intrigue peut laisser croire que la corruption ronge tout, mais c’est plutôt la gentrification qui repousse les classes populaires dans les marges, où personne n’est sans reproche.
9 août 2022
Virginie Grimaldi, Il nous restera ça, roman, Paris, Éditions Fayard, 2022, 396 pages,
32,95 $.

Une colocation
transforme trois vies

Dans le roman Il nous restera ça, Virginie Grimaldi réunit sous
un même toit trois êtres abîmés,
trois solitudes. Cette colocation leur réserve des moments inattendus
qui sonnent comme de surprenantes évidences.
À 74 ans, Jeanne est une veuve qui regarde son existence dans le rétroviseur. Elle loue une chambre à Iris, jeune femme mystérieuse de 33 ans, et à Théo, garçon gouailleur de 18 ans. Au fils des mois, de septembre à février, et à coups de confidences, Jeanne, Iris et Théo passent de colocataires à amis. Les failles, les peurs,
la force, le brut, tout cela crée des liens.
Les chapitres sont tour à tour la voix ou l’écho de Jeanne, Iris et Théo, toujours dans cet ordre. N’excédant pas plus de trois ou quatre pages, ils donnent du rythme au récit. On ne s’ennuie jamais.
Jeanne se rend chaque jour au cimetière, sur la tombe de son mari Pierre. Ces visites sont sa seule raison de continuer à vivre. Elle en vient à croire que c’est Pierre qui a mis Iris et Théo sur son chemin. « Il fallait au moins ces deux-là pour me guérir de toi. »
Iris, elle, a « la remise en question facile
et le doute encombrant ». Elle a enfoui
la vérité si profondément qu’il devient douloureux de l’exhumer. La jeune femme va découvrir que pleurer n’est pas indigne, que la douleur n’est pas vulgaire.
Quant à Théo, chaque fois qu’il a donné
un bout de son cœur, il l’a récupéré en sale état. « Vaux mieux avoir personne, au moins on ne risque pas de le perdre. »
Cet apprenti pâtissier a un vocabulaire coloré : « Je fourre les religieuses pour y insérer la crème pâtissière. » Son boulot
lui permet de « gagner de la thune ».
Tout au long du roman, Théo sert une variété de pâtisseries à ses colocs. Cela va des millefeuilles au saint-honoré, en passant par l’éclair au café, la charlotte poires chocolat, le baba au rhum, le paris-brest et la bûche de Noël. « Putain, je kiffe ! »
Au début, les deux chambres louées ne sont qu’un refuge temporaire. Vous devinez que l’endroit va devenir un foyer. Nous sommes témoins que certaines choses ne se comprennent pas avec des explications, mais avec le temps. Et Virginie Grimaldi excelle dans l’art de les raconter avec justesse et sensibilité.
Chaque personnage a vécu une expérience d’amour à divers degrés. Plus souvent qu’autrement, ce ne fut pas une plénitude enivrante, mais plutôt « une succession de petits bonheurs ». La lecture d’Il nous restera ça demeure une succession de moments agréables.
25 juillet 2022
Michel Tremblay, Douze coups de théâtre, récits, Montréal, Leméac Éditeur, 1992, 24,95 $.

Un premier contact avec
le théâtre devient un choc

Une de mes lectures estivales est
un retour trente ans passés. Avec Douze coups de théâtre, paru en 1992, Michel Tremblay nous offre
des instants de théâtralité familiale
et personnelle, des moments d’intimité où des personnages témoignent de leur réalité de vivre, dans les années cinquante, sur
le Plateau Mont-Royal.
À 14 ans, Michel Tremblay voit la pièce
La Tour Eiffel qui tue de Guillaume Hannoteau, mise en scène par Paul Buissonneau. Ce premier contact avec
le théâtre est un choc : « Ce qui se passait ce soir-là sur la scène allait devenir,
je le sentais bien, le but de ma vie ! » Il a de la difficulté à supporter le monde dans lequel il évolue, il veut faire partie de l’univers théâtral.
Sa mère ne veut pas voir son fils devenir un artiste. « C’est toutes des hobos,
des bohèmes pis des fifis, pis j’veux pas que tu deviennes comme ça ! » Il est trop tard, Michel est déjà artiste et homosexuel.
Après avoir vu Le Temps des lilas de Marcel Dubé, un seul désir l’habite, celui de décrire lui aussi les démons qui l’habitent.
« Et l’impression d’avoir enfin le droit d’appartenir, malgré mes origines, malgré mon odeur, à quelque chose de grand. »
En 1957, Tremblay regarde Un simple
soldat
de Dubé en téléthéâtre. Il est muet d’admiration et de jalousie. C’est exactement cela qu’il veut faire : « décrire les autres, tout ce qui m’entoure, en faire du théâtre
ou des romans ».
À 16 ans, le jeune Tremblay suit un homme beaucoup plus âgé qui l’invite chez lui pour ce qui devient plus qu’une partie de jambes en l’air. Ce mélomane lui fait connaître Tristan et Isolde de Richard Wagner.
À travers la musique, il aperçoit l’âme
des personnages : « j’en avais un peu peur mais j’étais surtout attiré ». 
Tremblay raconte la seule fois qu’il a vu une partie de hockey. C’était au Forum
de Montréal avec son père et il aurait voulu être n’importe où – messe, confesse, retraite fermée – plutôt que là. Ce passage m’a rappelé la fois que papa m’a amené à Détroit pour voir les Canadiens disputer un match contre les Red Wings; j’avais le même sentiment.
Lorsque Tremblay voit L’Opéra de quat’sous de Brecht et Weill, Monique Leyrac chante La Fiancée du pirate et ce sont « les trois minutes les plus intenses de toute ma vie
de dévoreur de culture ». À 22 ans, il est convaincu de ne plus jamais pouvoir revivre un moment comme celui-là, un « grand frisson de joie, proche parent du frisson d’horreur ».
En 1964, la pièce Le Train permet à Michel Tremblay de remporter le premier prix
du Concours des jeunes auteurs de Radio-Canada. C’est la preuve, écrit-il, « qu’on pouvait très bien avoir le droit de noircir des feuilles de papier sans être passé par
les collèges ou les universités ».
Peu de temps après, Tremblay (22 ans) rencontre André Brassard (18 ans), un jeune metteur en scène en herbe. Ils deviennent chacun le Pygmalion de l’autre, mais cela est un autre livre.


Margex

27 juin 2022
Brigitte Pellerin, Le livre Uber, récit, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2021, 200 pages, 23,95 $.

La vie dans le miroir d’Uber

Comme je n’ai jamais appelé un taxi Uber, j’ai appris de quoi il en retournait en lisant Le livre Uber, récit de Brigitte Pellerin. J’ai surtout découvert l’expérience d’une conductrice dans une ville que
je connais assez bien, Ottawa.
L’avantage d’Uber et de Lyft, pour une écrivaine comme Brigitte Pellerin, « c’est qu’on rencontre toute sorte de monde. Pour l’inspiration, difficile de faire mieux. » Uber devient un prétexte pour l’écrivaine qui ne demande pas mieux qu’à se vider le cœur,
à faire le point sur sa vie.
Pellerin explique comment les gens n’ont « aucune idée des difficultés affrontées par les femmes dans la quarantaine ou la jeune cinquantaine qui bûchent pour retourner
au boulot. […] Il faut être prête à accepter
de revenir à un niveau professionnel moins élevé de plusieurs paliers… »
Le style du récit est vivant et coloré.
Les personnages sont les clients et leur entrée en scène est toujours directe :
« – Brigitte ! Faque tu parles français ?
– Oui.
– Wow, c’est génial. Moi c’est Nancy. Comment ça va, ma belle ? »
À chaque course, un sujet ressort, comme
le logement, la dépendance à l’automobile,
la bouffe minute, le coût de la vie, etc. Brigitte abandonne rapidement la livraison de nourriture pour se contenter de véhiculer des humains qu’elle prend plaisir à étudier.
Le livre Uber devient un roman psychologique assez réussi. Ainsi, on apprend qu’une cliente a un mari à droite sur le plan social. Elle s’est laissé entraîner dans ce milieu pendant son mariage. Mais « l’habit de moine ne m’a jamais convenu. Mon jupon de Québécoise libérée a toujours dépassé. »
L’autrice ne s’intéresse pas tellement aux aspects économique et technologique du nouveau mode de transport. Son étonnant récit aux accents personnels prend un malin plaisir à renverser les idées préconçues
sur la multinationale qui a transformé l'industrie du taxi.
Comme j’ai vécu trente ans à Ottawa,
j’ai reconnu plusieurs rues et quartiers.
On plonge encore plus librement et plus profondément dans l’intrigue lorsqu’on
se retrouve en pays de connaissance
Brigitte Pellerin est une femme de tête qui
a été conductrice pour Uber pendant plus d’un an. Son expérience terre-à-terre ne l’empêche pas de d’écrire dans divers registres. « J’aime bien ça, dire aux dépens des dépenses, c’est poétique, je trouve. »
Il y a bien quelques longueurs, notamment au sujet des problèmes techniques d’un taxi, du tarif exigé et du nettoyage de la voiture. Le style alerte et la variété des personnages campés avec brio nous font cependant vite oublier ces défauts minimes.
19 juin 2022
Élisabeth Tremblay, La Pathologiste –
Dr. Lesley Richardson enquête
, roman, Montréal, Flammarion Québec, 2022,
304 pages, 26,95 $.

Réalité et fiction
font bon ménage

Élisabeth Tremblay s’inspire librement de la première femme pathologiste en Saskatchewan pour camper son personnage principal dans le roman La Pathologiste.
Le surnom « la Sherlock Holmes de la Saskatchewan » est tout désigné.
En 1918, Frances Gertrude McGill devient bactériologiste provinciale au ministère de la Santé de la Saskatchewan. Deux ans plus tard, elle accède au poste de pathologiste en chef de la province. Selon cette remarquable scientifique, il lui faut « penser comme
un homme, agir comme une dame, et travailler comme un chien ».
L’action du roman se déroule en 1918, époque où la médecine légale n’en est qu’à ses balbutiements. La pathologiste Lesley Richardson doit déployer l’art naissant de
la médecine légale afin de faire parler les morts.
Certains policiers trouvent qu’une femme
n’a pas à courir les champs à la recherche d’un squelette. Sa place est « à la maison, avec les casseroles et les enfants.
Les femmes ont été conçues pour donner
la vie, pas pour étudier les carcasses qu’elle a désertées. »
Lesley Richardson est à l’emploi de la Police de la Saskatchewan qui a été créé en 1917 et qui a fonctionné jusqu’en 1928, aux côtés de la Police à cheval du Nord-Ouest, ancêtre de la Gendarmerie royale du Canada.
Deux affaires requièrent la science de
la médecin légiste. Un apprenti forgeron a été battu à mort et un fermier a découvert des ossements sur sa terre. D’emblée,
on présume que ceux-ci appartiennent
à un Métis disparu un an auparavant.
La curiosité de la « Doc » est piquée à vif. Avant de remettre un corps à la famille,
elle prend le temps d’analyser et d’interroger l’estomac, l’intestin, le foie, les reins, la vessie, le cœur, les poumons, le cerveau, les ongles et les cheveux.
Si un policier est bon pour suivre une piste, déchiffrer des indices et réussir n’importe quelle filature, une pathologiste est efficace en faisant parler un cadavre. Lesley Richardson cherche à gagner l’estime et
la confiance des gens par la bonne vieille méthode : « un travail non seulement impeccable, mais acharné ».
La romancière fait un clin d’œil à Louis Riel en inventant un guide métis nommé Roy Riel. Elle développe son intrigue en illustrant comment « il existe bien peu d’emplois aussi lucratifs que les activités illicites ». Il est question de ventes illégales d’alcool et de drogues.
Il est aussi discrètement question de mœurs sexuelles pas encore approuvées par
le public. Lesley Richardson a une gouvernante prénommée Lucinda, mais
il devient rapidement évident que les deux femmes forment un couple. Lesley a
un faible pour les instants « où la nécessité d’obéir aux convenances et de préserver les apparences disparaît au profit de sensations brutes et enivrantes ».
Dans ce roman où les victimes s’accumulent plus vite que les suspects, la romancière fait souvent intervenir une voix intérieure qui laisse tomber de brèves réflexions sur
un doute, une impression ou un sentiment. Une technique utilisée à bon escient.
À la fois roman historique et policier,
La Pathologiste illustre avec brio comment réalité et fiction peuvent faire bon ménage.
11 juin 2022
Daniel Mativat, Samson, le taureau du nord, roman, Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, coll. Conquêtes, 2022, 126 pages, 14,95 $.

Muscles et cœur bombés

Fils d’habitant du cinquième rang
de Notre-Dame-du-Rosaire, Samson courtise la fille du notaire. Ce dernier impose une condition aux fiançailles : ramasser une fortune.
Or, Samson ne peut compter que
sur ses muscles et poings d’acier,
sur sa force herculéenne. Dans Samson, le taureau du nord, Daniel Mativat imagine le parcours de
ce nouveau Louis Cyr, homme fort légendaire du Québec.
Le jeune homme fort se joint à des foires agricoles pour étaler ses prouesses et ramasser des sommes d’argent de plus en plus élevées. Il écrit à la fille du notaire, mais ce dernier intercepte le courrier
pour lui faire croire que son amoureux
l’a oubliée.
Samson peut jongler avec des boulets
de canon, lever une ancre de 700 livres et porter sur son épaule un rail de chemin de fer de 35 pieds et d’un poids de 900 livres. Les défis pour ce jeune homme semblent sans limite. Pour combler son besoin d’énergie, Samson engouffre chaque jour sept bols de soupe, dix livres de viande,
sans compter le pain et les patates.
Le roman est truffé de québécismes, au point ou un lexique figure en appendice.
En voici quelques exemples : capot de chat (manteau de fourrure), cornette
(une religieuse), enfirouaper (abuser de quelqu’un, le tromper), les lignes (frontière entre le Canada et les États-Unis), pea soup (insulte visant les Canadiens français), ruine-babines (harmonica), taouin (imbécile).
Daniel Mativat décrit comment un petit gars du coin avec des muscles d’acier, un goût pour l’aventure et un cœur gros comme
ça peut faire rêver en couleur toute une génération.
30 mai 2022
Audrey Millet, Les dessous du maillot de bain. Une histoire du corps, essai, Paris, Éditions Les Pérégrines, 2022, 270 pages, 38,95 $.

Maillot des femmes
et misogynie du patriarcat

Consacrer un livre de 270 pages à quelques centimètres carrés de tissu peut sembler futile. Mais ce maillot de bain qui cache le minimum
et dévoile le maximum mérite bien sa place au rang des objets académiques. Voilà ce qu’affirme Audrey Millet dès la première
page de son essai intitulé
Les dessous du maillot de bain,
une autre histoire du corps.
Je m’attendais à un survol de l’évolution
du maillot de bain, avec photos à l’appui.
Or, l’ouvrage ressemble à une thèse de doctorat sur la manière dont la peau a été rendu publique et sur comment le corps féminin est apprécié et déprécié au fil des siècles. Rien au sujet du corps et du maillot masculins.
L’histoire du maillot de bain féminin est celle « de la façon dont la chair et le tissu se sont unis pour servir le sport, le sexe
et la culture ». Comme les interdits touchant le corps féminin sont décidés par
les hommes, il s’agit aussi donc, en partie,
de l’histoire du patriarcat.
Au Moyen Âge, le code moral et les règles de conduite ajoutent des briques au soubassement déjà costaud d’un « patriarcat fondé sur une profonde misogynie ». Et cela continue durant
la Renaissance lorsque « tabou, narcissisme, pouvoir et politique forment cette puissance fondatrice de la misogynie ».
Pour que les femmes puissent revêtir
une tenue de bain plus pratique qu’une grande chemise, un pantalon et un haut
à manches longues, il leur a fallu affronter « la police du regard établie par
le patriarcat ». Il a fallu attendre les révolutions industrielles, sociales, politiques et économique du XIXe siècle pour que
la donne change.
Les mœurs évoluent après la Première Guerre mondiale. L’industrie flaire un nouveau marché et fait entrer le maillot dans les tendances. « La panoplie serviette, maillot, chapeau, tongs, lunettes de soleil et paréo est née. » La rue vers les plages débute dans les années 1930.
Pour les femmes, les moments en maillot
de bain deviennent des occasions de se réapproprier leurs corps. En se découvrant corporellement, elles arrivent à mieux s’accepter. « Le maillot de bain comme symboles féministe, et pourquoi pas ? »
L’ouvrage est publié aux Éditions Les Pérégrines. Or, pérégriner veut dire aller librement d’un endroit à un autre,
se déplacer pour satisfaire sa curiosité, emprunter des routes inattendues, voyager, rêver. Le maillot tombe bien.
19 mai 2022
Jean-Pierre Charland, Homicide point ne seras, Une enquête d'Eugène Dolan,, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2022, 354 pages, 27, 95 $.

Justice et apparence de justice

Je ne sais pas si le prolifique romancier Jean-Pierre Charland prévoit écrire un polar sur chacun des dix commandements de
Dieu, mais il coiffe de nouveau
une enquête d’Eugène Dolan de
l’un d’eux. Après Père et mère
tu honoreras
(2016), Un seul Dieu
tu adoreras
(2018) et Impudique point ne seras (2019), voici Homicide point ne seras.
Le commandement au complet est Homicide point ne seras, de fait ni volontairement.
La volonté est une nuance importante dans cette quatrième enquête de Dolan. Nous sommes en 1907, dans un petit hameau
des Laurentides, et un adolescent est trouvé poignardé à mort. Charland avoue s’être inspiré du meurtre d’Amédée Carrier le 1er avril 1907 à Saint-Charles-de-Bellechasse. Il n’a retenu que quelques détails, l’ensemble de l’histoire criminelle demeurant fictive.
En quelques années seulement, la famille Couture compte la mort du mari, la mort de deux jeunes garçons, et maintenant la mort d’un ado poignardé. La victime, Amédée Couture, était « tout le temps en crisse, contre tout le monde. » Au moins trois quarts des habitants ne sont pas fâchés d’avoir enterré ce garçon qui s’était rendu insupportable.
La Police provinciale néglige le dossier, au point où il devient opportun de dépêcher sur place un détective du Département de police de Montréal. Entre en scène Eugène Dolan. Le détective a l’habitude de se méfier de l’explication la plus simple. Il lui semble que l’histoire est plus compliquée qu’il n’y paraît.
L’auteur illustre comment le village passe pour une bande de colons arriérés. « Observer la vie des voisins remplaçait
le théâtre, dans ces coins perdus. » Tout
le monde connaît tout le monde, tout
le monde est parent avec tout le monde, 
ils savent cent fois plus de choses que
les enquêteurs.
Charland montre aussi comment l’opinion publique est un juge capricieux, susceptible d’envoyer des innocents antipathiques à
la potence. Elle est « un juge très inconstant, peu respectueux du droit, mais implacable ».
Ici, les habituelles déductions de Dolan cèdent la place à ses impressions. Il n’arrive pas à se faire une opinion. Il interroge trois ou quatre fois les mêmes personnes et obtient, chaque fois, une nuance importante. Il y a tellement de zones d’ombre.
Le problème, c’est qu’il y a trop de morts dans la maison Couture.
La fatalité semble avoir marqué cette famille. Y aurait-il un lien entre chacune de
ces morts… ? Une personne peut-elle porter une tare héréditaire la prédisposant au meurtre… ?
Parallèlement à l’enquête, le roman nous fait pénétrer dans la vie privée de Dolan et de son épouse. Le comportement de ce couple charmant m’a parfois semblé plus intéressant que la quête d’un meurtrier ou d’une meurtrière.
Homicide point ne seras demeure non seulement un hymne à la justice, mais également à l’apparence de justice.
11 mai 2022
Hélène Koscielniak, Mégane et Mathis, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 256 pages, 16,95 $.

Une pathologie
qui affecte toute la famille

Image négative de soi, phobie
des calories, vomissements, purges, thérapie. Vous devinez que je parle d’anorexie, sujet du septième roman de Hélène Koscielniak, intitulé Mégane et Mathis. Ce sont les noms des jumeaux de seize ans et c’est Mégane qui veut perdre du poids
à tout prix.
Comme le sujet de l’anorexie chez les ados n’est pas nouveau, il faut faire preuve d’originalité dans l’approche de cette thématique. Hélène Koscielniak réussit à tirer son épingle du jeu (ou sa fourchette
de l’assiette) en mettant en scène parents, jumeau, copine et petit-ami de Mégane.
La protagoniste est une adolescente de
seize ans, en dixième année. Son lieu de résidence n’est pas indiqué; il est cependant fait mention de la route 11, de la forêt Claybelt et d’une école secondaire de langue française. Cela me confirme que l’action
du roman se déroule dans le Nord ontarien, probablement à Kapuskasing, là où vit
la romancière.
Comme Mathis, j’ai eu une sœur jumelle.
Je suis toujours surpris de lire que les jumeaux sont « conscients l’un de l’autre
en tout temps » et qu’ils peuvent « communiquer par télépathie ».
Mon expérience est loin de ressembler
à cela.
Mégane a déjà été affublée du terrible surnom de Mégramme Kilogramme lorsqu’elle était un peu grassette. Ce n’est plus le cas, mais elle sent les calories
« agir dans son corps comme de la levure dans du pain ». L’adolescente refuse tout repas et sa mère lui dit d’arrêter ses folies, de se remettre à manger « de façon raisonnable comme tout le monde ».
Hélène Koscielniak décrit avec brio comment l’anorexie conduit une ado à faire des choses bizarres et à adopter souvent à des raisonnements insensés. D’un chapitre
à l’autre, on découvre que l’anorexie n’est pas un simple entêtement, mais bien
une maladie mentale, un désordre psychologique, une pathologie qui peut affecter toute la famille.
Les parents se demandent s’ils ont été
la cause de ce dérèglement chez leur enfant adorée. Le père, en particulier, sous-estime « l’ampleur de la complexité d’un trouble du comportement alimentaire ».
Le rôle joué par la copine et le petit-ami de Mégane donne au récit un ton que le jeune public appréciera. Pas surprenant que Mégane et Mathis paraisse dans la collection 14/18 des Éditions David. J’aurais aimé, pour ma part, voir Mathis joué un rôle encore plus prépondérant.
La romancière écrit avec une certaine ironie que Mégane « ne semblait pas dans son assiette ». Côté style, je m’attendais à lire
des dialogues plus typiques du « tarois », nom que l’écrivaine donne au parler populaire d’un grand nombre de Franco-Ontariens.
J’ai lu tous les ouvrages de Hélène Koscielniak et je peux affirmer que son œuvre romanesque demeure une des plus importantes dans le corpus franco-ontarien du XXIe siècle.
6 mai 2022
Catherine Cuenca, Nos corps jugés, roman, Paris, Éditions Talents Hauts, coll. Les Héroïques, 2022, 240 pages, 29,95 $.

Roman peu ordinaire
sur le viol

Un roman sur le viol d’une jeune femme n’est pas original en soi,
à moins d’y apporter un angle nouveau. C’est ce que propose Catherine Cuenca dans Nos corps jugés, en nous plongeant dans
un procès qui fait écho à une cause célèbre à Aix-en-Provence en 1978.
Myriam, 17 ans, rencontre Frank, étudiant
en médecine. Ils sortent ensemble quelque temps avant que Frank n’invite Myriam chez lui et ne la contraigne à un rapport sexuel. Inquiète d’un retard de règles, la jeune femme se résout à parler à sa mère qui se montre plus préoccupée par le qu’en-dira-t-on que par le fait que Myriam ait subi un viol. Elle l’empêche même de porter plainte.
Pour Myriam, « un flirt, ce n’est pas la porte ouverte à tout et n’importe quoi ! » Pour Frank, une fille doit se laisser faire car elle ne regrettera rien : « Fais-moi confiance ! On va passer un bon moment, tous le deux. » Même si Myriam lui crie d’arrêter, l’agresseur l’emporte haut la main
(ou un autre membre).
La romancière illustre comment les parents de Myriam la rejettent, comment sa grand-mère la déçoit et comment sa meilleure amie la trahit. La jeune fille a la chance
de découvrir dans un corridor du lycée
des tracts sur les victimes de viol. Ils sont rapidement retirés par la censeure,
car la politique est interdite à l’intérieur
de l’établissement. Myriam se demande
si c’est vraiment de la politique que de réclamer la dignité pour les victimes
de viol ou si ce n’est pas plutôt de l’humanité.
Au même moment, un procès très médiatisé se tient à Aix-en-Provence. Le viol de deux femmes touristes soulève l’ire du public et le coupable est condamné à six ans de prison. Jusqu’alors, un viol ne donnait lieu qu’à une poursuite pour coups et blessures et attentat à la pudeur, des délits qui relevaient d’un simple tribunal correctionnel.
En 1980, à la suite du vote de la loi qui remplace la précédente législation datant
du Code pénal de 1810, le viol deviendra
en France un crime puni de quinze ans
de réclusion criminelle.
C’est dans ce contexte que Catherine Cuenca plonge sa protagoniste dans un procès aux accents similaires. Son roman sort dès lors de l’ordinaire. Il faut beaucoup de courage
à Myriam pour s’afficher comme victime
et non comme coupable. Elle veut franchir le fossé qui sépare le silence de la parole parce que trop de filles se sont tues par honte et par peur.
Dans l’opinion de plusieurs garçons et policiers, nombreuses sont les filles qui passent pour des menteuses, des affabulatrices. « Une relation consentie
pour lui. Un viol pour elle. Sa parole contre la sienne. » Myriam entend démontrer que violer équivaut à voler; une part d’elle-même a été volée.
Catherine Cuenca écrit pour un large public jeunesse, des préadolescents aux jeunes adultes. Ses romans ont pour cadre différentes périodes historiques, d’aussi loin que la Préhistoire en passant par la Seconde Guerre mondiale et la civilisation contemporaine.
30 avril 2022
Camilla Grebe, L’horizon d’une nuit, roman traduit du suédois par Anna Postel, Paris, Éditions Calmann-Lévy, coll. Noir, 2022,
448 pages, 34, 95 $.

Pensées, émotions et
gestes disséqués dans
un polar suédois

« Puis, tout à coup advient l’incompréhensible, l’indicible,
ce que nous n’osons pas imaginer,
ce que nous ne parvenons pas à nous représenter. » Voilà une phrase qui résume l’excellent polar intitulé L’horizon d’une nuit, de la Suédoise Camilla Grebe.
Il s’agit d’un roman à la fois policier et psychologique. La romancière démontre comment nous savons uniquement ce que l’autre choisit de nous montrer. Même nos proches peuvent nous cacher leur véritable personnalité. Parfois, les personnes les plus proches sont celles qui portent les secrets les plus lourds.
Maria, mère célibataire d’un garçon atteint de trisomie 21, est mariée depuis peu à Samir, un médecin marocain arrivé récemment en Suède avec sa fille Yasmin. Ils vivent tous les quatre dans sa grande maison de Stockholm jusqu’à ce que
Yasmin disparaisse.
Comme le corps de l’adolescente reste introuvable, la piste du suicide est écartée
et tous les soupçons se portent bientôt sur Samir. Parce que de souche arabe, il est soupçonné d’un crime d’honneur et devient l’homme le plus détesté de la Suède.
L’action de ce polar est racontée par plusieurs voix : Maria, mère et nouvelle épouse; son fils Vincent, porteur de trisomie 21; Yasmin qui laisse ce message : « Pardon, je n’ai plus la force de continuer. Je vous aime. Y. »; et Gunnar, un policier qui ne baisse pas les bras. Cela donne lieu à quelques répétitions, mais le rythme trépidant et les rebondissements en passant d’une voix narrative à l’autre nous tiennent toujours en haleine.
Maria vit dans un abîme où l’incertitude
et l’effroi deviennent ces « compagnons d’infortune ». Vincent peut percevoir avec justesse les sentiments et prendre la température d’une situation, même s’il n’a que les capacités intellectuelles d’un enfant de six ans.
Yasmin est synonyme de problèmes, de drames, de manigances, de manipulation. Elle aurait préféré ne pas naître car elle bousille la vie de tout le monde.
Et le policier qui mène l’enquête enchaîne les rencontres, femme après femme, corps après corps. « J’ai fait de la passion
ma religion et de l’actuel sexuel
un sacrement. »
Les informations sont distillées avec parcimonie. Les pensées, les émotions et
les gestes sont disséqués, analysés et triturés. Camilla Grebe décrit avec brio comment des erreurs de jugements,
des mensonges et des bévues peuvent être impossibles à juger pénalement.
Le cauchemar ne s’arrête. Marie et Yasmin sont prisonnières, victimes d’une suite d’événements qu’elles ne comprennent pas et sur lesquels elles n’ont aucune prise.
Et je ne vous parle pas du petit ami de Yasmin, dont la folie est presque palpable dans ses yeux, tellement son regard révèle haine et mépris.
Dans ce polar, qui risque d’être un de
mes coups de cœur, il est clair que nous
ne pouvons pas fuir la vérité, qu’elle finit toujours par nous rattraper, et ce malgré tous les faux-semblants et mensonges qui tentent de la masquer.
21 avril 2022
Benoît Côté, Vies parallèles, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2022, 408 pages, 32,95 $.

Auteur et protagoniste d’une uchronie

Une uchronie est un récit basé sur la réécriture de l’histoire pour imaginer le monde si un évènement passé avait eu un autre résultat. L’évènement passé est le référendum de 1995 sur la souveraineté du Québec et le résultat est la victoire du OUI. Voilà le sujet du roman
Vies parallèles
de Benoît Côté.
Le titre fait allusion à la vie dans
la province de Québec et à la vie dans
la nouvelle République du Québec.
On les découvre en parallèle grâce à
un banquier nommé Benoît Côté (comme l’auteur) qui accepte d’écrire un texte répondant à la question suivante : « que serait devenu le Québec si, par un accident de l’histoire tout à fait improbable, le Non l’avait emporté en 1995 ? »
Pour étoffer son article, le banquier interview tout un éventail de personnalités allant de Jean Chrétien à Richard Desjardins en passant par Michel Tremblay et Jacques Parizeau. Ce dernier est catégorique :
« La seule manière que ça aurait pu être
le Non qui l’emporte, c’est si le fédéral avait mis encore plus d’argent, puis triché encore plus avec des votes ethniques. »
Benoît Côté, le personnage, imagine la honte qui se serait emparé du Québec s’il avait dit non à son propre destin. « Vous imaginez les effets, le poids psychologique d’une telle honte sur une population au complet ? »
Dans ce roman uchronique, le reste du Canada bannit Jean Chrétien et plus de
cinq cents députés, sous-ministres et hauts-fonctionnaires francophones sur la base
de leur origine québécoise. Les États-Unis appuient le Canada, mais la Russie se range du côté de la nouvelle République du Québec. Elle manipule les destinées de
la jeune nation.
Le « nouveau » Québec a maintenant
un scrutin proportionnel plurinominal à
un tour. Le dollar a été remplacé par
une nouvelle monnaie appelée le lys. Plusieurs toponymes changent : Granby devient Grande-Baie même s’il n’y a pas de baie aux environs; Victoriaville s’appelle désormais Joséphineville, Sherbrooke passe
à Fleurimont et Ville-Georges-Dor remplace Sherbrooke.
Le Conseil des arts et des lettres du Québec est aboli. Finies les subventions aux artistes et aux organismes artistiques ou patrimo-niaux. Les banques deviennent les seuls mécènes et elles appuient uniquement ce qui est rentable.
Le banquier Côté ne cesse de répéter qu’il fallait couper avec l’État providence pour s’affranchir. « Le Québec a été sous l’emprise de Versailles, puis des Britan-niques, puis de l’Église, puis du Canada. »
Il souligne comment, dans la province de Québec, les syndicats avaient la mainmise sur le monde du travail et sur l’économie. « Ils étaient extrêmement puissants, dictaient la marche du gouvernement. »
La population demeurait passive, manquait d’initiative et d’entrepreneurship. Elle était habituée à être prise en charge par l’État, par un Québec « interventionniste et paternaliste ».
À quoi ressemblerait le Québec s’il était resté une province canadienne ? « Difficile à dire, sinon que l’essor économique fulgurant de notre nation, son rôle de leader mondial des énergies renouvelables aurait été impossible. » La mainmise des banques n’aurait pas été possible non plus.
Dans ses remerciements à la fin du roman, Benoît Côté souligne que « le refus du Québec de s’émanciper s’est avéré un excellent tremplin pour la fiction ». Celalui a permis d’écrire un roman humoristique, plein de rebondissements et de personnages hauts en couleur.
16 avril 2022
Alain Stanké, Le hasard n’existe pas… je l’ai rencontré! carnets, Paris, Éditions Hugo Doc, 2022, 232 pages, 24,95 $.

Le hasard fait
bien les choses

La chance, la coïncidence, la fatalité, la probabilité, la synchronicité et
la sérendipité seraient toutes
une facette du hasard. En s’appuyant sur son expérience personnelle, Alain Stanké s’intéresse aux différentes formes du hasard et
en donne plus de soixante exemples dans Le hasard n’existe pas…
je l’ai rencontré !
Chaque court récit est coiffé d’une citation dans le genre « le hasard se promène toujours incognito » (proverbe arabe) ou « le hasard sait toujours trouver ceux qui savent s’en servir » (Romain Rolland).
Les exemples de hasard touchent des gens de tous les milieux. Le sort ou un concours de circonstances peut s’abattre sur un couple au bord du coup de foudre, un homme d’affaire dans le World Trade Centre, un prisonnier qui s’évade, une personne qui aime les chats, un pilote de bombardier ou deux habitués de mots croisés. Parmi les gens très connus, on trouve Yves Montand, Peter Ustinov, John Diefenbaker, Justin Trudeau et Sophie Grégoire.
En rassemblant tous ces cas survenus à l’improviste, Alain Stanké conclut en ces termes : « j’ai souvent eu l’impression que ces mystérieuses manifestations, que nous avons tous expérimentées un jour ou l’autre, se produisaient dans le but unique de contenter notre soif de merveilleux ».
Vive le hasard ! Vive le mystère !
Alain Stanké est né en Lituanie. Il a immigré au Québec en 1951. À la fois auteur et producteur, il a également été éditeur pendant plus de quarante ans. Après avoir dirigé les Éditions de l’Homme, il a fondé les Éditions La Presse, Libre Expression, puis les Éditions internationales Alain Stanké.
12 avril 2022
Geneviève Mativat, Loyal, mémoires d’un chien fidèle, roman animalier, Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, coll. Conquêtes 161, 2022, 110 pages, 18,95 $.

Un chien se souvient
et se raconte

Geneviève Mativat m’a fait
découvrir ce qu’est un roman animalier. Ce n’est pas une histoire au sujet des animaux, mais plutôt une histoire racontée par un animal.
Le regard est différent, comme
en fait foi Loyal, mémoires
d’un chien fidèle
.
Dès la première page, Geneviève Mativat précise qu’elle a écrit une aventure,
un conte, une fable – ce que vous voulez – dont l’action se déroule il y a longtemps, quelque part au Québec ou peut-être ailleurs. Au jeune lectorat de décider où
et quand. Des indices seront donnés en cours de route.
Le narrateur est un chiot dans une maison carrée.  Le maître de sa Maman est le Vieil Homme. Le fils Xavier revient après une absence dans les bois et devient le maître du chiot qu’il baptise Loyal.
Une fois l’automne revenu, Xavier repart avec d’autres hommes et amène Loyal avec lui. Le chien laisse derrière lui le « Vieil Homme de la maison carrée avec sa vache, ses deux bœufs, ses poules et ses trois porcs ». Loyal quitte tout cela pour l’inconnu avec son Maître.
Le style de Mativat est très dynamique.
Pour décrire l’automne, elle note que
les arbres se couvrent des couleurs les plus chaudes qui soient : « Ils se firent orange, rouges et jaunes, puis ils perdirent leurs feuilles comme si tant d’extravagance
les avait épuisés. » Quand elle soulève
une situation de dilemme, la romancière écrit : « il y a trop d’ancres à ton navire et pas assez de voiles, mon ami. Il te faudra choisir et je ne t’envie pas ! »
Loyal donne des noms à tous ceux et
celle qui l’entourent ou qu’il rencontre :
Mon Maître, Le Roux, Le Petit, Le François, L’Homme à la Natte, La Jeune Fille au Visage de Lune. Les wigwams sont appelés
des maisons pointues.
Le roman montre bien comment Loyal réfléchit à ce qui arrive autour de lui et conclut que la vie est « pleine de ce trouble propre aux hommes qui pensent toujours
à demain ». Lui, il se contente d’être près
du feu, près de son Maître.
Quand la discorde survient, un des hommes fait remarquer qu’il n’a jamais connu
un désespoir assez profond pour confier son sort à Dieu, au Diable ou à des esprits. Mais loin de tout, « la discorde est le pire des venins ». Vous vous en doutez bien
que Loyal sera témoin du mauvais sort.
Je ne vous en dit pas plus, sauf pour ajouter que Loyal sera poussé « à gémir, à siffler,
à pleurer de toutes les manières propres à son espèce »…
Bien que Loyal, mémoires d’un chien fidèle ait été écrit à des fins littéraires, ludiques et non documentaires, l’autrice inclut une fiche de lecture comportant une question pour chacun des 16 chapitres ou une définition de certains mots comme « mal du pays », « intuition » et « instinct ». Cela a été préparé à l’intention des profs qui voudraient exploiter ce roman en salle
de classe.
J’ai pris plaisir à voir un chien vivre toute une gamme d’aventures, à en percevoir
les couleurs, les bruits et les parfums, puis
à laisser son âme me raconter une histoire qui m’a laissé les yeux mouillés.
4 avril 2022
Florian Grandena et Pierre-Luc Landry,
La guerre est dans les mots et il faut
les crier
, essai illustré par Antoine Charbonneau-Demers, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 2022, 240 pages,
26,95 $.

Guerre à la normalité

Florian Grandena et Pierre-Luc Landry sont des « pédés, tapettes, faggots, cocksuckers », ont entendu toutes ces insultes, ont décidé que
La guerre est dans les mots et il faut les crier, titre de leur essai écrit à quatre mains, par deux universitaires et militants. Le premier enseigne
à Ottawa, le second à Victoria.
L’ouvrage s’ouvre sur un rappel de la tuerie du 12 juin 2016 à Orlando, dans le Pulse Nightclub fréquenté principalement par
des gays : 49 personnes tuées, des dizaines d’autres blessées. L’une des pires attaques queerphobes sur le continent américain depuis longtemps. Était-ce encore possible ?
Le mot « guerre » dans le titre du livre tient de la métaphore. Cette lutte langagière n’en demeure pas moins réelle sur le terrain. C’est un acte extrême pour réveiller certaines consciences. Et le sujet et les armes sont les mots. Grandena et Landry expriment leur « ras-le-bol par rapport à certains discours médiatiques, culturels et sociaux entourant les luttes et les politiques identitaires LGBTQIA2S+ ».
D’abord une précision sur les acronymes utilisés. LGBT désigne les lobbies gays plutôt conservateur qui réfutent l’usage du mot « queer » en français; leur champ d’action est réservé principalement aux hommes gays et aux femmes lesbiennes, rarement aux gens bisexuels, encore moins aux personnes trans. LGBTQIA2S+ fait référence « aux personnes ou aux communautés lesbiennes, gays, bisexuelles, trans, queer,
en questionnement, intersexe, asexuelles, bispirituelles, pansexuelles, agenres, non binaires et aromantiques, par exemple ».
Au niveau des pronoms, il faut préciser
que « toustes » désigne tous et toutes; « celleux » inclut celles et ceux. Exemples : « afin de rendre le concept opérant, pour toustes, de manière inclusive », « nous emboîtons le pas, en tant que personnes queer, à celleux qui nous ont discriminé·e·s, exploité·e·s, utilisé·e·s, tué·e·s ».
Les coauteurs cherchent à secouer le langage et à exprimer leur désaccord critique « au sujet des divers conservatismes et dogmatismes qui s’expriment par certains mots, certaines idées, certaines habitudes et attitudes ».
Ils se penchent sur le discours normalisant et uniformisant qui est vécu « comme une violence verbale, symbolique et politique ».
Le livre souligne comment Queer est
un concept de diversité, un mot parapluie sous lequel se rassemble une variété de personnes marginalisées; queer est un raccourci pour LGBTQIA2S+. C’est aussi
une pensée politique qui cherche à se débarrasser de tout ce qui tient lieu de norme, de normalité. L’esthétique queer refuse de se laisser épingler par des mots, concepts, mouvements, partis et rhétoriques. « La pensée queer cultive le flou, l’indéterminé, l’insaisissable, permet aux individus de se positionner dans le monde
à partir de leur marginalité. »
Les auteurs s’appuient sur nombre de chercheurs anglophones et les citations abondent, jamais traduites en français.
Il faut vraiment être bilingue pour saisir
la portée de cet essai hautement universitaire. Je le suis, mais plusieurs nuances m’ont échappé. Je n’ai pas compris le sens du titre que porte le cinquième chapitre : « We don’t need that fascist groove thang ». Je ne crois pas que la majorité comprendra « antimonic political philosophies » ou « exsude some rut ».
L’essai est illustré par Antoine Charbonneau-Demers. Ses coups de crayons déglingués et parfois irrévérencieux ont pour effet de démocratiser les propos savants des coauteurs. Cela donne aussi
lieu à une rencontre intergénérationnelle puisque Grandena, Landry et Charbonneau-Demers ont respectivement 54, 37 et 28 ans.
Dans cet essai, rien n’appartient plus
à Grandena qu’à Landry. Ils ont écrit ensemble. Le résultat est une double expertise, une double ardeur.
27 mars 2022
Jonathan Lichtenstein, Revenir à Berlin, Sur les traces de mon père, récit biographique traduit de l’anglais par Claire Desserrey, Paris, Éditions JC Lattès, 2022, 330 pages, 34,95 $.

Pénible et nécessaire
leçon de mémoire

Je ne connaissais pas
le Kindertransport avant de lire Revenir à Berlin, de Jonathan Lichtenstein, un récit autobiographique où les démons
du passé sont affrontés de manière singulière, édifiante et poignante.
Le Kindertransport (transport d’enfants) est le nom de l’opération humanitaire grâce à laquelle environ dix mille jeunes réfugiés, juifs pour la plupart, partirent de l’Allemagne, de la Pologne, de l’Autriche,
des Pays-Bas et de la Tchécoslovaquie pour la Grande-Bretagne entre 1938 et 1940.
L’un d’eux à bord du dernier convoi a douze ans et fait le voyage seul. Il s’agit
du père de l’auteur, Hans Lichtenstein.
À l’aube de ses 80 ans, Hans indique à son fils le désir de faire le voyage inverse,
de retourner à Berlin. Ils partent en 2010 pour un voyage qui débouche sur la conversation qui leur a manqué toute leur vie. Jusqu’à ce moment-là, ils en étaient incapables.
Le récit illustre la façade que le père
a mis tant de soin à édifier, « qui pourrait s’écrouler et révéler ce qu’il a en lui ».
C’est une terreur transportée au plus profond de lui-même. Les souvenirs affluent et encerclent Hans, « telle une violente bourrasque. Ils se glissent en lui,
le transpercent. »
Les chapitres alternent entre le retour
du père à Berlin et des flash-backs dans l’enfance et l’adolescence du fils. Il y a certaines longueurs, comme ces sept pages sur la pêche au maquereau lorsque le fils
a sept ans.
Certaines descriptions sortent de l’ordinaire, Ainsi, pour décrire comment son père
se ronge les ongles jusqu’au sang, Jonathan Lichtenstein écrit : « Leurs cannelures inégales sont dignes d’un songe à la Dali, d’un détail de tableau de Bruegel l’Ancien, d’une installation du Retour des réprimés
de Louise Bourgeois. »
Les échanges sont le plus souvent assez brefs et lapidaires. Lorsque le fils dit à
son père « Tu as grandi dans un beau quartier », il répond « Oui, sauf pour
les Juifs. » Après avoir visité Sachsenhausen, camp de concentration, camp de la mort,
le père dit à son fils :
- Tu comprends maintenant.
- Quoi ?
- La chance que j’ai eue.
Après leur visite du Musée juif de Berlin, l’auteur souligne que cela a demandé
du courage à son père, de la noblesse. « Survivre à ce qu’il a vécu et venir ici.
Il a un cœur de lion, la force d’un taureau.
Il est environné par la grâce. »
Certaines choses peuvent difficilement être dites, exprimées ou partagées. Elles doivent être endurées seules, sans mots, sans sons. « L’homme le plus triste que j’aie jamais
vu. Le plus solitaire que j’aie jamais vu.
Mon père. Hans. »
En présence de son paternel, Jonathan n’est qu’une loque, tant sur le plan physique
que sur le plan affectif. On assiste à leur mutisme respectif. Il finit par comprendre que si son père et lui ne peuvent communiquer par des mots, ils partagent l’intuition que, par le biais d’expériences hors du commun, ils cherchent à rester
en vie. « Le danger extrême provoquait en nous un dévorant appétit de vivre. »
De retour en Grande-Bretagne, au chevet de son père mourant, l’auteur comprend qu’ils sont maintenant égaux « et qu’ensemble nous rétablissons en ces quelques instants le lien qui nous unissait, ce lien qui avait été rompu toute notre vie ».
Le voyage à Berlin a permis au fils d’absorber une partie du passé de son père. Le silence partagé a été lourd, insupportable, mais nécessaire pour lever le voile sur
des fragments de ténèbres.
19 mars 2022
Hilary Rodham Clinton et Louise Penny,
État de terreur, roman traduit de l’anglais par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion Québec,
2022, 528 pages, 34,95 $.

Écriture à quatre mains, deux littéraires
et deux politiques

État de terreur, de Louise Penny
et Hilary Rodham Clinton, est
une œuvre de fiction. « Tous
les personnages et événements décrits dans ce roman sont fictifs. » Difficile cependant de ne pas
y voir le résultat de quatre années au pouvoir d’un gouvernement américain déconnecté des affaires internationales, peu soucieux de
la diplomatie et absent des lieux
de décision les plus stratégiques.
À la surprise générale, le nouveau président Douglas Williams nomme Ellen Adams,
une ennemie politique, au poste clé de secrétaire d’État. La manœuvre est habile car, « à Washington, les apparences ont souvent plus de poids que la réalité.
Au point de s’y substituer parfois. »
Des bombes éclatent en quelques heures
à Londres, Paris et Francfort. Signe que
les responsables peuvent frapper où
ils veulent et quand ça leur plaira.
Un personnage est l’incarnation du mal.
Son but est de faire de la terre un enfer.
Il opère dans l’ombre, bien entendu, mais n’est-ce pas la mission de la secrétaire d’État de justement voir ce qui est caché…?
D’un chapitre à l’autre, les acteurs jouent
au chat et à la souris. Or, la secrétaire
d’État Adams « n’avait rien d’une souris frissonnante. Elle regardait la vérité
en face. » Les messages échangés entre diplomates, militaires et politiciens doivent toujours être relus, surinterprétés et réinterprétés.
La nouvelle administration voudrait
bien que l’heure soit à l’honnêteté et à
la transparence, mais presque tous
les acteurs optent pour l’inverse. Il arrive que des répliques dans un dialogue soient doublées de sens caché. Ainsi, « Madame
la secrétaire d’État » veut vraiment dire « Incompétente de merde » et « Monsieur le président » signifie « Arrogant trou
du cul ».
Quand Ellen Adams annonce qu’elle veut
se rendre à Téhéran, le président Williams répond : « Et si les Iraniens vous retenaient, vous ? Ce serait un moyen de me débarrasser de ma secrétaire d’État complètement cinglée, remarquez. »
L’administration précédente est celle d’Eric Dunn, mais c’est évident que les quatre années de débâcles de ce président creux
et délirant surnommé « Eric the Dumb » sont celles de Donald Trump. Les gens indignés par Dunn et inquiets par Williams sont des terroristes de l’intérieur,
des extrémistes de la droite radicale,
des fascistes, des suprémacistes blancs
et des miliciens. Ils entendent bien redresser la barre.
Louise Penny et Armand Gamache vont ensemble depuis 17 romans. Mais nous sommes maintenant dans une intrigue internationale de haut niveau. Qu’à cela
ne tienne, un journaliste ayant écrit plusieurs articles sur la Maison-Blanche
a démissionné et s’est réfugié dans
un village québécois appelé… Three Pines, sous un faux nom. Entre en scène l’inspecteur Gamache.
Dans ce roman, une seule page peut nous faire tomber dans trois mises en scène différentes avec trois personnages différents aussi. La lecture n’est pas de tout repos.
Les rebondissements sont multiples, compliqués et complexes. Je soupçonne
que l’éditeur aurait aimé couper certains passages, mais la résistance de Penny
et Clinton lui a barré la route.
13 mars 2022
Marie-Louise Gay et David Homel, Escapades à Cuba, roman traduit de l’anglais par Luba Markovskaia, Montréal, Éditions
du Boréal, 2022, 224 pages, 14,95 $.

Cuba loin
des tout-inclus aseptisés

Après la France, la Croatie,
le Mexique et les États-Unis,
Marie-Louise Gay et David Homel nous emmènent à Cuba pour des vacances avec la plus aventurière des familles montréalaises. Le roman Escapades à Cuba sort des sentiers battus qu’empruntent la majorité
des touristes.
Charlie, environ 9 ou 10 ans, est le narrateur et son petit frère Max le suit comme un urubu. Si Charlie a appris quelque chose en voyage, « c’est que souvent les choses ne
se passent pas comme prévu ». C’est parfois pour le mieux.
Charlie se laisse séduire par l’atmosphère festive et dansante des rues de La Havane, se baigne dans des grottes mystérieuses et arpente à dos de cheval les sentiers de
la campagne cubaine à Viñales. Sa famille ne demeure jamais dans un hôtel, plutôt dans une casita (maisonnette) typique de
la population cubaine.
Le jeune montréalais se lie d’amitié avec Lázaro, un jeune Cubain qui lui apprend
des choses étonnantes sur son pays,
qui le fait monter à dos de cheval sans selle,
qui le conduit dans une caverne sous
un mogote, seule formation rocheuse de
ce genre dans le monde.
Quelques mots et expressions en espagnol parfument le récit. Pas seulement des gracias, muy rico ou playa hermosa. Comme il s’agit d’un cheval cubain, Lázaro ne lui offre pas une carotte mais une zanahoria.
Charlie admire l’air frondeur de Che Guevara, bras droit de Fidel Castro, et se heurte aux règles inhabituelles qui semblent régir à peu près tout sur la plus grande île des Caraïbes. Il apprend que ces règlements qui ne s’appliquent pas à tout le monde,
du moins pas de la même façon.
À Trinidad, lit-on, les rues escarpées sont l’endroit parfait pour se fouler une cheville. « Les pavés pointaient dans tous les sens. » J’en ai été témoin lors de ma visite de Cuba plus de vingt ans passés.
Escapades à Cuba est un récit de voyage atypique, une façon amusante de découvrir ce pays, loin des tout-inclus aseptisés.
On y sent l’accueil sympathique des gens, tout comme le charme local des petites
et grandes villes.
David Homel est romancier, journaliste
et traducteur. Marie-Louise Gay dessine
et écrit exclusivement pour les enfants. Ensemble, ils signent la série « Voyages
avec mes parents », publiée en français aux Éditions du Boréal depuis 2006.
19 novembre 2022
Sylvain Lemay, Ce n’est pas la première fois que je meurs, récit,Montréal, Éditions Somme toute, 2022, 128 pages, 19,95 $.

Parler de mort
pour célébrer la vie

Puisqu’il a eu une connaissance très fragmentaire de son grand frère, Sylvain Lemay prend la décision d’écrire un livre afin de « rassembler ses souvenirs pour
en tracer un portrait cohérent ». Cela donne un récit intitulé Ce n’est pas la première fois que je meurs.
Secoué par la maladie en phase terminale de son frère, l’auteur s’échappe comme
il le peut de la petite chambre aux soins palliatifs. Il puise dans ses souvenirs pour raconter la vie de sa famille et, surtout,
de ce frère 17 ans plus vieux que lui.
Au départ, l’auteur se dit qu’il écrit pour son frère Jean-François décédé à l’âge de
67 ans, mais quand il achève de rédiger
son récit, c’est « encore plus pour moi ».
Né en 1952 et décédé en 2019, Jean-François a connu 7 papes, 18 premiers ministres du Québec, 12 premiers ministres du Canada,
13 présidents américains et une seule monarque britannique. L’ouvrage renferme plusieurs références culturelles, populaires et historiques.
Lorsque son grand frère est vivant, l’auteur a le pouvoir de l’imaginer fantôme. Un fois qu’il décède, qu’il a toutes les qualités de spectre, le petit frère demeure dépourvu
de ce pouvoir. Sylvain Lemay se concentre plutôt sur deux vies complexes et multiples; il ressent « le besoin de relier
les points pour enfin y trouver un sens ».
Balzac a écrit que « L’homme meurt
une première fois à l’âge où il perd l’enthousiasme. » Sylvain Lemay croit
que son frère est mort une première fois lorsqu’il a jeté ses poèmes de jeunesse; « cet épisode mit fin à toutes ses velléités littéraires ».
« Éros et Thanatos sont dans un bateau. L’un tombe à l’eau. Qui reste-t-il ? » Puisqu’on surnomme l’orgasme « petite mort », l’auteur comprends que sur son lit de mort son frère ait pu s’écrier : « Ce n’est pas la première fois que je meurs ! »
Sylvain Lemay fut un avide lecteur de Tintin et d’Arsène Lupin. Il ne connaissait alors la vie qu’à travers les héros de ses lectures. Il en connaissait plus sur leur vie que sur « les émotions dans les visages et les gestes des personnes en chair et en os ». Son frère est un personnage complexe qu’il admire, mais qui l’intimide en même temps.
En écrivant plus de cent pages sur la mort de son frère, l’auteur est conscient que « c’est ma propre mort qui apparaît en filigrane ». En plongeant dans le passé de son frère décédé, il essaie d’exorciser sa propre peur.
Il enjolive souvent ses souvenirs car cela
lui fait plus de bien que la terne réalité. Avant que son frère ne s’échappe complètement, il en fait le personnage de
ce livre. « Une façon pour moi de saisir l’insaisissable et de donner à ce frère,
si présent et si éloigné en même temps,
une nouvelle naissance. »
La maison d’édition ne précise pas le genre littéraire de Ce n’est pas la première fois que je meurs. Est-ce un récit ou un roman ? Une autofiction sans doute.
30 octobre 2022
Suzanne Myre, Le sanatorium des écrivains, roman, Longueuil, Éditions L’instant même, 2022, 254 pages, 39,95 $.

Les A. A.
ou Auteurs Anonymes
en panne d’inspiration

Le troisième roman de Suzanne Myre s’intitule Le sanatorium
des écrivains
. Ayant publié
une cinquantaine de livres, j’ai été attiré par un ouvrage coiffé d’un tel titre. J’ai été vite décoiffé.
L’annonce d’un sanatorium pour « auteurs désespérés » en panne d’inspiration
retient l’attention de Christian Granger,
le narrateur. Il s’inscrit et est conduit
les yeux bandés vers un site qui s’avère complètement secret.
Chaque autrice ou auteur inscrit doit adopter un pseudonyme qui est le prénom d’un écrivain connu décédé. Il opte pour Edgar (Allan Poe). Ses collègues sont Arthur (Rimbaud), Agatha (Christie), Gabrielle (Roy), Daphné (du Maurier), Sylvia (Plath), Tatiana (de Rosnay), J. D. (Salinger), Lou (Andreas-Salomé), Beatrix (Potter) et Katherine (Mansfield).
Edgar apprend que Daphné est un caméléon, une usurpatrice d’identité,
une fraudeuse qui enquête sur la disparition du célèbre David Foenkinos. Suzanne Myre crée ici « une pseudo-détective-pas-écrivaine-pour-deux-sous ».
Le roman ne manque pas d’allusions lubriques, car il est « légendaire que l’écrivain est une bête de sexe, particulièrement quand il est frustré par une panne d’inspiration ». Ou Edgar invente-il cette fable pour justifier sa démangeaison…? Chose certaine, il a tout
du mésadapté socio-affectif.
On a droit à des logorrhées verbales,
à des soliloques qui rendent fou.
Les séances de discussion ressemblent
à une réunion des A.A. Le caractère émotionnel des auteurs en difficulté
de fécondation teinte leurs rapports. « L’écrivain en panne est une créature désespérée. »
L’intrigue du roman est assez difficile à suivre car chaque personnage semble tirer un mensonge de sa panoplie-pour-se-rendre-intéressant. Comme il faut un rebondissement, on finit par lire un roman de crime sur la personne, un peu tiré par les cheveux décoiffés.
Il y a ici et là quelques jeux de mots coquins. Lorsque quelqu’un dit « ce n’est pas de tes oignons et tes oignons ne sont pas les miens », on lui répond « arrête
de tout éplucher comme ça ».
La maison d’édition tente de nous faire croire que Suzanne Myre « signe un roman audacieux, ancré dans la réalité contemporaine du monde littéraire québécois vu à travers la lorgnette d’une autrice drôle, fine observatrice, légèrement cynique mais toujours prête à jouer le jeu de la fiction ». J’ai eu beaucoup de difficulté à embarquer dans cette galère.
Enfin, il y a des références à des auteurs contemporains du Québec mais jamais
la mention d’un écrivain de d’autres provinces.
24 octobre 2022
Mario Faubert, Le Québec vu d’en haut, essai photographique, Éditions Sylvain Harvey, 2022, 256 pages, 49,95 $.

Le Québec vu
par un aviateur

Mario Faubert publie le premier livre d’images aériennes à couvrir l’ensemble du territoire québécois
et à dévoiler des photos prises par avion ou par drone. Le Québec vu d’en haut offre plus de 150 photos époustouflantes de toutes
les régions du Québec.
Pour nous faire survoler un aussi vaste panorama, Faubert a réuni son choix de clichés vus du ciel sous diverses rubriques comme Les régions touristiques, Les forêts, lacs et rivières, Le Québec côté mer,
Les scènes villageoises et rurales, L’hiver
et La joie de vivre.
Ce beau livre est le fruit d’une centaine d’heures de vol dans des conditions parfois difficiles. Le coloris automnal, avec la magie des érables, revient dans plusieurs photos. Il faut dire que les forêts couvrent 54 % de la superficie totale du Québec. Ajoutons à cela que la province compte 500 000 lacs et 4 500 rivières, de quoi attirer le regard d’un professionnel comme Mario Faubert.
L’ouvrage est bilingue, sauf pour les textes de chansons célèbres signées par Gilles Vigneault, Félix Leclerc, Robert Charlebois et Raoul Duguay. La section sur l’hiver s’ouvre, bien entendu, sur les paroles de « Mon pays, ce n’est pas un pays, c’est l’hiver », de Vigneault. La section sur
la joie de vivre reprend la chanson
« Les gens de mon pays ».
Dans la majorité des cas, les photos s’étalent sur deux pleines pages. Elles défilent en cascade sans indication au fil des pages. Ce n’est qu’à la fin de chaque section, qu’une brève note offre une description plutôt technique de chaque photo, parfois en une seule phrase, rarement plus que trois. C’est la principale faiblesse de cet ouvrage.
17 octobre 2022
Monique Lapointe, 27 commissaires, détectives et autres fins limiers de la littérature policière, essai, Montréal, Éditions Les heures bleues, coll. Les 27, 2022,
64 pages, 21,95 $.

27 têtes d’affiches
des polars

Arsène Lupin, Sherlock Holmes, Hercule Poirot, Jules Maigret, autant de personnages fort bien connus
des amateurs de polars. Pour
la collection Les 27 des Éditions
Les heures bleues, Monique
Lapointe dresse le portrait de
27 commissaires, détectives et autres fins limiers de la littérature policière, présentés en ordre alphabétique.
Dans ce palmarès, j’ai reconnu quelques limiers dont j’ai parlé dans mes comptes rendus de polars pour L’Express, notamment Armand Gamache (Louise Penny), Maud Graham (Chrystine Brouillet), Guido Brunetti (Diana Leone) et Harry Bosch (Michael Connelly).
Pour Monique Lapointe, ce n’est pas tellement l’histoire policière qui l’intéresse, mais plutôt « l’atmosphère caractéristique qui s’installe à chacune des enquêtes ».
Une atmosphère dans laquelle il est possible de replonger à loisir pour voir
le personnage se matérialiser, nous accompagner et nous habiter.
Le premier détective de roman policier serait le chevalier Auguste Dupin, créé
par Edgar Allan Poe en 1841. Arthur Conan Doyle reconnaît s’en être inspiré pour camper Sherlock Holmes. Ce dernier
« ne prise guère cette comparaison »,
car il croit être le premier à avoir exercer ce métier.
Mon personnage préféré demeure sans l’ombre d’un doute Armand Gamache. « Entre loyauté et intégrité, il fait le choix difficile de la quête de la vérité, sachant pertinemment qu’il perdra l’appui de
ses supérieurs et le respect de certains collègues. »
Il est bien connu qu’Arsène Lupin n’est pas juste un cambrioleur, aussi gentleman soit-il. Il demeure un être attachant « capable de cynisme autant que de civisme ». Lupin sait aussi donner la réplique aux plus avertis des érudits.
Plusieurs de ces commissaires, détectives ou fins limiers ont été incarnés par de brillants acteurs au cinéma ou à la télévision. Tom Hanks a joué Robert Langdon dans Da Vinci Code (2006) de Dan Brown. Jean Gabin et plus récemment Gérard Depardieu ont interprété Jules Maigret. Humphrey Bogart a incarné Philip Marlowe quand The Big Sleep, de Raymond Chandler (1939) a été porte à l’écran en 1946.
Jane Marple est un personnage qu’Agatha Christie affectionnait particulièrement.
Elle a été incarnée par Geraldine McEwan dans quelques saisons d’une série télévisée. De nombreux films ont été réalisés à partir des aventures d’Hercule Poirot, notamment avec David Suchet dans le rôle principal. « Nul interprète n’avait encore saisi
le personnage d’Agatha Christie avec autant de justesse et de complexité. »
Je note, en passant, qu’une statue de Poirot se dresse à Ellezelles, en Belgique, et que
le 221B, Baker Street, lieu où aurait vécu Sherlock Holmes, est maintenant un musée.
Je me suis arrêté aux noms plus populaires. Il est aussi question, entre autres, de Kostas Charitos (Petros Markaris), Salvo Montalbano (Andrea Camilleri), Amaia Salazar (Dolores Redondo) et Spenser (Robert B. Parker).
Monique Lapointe a été professeure de littérature au cégep pendant plus de trente ans. Elle y a aussi œuvré en tant que directrice adjointe des études pendant
deux ans. Elle détient une maîtrise en études françaises et poursuit actuellement des études en langue et culture italiennes.
10 octobre 2022
Maryse Rouy, La maison d’Hortense, tome 2, Printemps-été 1936, Printemps-été 1937, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2022, 322 pages, 24,95 $.

L’homme faute,
la femme paie

Maryse Rouy nous a présenté
une galerie de personnages attachants dans le premier tome
de La maison d’Hortense.
On les retrouve en 1936-1937 dans
un second tome axé sur le maigre espace de liberté que les hommes consentent aux femmes.
Justine poursuit ses études en droit même si l’accès au barreau lui sera interdit.
Elle lutte aussi en faveur du droit de vote des femmes et pour de meilleures conditions de travail pour les ouvrières.
Comme le père de Justine a divorcé pour marier la servante, sa mère devient
une pestiférée : « les hommes fautent et
les femmes paient ». Les institutions punissent la femme victime d’un époux volage pour les frasques de ce dernier.
À coups de mises en scènes dramatiques,
le roman illustre bien une société québécoise où tout est permis aux hommes alors que les femmes en subissent
les conséquences.
Dans le Québec sur le point d’élire Maurice Duplessis comme premier ministre, l’opinion générale désapprouve que
les femmes se consacrent à autre chose qu’à leur foyer. La romancière illustre à plus d’une reprise l’intransigeance et
le manque de charité de ceux qui se proclament gardiens des bonnes mœurs.
Pour le fiancé d’une amie de Justine, le rôle d’une épouse consiste à élever ses enfants, à s’occuper de bonnes œuvres et, surtout,
à se garder d’exprimer des opinions.
« Je la laisse discourir, mais une fois que nous serons mariés, j’y mettrai le holà. »
Justine n’a jamais vu un mari aussi rétrograde. Il refuse que son épouse fréquente une amie d’enfance qui étudie à l’université, craignant que « cela lui donne des idées d’indépendance ».
Une pensionnaire de la Maison d’Hortense est journaliste et elle doit souvent se déguiser en homme pour couvrir certains événements, notamment lors de réunions politiques. Le discours masculin professe que la gent féminine demeure incapable
de comprendre la politique.
Une pensionnaire de la Maison d’Hortense est comédienne. Cela permet à l’autrice
de nous parler des Compagnons de Saint-Laurent, une troupe fondée en août 1937 par le père Émile Legault. On présente
un théâtre poétique, populaire, spiritualiste, le tout auréolé d’une « rigueur esthétique, au milieu d’un climat chrétien ».
La journaliste couvre le Deuxième Congrès de la langue française, à Québec en 1937. Le thème choisi est « L’esprit français au Canada dans notre langue, dans nos lois, dans nos mœurs ». Il est question, bien entendu, des minorités francophones du Canada. On ne mentionne pas que le terme Franco-Ontarien a été prononcé pour
la première fois lors de ses assises.
Le roman prend fin avant même que Justine ait terminé ses études en droit. On a donc tout lieu de croire qu’un troisième tome
est en train d’être concocté…
6 octobre 2022
Daniel Lessard, Crime parfait, roman, Rosemère, Éditions Pierre Tisseyre, 2022,
312 pages, 24,95 $.

Polar sur la Sûreté
du Québec

Journaliste à Radio-Canada
pendant 39 ans, Daniel Lessard est aujourd’hui un prolifique écrivain. Son douzième roman, Crime parfait, porte un regard sinistre sur un corps policier où réalité et fiction font bon ménage. « Des forces obscures tirent les ficelles à la Sûreté du Québec (SQ) et ces gens-là ne reculeront devant rien pour arriver à
leurs fins. »
L’action se déroule dans l’Outaouais,
une région rarement présente dans les polars québécois. Sophie Comtois, une sergent-détective ouverte d’esprit, qui ne craint pas la diversité, a eu une relation avec Noah Brisson, l’un des enquêteurs
les plus efficaces de la SQ. Et voici que
ce dernier est retrouvé mort dans un vieux bazou abandonné.
Le directeur des enquêtes criminelles sait que les deux hommes noirs qu’il vient d’interroger n’ont pas commis le crime, « mais il lui faut des coupables et ces deux-là feront l’affaire ». Il est le genre à s’insurger contre « le traitement royal que les corps policiers sont forcés d’accorder aux immigrants, à la gang des LGBTQ,
aux Sauvages et aux morons ».
Dans un discours devant la Chambre
de commerce de Gatineau, Sophie Comtois admet que le profilage racial existe et que c’est un problème. Elle plaide en faveur d’une meilleure formation des policiers, notamment en matière d’intervention sociale. La sergent-détective fustige
les gouvernements qui ne s’attaquent pas aux racines du problème : « les inégalités sociales, la pauvreté, le décrochage,
les familles éclatées, les immigrants mal intégrés, l’itinérance ».
Or, plusieurs membres de la SQ estiment que remplacer les agents par des intervenants sociaux, comme le propose
la ministre de la Sécurité publique,
c’est « se mettre à genoux devant
les communautés ethniques, bref, autant semer délibérément le chaos ».
Daniel Lessard parsème son récit de commentaires glanés sur Twitter, Facebook et Instagram, notamment chez des groupes comme @Police brutale, @Mauditepolice, @Georgefloyd’sfriends et @Policelifematters. Leurs remarques permettent de voir comment l’opinion publique peut être exagérée, mensongère ou haineuse.
Selon @Policelifematters, il faut « bâtir
des corps de policiers virils qui vont résister aux théories wokes du gouvernement ».
Dans ce roman, les ragots, les rumeurs et les théories de complot ne manquent pas. Certains grands criminels du Québec sont de mèche avec des hauts gradés des corps policiers. Leur plan est de porter un grand coup de théâtre et d’abattre une demi-douzaine d’agents.
Sophie Comtois est dans leur mire. Surtout qu’elle ne craint pas la diversité et qu’elle
a démontré que la pression ne l’arrête pas. Quand les magouilles se multiplient, Comtois se demande qui elle craint le plus : les criminels ou certains de ses dirigeants…
J’ai mentionné plus haut que fiction et réalité font bon ménage dans ce polar.
Au lectorat de décider si la Sûreté
du Québec compte autant de membres corrompus et sans scrupules, autant
de crapules de la pire espèce…
Avec Crime parfait, Daniel Lessard a su concocter une intrigue palpitante qui nous tient en haleine du début à la fin.
27 septembre 2022
Guillaume Musso, Angélique, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2022, 320 pages, 32,95 $.

Un style qui colle à
la pensée du personnage

Guillaume Musso est l’auteur
le plus lu en France depuis onze ans. Il est traduit en quarante-cinq langues. Son vingtième roman, Angélique, ausculte la complexité des méandres de l’âme humaine.
L’action se déroule d’abord à Paris. Après un accident cardiaque, Mathias Taillefer
se réveille dans une chambre d’hôpital.
Une jeune fille inconnue se tient à son chevet, une bénévole jouant du violoncelle. Lorsqu’elle apprend que le patient est flic, elle lui demande de reprendre l’enquête sur la mort de sa mère.
Mathias Taillefer est habitué à prendre
les coups de poing, les coups de couteau, les projectiles et les balles. L’enquête qu’il accepte de mener s’avèrera être la traversée d’un labyrinthe dont la seule issue pourrait être sa propre mort.
Pour Musso, l’action ou l’intrigue demeure un moyen de plonger dans l’intérieur de ses personnages. À travers ce roman, tout comme dans les précédents, l’auteur fait appel à l’intelligence en utilisant l’émotion. La vérité d’un chapitre n’est jamais celle du suivant. Les certitudes d’une page ne sont jamais celles de la suivante. 
Le personnage d’Angélique est un bel exemple. Il est difficile de lui coller
une étiquette. Femme insaisissable, elle est « capable d’enfiler plusieurs identités. Changeante, caméléon Dangereuse, peut-être… » Son cerveau aime aussi bien 
les dangers et les périls que les états de guerre.
Le plaisir que prend Musso à décrire chaque ambiance et chaque atmosphère s’étend aussi aux visages de chacun des personnages. En quelques mots, sa plume devient un miroir : « le crâne rasé, un œil de verre enfoncé dans l’orbite, des sourcils d’albinos ». 
Ou encore : « coupe en brosse, regard bovin, grosses joues couperosées »; « visage ovale encadré de longs cheveux blonds et lisses, fossette sur le menton,
pull à col Claudine »; « un visage émacié, un regard charbonneux qui vous transperçait ».
Dans une entrevue pour promouvoir
son nouveau roman, l’auteur précise que « l’action est toujours abordée à travers l’intériorité des personnages. Mon style s’efforce de suivre mon personnage et
de coller à sa pensée. »
À première vue, on peut qualifier Angélique d’enquête policière, mais il s’agit en réalité beaucoup plus d’une enquête
que les personnages mènent sur eux-mêmes, « un voyage intérieur à travers leurs souvenirs et leurs secrets ».
Né à Antibes en 1974, Guillaume Musso découvre très jeune une passion pour
la littérature, consacrant tout son temps libre à dévorer des livres dans
la bibliothèque municipale où travaille
sa mère. C’est grâce à un concours
de nouvelles proposé par son professeur
de français qu’il découvre le bonheur
de l’écriture. À compter de ce jour, et jusqu’à aujourd’hui, il ne cessera plus
de noircir des carnets. 
En 2021, Musso a été le premier écrivain français à recevoir le prestigieux prix Raymond-Chandler, qui récompense
les maîtres du suspense à travers le monde.
Voici comment certains médias ont reconnu son talent : « Le maître français du suspense » (The New York Times;
« Un romancier hors norme » (France Info); « Le Roi du noir européen »
(La Republica, Italie); « Un phénomène » (El Mundo, Espagne).
16 septembre 2022
Philippe Simard, La galerie des portraits, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2022, 296 pages, 29,95 $.

Invitation à jongler avec
le Pouvoir, l’Argent
et le Sexe

Il y a les portraits célèbres que les collectionneurs d’art s’arrachent, et le portrait de deux amis qui cheminent ensemble pour le meilleur et le pire, pour le beau comme pour le vice. Voilà ce que dépeint Philippe Simard dans La galerie
des portraits
.
Jacques cherche à écrire un premier roman qui lui fait suer 1 400 pages. Il veut se distinguer de la masse des écrivailleurs contemporains, de cette « engeance qui pollue l’espace littéraire de ses projections masturbatoires ».
Son ami Vanek, affable et courtois,
a le pouvoir de charmer et séduire, sans distinction d’âge ou de sexe, et surtout sans jamais se compromettre. Il est capable
de reproduire des tableaux que les collectionneurs et marchands d’art recherchent ou s’arrachent. La création est plus exigeante que la reproduction, mais cette dernière rapporte plus.
On assiste à des soirées « d’une perversion poussée jusqu’au raffinement », et à un vernissage où la pudeur n’a pas sa place, « comme si ressuscitait à Montréal la Rome dissolue du Satyricon ». Ajoutez à cela que seul le luxe le plus opulent, le plus raffiné, peut contenter pleinement certains collectionneurs.
Dans La galerie des portraits, on croise des hommes obsédés, au désir vicieux, riches, puissants, aventureux et sans scrupule.
Une partie de leur vanité et arrogance provient de la certitude de pouvoir baiser qui et quand ils veulent. « Pour employer une formule simple, qui résume bien leur caractère, ils carburent au cul. »
Le commerce de l’art est présenté, ici, comme « un monde farci d’excentriques immensément riches ». Ils bouffent du caviar, conduisent une Bentley et sniffent de la coke en baisant. Il y a une totale maîtrise de la dissimulation
Le roman illustre à merveille comment les meilleurs amis sont les plus faciles à duper. « C’est une des règles de base du métier
de truand. » On apprend aussi que tout bon voleur est d’abord un bon comédien.
Philippe Simard a écrit une intrigue où
un équilibre parfait se maintient entre « sentiments contradictoires, rancœur et indifférence, désir et détachement, espoir
et cynisme ». À chaque instant, Jacques risque d’être précipité dans l’abîme. Il se sent catapulté « au milieu d’un merdier sans fond. Et ça pue grave. »
L’ouvrage a exigé une recherche sur l’œuvre de plusieurs grands maîtres
des arts visuels. Il est question, entre autres, de Madona del Granduca de Raphaël, d’Ève, le serpent et la mort de Hans Baldung et
du portrait de Simonetta Vespucci par Botticelli.
Quand Vanek revient du Musée des beaux-arts du Canada, le romancier écrit « back from Ottawa », comme si la capitale n’était qu’anglophone. J’ai trouvé cette remarque déplacée, d’autant plus que ledit musée est très bilingue.
Les remarques sur le métier d’écrivain
se glissent subtilement au détour d’une journée déprimante. Quand on débute
dans le métier, écrit Simard, on ne réfléchit pas au rapport entre l’auteur et son œuvre. « Pourquoi écrire, n’est-ce pas ? C’est
la question. On se lance là-dedans pour toutes sortes de raison. La plupart sont mauvaises. »
Il ajoute que la littérature est une loterie. On a beau s’investir sans compter, il n’y a jamais de garantie. « Trop de facteurs entrent en jeu. Rien à voir avec le talent. »
Enfin, je vous signale que Philippe Simard excelle dans l’art de créer des silences qui sont « plus bruyants que le vacarme qu’ils éteignent ».
8 septembre 2022
Isabelle Hébert, Destins, tome 2, Invisible parmi nous, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2022, 312 pages, 24,95 $.

Des femmes
au premier plan

« C’est pas ton cœur à toi qui est noir comme le poêle, c’est ceux qui jugent parce qu’y pensent qu’y ont la vérité d’leur bord. […] Le maudit jugement des autres. » Voilà des paroles qui incarnent à merveille l’histoire que raconte Isabelle Hébert, dans le second tome du roman Destins.
Je vous ai déjà présenté le premier tome (voir 5 mai 2022). On y faisait la connais-sance d’Agathe et de Célina Senécal, deux jeunes filles-mères cachées dans des foyers d’accueil. Leurs parents, frères et sœurs avaient quitté le Québec pour Waterville, dans l’état du Maine.
Dans ce second tome, Agathe et Célina rentrent au bercail en 1908; elles réintègrent leur famille dans un contexte qui est loin d’être celui de la campagne. Isabelle Hébert décrit habilement comment on récolte « du mépris pis que’ques cennes » en échange du travail, « et l’impression d’être pas grand-chose ».
La romancière brosse aussi le portrait de ces femmes habituées à recevoir des ordres, à se faire dire quoi faire. Elles ne s’attendent guère à diriger quoi que ce soit, mis à part leur foyer. Devenue veuve, la mère de
la famille Senécal entend mettre fin à cette situation d’injustice.
Une pension, des économies et une forge en vente dans un village québécois permettent aux Senécal de retourner dans leur province natale. Or, ils vont se rendre compte que les nouveaux venus dans un village demeurent longtemps des étrangers aux yeux des paroissiens. On se méfie d’eux.
À Waterville, un certain anonymat leur permettait de survivre et de gagner
leur vie modestement. À première vue,
le retour au Québec semble équivaloir à se jeter directement dans la gueule du loup,
là où le scandale les guette.
Isabelle Hébert prend cependant soin de montrer comme les Senécal demeurent
une bonne famille de catholiques pratiquants « aux valeurs non détériorées par leur expérience en sol américain ».
Elle élabore diverses intrigues pour illustrer que continuer à vivre dans le passé peut vous condamner à rester tristes et amères.
Qui dit intrigues plonge souvent dans
des aventures amoureuses. Agathe avait laissé derrière elle un voisin, un jeune veuf qui « avait une beauté intérieure et extérieure ». Le retrouver s’avère assez compliqué, mais le « destin » joue son rôle. Et s’il y a un hasard, ce ne peut être que « l’œuvre de Dieu Lui-même ».
Quand Agathe retrouve finalement son veuf, elle trouve cela agréable de se faire regarder « avec des yeux dans graisse de bines ».
Ce second tome met en scène des hommes qui jouent un rôle plutôt effacé. Cela se limite souvent à prêter leurs bras et leurs chevaux pour faire avancer les intrigues de leur mère et de leurs sœurs. S’il est possible de réaliser ses rêves, c’est en grande partie grâce à la détermination et à l’énergie de
la matriarche.
3 septembre 2022
Zed Cézard, Les clownes sont-elles politiquement incorrectes? Réflexions queers sur les pratiques clownesques des femmes, essai, Montréal, Éditions Somme toute, coll. Cultures vives, 2022, 146 pages, 19,95 $.

Ne pas prendre les clowns à la légère

Zed Cézard aborde les thèmes
de culture populaire, de féminisme et de pensée queer dans un essai-enquête sur la pratique clownesque des femmes. L’ouvrage s’intitule
Les clownes sont-elles politiquement incorrectes?
Qu’il s’agisse du clown, du polichinelle,
du pitre, du cabotin, du charlot, du clown, du joker ou du simple comique, l’amuseur publique est connu pour divertir, et parfois pour mettre à mal les règles sociales.
« Ce ne sont pas des figures légères… ou à prendre à la légère ».
Pour satisfaire aux codes artistiques et sociaux d’un lieu et d’une époque, les clowns ont la particularité de devoir à
la fois plaire et de déplaire. Le public s’attend à ce que les clowns créent
« une convention de déconvention ».,
c’est-à-dire une sorte de règle implicite
qui les inscrit « en dehors des cadres culturels, artistiques et sociaux dominants ».
À travers l’histoire, la figure clownesque apparaît de façon univoque comme masculine. En France, les clownes semblent inexistantes avant les années 1960.
L’auteur écrit « clowne », mais selon
le dictionnaire.orthodidacte.com, pour désigner une femme clown, le féminin
le plus courant est tout simplement la clown, une clown.
Zed Cézard note que l’idéologie queer débusque les zones de tabou et fait
des hors-normes des terrains de pensée et d’action « propres à subvertir les catégories politiques, le queer déconstruit dans
une optique d’émancipation ».
Cet essai fait suite à un sondage
(en anglais) administré auprès des clownes dans divers pays. Une attention particulière a été accordée aux répondantes de
la France, du Brésil et du Canada, selon leurs politiques culturelles.
Une répondante ontarienne avoue qu’elle ne voudrait jamais être artiste à Ottawa. « It’s the most anti-arts city I’ve ever lived in, for a few reasons, namely […] the local community’s complete disdain for anyone or any idea that doesn’t fit the mold. »
Une répondante française témoigne de
son expérience interculturelle en soulignant que les clowns russes on une super technique, que les clowns italiens ont
une énergie incroyable, que les clowns espagnols sont très poétiques et que
les clowns japonais sont presque minimalistes, mais dès qu’un sourcil
se lève, c’est étonnamment drôle.
Une répondante québécoise considère « qu’être femme dans ce monde de clowns est un handicap (à cause du regard des autres et des a priori) et il m’est arrivé souvent de ne pas sentir qu’on me fait confiance parce que je suis une femme ».
Une autre clowne québécoises croit que davantage d’opportunités s’offrent aux hommes. « I id sometimes feel my male colleagues got more stage time. […] I had to prove my value and bring a lot of decent ideas on the table to be listened to. Sometimes I would propose something
that wasn’t heard and my [male] partner proposed the same a minute after and
it got accepted. »
Cet essai démontre à quel point les identités clownesques se présentent, à travers l’essence idéologique de leur art, comme « indiscernables et/ou indéfinissables ».
En ce sens, elles sont « en mesure de se soustraire aux logiques de domination ». L’auteur considère les sexes et les genres comme « une fabulation sociale patriarcale ».
En conclusion, Zed Cézard note que si
les pratiques clownesques ont longtemps été réduites à leur aspect débonnaire, facile et divertissant, « il nous importe aujourd’hui de repenser le sujet d’un point de vue différents, en considérant
le politique au centre même de son exercice ».
La dernière phrase est presque un coup
de poing : « S’il n’y a rien de plus marrant
et de plus cocasse, mais aussi de plus insignifiant au regard du social, en somme, que la présence de clown‧e‧s au sein de nos sociétés, c’est qu’iels y portent un poids politique insoupçonné. »
22 août 2022
Patrick Doucet, Le Crépuscule du désir ? Comprendre la sexualité des adultes vieillissants, essai, Montréal, Éditions Trécarré, 2022, 240 pages, 29,95 $.

La sexualité des adultes vieillissants

C’est bien connu que la vie sexuelle apporte une meilleure santé physique et psychologique.
Or, la société, les médias entre autres, en font un sujet tabou chez les personnes âgées, « on ne souhaite pas la voir ! » Et si certains aînés s’y intéressent, on juge cela anormal. Voilà un constat formulé par Patrick Doucet dans
Le Crépuscule du désir ? Comprendre la sexualité des adultes vieillissants.
Doucet trouve important de défaire l’idée que les « vieux » et les « vieilles » n’aiment rien autant que de jouer au golf ou tricoter. Il reconnaît cependant que « de plus en plus d’adultes vieillissants sont moins actifs sexuellement, mais précise que le désir sexuel ne diminue
pas toujours avec le seul vieillissement. D’autres facteurs entrent en jeu : ménopause, andropause, problèmes de santé physique et mentale, apparence, difficultés conjugales, médicaments.
Au Canada, 90 % de la population âgée
de 65 ans et plus prend en moyenne cinq médicaments par jour. Quant à l’apparence, cela préoccupe surtout les femmes hétérosexuelles et homosexuelles, ainsi
que les hommes homosexuels plus que
les hétérosexuels.
Plusieurs établissements désapprouvent
les comportements sexuels entre adultes consentants non mariés. Le personnel
les sépare, les empêche d’être seuls dans une chambre ou les rapporte à leur famille.
L’auteur raconte que sa grand-mère, âgée de 80 ans et atteinte d’une dégénérescence cognitive modérée, a développé une idylle avec un autre résident de 85 ans.
La direction a aussitôt contacté la fille
pour lui dire que sa mère « devait mettre un terme à ses agissements inconvenants ».
« Après sa longue et triste vie maritale auprès d’un homme insensible et dominant, une autre autorité, aussi insensible et dominante, s’assurait maintenant de priver ma grand-mère de quelque plaisir légitime jusqu’à la toute fin. »
Il est vrai que certains centres fournissent des chambres privées pour des moments d’intimité lorsqu’un membre d’un couple n’est pas résident, « mais seulement aux couples mariés légalement et manifestement hétérosexuels ».
Doucet note que « les rapports homosexuels sont encore moins bien vus, de même que les personnes homosexuelles par les résidents, mais aussi par des infirmiers, des infirmières, des médecins et des psychologues, lesquels peuvent manifester « de l’hostilité, de la condescendance, de l’embarras ou de
la pitié et éviter les contacts physiques ».
L’ouvrage nous apprend que dans l’industrie de la pornographie au Japon,
on voit de plus en plus des films qui mettent en scène des acteurs et des actrices plus âgés. On estime que la « Silver porn » occupe environ 20 % de
la part du marché de la pornographie en général. Je note, en passant, qu’il existe
un site international de rencontres homosexuelles intitulé Silver Daddies.
Preuve que les gens âgés sont sexuellement actifs, l’incidence des infections transmises sexuellement est
en hause au sein de cette population selon une étude. Plusieurs raisons expliquent cette tendance : diminution de l’usage
des préservatifs, sites de rencontres, voyages à l’étranger, tests de dépistages rarement recommandés par les intervenants.
La sexualité chez les personnes vieillissantes fait l’objet de constats colorés. Selon le sexologue William Master, « en vieillissant, vous ne pouvez pas courir autour du pâté de maisons comme lorsque vous aviez 18 ans, mais vous pouvez toujours avoir du plaisir à marcher ». À 93 ans, Janette Bertrand ajoute : « C’est plus pareil, c’est bon pareil. »
Une veuve affirme avoir eu un copain plus attentif et plus dévoué que son défunt mari; « c’est ainsi qu’elle a connu son premier orgasme à… 79 ans ». Une autre signale qu’elle a eu son premier massage érotique le jour de son 70e anniversaire : « cela m’a montré que j’étais toujours une femme pleinement sexuelle et fonctionnelle, prête à sortit de ce cocon qu’est le deuil pour commencer à vivre de nouveau […], pour réintégrer le monde ».
Essai très fouillé, Le Crépuscule du désir ? comprend une bibliographie de 123 ouvrages et pas moins de 602 notes de références.
18 août 2022
Atlas mondial Ulysse, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2022, 48 pages, 45 cartes, 12,95 $.

Cartes et statistiques
de 196 pays

Vous souhaitez connaître le nom
de tous les pays, leur superficie,
leur point culminant, leur population et leur capitale ?
Les Guides de voyages Ulysse
vous propose un court Atlas mondial avec cette mine de renseignements regroupés
par continents et rehaussés
de 45 cartes.
Cet atlas offre une section canadienne avec une carte plus détaillée pour le Québec (incluant douze régions touristiques). Pour chaque continent, on présente une carte physique et une carte politique. Un tableau indique le PIB par habitant et l’espérance de vie pour chaque pays.
L’espérance de vie au Canada est 82,2 ans, le taux le plus élevé pour l’Amérique
du Nord et du Sud. C’est à Monaco où l’espérance de vie est la plus élevée sur
la planète, soit 89,5 ans. Des cartes spécifiques dévoilent des destinations incontournables telles que les États-Unis, les Caraïbes et l’Europe méridionale.
Les dernières pages de l’atlas reproduisent le drapeau de chacun des 196 pays. Conçu pour être accessible à tous, cet ouvrage accompagnera fidèlement les élèves du début à la fin du secondaire et les familles dans leur découverte du monde.
8 août 2022
Boucar Diouf, Le Bourlingueur de Matungoua, conte illustré par François Thisdale, Montréal, Éditions La Presse, 2022, 56 pages, 26,95 $.

Conte « excrément »
fort de Boucar Diouf

L’humoriste Boucar Diouf est d’abord un biologiste et océanographe.
Son savoir scientifique pimente
ses livres remplis de magie et de tendresse. Son tout dernier album intitulé Le Bourlingueur de Matungoua est un bel exemple
d’un croisement entre ludique
et éducatif.
Inspiré par sa fille Joellie qui, à l’âge de
7 ans, lui avait commandé un conte ayant pour protagonistes deux sympathiques hippopotames, Boucar Diouf propose un récit où on retrouve plusieurs des thèmes qui lui sont chers : respect de la nature, famille et amitié, transmission du savoir, biologie.
Le bourlingueur est un garçon de douze ans, prénommé Zinalé, qui se rend chaque jour sur les berges du fleuve Rigaloua,
à Matungoua, pour admirer des hippopotames. Ces « imposants et rigolos quadrupèdes » deviennent non seulement des copains mais également des instructeurs au sujet d’une famille de mammifères génétiquement proches
des baleines.
Un jour, deux jeunes hippos quittent
la sécurité du fleuve et de leur famille
pour se retrouver en plein centre-ville de Matungoua. Complètement désorientés et paniqués, Tam-Tam et Hippolyte foncent dans les murs des commerces et causent un véritable chaos.
Juste comme Zinalé arrivent sur place,
le maire de la ville. M. Matombo, ordonne aux policiers d’abattre les deux bêtes.
Le Bourlingueur implore le maire de lui donner trente minutes pour les conduire « sains et saufs au fleuve Rigaloua où ils retrouveront les autres membres de leur famille ».
Je ne dévoilerai pas la méthode utilisée par Zinalé pour arriver​ à ses fins, mais sachez que c’est « excrément » réussi. L’album inclut un dossier hippopotamesque qui nous apprend, entre autres, que ces immenses mammifères imitent les hélicoptères quand vient le temps de déféquer. « Ils font tourner leur queue à
la façon d’une hélice pour disperser leur caca dans toutes les directions. »
Pour les hippopotames mâles, cette production « héli-caca » sert à séduire
la femelle. Leurs excréments dispersés au fond des cours d’eau servent de nourriture aux petits animaux aquatiques. Ils ajoutent des nutriments qui font croître le plancton dont se nourrissent les jeunes poissons.
Le dossier fourmille de renseignements techniques, biologiques et écologiques.
À titre d’exemples, les hippopotames arrivent « en troisième position de l’animal le plus lourd d’Afrique, derrière l’éléphant et le rhinocéros ». Malgré un corps massif, ils peuvent atteindre une vitesse de 48 kilomètres à l’heure.
Boucar Diouf, de son vrai nom Namedi Nahuyni, est né le 26 mai 1965 à Fatick
au Sénégal. Il arrive au Québec en 1991 à Rimouski pour y faire des études supérieures à Rimouski, où il enseigne
un temps la biologie à l’Université du Québec. On lui doit au moins huit livres, plus la coanimation de diverses émissions de radio et de télévision.
24 juillet 2022
James Gould-Bourn, La Danse du panda, roman traduit de l’anglais par Anne Damour, Paris, Éditions Préludes, 410 pages, 2022, 34,95 $.

Amour difficile
entre père et fils

Nombreux sont les romans qui abordent l’amour entre un père et son fils. La Danse du panda, de James Gould-Bourn, développe ce sujet dans une approche à la fois désopilante et touchante. La critique a parlé d’un « conte inspirant ».
L’action se déroule à Londres. Liz, épouse
de Danny et mère de Will, perd la vie dans un accident d’auto. Sa mort ne laisse pas
un mais deux vides. Il y a la faille béante pour le mari comme pour le fils mais aussi la faille « laissée entre eux, une faille que Will comble par du silence et Danny par du travail, alors qu’ils « auraient dû la combler par leur présence mutuelle ».
La vie de Danny part à vau-l’eau. Il élève seul son fils de onze ans. Ce dernier n’a pas dit un mot depuis la mort de sa mère
un an plus tôt. Employé sur un chantier de construction, Danny apprend qu’il est mis à pied alors qu’il est incapable de payer son loyer depuis deux mois.
Inspiré par des artistes de rue qu’il a vus gagner pas mal d’argent, il décide de les imiter et dépense ses cinq dernières livres dans un costume de panda défraîchi. Ainsi déguisé, il exécute quotidiennement
un piètre numéro de danse dans un parc.
Le roman illustre comment Will est tout
ce qui reste à Danny. Or, le père a souvent l’impression que son fils est parti.
« Les choses difficiles ne sont pas nécessairement celles dont il est difficile
de parler. Ce qui est difficile, c’est de trouver la personne adéquate à qui parler. »
Malgré ses longueurs, ses digressions et
ses nombreux détails inutiles, le roman réussit à démontrer qu’il faut parfois quelque chose d’inattendu pour nous aider à déchiffrer ce que nous avons de
la difficulté à comprendre.
Ce quelque chose d’inattendu est une scène dans le parc où la panda Danny danse.
Un jour il voit son fils se faire brutaliser et il lui porte secours. Sans savoir qu’il s’agit de son père, Will lui parle, une première en plus d’un an. Le garçon confie sa douleur
et sa tristesse au panda dansant. Danny voit en cet aveu un moyen de se rapprocher de son fils et de regagner enfin sa confiance, mais pourra-t-il lui révéler son identité…?
D’un chapitre à l’autre, on découvre comment le père ne connaît pas son fils comme son épouse le connaissait.
On apprend que « maman était mon amie, mais papa est seulement mon papa ». L’épouse/mère n’est plus avec eux, mais elle n’est pas réellement partie, parce qu’elle
est une partie de Will. « Elle est dans
ton sourire, elle est dans tes yeux, elle est dans votre habitude de prononcer le l dans salmon. »
Le panda cesse d’être un déguisement et
se meut en médium, tenant la main de Will dans une patte et celle de sa mère dans l’autre, les réunissant d’une manière qu’il n’aurait jamais pu imaginer. 
Le roman est peuplé d’une galerie de personnages hauts en couleur. Le monde de la danse y est décrit avec moultes nuances. Danny s’y produit avec une énergie qu’il ignore lui-même posséder; il bouge avec une confiance qui dépasse largement
ses capacités, et il danse sans la crainte permanente de paraître totalement ridicule.
Petite anecdote en terminant : j’ai appris qu’un groupe de pandas s’appelle
« un embarras ».


Margex

26 juin 2022
Jillian Cantor, Marie et Marya, roman traduit de l’anglais par Pascale Haas, Paris, Éditions Préludes, 448 pages, 32,95 $.

La science mesure,
l’amour démesure

Si Marya Sklodowska s’était mariée en Pologne en 1891, que serait-elle devenue? Certainement pas
la célèbre Marie Curie. Dans son roman intitulé Marie et Marya, Jillian Cantor raconte l’histoire de deux femmes. Les chapitres concernant Marya relèvent de la fiction, ceux sur Marie s’inspirent de la vie réelle de la récipiendaire du Prix Nobel
à deux reprises.
La romancière montre comment
la trajectoire d’une vie aurait pu être totalement différente si Marya était
restée en Pologne, si Marie n’avait pas épousé Pierre Curie. Le couple découvre
la radioactivité du radium. Ce métal irradie, « semblable à la façon dont Marie se sent : éclatante, heureuse et vivante une fois de plus ». Radieuse et radium ont la même racine.
Pour Marie, la chance n’existe pas. Seulement les choix que nous faisons, seulement le travail que nous entreprenons, seulement le legs qu’on laisse derrière soi. Dans les sciences, tout se quantifie et
se mesure. Le bonheur, lui, demeure impossible à quantifier et à mesurer. « L’amour est fugace, la science ne t’abandonne jamais. »
Par la voix de Marie Curie, Jillian Cantor martèle que l’amour vient et part au cours de sa vie, mais que la science demeure toujours là. « Elle ne me quitte pas, ne m’abandonne pas, ne me fait pas souffrir,
ne cesse pas d’avoir besoin de moi. »
Or, plus on avance, plus on découvre l’envers de la médaille. Les découvertes
et les prix Nobel ne vous tiennent pas
la main et ne vous embrassent pas pour vous souhaiter bonne nuit.
La vie fictive de Marya permet de voir comment la Pologne évolue entre 1890
et 1935, tantôt sous l’emprise autrichienne, tantôt sous le joug russe. Marya est
une révolutionnaire parce qu’elle instruit des femmes en Pologne, contre les normes de l’époque.
Dans les chapitres où Marya prend
la parole, on retrouve parfois des mots polonais dont la traduction n’est pas donnée en bas de page ou entre parenthèse. Le sens est fourni dans la phrase qui suit. Exemple : « Pour moi, la musique était babka, et la science, kielbasa. On pouvait vivre sans friandise, pas sans nourriture. »
Ou encore : « Bonjour, moy maly kurczak. Elle gloussa, comme chaque fois que je l’appelais ma petite poulette. » Enfin, le plat préféré de Marya est « la zupa grzybowa […], les champignons étaient frais, la soupe goûteuse et bien épaisse ».
Marie Curie découvre le polonium, ainsi nommé en hommage à sa Pologne natale. « On peut faire sortir une scientifique de
la Pologne, mais on ne peut pas faire sortir la Pologne de la scientifique. »
Dans un chapitre, il est question de l’élasticité des métaux lorsqu’ils reviennent à leur forme originelle, éloignés des forces extérieures. Un parallèle s’impose dès lors pour illustrer comment le couple est lui aussi élastique. Les années et ce qui nous arrive nous façonnent, nous transforment nous modèlent « en quelque chose de méconnaissable ».
Rien ne fait plus peur aux hommes
qu’une femme intelligente. Les reporters pourchassent et dénigrent Marie Curie
à plusieurs reprises. Comme elle est
une femme, il est plus facile aux jaloux et aux détracteurs de l’attaquer sur le front des mœurs que sur celui de la légitimité scientifique.
D’un chapitre à l’autre, de Marie à Marya,
le roman illustre comment « il y a certaines personnes dans nos vies vers qui nous trouvons notre chemin, quoi qu’il advienne ».
18 juin 2022
Gaston Tremblay, Derrière le rideau
de scène
, Le grand livre, tome 2, roman, Sudbury, Éditions Prise de parole, 2022,
588 pages, 32,95 $.

Roman sur la naissance
du théâtre franco-ontarien

Sudbury, Université Laurentienne, 1970, des étudiants francophones créent la pièce Moé, j’viens du Nord, ’estie ! Ce que vous avez toujours voulu savoir au sujet de ce moment phare – et plus encore – est décrit par Gaston Tremblay dans le roman Derrière le rideau de scène.
L’ouvrage se veut à la fois une fiction,
un journal intime et un récit documentaire. L’écriture de Moé, j’viens du Nord, ’estie !
est un exercice, « autant de tourbillons dans un remue-méninge controversé, comme autant de chicanes dans un labyrinthe ».
Les jeunes de la Troupe universitaire  sentent le besoin de ruer dans les brancards, d’occuper leur place dans
la dynamique internationale du baby-boom, « de surfer sur la vague de fond
de la Révolution tranquille au Québec.
Bien encadrés, ils proposent leur Révolution sereine. »
Jusqu’en 1970, le triangle culturel du Canada français comprend la langue, la foi et la nation. La pièce est scandaleuse parce qu’elle s’attaque à ce triangle immuable et le remet carrément en question. Langue, foi et nationalisme sont remplacés par langue, culture et régionalisme.
Le titre de la pièce « devient le cri de ralliement d’une jeunesse qui refuse désormais d’emboîter le pas ». Les artistes de Moé, j’viens du Nord, ’estie ! prennent plaisir à s’inscrire « dans les traditions
des quartiers latins du monde, […] à mettre de l’avant leur bohème, leur nouvelle culture de l’ici et du maintenant ». La pièce se veut un miroir dans lequel les spectateurs peuvent se reconnaître. 
Les protagonistes Paul-André et Albert veulent devenir « de vrais hommes » et pour y arriver selon les canons de l’époque, ils doivent nier une part d’eux-mêmes, leur orientation sexuelle cachée. « Les jeunes de leur génération avaient beau se dire libérés sexuellement, l’homosexualité ne figurait pas au palmarès des choix qui s’offraient… »
Le roman met en scène une panoplie
de personnages : membres de La Troupe de théâtre, profs d’université et intervenants culturels. À l’exception d’André Paiement,
de Gaston Tremblay et du père Fernan Dorais, s.j., les noms de famille ne sont jamais mentionnés, tout au plus un nickname.  On devine le nom de famille
des comédiens et musiciens, mais aussi
des animateurs comme Monique Cousineau et Richard Cassavant.
Je suis de la vieille école. Quand je lis
un roman, j’aime un début, un milieu et
une fin, de façon linéaire, mais c’est loin d’être le cas ici. À tout bout de champ,
on passe de l’action détaillée en 1970-1971 à de brèves réflexions campées en 2018, 2019, 2020 et 2021. On passe de la création d’une pièce à la Crise d’octobre, à un film américain ou à la Covid-19. Ce pot-pourri rend la lecture un peu fastidieuse par moments
Certaines digressions sont cependant fort intéressantes, comme la grève des étudiants du Département de français pour obtenir des cours de littérature canadienne-française et la grève des filles d’une résidence pour obtenir le même traitement que les garçons. On apprend aussi que
le meilleur ami de l’auteur (André Paiement) et son propre fils se sont enlevé la vie, respectivement en 1978 et 2013.
Gaston Tremblay a publié ce tome 2
du Grand livre parce que « les hommes passent et trépassent [alors que] leurs souvenances écrites perdurent ». Pour lui, écrire a été le projet d’une vie; « c’est
une quête qui m’angoisse, depuis toujours et pour toujours ».
10 juin 2022
John Grisham, Le cas Nelson Kerr, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2022, 336 pages, 34,95 $.

La police de la pilule

Auteur vendu à plus de cent millions d’exemplaires, John Grisham signe un polar sur l’escroquerie dans le prolongement de vie des personnes vulnérables. Le cas Nelson Kerr décrit aussi l’univers coloré de certains écrivains.
Le cyclone Leo s’abat sur l’île de Camino,
en Floride, et parmi les morts figurent le célèbre écrivain Nelson Kerr. Or, ses blessures ne semblent pas avoir été causé par Leo, il a plutôt été assassiné. C’est du moins ce que croit le libraire Bruce Cable qui orchestre une enquête impliquant
le FBI.
Un ouragan de catégorie 4 n’est-il pas
le meilleur moment pour tuer quelqu’un
et maquiller le crime en accident, surtout avec des vents capables de retourner
des voitures comme des crêpes ?
Camino est un paradis pour les écrivains car le libraire de l’endroit organise des promotions du tonnerre. Et c’est bien connu qu’« il n’y a pas plus rasoir qu’un écrivain sobre ». Fouiner est ce que certains font
de mieux. « Je veux des ragots, du croustillant. »
L’auteur aime truffer son récit de commentaires sur le monde de l’édition.
Il signale que le public féminin représente soixante pour cent du lectorat littéraire.
Il parle de leur « vie dissolue et tapageuse, à la manière d’Hemingway, Faulkner ou Fitzgerald ».
Grisham écrit aussi qu’une femme a
« un sourire charmant auquel aucun homme, tous âges confondus, ne saurait résister ». C’est oublier qu’il y a des hommes qui ne s’intéressent pas aux femmes, préférant leurs semblables.
Revenons à Nelson Kerr. Cet écrivain a
la réputation d’être bizarre. Chose certaine, il sait mener des recherches méticuleuses
et son prochain manuscrit risque d’être
une bombe. Quelqu’un semble avoir intérêt à ce que le nouveau livre de Kerr ne soit pas publié car l’ouvrage lève le voile
sur un médicament secret qui agit sur
les personnes atteintes de démence avancée.
En injectant cette pilule chez des résidents moribonds, on les maintient en vie pendant un ou deux ans de plus « pour continuer à toucher les chèques de la sécu ». On parle alors de millions de dollars extorqués au gouvernement chaque année.
Les enquêteurs naviguent en eaux troubles et œuvrent en zone grise. Il y a toujours
un mouchard voulant gagner quelques billets. Dans ce métier, les frontières sont floues et les marges sont larges. Certains personnages ne peuvent fermer l’œil de
la nuit et ont « le trouillomètre à zéro ».
Je ne connaissais pas l’île de Camino, lieu
de villégiature et coin de paradis pour passer sa retraite. Une mort violente et soudaine n’y a pas sa place et c’est ce qui rend le roman trépidant.
29 mai 2022
Sous la direction d’Annie Gilbert, Ouest canadien – 50 itinéraires de rêve, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2022, 208 pages, 39,95 $.

Nature grandiose et aventures spectaculaires dans l’Ouest canadien

Après avoir vu Winnipeg, Calgary
et Vancouver, plusieurs croient connaître l’Ouest canadien.
Loin de là ! Les guides de voyages Ulysse proposent pas moins de 50 itinéraires de rêve dans les quatre provinces et trois territoires
de l’Ouest canadien.
Chaque circuit est accompagné d’un plan
et de capsules mettant en lumière
les expériences inoubliables à vivre et
le meilleur moment de l’année pour s’y rendre. On recommande, par exemple,
de visiter Edmonton à la mi-août pour profiter de l’animation de l’Edmonton International Fringe Theatre Festival.
Le circuit Sur les traces de Louis Riel permet de visiter le Manitoba et
la Saskatchewan, de Winnipeg à Batoche,
en passant par Regina et Saskatoon. On y découvre les lieux des rébellions de la rivière Rouge et du Nord-Ouest. Le Musée canadien pour les droits de la personne est à voir à Winnipeg.
Le plus court trajet (3 jours) est le Dinosaur Trail dans les Badlands, à l’est de Calgary. « Petits et grands resteront bouche bée au cours de cette véritable remontée dans
le temps » (plus de 75 millions d’années).
On peut consacrer une semaine à une Grande tournée viticole en Colombie-Britannique. La vallée de l’Okanagan vient tête, mais il y a aussi les vins des vallées Fraser et Cowichan pour y faire de belles découvertes gustatives.
On peut revivre la rue vers l’or du Klondike dans un circuit de 6 jours (Whitehorse-Dawson). L’été est le temps d’y aller pour profiter du soleil de minuit et des Discovery Days en août à Dawson.
Les ours polaires, caribous, morses et baleines vous intéressent ? Alors partez pour des Aventures en terres lointaines du Nunavut. Avec ses 507 451 km2, l’île de Baffin « compte pour plus du quart de cette contrée nordique et constitue la cinquième plus grande île du monde ».
Le guide propose aussi quelques grands tours, dont La route des totems (13 jours). Ce trajet s’étend de Winnipeg à l’archipel Haïda Gwaii (C.-B.). Les parcs nationaux
de Banff et Jasper sont inclus et on recommande une excursion en kayak
dans les fjords à Prince Rupert.
Pour chaque province et territoire, il y a
des suggestions de mets régionaux à essayer et quelques chansons à écouter
sur la route. On signale que Daniel Lavoie est originaire du Manitoba, tout comme Gabrielle Roy.
Ouest canadien – 50 itinéraires de rêve
est truffé de photos spectaculaires, de la majestueuse côte Pacifique de la Colombie-Britannique aux vastes Prairies de la Saskatchewan et du Manitoba en passant par les inoubliables glaciers des Rocheuses de l’Alberta et les splendeurs boréales du Yukon, des Territoires du Nord-Ouest et
du Nunavut.
18 mai 2022
Savane, Mon carnet de coloriages et pensées 100 % bonne humeur ! France, Éditions Dessain & Tolra / Larousse, coll. Happy coloriage, 2022, 144 pages, 8,95 $.

Animaux inspirants

Les albums à colorier se suivent, mais ne
se ressemblent pas toujours. Savane offre
72 dessins d’animaux, du lion au singe en passant par l’éléphant, le rhinocéros,
la girafe, le zèbre, la gazelle, le crocodile et
j’en passe. Au verso de chaque dessin se trouve une citation inspirante.
Nous choisissons une illustration,
nos crayons ou plumes feutres, nous découvrons une citation inspirante et
nous laissons agir notre créativité. Chaque coloriage permet une évasion au cœur
de la savane africaine.
Les peaux, les cornes, les crinières et
les queues sont parsemées d’une foule
de petits détails ou formes qui rendent
le coloriage plus stimulant. La girafe
nous dirait que c’est un défi de taille !
L’originalité de ce carnet de coloriages demeure sans conteste le choix de citations. Il s’agit souvent de proverbes africains, dont voici quelques exemples : L’ombre du zèbre n’a pas de rayure. Un homme sans culture ressemble à un zèbre sans rayures. 
La forme la plus élevée de la vie animale est la girafe. Attends d’avoir traversé la rivière pour dire au crocodile qu’il a une bosse sur le nez. 
L’éditeur indique que les citations sont
des pensées 100 % bonne humeur et que les dessins ne peuvent prendre vie qu’au gré de notre inspiration. Il n’y a pas de barrières dans les choix de couleurs ou dans l’interprétation des courts textes.
10 mai 2022
Laurent Gounelle, Le Réveil, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2022, 198 pages, 24,95 $.

Essai romancé sur
la manipulation
d’une population

Avec Le Réveil, Laurent Gounelle a écrit un drôle de roman, drôle dans le sens d’étrange, hors normes.
De son personnage principal, Tom, on sait seulement qu’il est un jeune ingénieur célibataire vivant
en France où le pouvoir public manipule la population à
un rythme dicté par
les multinationales.
Le Président français annonce divers programmes de sécurité et de santé qui sont contraignants et liberticides. Cela prend la forme de voitures autonomes,
de capteurs biométriques et de caméras
de reconnaissance faciale, entre autres.
Tom, le narrateur, réagit mollement à
ces ingérences et finit toujours par s’y soumettre. Au point où il cesse d’être humain pour devenir « codé, pucé, fiché, répertorié, défini par un numéro au ministère de l’Intérieur et une série
de chiffres à la direction des Finances ».
Tom a un ami qui vit en Grèce, berceau
de la démocratie. Cet ami a beaucoup réfléchi à diverses théories économiques
et il tente de faire comprendre à Tom que le pouvoir ne cherche pas à convaincre par des arguments rationnels, mais plutôt à jouer sur les émotions des gens afin de forger de toutes pièces l’opinion publique en la façonnant dans le sens voulu
par l’État qui, lui, est contrôlé par
les multinationales. 
Cet ami grec cite souvent Noam Chomsky, un linguiste du Massachusetts Institute of Technology, qui s’est fait connaître par son parcours d’intellectuel engagé de tendance socialiste libertaire et anarchiste. Voici
une citation qui donne le ton de ce pseudo roman : « La manipulation est aux démocraties ce que la matraque est aux régimes totalitaires. »
Laurent Gounelle a choisi d’écrire ce livre parce qu’il croit que, « dans le contexte q
ui est le nôtre actuellement, chacun est
en droit de connaître les techniques de manipulation des masses auxquelles sont formés les puissants. » Ces derniers sont, bien entendu, les gouvernements et
les multinationales qui avancent main
dans la main.
L’auteur décrit que, pour les multi-nationales, la croissance économique se fait au prix d’un effondrement intellectuel, culturel, psychologique et spirituel.
Il brosse un tableau de l’Europe qui change de visage, soulignant quelques exemples
à gros traits : Amazon remplace les petits commerce, Starbucks chasse les petits cafés et salons de thé, McDonald’s, KFC et Pizza Hut éliminent les petits restaurants, TripAdvisor et Airbnb sont maintenant
les seules agences de voyage, et les taxis cèdent leur place à Uber.
Une place est accordée à la jeune génération, celle née avec Facebook.
Les ados, écrit Gounelle, sont conditionnés
à chercher l’approbation des autres par
le plus de Like possibles. « La simple peur du jugement des autres les poussera à suivre comme des moutons les injonctions du pouvoir en place. »
Les romans de Laurent Gounelle sont tous des best-sellers. Le Réveil le sera peut-être aussi, mais à mon avis il s’agit plutôt d’un essai romancé. Les personnages ne sont pas assez développés et c’est la réflexion qui l’emporte sur la création.
5 mai 2022
Isabelle Hébert, Destins, tome 1, Les porteuses de secrets, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2022, 360 pages, 24,95 $.

Disparaître
pour mieux renaître

La vie québécoise au début
du XIXe siècle demeure un sujet
de prédilection pour nombre de romanciers et romancières qui tissent des histoires à plus d’un tome. Isabelle Hébert embarque
dans le jeu avec Les porteuses
de secrets
, premier tome de Destins.
Nous sommes en 1907, dans le village de Saint-Simon-des-Neiges où la famille Roy est invitée par le curé Boucher à héberger pour un moment Agathe Senécal, une jeune fille qui vient d’accoucher clandestinement d’un enfant qu’elle a dû donner en adoption. Il faut secourir l’infortunée et
la sauver du déshonneur.
Je mentionne le curé parce qu’il occupe
une place prépondérante, voire démesurée, dans la vie de ses ouailles. Il conseille
non seulement en matières spirituelles
mais matérielles aussi. Lors d’élans amoureux, c’est lui qui autorise ou non
les fréquentations. En toutes situations, « l’homme d’Église se devait de pouvoir trancher ».
Isabelle Hébert excelle dans la description détaillée des sentiments, que ces derniers soient d’amour, de honte, de détermination ou de détresse. Tous les personnages sont peints dans des tons qui font écho à leur vie souvent bouleversée par des rebondissements bien dosés.
Pour être heureuse, Agathe doit réapprendre à faire confiance aux hommes. Elle tombe heureusement dans une famille bien-veillante et se rend utile dans toutes
les tâches ménagères. Lorsque la mère accouche de jumeaux, le séjour de la jeune fille est prolongé.
Les nouveaux-nés, une fille et un garçon, sont appelé « les bessons ». Cela m’a rappelé un souvenir d’enfance. J’ai eu une sœur jumelle et le voisin frappait à notre porte pour demander à mère s’il pouvait entrer afin de voir… les bessons.
Dans ce roman, on passe facilement d’élans réconfortants à de tristes abîmes. Célina, une sœur d’Agathe, accouche elle aussi clandestinement. Elle perd l’enfant et
on l’envoie s’occuper d’une veuve en campagne. Le curé Boucher est aussi mêlé au sort de cette « orpheline ».
Ce premier tome de Destins montre comment on peut disparaître pour mieux renaître. Une fille peut apprendre à survivre sans homme, sans se marier.
Elle peut « prendre en main son destin », se bâtir une vraie vie à elle.
La romancière se penche aussi sur le destin de la famille d’Agathe et de Célina, qu’elle exile à Waterville, dans l’État du Maine où vivent plusieurs Canadiens français qui travaillent dans les factories. C’est une occasion d’illustrer comment « le point
de vue d’une femme peut être bien
différent de celui des hommes ».
Parlant d’hommes, le roman décrit avec
une acuité discrète le comportement d’un mari, d’un beau-père et d’un prétendant.
Ici, les dialogues sont plus courts, plus saccadés, plus directs. Le présumé amoureux d’Agathe n’aime pas se retrouver « les deux pieds dans cette mélasse collante qu’il avait tant redoutée ».
Ce premier de deux tomes campe des jeunes femmes de caractère. Elles ont beau penser faire le deuil d’une situation sordide, les émotions qui y sont rattachées ne
les quittent jamais. Et la romancière a entrouvert plusieurs portes sur des avenues à explorer dans le prochain tome.
29 avril 2022
Christian Ricard. Une piste sanglante, roman, Montréal, Éditions Pierre Tisseyre, 2022,
172 pages, 24,95 $.

Intrigue coup de poing
à Natashquan

Natashquan est peut-être
synonyme de Gilles Vigneault,
mais voici un roman où la présence d’un visiteur dans ce lieu fait remonter quelque chose de laid
à la surface, quelque chose qu’on cherche absolument à garder secret. Ce roman s’intitule Une piste sanglante et son auteur est
Christian Ricard.
Tout commence à Montréal par la mort du père de Manic Ricard. Sur un coup de tête, ce dernier décide de filer vers Natashquan pour trouver Waban, un ami innu de son père, pour lui annoncer le décès de vive voix. Manic est loin de se rendre compte qu’il s’apprête à remonter… une piste sanglante.
Waban et Manic : le Nord et le Sud, deux façons de penser, des mots et des gestes
à double sens, une police incarnée par
des Blancs, qui ne facilite pas la justice
des Innus. Cela est parfois illustré de façon assez crue : un agent fournit du crack et
de la cocaïne en échange du cul d’une Amérindienne qui devient tellement gelée qu’il lui manque des pans entiers de sa vie.
Dans ce roman, il se boit une quantité d’alcool chaque soir et il arrive que quelqu’un devienne « plus mêlé qu’une poignée de clous ». Il y a aussi des descriptions qui s’inscrivent dans l’environnement; ainsi, une femme est « belle comme la lune, blanche comme
la neige ».
Une piste sanglante est un roman traversé par le crissement de la neige sous les semelles, le vrombissement des motoneiges, le tir de fusils et, aussi, le troublant silence de l’hiver. Certains le liront en rafale, d’une couverture à l’autre car les rebondissements demeurent bien architecturés.
Manic pousse plus loin sa quête de
vérité, envers et contre tous, cherchant
« le pourquoi du comment de tout et n’importe quoi ». Ce faisant, il doit apprendre à gérer ses émotions. L’épouse
en vient même à douter de plus en plus
de la santé mentale de son homme.
La découverte du corps de la fille de Waban, disparue plusieurs années passées, incite Manic à mener une enquête en parallèle à la police peu intéressée. On voit alors comment une sentence peut prendre la forme de « vivre avec sa conscience trouble tout au long de sa vie et jusqu’à son dernier souffle ».
Christian Ricard a écrit un roman où son personnage s’enfonce plus profondément dans la merde d’un chapitre à l’autre,
« tout en sachant que ce n’était qu’un début ». Par un tour de force savamment élaboré, il découvre que « chacun de nous a plusieurs dimensions et c’est difficile de se définir en vieillissant ».
Originaire de Montréal, Christian Ricard réside aujourd’hui à Boucherville. Une piste sanglante est son premier roman. Le style incisif comme le froid de nos hivers en fait un polar bien de chez nous qui pose un regard unique et vivant sur les drames de la vie au pays des Innus.
20 avril 2022
Michel Lord, 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières (1996-2020), essai, Bromont, Les Éditions de la Grenouillère, coll. Essai, 2022, 344 pages, 34,95 $.

La crème des nouvelliers
et nouvellières du Québec

La nouvelle est un genre littéraire qui détient ses lettres de noblesse depuis Marguerite de Navarre
et Guy de Maupassant. Ce genre narratif bref est pratiqué au Québec dès 1837 avec Philippe Aubert de Gaspé fils. Michel Lord s’est penché sur pas moins de 160 recueils écrits par 71 auteurs québécois qu’il présente dans 25 ans de nouvelles québécoises par ses meilleurs nouvelliers et nouvellières
(1996-2020)
.
Il puise son corpus dans les ouvrages
qu’il a recensés pour Lettres québécoises
et University of Toronto Quarterly. Il n’offre pas une anthologie ou un dictionnaire, mais plutôt « une série de réflexions
d’un amateur de nouvelles qui suit depuis plus de trente ans avec attention
la production de la nouvelle québécoise qui, partie de peu au milieu du XIXe siècle, s’est développée petit à petit comme une des pratiques majeures de la littérature québécoise ».
Ce survol démontre qu’environ 60 % des
71 auteurs sont professeurs d’université (25) ou de cégep (15). Prêtres et religieux brillent par leur absence dans ce décor au tournant du siècle. « Que des laïcs. Autre temps, autre mœurs. » 
Avec autant de recueils examinés, il n’est pas étonnant que l’inspiration varie largement, allant du fabliau au fantastique en passant par le terroir, le régionalisme
et le merveilleux. On fait rire et pleurer avec des élans comiques ou tragiques. « C’est toutefois l’esthétique réaliste qui domine, nous donnant le spectacle d’un monde tel qu’il est perçu en ces années difficiles, où se chevauchent une fin de siècle et un nouveau millénaire. »
Si les représentations réalistes tiennent
le haut du pavé, il n’empêche que
« les autofictions, biofictions, biographèmes et autoreprésentations diverses de l’écrivain ont la part belle dans ces nouvelles ».
Le corpus étudié renferme une gamme de motifs et de thèmes. Cela va de l’obsession axée sur l’amour et la haine à la solitude
et la vieillesse en passant par les ruptures, les difficultés de communication,
les apparences trompeuses, la maladie,
la dépression, la mort, « de même que
les cas révoltants de pédophilie, d’inceste
et d’autres crimes sexuels innommables ».
Le titre de l’ouvrage indique que Michel Lord s’est arrêté aux nouvellistes québécois. Or, Pierre Karch, de Toronto, et Daniel Castillo Durante, professeur à l’Université d’Ottawa, figurent parmi les 71 auteurs.
Le corpus étudié évoque, bien entendu,
des évènements très québécois comme
la mort de Duplessis en 1959, les bombes
du FLQ et la crise d’octobre 1970, ainsi que la victoire du Parti québécois en 1976.
Les nouvellistes dépassent les frontières provinciales pour évoquer les attaques contre le World Trade Center, ou remonter plus loin dans le temps et se remémorer l’époque des hippies.
« Le bonheur est bien présent dans notre corpus, conclut Michel Lord, même s’il ne l’est pas autant que le malheur. Cela se comprend, la littérature (et la nouvelle tout autant que les autres genres) se nourrissant de la tragédie que représente notre vie sur terre, avec son lot de souffrances, et de joies trop peu nombreuses. »
15 avril 2022
Collectif, Les 150 plus beaux sites de plein air du Québec, Montréal, Guides de voyage Ulysse, 2022, 256 pages, 39,95 $.

Sensationnelle odyssée sportive et visuelle

Peu importe la saison, il y a
des sites de plein air pour vous accueillir au Québec. Avec son fleuve majestueux, ses forêts,
ses montagnes, ses lacs et
ses rivières, le Québec recèle
d’au moins 150 lieux propices à
la pratique d’activités de plein air. Les Guides de voyage Ulysse vous les présentent dans Les 150 plus beaux sites de plein air du Québec.
Ce guide superbement illustré livre
les spécificités de chaque site et dresse
une liste des activités et sports auxquels
on peut s’adonner. On fournit également des conseils pour en optimiser votre découverte.
Pas moins de 30 sites sont proposés
pour des activités printanières. Cela va
de la Réserve mondiale de la biosphère
du Lac Saint-Pierre au Parc de la Chute-Montmorency en passant par le Parc national de l’Île-Bonaventure-et-du-Rocher-Percé, la Réserve faunique Mastigouche et la Réserve écologique
de la Forêt-la-Blanche en Outaouais.
Comme on peut s’y attendre, les sites sont plus nombreux en été; c’est l’embarras du choix avec plus de 50 circuits. Je m’arrête
à l’île du Cap aux Meules dans les Îles de la Madeleine. Pourquoi? Parce que l’île se trouve au carrefour de tous les parcours cyclables et pédestres de l’archipel.
Ce site est bon « pour tout type de marcheur – les parcours étant brefs,
ceux qui le souhaitent peuvent en faire plusieurs dans la même journée – et pour les cyclistes de tous calibres, même en famille, en choisissant les pistes cyclopédestres ».
Si vous êtes chasseur ou pêcheur, vous voudrez peut-être explorer la réserve faunique du Saint-Maurice. Cela « n’empêche pas les amateurs de nature sauvage d’apprécier ses 245 lacs pour se baigner, faire du canot, du kayak ou de
la planche à rame ».
Le guide propose 34 sites de plein air
en automne. Le parc national du Mont-Tremblant est le plus ancien au Québec. Inauguré en 1895, il s’appelait alors Parc
de la Montagne tremblante. « Aucun risque de secousses sismiques ici, mais plaisir garanti dans un vaste territoire […] englobant le mont Tremblant, six rivières
et quelque 400 lacs. »
On retrouve également 34 sites de plein air en hiver. Plus près de nous, il y a le parc
de la Gatineau, idéal pour le ski de fond et la raquette. Je signale le Massif de Charlevoix car, depuis 2021, il accueille
le tout premier Club Med nord-américain situé en montagne. Ce site « présente
le dénivelé skiable mécanisé le plus haut
à l’est des Rocheuses (770 m) ».
Randonnée pédestre, escalade, observation d’oiseaux, descente de rivière tumultueuse, vélo de montagne, spéléologie, kayak, raquette, traîneaux à chiens, ski de fond,
ce n’est là que la pointe de l’iceberg lorsqu’il s’agit d’activités de plein air au Québec.
Avec Les 150 plus beaux sites de plein air du Québec, les Guides de voyage Ulysse nous convient à une sensationnelle odyssée sportive et visuelle. Bien que regroupés par saisons, ces destinations exceptionnelles sont en majorité accessibles toute l’année.
11 avril 2022
Mathilde Perrault-Archambault, Papa Max & papa Lou, album illustré par Stéfanie
Van Hertem, Bruxelles, Éditions Alice,
coll. Histoires comme ça, 2022, 48 pages, 24,95 $.

Jeu et images
abattent un stéréotype

Dans la presse et dans les réseaux sociaux, il est souvent question
des stéréotypes de genre et
des divers modèles familiaux.
Ce sont des sujets que les ados connaissent bien, mais chez
les enfants cela n’est pas
toujours évident.
La littérature jeunesse contribue à élargir les horizons des petits. Un bel exemple est l’album Papa Max & papa Lou, de l'autrice Mathilde Perrault-Archambault et de l’iillustratrice Stéfanie Van Hertem.
Maxence et son copain Louis doivent garder Aglaë, la petite sœur du premier, pendant que son père prépare le repas du soir.
Si les garçons refusent, ils mangeront
des pâtes aux épinards ; s’ils acceptent,
ce sera une lasagne et une mousse
aux fraises. Marché conclu rapidement.
Ne sachant comment l’occuper, les garçons proposent à Aglaë de jouer à papa et maman. Mais un problème se pose. Ils ne savent pas vraiment qui devrait incarner
le rôle de la maman. Après quelques échanges et un déguisement raté, il semble y avoir qu’une seule solution.
Vous l’avez certainement devinée en
raison du titre de l’album. Pour y arriver,
la chambre de la petite est virée à l’envers. Aglaë est d’autant plus heureuse d’embarquer dans un jeu où elle a deux papas.
Le texte est dynamique, pas du tout prêchi-prêcha. L’homoparentalité est présentée comme une avenue normale. Pour leur part, les illustrations regorgent d’entrain et racontent même une sous-histoire si on y porte bien attention.
3 avril 2022
Hervé Gagnon, La cage, roman, Paris, Éditions Hugo, coll. Jeunesse, 2022, 304 pages, 19,95 $.

La Corriveau
inspire toujours

En signant un roman intitulé
La cage, Hervé Gagnon n’est pas
le premier à s’inspirer d’une célèbre page de folklore québécois, celle
de La Corriveau. Il a cependant
le mérite de mélanger différents genres (historique, thriller, fantastique) avec brio.
Un meurtre, une pendaison, un cadavre exposé dans une cage… il n’en faut pas plus pour qu’une figure de folklore naisse.
C’est le cas de Marie-Josephte Corriveau, condamnée pour le meurtre de son second époux en 1763 au Québec.
La cage de fer dans laquelle le corps de
La Corriveau est exposé et laissé pourrir à Pointe-Lévy marque fortement l’imaginaire et engendre de nombreuses légendes, contes, romans, pièces de théâtre, peintures, sculptures, films et séries télévisées. Plus
de 85 ans plus tard, la cage est exposée à Montréal, point de départ de l’intrigue savamment construite par Hervé Gagnon.
Eugénie Lachance, 16 ans, et son frère Alexis, 11 ans, jeunes orphelins employés dans une manufacture, décident de s’offrir ce modeste divertissement. La vue de l’objet a un effet inquiétant sur la douce Eugénie. « Un peu plus et je croirais que cette cage est maudite. »
On peut parler d’effets maléfiques. La vue de cette vieille cage tordue donne le goût de la mort. Certains se sentent observés, interpellés, désignés à commettre l’irréparable. Du jour au lendemain,
des femmes qui visitent la cage assassinent leur mari !
Quelques vieux bouts de fer tordu liés
par des rivets suffisent pour raviver
des douleurs et faire ressortir les démons qu’Eugénie croyait bien enfouis. Son petit frère Alexis est somnambule. « Il vit dans son rêve. Ou dans son cauchemar. »
Gagnon met en scène Seamus O’Finnigan, un jeune constable irlandais qui mène
une enquête sur les meurtres de maris survenus à Montréal. Il a la chance de rencontrer Eugénie et Alexis, surtout de découvrir comment « Nier la réalité garde son univers intact, alors que l’admettre
le fait s’écrouler. » Leur passé trouble nous tient en haleine, comme dans un thriller.
Ce que je retiens de ce roman, c’est
le pouvoir des dialogues. Les paroles échangées décrivent fort bien ceux ou
celle qui les prononcent. Mots saccadés, hésitations, trémolos, énonciation douce
ou rageuse, tout contribue à nous permettre de les voir physiquement, moralement et psychologiquement.
Le style de Gagnon est très coloré aussi.
À titre d’exemple, lorsque l’auteur écrit qu’un ivrogne n’a pas dessoûlé depuis vingt-cinq ans, il ajoute : « Quand il mourrait, il serait déjà embaumé, celui-là! » L’auteur emploie les termes de l’époque, comme « sexe faible » pour décrire les femmes, des personnes « bien émotives ».
Je souligne, en terminant, que La Corriveau a surtout été dépeinte comme une sorcière dans la culture populaire et par les auteurs du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. Avec la montée des mouvements nationaliste et féministe, La Corriveau est maintenant présentée comme une victime de l’oppression anglaise ou du système patriarcal.
26 mars 2022
Marc Ménard,Un automne rouge et noir, roman, Montréal, Éditions Tête première,
coll. Tête ailleurs, 2022, 224 pages, 24,95 $.

Le Québec
des années 1930

« Un chômeur, ça ne vaut pas cher. Une famille dans la misère non plus. » Voilà la réalité québécoise des années 1930, que Marc Ménard peint avec brio dans le roman
Un automne rouge et noir.
L’histoire se déroule entre le début octobre et la mi-novembre 1936, donc quelques années avant la Seconde Guerre mondiale. Le personnage principal est Stanislas (Stan), 18 ans, chômeur à Montréal. Il vit avec
sa mère et sa sœur, prenant tous les moyens afin de se substituer à la figure
de son père décédé.
Au fil des chapitres, Stan essaie de comprendre le sens de démocratie libérale, de communisme, de corporatisme et d’autres régimes politiques. Nous sommes dans le Québec de Maurice Duplessis et
ce dernier est décrit comme « un fasciste déguisé en avocat conservateur [qui] baise le cul du cardinal ».
Adrien Arcand est chef du Parti national social chrétien. Il est un ardent défenseur du fascisme, « seule force capable de nous guérir des maux de la démocratie et
de prévenir le désastre du communisme ».
Un ami de Stan en fait son business partner pour le transport et la livraison
de drogues. Facile, rapide, payant. Mais aussi illégal, bien entendu. Cet ami lui fait comprendre comment money talks.
« À Montréal, tout le monde est corrompu, c’est pire qu’à New York. La police municipale, la police des liqueurs,
les agents des douanes, les débardeurs,
les employés des chemins de fer,
les échevins. » 
L’auteur souligne comment la moindre marque d’amour, de plaisir ou de tendresse est un péché, « comme si la vie ne devait être qu’une suite infinie d’obligations et
de devoirs, une soumission de corps
et d’esprit ».
Parallèlement, Stan rencontre Alice,
une assistante libraire qui l’initie aux vertus du syndicalisme. Elle lui montre comment le clergé est contre
le communisme, contre les grèves, opposé aux revendications ouvrières, pour
les notables, les financiers et les industriels. Mais Stan n’est pas prêt à abandonner
une église (catholique) pour en rejoindre une autre.
Notre jeune protagoniste est subjugué par la beauté et le sourire d’Alice. « Seigneur Jésus Marie, je suis envahi par d’insoute-nables tourments. Je ne suis pas amoureux, je suis désespéré. Un désir charnel obsédant, monstrueux, indécent m’emplit
le corps et l’esprit. »
Sans dévoiler le soubresaut de l’intrigue,
je vous préviens que Stan aura toute une surprise. Moi-même, je ne m’attendais pas
à un tel rebondissement, surtout dans
les années 1930. Je félicite l’auteur d’avoir osé faire place à la diversité.
Un automne rouge et noir illustre comment on peut se « projeter dans un avenir qui s’ébauche au-delà du lendemain matin », peu importe les dilemmes et les dés-illusions de la vie.
18 mars 2022
J.L. Blanchard, Les os de la méduse,
une enquête de Bonneau et Lamouche
, roman, Montréal, Éditions Fides, 2022,
376 pages, 26,95 $.

Mythologie
et psychanalyse
dans un polar

Après le succès du Silence des pélicans, le romancier J.L. Blanchard remet en scène le lieutenant Bonneau et son jeune assistant Lamouche dans une enquête qui
a pour titre Les os de la méduse.
La maladresse du premier et l’irrévérence du second font malgré tout bon ménage.
Un squelette dans le placard, c’est chose classique. Mais un cadavre décharné dans la penderie d’un luxueux manoir de
la métropole, c’est plutôt inhabituel.
Le comte de Clairvaux, qui y vit discrètement dans le respect des traditions familiales, se passerait bien de ce genre
de publicité́. 
Le titre du roman renvoie au tableau
Le radeau de la Méduse, réalisé par Théodore Géricault entre 1818 et 1819,
puis reproduit par Eugène Delacroix
(1798-1863). Il fait allusion au naufrage
d’une frégate au large de la Mauritanie
le 17 juillet 1816. Un mystère de trésor caché place autour de ce tableau.
J.L. Blanchard décrit en long et en large l’histoire de cette œuvre et de sa version affichée dans le château du comte de Clairvaux. Du coup, l’auteur fait « le pont entre mythologie, psychanalyse et littérature ».
On se demande pourquoi l’enquête sur
le cadavre décharné est confiée au lieutenant Bonneau, car il s’embourbe facilement dans un merdier dès que l’occasion se présente. Tous les membres
de la force policière de Montréal ne voient en lui qu’un « casse-pied anachronique, grotesque et entêté ».
Cependant, selon Lamouche, « il y a
dans cette mixture quelque chose d’indéfinissable qui lui confère du génie ». Cela n’empêche pas ses collègues de comparer le célèbre lieutenant à un drink composé des ingrédients suivants :
« une once de misogynie, une d’homophobie, une autre de xénophobie ».
Les coïncidences et les pistes insoup-çonnées se multiplient à qui mieux mieux. Un peu trop selon Lamouche qui encaisse les infos sans broncher, mais ça se bouscule dans sa tête. Plus on avance dans la lecture de cette enquête, plus il se dégage « une forte impression à la fois de puissance et de mystère ». L’enquête revêt des ramifications tentaculaires, comme une méduse. 
L’auteur aime farcir son texte de quelques expressions typiques de Bonneau, comme finir en queue-de-sac ou remettre ça à Davy, Tam et Ternam (ad vitam æternam). Dans les rapports qu’il écrit pour son supérieur, Bonneau emploie le passé simple qu’il massacre sans cesse, comme dans « nous constâtates ».
Il y a toujours quelque chose pour exacerber la faim qui tenaille Bonneau douloureusement. Une pizza le comble alors qu’il a la chance de déguster des tripes de Pont-l’Abbé et du pâté de foie
du Périgord, le tout accompagné d’un Montrachet, un Petrus ou un Château d’Yquem.
J.L. Blanchard aime parfois terminer
un chapitre avec une phrase rehaussant
le suspens ou en rédiger de très courts (une page ou moins) qui font entrer
en scène un nouveau personnage.
Dans ce roman où un comte vit à
la française dans un château, certains
de ses employés ou connaissances ont envie de filer à l’anglaise.  
12 mars 2022
Maurice Henrie, La tête haute, essais, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2022, 210 pages, 14,99 $.

Nouveau vagabondage
de Maurice Henrie

Auteur de plus de vingt romans, recueils de nouvelles, récits, essais
et carnets, dont plusieurs couronnés de prix littéraires, Maurice Henrie écrit que l’inspiration ne l’inspire pas ou si peu. C’est la réflexion qui l’interpelle bien davantage.
Cette réflexion l’amène à nous offrirLa tête haute, 24 courts essais sur la philosophie,
la politique et l’histoire. Chaque fois,
il revendique la liberté de penser, de s’exprimer et de critiquer.
L’auteur écrit qu’il a toujours su être immortel, rien de moins! En développant
sa pensée, il illustre que « l’important est de ne jamais se sentir prisonnier dela durée. De toujours savoir qu’on est maître de son destin. […] Autrement, la mort devient une alliée contre l’immortalité. »
Côté religion, Maurice Henrie préfère prendre du recul et s’intéresser à l’ensemble des religions plutôt qu’à une seule. À son avis, il ne faut rien attendre
de Jésus, de Mahomet, de Brahma ou de Bouddha. « Nous ne devons compter que sur nous-mêmes. »
Dans un court essai, l’auteur réécrit l’histoire du Canada en l’appelant Kadabra. Les francophones sont des Tigalos soumis et pacifiques, alors que les anglophones sont des Grangalos forts, nombreux et triomphants. L’Angleterre est la perfide Albion. Les Acadiens sont les Cajuns.
Les plaines d’Abraham sont les plaines de Boataram. Et le résultat demeure le même : « une bonne entente relative et laborieuse continue de régner entre Tigalos et Grangalos. »
Au sujet des Américains, Maurice Henrie souligne à quel point ils ont un sens développé et très sûr de leur supériorité sur le reste de l’humanité. « We are the greatest, the tallest, the longest, the biggest, the strongest, the highest, the richest, the hottest…» Cela se traduit même dans les comic books avec Tarzan, Superman, Mandrake, Batman, Spiderman, Captain America, Daredevil ou Ironman.
L’auteur avoue ne pas trop savoir pourquoi il est tombé sous l’emprise de la lecture
et de l’écriture. Chose certaine, son amour des mots suffit à le combler. Quoi qu’il arrive, les mots demeurent jusqu’à présente ses « compagnons les plus agréables »,
ses « amis les plus fidèles ».
J’ai été surpris de lire que la crise scolaire entourant le Règlement 17 de 1912 s’est terminée « par l’abrogation du règlement en 1927, soit quinze ans plus tard ». C’est faux. Il a disparu des statuts en 1944,
lors d’une refonte où on a choisi tout simplement de ne pas l’inclure dans la liste des règlements ayant force de loi.
Le dernier chapitre traite en long et en large de la déportation des Acadiens, pour conclure que cette tentative de génocide « demeurera à jamais une souillure indélébile sur le blason de l’Angleterre ».
La tête haute est le troisième recueil
de courts essais sur divers sujets. J’aimerais bien mordre dans un nouveau recueil
de nouvelles, genre littéraire dans lequel l’auteur excelle.
18 novembre 2022
Josée Ouimet, Louis-Joseph de Montcalm, commandant de la Nouvelle-France, biographie illustrée par Adeline Lamarre, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’histoire no 18, 2022, 88 pages, 13,95 $.

Montcalm,
commandant malgré lui
de la Nouvelle-France

Bien que le passage de Louis-Joseph de Montcalm en Nouvelle-France ait été de courte durée, trois ans à peine, sa présence dans la colonie a marqué l’histoire. Josée Ouimet brosse sa biographie dans un livret intitulé Louis-Joseph de Montcalm, commandant de la Nouvelle-France.
Né en France le 28 février 1712, Louis-Joseph de Montcalm est décédé lors de
la Batailles des Plaines d’Abraham, à Québec, le 14 septembre 1759. D’un baiser, il avait pourtant scellé sa promesse de mourir dans les bras de son épouse.
Au XVIIIe siècle, la France et la Grande-Bretagne sont des concurrents commerciaux et des ennemis jurés. Envoyé en Nouvelle-France en 1756, Montcalm devient commandant des troupes françaises d’Amérique du Nord. « L’idée de devoir quitter la France pour ce territoire froid
et lointain ne lui disait rien qui vaille. »
Sur place, il a une relation tendue avec le gouverneur Pierre de Rigaud de Vaudreuil et avec l’intendant François Bigot, à qui il impose ses propres lignes de conduite. Montcalm insiste pour positionner les régiments « à la manière traditionnelle
des batailles, comme cela se déroulait encore de l’autre côté de l’océan ». Cette stratégie sera fatale.
Les derniers mots de Montcalm se trouvent dans une lettre adressée à sa famille, depuis son lit de mort. Il écrit : « J’ai tout donné
à mon pays et à mon roi, sauf mon amour qui vous a toujours été dévolu. »
Quand le glas a sonné pour annoncer
la mort de Louis-Joseph de Montcalm,
ce fut aussi pour la Nouvelle-France. 
À la fin du livre, un dossier présente
un glossaire de certains mots utilisés à l’époque de Montcalm, quelques repères chronologiques, quelques contemporains
de Montcalm, ainsi qu’une liste des rues, places et édifices qui rendent hommage
à Montcalm.
29 octobre 2022
Louise Penny, Le pendu, novella traduite de l’anglais (Canada) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2022, 128 pages, 16,95 $.

Plein de principes dans
une novella de Louise Penny

La novella est un genre qui se situe entre
la nouvelle et le roman, plus longue que
la première, plus courte que le second. Louise Penny en a publié une en 2010 sous le titre The Hangman, dans le cadre d’un programme faisant la promotion de la littératie chez
les adultes. Ce n’est que douze ans plus tard que paraît Le pendu.
Par une froide matinée de novembre,
un joggeur découvre un corps pendu à un arbre dans les bois du paisible village de Three Pines. S’est-il vraiment donné la mort ou a-t-il été assassiné ? Armand Gamache, chef de la section des homicides à la Sûreté du Québec, et son fidèle second Jean-Guy Beauvoir sont appelés à élucider l’affaire. En examinant
les indices, ils mettent au jour un secret terrible et déchirant…
Selon Marie-Christine Blais, journaliste culturelle qui signe la préface de la novella, Louise Penny a puisé dans la tradition britannique pour le type d’intrigue et
la psychologie des personnages (Agatha Christie), ainsi que pour l’érudition et la poésie (P.D. James). De la tradition française (Georges Simenon et Fred Vargas), elle retient l’humanité des personnages.
Tout au long de cette courte histoire, Penny glisse des remarques sur certains principes qui guident Armand Gamache dans ses enquêtes. Exemple : les personnes stupides l’inquiètent car elles sont imprévisibles. Ou encore :
« Un visage impassible est un mur. Érigé volontairement. Pour cacher quelque chose. »
Penny fait même dire à Gamache qu’il y a
un meurtrier dans tous les villages, dans tous les foyers, dans tous les cœurs. « La seule chose qui manque, c’est une raison suffisante pour passer à l’acte. »
Selon Gamache, lorsqu’une personne enterre une terrible vérité, cette dernière grossit, devient imposante, énorme, monstrueuse.
« Elle vous dévore de l’intérieur. » Autre constat de Gamache dans cette novella : ceux qui ont des secrets racontent beaucoup
de mensonges.
À la fin de cet livre, il y a un tableau
des quelque vingt principaux personnages que l’on retrouve dans la série Armand Gamache enquête. On peut aussi lire, pour dix-sept titres de cette série, un court résumé et trois ou quatre extraits de critiques littéraires québécois ou américains (rien de L’Express de Toronto).
Dès l’automne 2005, les romans de Penny paraissent dans leur version originale au rythme d’un titre par an. L’année 2011 marque un tournant dans la carrière de Louise Penny : dès leur sortie, ses romans se classent no 1 dans les palmarès aux États-Unis, au Canada anglais et au Québec.
Née à Toronto, Louise Penny a été journaliste pour la CBC au Québec. Elle s’est installée
dans l’Estrie pour écrire et a imaginé le village Three Pines, lieu d’action de presque toutes
les enquête d’Armand Gamache.
23 octobre 2022
Carole Moore, Balto, roman illustré par Camille Lavoie, Saint-Lambert, Soulières éditeur, coll. Chat de gouttière no 78,
72 pages, 10,95 $.

Il n’y a pas de mauvais élèves-chiens

Avec Balto, Carole Moore a voulu
dire aux enfants qu’ils sont souvent meilleurs qu’ils le croient.
« Que leurs talents peuvent surgir au moment où on s’y attend
le moins, sous une forme à laquelle on n’aurait jamais pensé. »
Les parents de Julien annoncent qu’ils vont bientôt avoir un bébé, sans préciser qu’il s’agit d’un chiot. Julien, 7 ans, imagine
un petit frère ou une petite sœur qui attirera plus l’attention que lui. Il est surpris qu’il pourra choisir le nouveau-né…
à la SPCA.
Le chiot que Julien choisit est un berger allemand. Il le nomme Balto, comme
le célèbre chien de traîneau de race husky sibérien (1919-1933). Julien a un problème (si jamais c’en est un) : il est un éternel rêveur. La responsabilité d’un chien va changer sa vie.
« Être un chien est bien plus compliqué
que je ne pensais ! » Balto aura des devoirs à faire à la maison, tout comme Julien. Il n’y a pas de mauvais élèves-chiens, seulement des professeurs qui ne comprennent pas leur chien.
En promenant Balto, Julien découvre plusieurs races de chiens : berger australien, bouvier bernois, beagle, lévrier, golden retriever. À la fin du roman, l’autrice publie Les 10 commandements du chien. Le 5e se lit comme suit : « Parle-moi de temps en temps. » Même si le chien ne comprend
pas les mots, il décode les intonations de
la voix de son maître.
Avec Balto, Julien découvre les forces restées enfouies comme un trésor bien caché. Il se concentre mieux à l’école. Il devient plus apprécié de ses camarades.
Ce mini-roman et illustré par Camille Lavoie. Mélangeant documentaire et contes, ses dessins font preuve d’une volonté d’observation du monde vivant.
16 octobre 2022
Catherine Ferland, 27 faits curieux sur la mort d’hier à aujourd’hui, essai, Montréal Éditions Les heures bleues, coll. Les 27, 2022, 64 pages, 21,95 $.

Traiter des morts
au fil des siècles

Cercueil, corbillard, cimetière et flore mortuaire ne sont que quelques aspects abordés par Catherine Ferland dans 27 faits curieux sur
la mort d’hier à aujourd’hui
. Le livre présente à l’occasion des clins d’œil au Québec.
Les linceuls, les rituels, les techniques d’embaumement et les monuments funéraires témoignent « de ce souci constant d’aménager la mort – ou de ménager les morts – de manière à ce que
la vie puisse reprendre ses droits le plus vite possible ».
À l’époque des épidémies de choléra et
de typhus aux XVIIIe et XIXe siècles,
les inhumations sont souvent précipitées… au risque d’ensevelir des personnes encore vivantes mais dont les signes vitaux demeurent imperceptibles. Des cercueils auraient comporté « une clochette ou
une autre forme d’alerte ainsi qu’un tuyau permettant la respiration en cas de besoin ».
Dans plusieurs paroisses québécoises,
on raconte qu’en déménageant les tombes d’un vieux cimetière, « des corps ont été retrouvés sur le ventre, tandis que d’autres avaient des poignées de cheveux dans
les mains ».
Du côté de l’Islam, les pleurs sont permis, mais à la condition d’être silencieux.
La résignation et la maîtrise de soi constituent l’idéal musulman en matière de deuil. L’absence de manifestations bruyantes peut signifier le respect. C’est la base même de la fameuse « minute de silence » de nombreuses cérémonies.
L’autrice explique l’étymologie du mot corbillard. Il s’agirait d’une déformation de « corbeilat », un terme désignant autrefois le bateau reliant Paris à Corbeil et qui,
en temps d’épidémie, a servi à évacuer
les morts de la capitale. Au fil du temps,
le mot corbillard en est venu à désigner
les véhicules qui convoient les défunts.
Les fortes émanations dues à la décompos-ition peuvent incommoder les fidèles lors des cérémonies religieuses. Ceci explique peut-être l’usage traditionnel d’encens
dans la liturgie catholique, « une stratégie commode pour camoufler les mauvaises odeurs ».
Ben que l’Égypte demeure la grande championne des momies, des recherches archéologiques au sud du Portugal ont révélé l’existence de corps comportant
des traces de momification remontant à environ 8 000 ans. Un tel embaumement « est réalisé pour que le corps puisse continuer à servir de support à l’âme
du défunt dans l’au-delà ».
Les stèles et monuments de pierre se généralisent au XIXe siècle. Le métier ou
le statut social sont parfois indiqués, ce qui permet de constater le regroupement
des gens issus de la même classe sociale. C’est ainsi que bien des cimetières « perpétuent le manière posthume
la hiérarchie sociale ».
Plusieurs espèces végétales sont étroitement liées à la mort et aux rites funéraires. Est-ce pour enjoliver la tombe, pour apaiser l’esprit de la personne décédée ou pour réconforter la famille endeuillée? Sans doute un peu tout cela et même, plus prosaïquement,
pour dissimuler les odeurs.
Parce que le chrysanthème fleurit à
la Toussaint ou veille du Jour des morts,
il devient une fleur de douleur et de mort. Les chrysanthèmes blancs sont particulièrement recherchés lors des cérémonies funéraires des pays asiatiques, notamment chez les bouddhistes. « En effet, cette religion interdit d’utiliser des fleurs de couleur vive pour honorer les morts. »
Comme on le sait, le coquelicot est devenu le symbole des militaires tombés au combat. Dans les cérémonies funèbres juives et musulmanes, les fleurs sont moins employées. Ces religions privilégient plutôt la simplicité et la sobriété.
La crémation a longtemps représenté un problème théologique. Le dogme catholique affirme qu’il faut « respecter l’intégrité du corps en vue de la résurrection », ce que compromet la crémation. C’est Paul VI qui lève l’interdit en 1963.
Le Québec n’a pas attendu aussi longtemps. C’est au cimetière Mont-Royal, à Montréal, qu’est fondé le premier crématorium en 1901. Ce sera le premier au Canada.
« De nos jours, plus de 70% des défunts québécois sont incinérés plutôt qu’inhumés. »
9 octobre 2022
Jean-Sébastien Marsan, Histoire populaire de l’amour au Québec, De la Nouvelle-France à la Révolution tranquille, tome III, 1860-1960, essai, Montréal, Éditions Fides, 2022, 186 pages, 29,95 $.

Pas d’éducation sentimentale-sexuelle dans le Québec de 1860-1960

Je vous ai déjà parlé de l’Histoire populaire de l’amour au Québec,
De la Nouvelle-France à
la Révolution tranquille
, de Jean-Sébastien Marsan. Il signe
un troisième et dernier tome couvrant les années 1860-1960.
Dans le titre de cet ouvrage, le mot « amour » équivaut souvent à « famille ». Un long chapitre sur la condition féminine et masculine passe en revue des sujets aussi variés que le droit de vote des femmes, le salaire égal et la prostitution.
À la fin du XIXe siècle, la principale caractéristique de la femme est
le dévouement dans l’abnégation.
L’auteur passe en revue des classiques du roman québécois – Angeline de Montbrun (1881), Marie Calumet (1904), Maria Chapdelaine (1913), Un homme et son péché (1933), Trente arpents (1938) – et laisse
le critique Gilles Marcotte conclure :
« Des romans d’amour adulte, d’amour accompli, il n’en existe évidemment pas dans la littérature québécoise. »
Garçons et filles évoluent dans des univers cloisonnés pour éviter les contacts corporels. « Leur éducation sentimentale se limitait
à quelques stéréotypes et aux mièvreries
du romantisme. »
L’auteur écrit que toute femme manifestant des velléités d’indépendance ou cultivant des amitiés particulières « s’exposait aux pires calomnies, mettait sa vertu en jeu et risquait de se retrouver sur une voie de garage ».
La femme n’a pas sa place dans une taverne et Maurice Duplessis la leur interdit en 1937, discrimination qui perdurera jusqu’en 1981. Quant à l’île Sainte-Hélène (1874), au parc La Fontaine (1874) et au Mont-Royal (1876), ils deviennent vite des lieux de socialisation.
Avant les années 1960, l’Église s’oppose à
la danse, surtout lorsque les partenaires sont collés serrés. « Défouloir des pulsions, éveil sensuel et invitation à l’amour,
ce moyen d’expression horripilait
les clercs. »
Le théâtre est aussi boudé parce qu’il est tenu pour « lieu de perdition ». Et quand
le cinéma fait son apparition, l’Église y voit un « péril moral ». Un Bureau de censure du cinéma est institué en 1913; c’est la guerre aux baisers trop longs ! Ce Bureau « s’est illustré par son implacabilité, plus catholique que la pape ».
Au milieu du XIXe siècle, une fête voit
le jour : l’enterrement de vie de garçon.
Au début du XXe siècle, on assiste au shower pour les futures mariées.
Côté contraception, on apprend que
la méthode ou calendrier Ogino-Knaus
se pratique vers la fin des années 1930.
On l’enseigne même dans les cours de préparation au mariage à partir de 1940 et le pape Pie XII lui donne sa bénédiction
en 1951.
« Toute promesse de fidélité crée un attrait pour l’infidélité », écrit Jean-Sébastien Marsan. Quand un homme succombe à
une tentation, on dit « pauvre de lui, il n’a pas pu résister ». Une femme adultère, elle, perd définitivement sa dignité et souille l’honneur de sa famille.
Les homosexuels discrets et prudents se donnent rendez-vous dans les bars de grands établissements hôteliers à Montréal. Le premier cabaret explicitement gay fut
le Tropical Room, rue Peel, en 1952.
Marsan conclut son survol 1860-1960
en ces termes : « La cuture québécoise demeure allergique à l’éducation sentimentale et sexuelle, ce qui laisse toute la place aux stéréotypes et aux mièvreries des industries culturelles (au premier chef de la Walt Disney Company). »
5 octobre 2022
Fanie Demeule, Je suis celle qui veut sauver sa peau, nouvelles, Montréal, Éditions Hamac, 2022, 176 pages, 18,95 $.

Une écriture déjantée

La lecture de Je suis celle qui veut sauver sa peau, de Fanie Demeule, m’a laissé passablement désorienté. Dans ce recueil de quinze nouvelles, l’autrice transgresse à la fois
les raisonnements et les sentiments.
Les textes adoptent un style varié – autofiction, fantastique, drame psycho-logique, réalisme magique – et sont presque tous écrits au « je ». Ils explorent les zones troubles de nos obsessions, de nos vulnérabilités, de nos hontes et de nos angoisses.
La nouvelle intitulée « Wake » (veillée funèbre ou mortuaire) n’est pas sans rappeler Finnegans Wake, une œuvre littéraire de James Joyce, publiée en 1939,
et réputée comme étant un texte difficile, voire illisible et intraduisible. « Des hommes et des femmes embrassent à pleine bouche le cadavre à moitié dénudé […] des doigts viennent le stimuler par des attouchements. »
Marcel Duchamp a écrit que « ce sont
les regardeurs qui font les tableaux ».
Cela autorise la narratrice à expliquer comment les hommes sont œuvres d’art lorsqu’ils pissent debout. En se soulageant, ils se transforment en sculpture.
Dans la nouvelle « Le jet », la narratrice découvre quelques postes privilégiés d’observation où le ballet des jets successifs sont synonyme de fontaine miraculeuse.
Elle épie un employé lors de ses pauses pipi et découvre comment il se transforme en « un phénomène du plus haut calibre esthétique ».
Fanie Demeule adore multiplier les niveaux de lecture. Dans une nouvelle où elle auditionne pour une troupe de théâtre et obtient la première place, elle « joue
un rôle qui joue un rôle par- dessus le rôle [qu’elle] joue continuellement dans la vie ». L’expérience est poussée le plus loin possible, au point de friser « l’évanouissement pour livrer ce qu’on attend de moi ».
L’autrice sait ciseler de savoureuse comparaison. Ainsi, en examinant des feux d’artifice, elle n’est pas sans remarquer le pouvoir des spectacles pyrotechniques pourtant éphémères. Demeule y voit l’image même de la vie : « bref éclat de couleur vite avalé par une noirceur insondable ».
Trois étages, trois chambres, deux salles de bains, une cour. Un prix dérisoire. Mais
« Il faut nettoyer la maison », titre d’une nouvelle où un couple s’acharne à frotter avec rage. La saleté ne disparaît jamais. Serait-ce que la maison est déjà propre, mais qu’il y a quelqu’un d’inlavable…?
Certaines nouvelles sont parfois émaillées
de références littéraires, historiques ou mythologiques. Lors de la veillée funèbre,
il est question du Livre vermeil de Montserrat, un recueil de textes religieux parmi lesquels figurent plusieurs hymnes de la fin du Moyen Âge.
Il est question de la fée Morgane, personnage du cycle arthurien, dans lequel elle est la demi-sœur magicienne du roi Arthur. Nue, elle attend la visite de Cernunnos », dieu gaulois du renouveau
et des cycles naturels, très largement représenté dans le monde celte.
Dans la nouvelle sur la maison à nettoyer,
il est fait allusion aux écuries d’Augias, mythe important de la littérature grecque antique, et aux eaux purificatrices du dieu-fleuve Alphée.
Grâce à un style finement ciselé et à une recherche originale, Fanie Demeule réussit
à nous offrir plusieurs niveaux de lecture.
26 septembre 2022
Kamal Al-Solaylee, Brun : ce que cela signifie d’être brun aujourd’hui, essai traduit de l’anglais par Felicia Mihali, Montréal, Éditions Hashtag, 2022, 372 pages 28,95 $.

La peau brune est la plus grande prison de toutes.

Tout le monde raffole du riz biryani, du falafel, du couscous et des tacos. Or, ces mets sont préparés par
des gens à la peau brune, laquelle suscite confusion, haine et violence, selon Kamal Al-Solaylee, auteur
d’un essai intitulé Brun : ce que cela signifie d’être brun aujourd’hui.
L’auteur, lui-même brun, note que
« le racisme anti-brun est un mélange d’incompréhension culturelle, de peur religieuse et d’insécurité économique, auquel s’ajoute une bonne vieille discrimination basée sur la couleur. »
Il souligne que les attaques contre les communautés mexicaines, musulmanes, arabes et iraniennes aux États-Unis trahissent une vision générale selon laquelle les Bruns « contamineraient
la pureté et la grandeur de l’Amérique blanche, l’Amérique blanche en état de siège, pour être plus précis ».
Le brun est aussi la couleur de cinq millions de musulmans en France, et celle des immigrants pakistanais et indiens au Royaume-Uni. À Toronto, on n’a qu’à se promener au centre-ville ou dans certaines parties de la banlieue pour constater « que le brunissement de la plus grande ville du Canada est en cours ». Les nations à la peau brune dominent presque toutes les sources d’immigration au Canada.
Brun regorge de récits de vie troublants recueillis par Al-Solaylee pendant deux ans en sillonnant dix pays sur quatre continents. Ils révèlent une multitude d’histoires provenant de destinations aussi éloignées les unes des autres que les Émirats arabes unis, les Philippines, les États-Unis, 
la Grande-Bretagne, Trinidad, la France,
Hong Kong, le Sri Lanka, le Qatar et
le Canada.
L’essayiste étudie la signification de la peau brune pour les personnes originaires d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient,
du Mexique et d’Amérique centrale, d’Asie du Sud et de l’Est. Il réfléchit également à
sa propre identité et à ses expériences en tant que gay à la peau brune, qui a grandi avec des images de blancheur comme seuls indicateurs de beauté et de réussite.
L’auteur gay signale que les mannequins faisant la promotion de sous-vêtements moulants ou de sexe par téléphone sont blancs ou noirs. « Très noirs. Le désir n’était disponible qu’en deux couleurs, et la mienne n’en faisait pas partie. »
Nord-Africains, Moyen-Orientaux, Sud-Asiatiques, Indiens, Mexicains, autant de gens à la peau brune. Al-Solaylee propose de les considérer comme un continuum,
une métaphore. Ces millions de gens, historiquement parlant, n’ont pas profité
des gains du monde post-industriel; ils réclament aujourd’hui leur juste part dans la mobilité sociale, l’égalité et la liberté.
Les Bruns ne sont pas un groupe ethnique distinct, mais « une myriade de grands groupes ayant plus de points en commun que ce qu’on admet depuis toujours. »
Les nombreux témoignages permettent de dresser un constat percutant : « Nous vivons dans notre peau, l’organe humain
le plus large et, possiblement, la plus grande prison de toutes. »
Né au Yémen, Kamal Al-Solaylee enseigne
à l’école de journalisme, de rédaction et
de médias de l’Université de la Colombie-Britannique. Paru en anglais en 2016, Brun
a été finaliste aux Prix littéraires du Gouverneur général dans la catégorie essais.
15 septembre 2022
Jules Clara, Von Westmount, roman, Montréal, Éditions La Mèche, 2022, 180 pages, 22,95 $.

L’anglais a-t-il sa place dans un roman
en français ?

Il arrive qu’on retrouve de courts dialogues en anglais dans un roman de langue française, parfois avec une traduction en bas de page. Le roman Von Westmount, de Jules Clara, n’entre pas dans cette catégorie car
il dépasse les bornes.
Aline piétine.  Aline s’enlise. Sa situation n’est guère reluisante, tant au niveau du travail qu’au plan amoureux. Une amie lui parle d’une famille richissime, les Von Westmount. Cherchent-ils une employée ? Yes they do.
Voilà ce que j’avais lu dans le communiqué annonçant la sortie du roman. Je ne me doutais pas que ce Yes they do ouvrirait
la porte à un ouvrage francophone bourré de phrases en anglais. Il y a même un chapitre de douze pages rédigé uniquement dans la langue de Shakespeare.
Aline s’occupe d’Alexander et de Clémentine, les deux enfants de la famille Von Westmount (qui vit à Westmount, Montréal). Alexander joue un rôle plutôt effacé, mais une scène où il est question du livre que l’enfant doit lire résume on ne peut mieux ma réaction au roman de l’autrice Jules Clara.
« I’m sick of this book. Please, don’t make me read this, Miss Aline, please don’t make me keep reading this book. Please, implore Alexander de nouveau, I don’t like the story, it’s so boring, I’m sick and tired of it… Give me something else, anything. »
J’ai lu plusieurs romans de langue française où on indique tout simplement que
la discussion se déroule dans la langue anglaise, mais on l’écrit dans la langue de Molière. Cela aurait été possible et
souhaitable ici. Or, on a plutôt droit a
des tournures comme : « Aline demande
en riant What do you want me to do, Clémentine? I don’t think I’m the one to blame here, I really don’t. Mais là n’est pas
la question, voilà ce que lui répond Clémentine. The point is that you know. Aline ricane toujours. »
En toute honnêteté, je dois reconnaître
que Jules Clara excelle dans l’art de créer des ambiances feutrées où les propos intimistes se campent à merveille. Les détails abondent pour décrire une pensée, un regard, une hésitation, un souvenir,
un geste, une moue, un pas.
La romancière a aussi beaucoup réfléchi à comment chacun ou chacune agit : « Il y a dans nos vies des habitudes, des réflexes, des inclinations, des pulsions, des penchants, des prédilections, des schémas aussi larges que subtils. » L’éditeur parle de pépites symboliques insoupçonnées.
7 septembre 2022
Mélanie Calvé, Rosalie, roman, Montréal, Éditions Fides, 2022, 256 pages, 24,95 $.

Cocktail de coups de poing et de câlins

« Ma mère dit tout le temps que toutes
les familles ont leurs secrets. » Voilà ce
que Mélanie Calvé écrit et développe dans son tout dernier roman intitulé Rosalie.
Journaliste, auteure et conférencière, Mélanie Calvé est très présente sur les réseaux sociaux où elle alimente un blogue suivi avec beaucoup d’intérêt. Depuis 2017,
la romancière nous a offert la trilogie William et Eva, suivie d’Anaïs puis de Léonie et Victoria.
Rosalie est un roman sur l’amour et l’entraide. L’action se déroule à la fin des années 1950, dans le village québécois de Saint-Eustache, où la famille Delorme y tient un dépanneur. À presque 25 ans, Rosalie est la cadette de cette fratrie frappée par une série de tragédies, sans compter
la découverte d’un terrible secret familial enfoui depuis presque 20 ans.
Dès les premières pages du roman, Rosalie a vaguement connaissance qu’elle a une sœur aînée qui mène « sa vie en parallèle ».
Elle a une autre sœur qui ne sait ni lire, ni écrire, ni compter. Quand le mari songe à cacher certains faits au sujet de ses filles, l’épouse lui répond que « les mensonges finissent toujours par nous revenir en
pleine face ».
Mélanie Calvé campe des personnages très colorés, presque tous des femmes. Au fil
des ans, la mère de Rosalie apprend à voir plus loin que l’image que les hommes projettent. Certains membres de la famille Delorme reçoivent plus de coups de poing que de câlins; le refuge dans le silence est souvent leur seule option.
Rosalie a peur de ce qu’elle ne connaît pas, que ce soit une promenade en voiture décapotable ou une aventure amoureuse. Une femme libérée lui donne le conseil de ne pas avoir peur avant d’avoir peur; mieux vaut « vérifier et ensuite décider si ça te fait peur ou non ». Autrement on risque de « passer à côté de trop de belles et grandes choses, juste parce qu’on a peur d’avoir peur ».
Sans dévoiler le nœud de l’intrigue, je mentionne un court échange entre Rosalie et un autre membre de la famille : « – Parce qu’astheure, je connais la vérité ! – Et ça change quoi ? On s’aime, on est là une pour l’autre, c’est ça aussi la vérité. »
Rosalie apprend que l’amour n’est pas comme ce qu’elle lit dans les romans du Photo Journal. « Ça, c’est de la belle romance. La vie, c’est plus compliqué
que ça. »
Le roman nous montre comment une personne peut se sentir à la fois trahie, abandonnée, misérable, aimée et reconnaissante. Comment on peut aussi mentir à quelqu’un toute sa vie… sans jamais cesser de l’aimer.
Rosalie est un roman psychologique fort réussi, un exercice où la protagoniste apprend à choisir sa vie et, surtout, à se choisir.
2 septembre 2022
Gilles Archambault, Mes débuts dans l’éternité, nouvelles, Montréal, Éditions du Boréal, 2022, 134 pages, 22,95 $.

Longue vie,
longue liste d’erreurs

Montesquieu a écrit que c’est un malheur qu’il y ait trop peu d’intervalle entre
le temps où l’on est trop jeune et le temps où l’on est trop vieux. Cette réflexion incite Gilles Archambault à publier un recueil de trente nouvelles intitulé Mes débuts dans l’éternité.
L’auteur campent des personnages qui ont « passé l’âge » et décrit des situations ou instants pleins de richesse inattendue.
Un style subtil, tout en clair-obscur, réunit cette brochette d’hommes et de femmes d’âge parfois canonique.
Un homme affirme que « les femmes m’aimaient bien, mais elles ne m’aimaient pas ». Il se console en se disant qu’il n’était pas fait pour les extrêmes. Un autre sait qu’il va mourir sans descendance. Il se dit qu’il aimerait parfois faire la conversation avec un fils. « Pas avec une fille, du chinois pour moi, je ne saurais trouver les mots. »
Pour l’un des personnages, une femme est une intellectuelle si elle lit un peu, va dans les musées et connaît le prénom de Proust. Un autre commence à tapoter sur les touches de son MacBook et se sent envahi d’une mission sublime, comme s’il « devenait l’égal de Philip Roth ou de Michel Houellebecq ». Il semble dès lors trouvé un nouveau filon, un développement auquel il n’avait pas pensé.
On trouve plusieurs références à la littérature, comme « Mauriac et Bernanos que plus personne ne lit ». Le sort des écrivains occupe une place de choix dans ces nouvelles. Ils sont tous, sans exception, des casse-pieds. « La vanité des écrivains n’a pas de limites. Ils sont prêts à toutes les concessions. Sauf celles que commanderait le simple bon sens. »
La culture générale d’Archambault imprègne souvent ses nouvelles. Côté musique, par exemple, il mentionne Mozart, Debussy et Stravinsky, mais aussi « les solos de Thelonious Monk » (jazzman américain, 1917-1982) ou « la vie de Dinu Lipatti » (pianiste roumain, 1917-1950).
Victor, 92 ans, souhaite mourir car il n’est pas possible « de retourner à la vie qu’il a connue pendant sa jeunesse ». C’est le sort commun, lui dit-on, mais il ne supporte pas que le monde change. Une préposée lui lance : « Vous vous voyez avoir encore dix-sept ans, monter dans une carriole tirée
par des chevaux ? Vous souhaitez vraiment endurer l’odeur du crottin ? » Le vieux chnoque lui donne congé !
Une femme de 70 ans veut continuer à travailler, elle n’est pas prête pour la retraite. Il lui faut de l’argent pour des parfums
de marque, des vins réputés et des voyages en première classe.
Archambault glisse souvent des réflexions comme « je peux être un vieillard irascible ou le plus accueillant des hommes, et cela pendant la même heure ». Ou encore : « C’est fou, le nombre d’erreurs qu’on peut commettre tout au long d’une vie. Surtout
si on s’entête à vivre vieux. »
Dans la dernière nouvelle, qui donne son titre au recueil, Gilles Archambault termine en écrivant : « il m’arrive d’ouvrir un livre au deux, parfois ému plus qu’il n’est raisonnable devant une page ou une phrase d’une bouleversante beauté. La seule forme d’éternité qui me soit accessible. »
21 août 2022
Johann Zarca, La Nuit des hyènes, roman, Paris, Éditions Goutte d’or, 2022, 192 pages, 30,95 $.

Roman au contenu
et au style radicaux

À Paris, le bois de Boulogne est
un écosystème de drague qui se met en place la nuit. Il peut devenir
un tourbillon de violence et d’underground, comme en fait foi
le roman La nuit des hyènes,
de Johann Zarca.
Le personnage principal est Zyed, le jour, qui se travestit en Chica, le soir. Zyed a
ses potes du bistrot Le Fabuleux, à deux rues du métro Porte-de-Clichy, à Paris. Chica a ses copines du bois de Boubou (Boulogne), ses habitudes et son arbre au bout d’un sentier discret.
L’ouvrage est marqué par le style oral. Certains dialogues ont recours au verlan, forme d’argot français qui consiste en l’inversion des syllabes d’un mot (verlan = l’envers). Voici quelques exemples de cet argot : foncedé (défoncé), yenclis (clients), pèchedé (dépêche), glori (rigolo), zermi (misère), tromé (métro).
Chica offre ses services une fois la nuit tombée. « Ses yenclis veulent du sale,
du hardcore, du ce-qu’ils-font-pas-chez-eux. » L’endroit est connu pour attirer
des travestis, des homosexuels, des voyeurs, des exhibos, des pervs et des dealers.
Pour chaque client, Chica s’applique « à le faire grimper au ciel, le propulser dans les étoiles ; plus elle le taffera, plus il payera ».
Pour vous donner une idée du ton de ce roman radical, un client se choque du prix demandé, avec un condom qu’il refuse de porter. Il traite Chica de « grosse chienne, sale pute, pétasse, pouffiasse, pédale de goy ».
Bien que Chica se targue d’en connaître
un rayon sur la psychologie des hommes,
y compris sur le fait « que trop de mecs ensemble se transforment en loups »,
elle accepte de suivre un client jusqu’à
son domicile, moyennant une importante somme d’argent.
Elle ignore alors qu’elle vient de se jeter dans la gueule du loup. Le scénario de
la nuit qui l’attend est dicté par trois prédateurs au rire de hyènes, d’où le titre
du roman. Ses bourreaux sont surnommés le Vautour, le Bulldog et le Porc.
Le Vautour est l’homme qui l’a ramassée au bois de Boulogne. Il chlingue le vice. Chica est pour lui « un simple bout de barbaque », une marchandise. « Pour moi t’es une fiotte, une petite pédale […] avec
ta sale tête de bougnoule, putain d’Arabe
de merde, enculé, pour moi t’es qu’une serpillère, je t’emmerde… »
Chica peut supporter l’humiliation et se voir manipuler comme une marionnette, tant qu’on ne s’en prend pas à son intégrité physique. Elle sera bien mal servie, au point où « le néant domine son esprit durant cette nuit des hyènes.
C’est la première fois que je lis un roman
de langue française où un glossaire m’aurait été utile, voire nécessaire. J’ai bien compris qu’un beauf est un gars et qu’une meuf est une fille. J’ai deviné qu’une ligne de métro pourave est nulle ou pourrie.
Plus difficile de comprendre le sens de
« Il ne taffe pas, n’a pas de mifa ni de soces. » Ou encore « Elle aime le shit, plus que la zèbe. » Comme je savais que Chiva voulait du whiskey, des cigarettes et de
la bouffe, je n’ai pas été surpris qu’elle « raque vingt-sept boules pour la graille, les clopes et la pillave ».
La nuit des hyènes n’est pas un roman
de tout repos, tant par son contenu que par
son style.
17 août 2022
Sébastien Rongier, Je ne déserterai pas ma vie, roman, Le Bouscat (France), Éditions Finitude, 2022, 160 pages, 28,95 $.

Marcel Duchamp,
veuf sans être marié

Le nom de Marcel Duchamp évoque chez moi le dadaïsme, l’art minimal, l’art conceptuel, le pop art. Je l’ai toujours imaginé foncièrement Français, mais le roman Je ne déserterai pas ma vie, de Sébastien Rongier, a levé le voile sur la double vie de Duchamp.
Son Nu descendant un escalier, peint en janvier 1912, fait scandale lors d’une exposition à New York en février-mars 1913. Cette œuvre consacre la gloire de Marcel Duchamp et marque le début de l'art moderne aux États-Unis.
Duchamp donne des cours particuliers de français à des Américains bien nantis. C’est ainsi qu’il rencontre Mary Louise Reynolds (1891-1950). Ils s’installent tous les deux à Paris et Mary croise plein de gens qui ne parle pas un mot d’anglais ; « cela aurait
été vécu comme une défaite intérieure pour beaucoup de Parisiens ».
Le roman nous apprend comment Duchamp tenait à son image d’insaisissable solitaire.
Il aime le secret et cache toujours ses amours. « Sa vie comme son œuvre sont traversées de secrets, de choses vues et invisibles, de regards cachés et de formes qui détournent le sens comme le regard. »
Connu pour faire durer la clandestinité
le plus longtemps possible, Duchamp a le don de dénicher des œuvres et des artistes encore inconnus mais qui seront bientôt « au cœur des transformations artistiques du siècle ».
Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate et que France tombe à la merci des nazis, Mary entre dans la Résistance et Mary échappe de peu à la Gestapo. La majorité des chapitres porte sur le contre-espionnage orchestré par Mary Reynolds, mais pas
un mot sur Duchamp durant cette période. 
Mary a un passeport américain qui lui permet de regagner facilement son pays d’origine. Or, c’est la dernière chose qu’elle souhaite faire. « J’aurais l’impression de trahir Paris et de me trahir moi-même. »
Au moins vingt pages du roman sont consacrées à une partie d’échecs que Marcel Duchamp et Samuel Beckett se disputent. Leur relation se développe dans le silence
et le déplacement infini des pièces. Pour Duchamp, le jeu d’échecs est « un point d’équilibre avec le monde, une absence, certes, mais une absence pour ne pas renoncer à la disparition de tout ».
Entre Duchamp et Reynolds, il y a quelque chose comme des vases communicants. L’artiste demeure, en réalité, plus américain que son amante. Mary veut vivre en France et Marcel tient à évoluer aux États-Unis.
Il prendra d’ailleurs la nationalité américaine à partir de 1950.
La brève vie commune du couple libre demeure « la seule parenthèse heureuse du mouvement perpétuel de Marcel ». Lorsque Mary meurt en 1950, l’artiste célibataire devient « un veuf sans mariage ».
Bien que le roman porte presque entièrement sur Mary Reynolds, je termine en citant cet adage duchampien : « faire n’importe quoi mais pas n’importe comment »
7 août 2022
Victor Bégin, Les garçons interludes, récit illustré par Cole Degenstein, Montréal, Éditions Hamac, 2022, 80 pages, 19,95 $.

En quête d’un héros queer

À 28-29 ans, Victor Bégin estime que les enjeux queers demeurent encore largement sous-représentés dans la littérature québécoise. Pour y remédier, le jeune écrivain publie un récit intitulé Les garçons interludes, où il aborde l’interchangeabilité dans les relations amoureuses entre hommes. 
Dès la première page, on apprend que, à peine âgé de 9 ans, Victor Bégin cherchait
le garçon qui aimait un garçon, un héros queer. « Et comme je n’en ai jamais trouvé un seul, je l’ai créé. C’est comme ça que ça commence. »
Le titre du récit provient de cette phrase : « Depuis ma florescence, je n’ai plus que
des garçons interludes dans ma vie. Ils sont là pendant un moment merveilleux, se passent le flambeau… » Les thématiques qui émaillent ce récit incluent l’amour queer,
le corps et l’image, ainsi que les désirs pluriels et variables.
Rien n’est prévisible dans ce recueil de fragments. Ainsi, Jean-Claude et Louis-Charles organisent des soirées très festives, et « il se passe toujours des choses merveilleuses dans le lit de Louis-Charles qui n’impliquent jamais Louis-Charles. »
Parlant de lit, Bégin écrit : « Dans ton lit,
on ne s’embrasse pas, ce n’est plus
le moment. On s’enchevêtre et c’est tout. »
Il profite d’une attirance pour dîner tous frais payés. « Je lui ai rendu en nature consentante chaque crevette et grain de riz. »
L’auteur lance un principe auquel je ne souscris pas pleinement. Il affirme que chez les hommes qui s’aiment, « il y a toujours
la question de qui se donne à qui. On ne s’approche qu’avec méfiance et espoir. »
Bégin nomme plusieurs garçon interludes – Alexis, Alfonso, Étienne, Félix, Hugo Pierre, Jorge, Lucas, Yanni – pour conclure que
« la mémorabilité de certains semble inférieur au plaisir de l’oubli ».
On entend souvent dire que quelqu’un parle la langue de Molière ou de Shakespeare.
Ici, c’est plutôt la langue de Salomé Leclerc et celle de Matt Berninger. Dans l’une ou l’autre langue, on assiste à « un film sans sous-titres, à consommer en connaissance de cause ».
Comme moi, l’auteur n’a jamais été bon en arithmétique. Pour lui, 1 + 1 = nous. Avec
ce genre d’addition, il peut poser la question suivante : « Est-ce que tu veux être seul et différent avec mes petits uns de première année ? »
Le recueil regorge de tournures finement ciselées. En voici un bel exemple : « Je suis un corps étranger où se poser devient
une énigme. » Ou encore : « Tu as d’innombrables costumes, mais sache que
j’ai l’œil ; je te reconnais tout le temps en dessous de ta détresse. »
Les garçons interludes semblent le plus souvent dire au revoir en souhaitant
le meilleur de leur corps, pas de leur cœur. Résultat :  on n’est « qu’un désir de plus dans une carcasse à la dérive »
23 juillet 2022
Félix Saint-Denis, Éclatemps ! Histoires francos en Ontario, album illustré par Hicham Absa selon une idée originale de Body Ngoy, Ottawa, Réseau du patrimoine franco-ontarien, 2022, 42 pages.

Temps et espace éclatés

La bande dessinée a un public plus jeune qui ne connaît pas toujours l’histoire de sa communauté.
Le Réseau du patrimoine franco-ontarien y remédie en publiant Éclatemps ! Histoires francos
en Ontario
.
C’est Body Ngoy qui a eu l’idée originale
de cet album, mais c’est Félix Saint-Denis qui a fait la recherche et qui en a écrit
le scénario. Les illustrations sont de Hicham Absa. Dans la version audio-visuelle, Brian St-Pierre signe la musique.
L’histoire de l’Ontario français est racontée de 1610 à nos jours. C’est ce que j’ai fait en publiant L’Ontario français, quatre siècles d’histoire (David, 2013). Mes quelque 200 pages de recherche détaillée ont été résumées ici en une quarantaine où cinq jeunes explorateurs aux origines diverses plongent dans le feu de l’action à travers
le temps et l’espace.
Liza, de Hearst, a une mère canadienne-française et un père portugais. Stevie,
de Windsor, a père irlandais et une mère canadienne-française. Micha, de Sudbury,
a un père africain et une mère antillaise. Sam, Ottawa, a des grands-parents vietnamiens. Évelyne, Welland, a des origines française et amérindienne. Félix,
de Chute-à-Blondeau, agit comme chef d’orchestre.
De la colonie de 1701 à Windsor jusqu’au Jeudi noir de 2018, en passant par le moulin à scie de Hawkesbury, les incendies dans
le Nord en 1911, 1916 et 1922, le Règlement 17 en 1912 et la crise scolaire de Penetanguishene en 1979, nos jeunes explorateurs font la rencontre des personnages fascinants qui leur viennent en aide non seulement pour revivre des pans d’histoire, mais également pour découvrir les valeurs précieuses qui unissent tous
les Franco-Ontariens et Franco-Ontariennes.
Les personnages incluent, entre autres, Champlain, Étienne Brûlé, La Salle, Jos Montferrand, Élisabeth Bruyère et les gardiennes de l’École Guigues. Il est question du drapeau franco-ontarien, bien entendu, de La Nuit sur l’étang, du Festival franco-ontarien, de la FESFO et de S.O.S. Montfort.
La mise en scène des jeunes explorateurs
et des personnages historiques regorge
de dynamisme grâce aux illustrations de Hicham Absa. On avance dans le temps
et l’espace avec une rare énergie, chaque explorateur y allant d’un fait ou d’une remarque propre à son identité.
À l’occasion, des astérisques renvoient à
des notes en bas de page pour éviter d’alourdir les bulles. Une coquille ou une erreur s’y glisse parfois. Exemple : Mgr Joseph Bruno Guigues est arrivé à Ottawa
à en 1948 (au lieu de 1848). Ou encore : Entre l’aube et le jour est le titre du premier roman de la trilogie Chroniques du Nouvel-Ontario d’Hélène Brodeur (alors que c’est
le second, après La Quête d’Alexandre).
La bande dessinée au service de notre histoire, voilà ce que vise et réussit Éclatemps !


Margex

25 juin 2022
Angélina Delacroix, L’Île des damnés, roman, Paris, Éditions Hugo Thriller, 2022, 448 pages, 29,95 $.

Agresseurs sexuels,
tueurs en série et criminels violents sont bienvenus

Imaginez une sorte de camp Guantanamo sans gardiens, avec
une vie libre à perpétuité mais effacée de toute réalité politique, sociale ou économique. Un no man’s land où il est impossible de se comporter comme dans la vie normale car tous les codes ont été inversés. C’est ce qu’a concocté Angélina Delacroix dans son roman intitulé L’Île des damnés.
L’action se déroule en France, où les prisons manquent de place pour recevoir de nouveaux criminels. Le gouvernement décide d’envoyer sur une île les pires agresseurs sexuels, tueurs en série ou criminels violents pour lesquels des experts ont diagnostiqué un niveau élevé de psychopathie. Les habitants de l’île des damnés sont là pour le restant de leurs jours puisqu’ils ont signé pour qu’on efface leur identité et tout ce qui est lié à leur présence en France.
Il n’y a pas de gardiens ; les habitants, hommes et femmes, circulent librement et développent leurs propres codes de vie ou de survie. Les moyens de communication sont inexistants et les criminels sont livrés
à eux-mêmes. « C’est l’orgie du crime
sur cette île, alors la menace est partout. » L’érotomanie y est à fleur de peau.
Une psycho-criminologue venue sur l’île sous couverture pour mener une étude et un agent chargé de la protéger ne donnent plus signe de vie. Pour espérer les sauver, l’adjudante Morel et le gendarme Hoche doivent à leur tour intégrer cette communauté infernale en se faisant passer pour des détenus en vue de retrouver
la psycho-criminologue et son agent pour les ramener en terrain normal.
La romancière Angélina Delcroix est formée à la criminologie et à la psychothérapie.
Elle crée des personnages hors de l’ordinaire, dont un prisonnier accusé
de cannibalisme sexuel. La stimulation sexuelle et le sentiment d’euphorie de
ce dernier sont proportionnels à
sa consommation de chair humaine.
« La douleur de ses victimes est un ingrédient essentiel à sa gratification. »
Sur l’île, l’adjudant Morel croise des hommes au « regard bombé de sadisme, débordant d’un plaisir malsain ». Elle garnit son panier garni d’émotions dérangeantes. Chaque soir, des chasses à l’homme sanguinaires s’organisent. Morel doit tirer son épingle d’un jeu où les acteurs sont des malades pervers, des hommes sadiques et
des détraqués sexuels.
L’envoi d’agent incognitos sur l’île fait partie d’une cellule spéciale du gouvernement,
où le secret devient un mode de vie.
On suit aussi deux autres agents qui ignorent le sort de leurs collègues présumément au repos ou en congé sabbatique. Ces agents en Seine-et-Marne
se demandent à quoi ils servent.
« À quoi bon se faire chier à arrêter
des criminels ? […] C’est quoi ce pays où
on libère des mecs comme ça, malades dans leur tête, qui ont déjà récidiver et que
les psys jugent dangereux. Il leur faut combien de victimes pour comprendre que ces mecs-là n’ont rien à faire dehors ? »
La lecture de L’Île des damnés est troublante. Plus c’est gore, plus un personnage prend son pied. Nous avons beau se dire que c’est de la fiction,
mais force est d’imaginer que la réalité
ne se situe pas très loin. Le danger est partout. Comme les agents incognitos,
nous ne devons jamais baisser la garde.
17 juin 2022
Nita Prose, La Femme de chambre, roman traduit de l’anglais par Estelle Roudet, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2022, 432 pages, 24,95 $.

Intrigue en nuances
et sous-entendus

« La discrétion est ma devise !
Un service invisible, c’est mon objectif. » Ainsi s’exprime 
la narratrice et protagoniste
du roman La Femme de chambre
de Nita Rose. Le jeune Molly, comme dans Molly Maid, est payée pour se taire et redonner aux chambres leur perfection initiale. Or, l’hôtel cinq étoiles cache bien des secrets et
il s’y passe des choses infâmes.
Avec un nom comme Regency Grand, l’endroit affiche luxe et splendeur. Molly
est une jeune femme de chambre naïve qui n’a aucune idée à quel point les actes peuvent être violents dans le monde réel. Elle a été élevée par sa grand-mère et
ne sait jamais ce qui peut l’attendre au tournant, « que ce soit un homme mort
ou votre prochain rendez-vous galant ».
L’action du roman se déroule presque entièrement en cinq jours; le lieu demeure inconnu, pas d’indices sur la ville ou le pays. La référence à Molly Maid peut laisser croire qu’il s’agit du Canada, où l’entreprise
a été créée en 1979, ou des États-Unis. L’autrice est canadienne.
Un jour, la femme de chambre découvre
le richissime monsieur Black mort dans son lit. Mêlée malgré elle à cette étrange affaire de meurtre, Molly va mener sa propre enquête, aidée de quelques précieux collègues et amis.
L’architecture du roman est plutôt compliquée. Nombreux sont les retours en arrière dans la vie monotone de Molly.
Sa grand-mère est décédée depuis plusieurs mois, mais ses pensées inondent celles de Molly. Et il faut plus de 150 pages entre la découverte du cadavre et le début de l’enquête par la police.
Molly est utilisée comme un pion dans
le meurtre de M. Black. En une journée, elle passe d’employée modèle, discrète, solitaire et zélée à personne difficile, distante, tordue et pire encore. Plein de souvenirs d’enfance refont surfaces, ce qui donne lieu à certaines longueurs.
Tel que mentionnée plus haut, les pensées de la grand-mère abondent. Voici quelques exemples de ces idées, principes ou maximes : « Les gens sont un mystère impossible à résoudre. Tout ira bien à la fin, et si tout ne vas pas bien, ce n’est pas la fin. Il n’y a rien que tu puisses faire si ce n’est de ton mieux Lève-toi, ma fille, et brille
de tous tes feux ! »
L’autrice Nita Prose est une éditrice basée
à Toronto et La Femme de chambre est
son premier roman. Elle excelle dans l’art
de décrire le coté psychologique de
ses personnages, un peu au compte-gouttes.
La Femme de chambre mêle subtilement intrigue criminelle et romantique. Tout est en nuances et sous-entendus. On a l’impression que la romancière nous tend des pièges pour nous garder en alerte.

Miranda James, Le chat du bibliothécaire, tome 1, Succès mortel, roman traduit de l’anglais
par Guillaume Le Pennec, Éditions Flammarion Québec, 2022, 320 pages, 26,95 $.

Un chat à l’allure
de Sherlock Holmes

Sous le nom de plume Miranda James se cache un homme, Dean James,
qui a été bibliothécaire et qui a publié une série de roman policiers intitulée Le chat du bibliothécaire. Le premier tome, Succès mortel, met en scène
un bibliothécaire-archiviste et son chat main coon appelé Diesel. Ils mènent ensemble leur enquête sur la mort d’un célèbre écrivain.
Charlie Harris travaille à la bibliothèque d’une petite université à Athena, dans le Mississippi. Le romancier à succès Godfrey Priest se présente pour indiquer qu’il souhaite faire don de ses archives à sa ville natale. Le lendemain, l’archiviste trouve l’auteur assassiné dans sa chambre d’hôtel.
Justin, un étudiant de 18 ans, loge chez Harris
et la veille de sa mort, Godfrey lui apprend qu’il est son père biologique. Le bibliothécaire-archiviste a beau vouloir ne pas s’immiscer dans la vie des autres, il se retrouve mêlé à une situation compliquée. « Quel foutoir ! »
Godfrey tapait sur les nerfs de beaucoup de gens, mais qui le haïssait au point de le tuer ? C’est une chose de lire un drame dans
un roman comme ceux de Godfrey, « c’en est une autre lorsque ça t’arrive bel et bien ».
L’enquêtrice est une Noire et peu d’habitants d’Athena sont prêts à imaginer une femme
de couleur dans un rôle d’autorité comme celui du shérif. Peu de gens sont également habitués à voir un étrange chat en laisse partout où
son maître se présente : travail, poste de police, église, etc.
Le maine coon Diesel a le don de ressentir
les états d’âme des gens qui le croisent. Et il semble comprendre ce que son maître lui dit. « Ça me faisait même un peu peur, parfois. »
Au fur et à mesure que l’intrigue progresse,
des squelettes sortent du placard. Nous découvrons comment une jalousie peut devenir meurtrière « par des années de déception et de ressentiment ».
Miranda James aime multiplier les suspects
et brouiller les cartes. Plusieurs chapitres se terminent par la réponse à une question et nous lance dès lors sur une nouvelle piste à explorer. La shérif n’apprécie pas, bien entendu, qu’un bibliothécaire-archiviste et son compagnon à quatre pattes entreprennent incognito leurs propres recherches.
Succès mortel est le premier tome de la série du Chat du bibliothécaire à paraître en français, Dès leur sortie en anglais, les trois tomes ont figuré sur la liste des best-sellers du New York Times.
28 mai 2022
Helga Flatiland, Une famille moderne,
roman traduit du norvégien par Dominique Kristensen, La Tour d’Aigues, Éditions de L’Aube, coll. Regards croisés, 2022, 392 pages, 42,95 $.

Immersion dans
une famille osloïte

La Norvégienne Helga Flatland choisit de dresser le portrait original d’une famille d’Oslo en se questionnant sur les liens trans-générationnels. Dans son roman intitulé Une famille moderne,
elle fait tomber le ciel sur la tête
de trois enfants adultes établis
dans leurs vies personnelles
et professionnelles.
Ces trois enfants – Liv, Ellen et Hakon –
se rencontrent pour célébrer les 70 ans de leur père, Or, ce dernier choisit ce moment pour leur annoncer que lui et son épouse vont divorcer. Éclate dès lors le cadre qui permettait aux enfants d’être proches
les uns des autres, de se faire confiance et
d’être naturels dans leurs relations.
L’histoire est racontée à tour de rôle
par Liv, Ellen et Hakon, chacun apportant des nuances et des sous-entendus où étonnements, similitudes et différences se croisent allègrement. Lentement et insidieusement, on assiste à une élaboration collective de non-dits.
Liv est l’aînée, c’est elle qui a permis
la transition d’une relation de couple à
une famille. Hakon est le petit dernier profondément désiré. Au milieu, Ellen fait « figure de matériaux de remplissage entre les deux autres ».
Liv est la seule à avoir des enfants.
On apprend qu’elle déteste les changements, qu’elle a besoin de pouvoir anticiper,de planifier en conséquence; c’est une femme déstabilisée par les moindres écarts.
Ellen a un partenaire, mais ils se sentent
de plus en plus étrangers, ne forment plus un « nous ». Le divorce de ses parents fait ressortir la « disparition du désir » au sein de son propre couple. S’installe un éloignement dans leurs pensées et entre leurs corps.
Quant à Hakon, il est doué d’une intelligence émotionnelle surdéveloppée. Il ne croit pas au mariage qui, selon lui, n’est rien de moins qu’une forme d’institutionnalisation des sentiments et de l’amour. « C’est l’expression même de l’absence de liberté, du contrôle. »
Les parents tentent d’expliquer que leur décision est un choix mûrement réfléchi.
Ils démontrent comment un grand vide s’est maintenant installé. « Nous avons puisé tout ce que nous pouvions l’un dans l’autre,
et dans ce mariage. Nous ne voyons plus d’avenir à notre couple. »
D’une voix narrative à l’autre, on passe
de sommets élevés à des abîmes profonds. Les enfants estiment que leurs parents abandonnent ce qu’ils ont défendu toute leur vie, ce qu’ils leur ont appris. « C’est un mensonge, une trahison envers nous qui
les avons pris au sérieux, qui les avons écoutés et qui avons tenté de vivre selon
les valeurs qu’ils nous ont inculquées. »
Hakon ne prend pas souvent la parole,
mais il aime marteler que le mariage n’est pas naturel. Vivre avec un autre être humain, « se rapporter sexuellement et émotionnellement plus de trente ans à
une même personne est contre nature ».
Il croit en l’amour libre, toute relation devant être dégagée « des camisoles de force dans lesquelles la société enferme n’importe quel lien affectif ». Il ne croit pas à des structures imposées de l’extérieur
et communes à tous pour les relations émotionnelles.
J’ai lu des polars suédois en traduction,
mais je crois que c’est un des premiers romans psychologiques norvégiens que
j’ai découvert. Il s’agit d’une immersion astucieuse dans une famille osloïte.
17 mai 2022
Monique Polak, Vois tout ce qu’il te reste, roman traduit de l’anglais par Rachel Martinez, Québec, Éditions du Septentrion, 2022, 260 pages, 24,95 $.

Trouver la beauté
après l’ultime laideur

« Je ne suis pas préparée à voir
à quel point la vérité est horrible. » Ainsi s’exprime l’adolescente Anneke dans Vois tout ce qu’il te reste, œuvre de fiction que signe Monique Polak en s’inspirant de faits réels.
La réalité est un camp allemand pour les prisonniers Juifs.
Au nord de Prague se trouve Terezin,
une ville que les Allemands ont appelée Theresienstadt durant la Seconde Guerre mondiale. Elle pouvait accueillir 7 000 soldats, mais pendant l’Holocauste, 40 000 Juifs y ont été parqués, jusqu’à quatre prisonniers au mètre carré.
Celien Polak, 14 ans, a passé un peu plus
de deux ans (1943-1945) à Theresienstadt avec ses parents et son jeune frère. Elle n’a raconté rien de sa vie d’enfer jusqu’à ce
que sa fille, Monique Polak, la convainque de partager ces deux années en 2007.
L’autrice a changé les noms. La famille que nous suivons s’appelle Van Raalte et est d’origine néerlandaise. La narratrice se nomme Anneke; c’est peut-être une allusion au Journal d’Anne Frank. Elle se demande parfois où est allée l’ancienne Anneke et
si elle la reverra un jour. « J’en doute parfois. » 
L’étoile jaune cousue sur les vêtements est conçue pour humilier les prisonniers, mais un rabbin explique que c’est un signe. Elles illuminent l’obscurité, « un signe que nous ne devons jamais abandonner ».
Le sommeil est le seul moyen d’évasion pour les prisonniers… s’ils sont assez chanceux pour dormir. Leurs lits sont infectés de poux et de punaises, de soldats qui attaquent sans relâche. « On ne la gagnera jamais, cette guerre-là. »
Un prisonnier artiste, Petr Kien, fait le portrait d’Anneke : visage pâle et amaigri, menton pointu, joues creuses, cheveux gras, cernes sous les yeux. Les nazis lui ont dérobé sa beauté. Les prisonniers sont
des moins que rien.
La Croix-Rouge du Danemark doit visiter Theresienstadt que les Allemands vantent comme « ville modèle ». On procède dès lors à un embellissement qui est une pure mascarade, « une mise en scène aussi diabolique que tordue ». Le père d’Anneke doit peindre des fresques d’une fausse beauté. Le programme d’embellissement permet aux prisonniers de gagner ce dont ils ont le plus besoins : du temps.
Lorsque Anneke apprend que des enfants sont éliminés dans des camps de la mort, elle réagit instantanément : « Éliminés,
c’est un mot qu’on utilise pour parler
des déchets, pas des êtres humains.
Pas des enfants. » Et les vieux ressemblent davantage à des cadavres qu’à des êtres humains.
Dans le camp de Theresienstadt, avoir de
la chance est une épreuve en soi. Ceux qui survivent au malheur fatal doivent être témoins du départ des autres, de ceux qui sont envoyés vers des camps de la mort. Certains ont l’impression de préférer être mort plutôt que devoir être témoins de tout ce qu’ils voient.
Monique Polak a fait tous les efforts possibles pour être précise sur le plan historique, mais elle a inventé́ de toutes pièces les personnages principaux et leurs combats intérieurs. « La fiction est pour moi, autrice et lectrice, une façon de m’aider à̀ comprendre le monde et les gens qui y vivent. »
La romancière conclut en faisant dire à Anneke qu’elle n’arrivera jamais à oublier tout ce qu’elle a vu, a senti et a perdu à Theresienstadt. « Mais le monde est encore là. Ce sera à moi de trouver sa beauté. »
9 mai 2022
Scott Thornley, Jusqu’à la moelle, roman traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Montréal, Éditions du Boréal, coll. Boréal Noir, 400 pages, 32,95 $.

Nouvelles enquêtes
de l’inspecteur MacNeice
près de Hamilton

Le 2 janvier dernier, je vous ai présenté Scott Thornley et son inspecteur MacNeice dans un roman intitulé De chrome et de sang.
Ils sont de retour pour de nouvelles enquêtes criminelles dans la municipalité fictive de Dundurn,
sur les bords du lac Ontario. Jusqu’à la moelle est le nouveau polar de cet auteur originaire de Hamilton.
Au printemps, le corps d’une jeune femme
est retrouvé prisonnier des glaces dans
la baie de Dundurn. Rien ne permet de l’identifier. Le lendemain, dans un parc de
la ville où il vient de se réveiller, un sans-abri découvre un homme enveloppé de
la tête aux pieds par une épaisse couche
de ruban adhésif. Ce qu’il ignore, tout comme les services d’urgence qui ne tardent pas à arriver, c’est qu’une grenade dissimulée sous les liens du captif s’apprête à exploser à la première secousse.
Un adolescent est laissé orphelin par
le meurtre dans le parc et l’inspecteur
chef MacNeice de la brigade criminelle de Dundurn lui promet de trouver le coupable. Il ne se doute pas qu’une atrocité en cache parfois une plus horrible encore.
MacNeice est encore une fois accompagné de l’inspectrice Fiza. « Il y avait énormé-ment de non-dits entre eux, de sentiments dont ils reconnaissaient l’existence, mais qu’ils refusaient d’exprimer par peur
de compromettre leur relation professionnelle… »
La nature et la météo occupe une place surprenante dans ce polar. Les clients
d’un bar sont « aussi assidus que les averses d’avril ». Il pleut à peu près chaque fois que MacNeice et Fiza vont interroger
un suspect : « la pluie reprit de plus belle, doucement au début, mais en quelques secondes, elle se transforma en déluge ». L’auteur invite même les arbres à jouer
un rôle. Leurs branches « s’agitaient frénétiquement, comme si elles venaient d’assister à une scène horrible et cherchaient à tout prix à en témoigner. »
Lorsque Fiza demande à MacNeice pourquoi
ils font un travail aussi sinistre, la réponse est métaphorique : « Il ne faut pas y penser.
C’est comme si nous traversions un lac gelé en pleine tempête, sans connaître la largeur du lac, ni l’épaisseur de la glace, ni même savoir s’il existe un abri de l’autre côté. Il n’y a pas moyen de revenir en arrière. Il faut continuer à marcher, tout simplement. C’est sinistre, aucun doute, mais c’est essentiel. »
Encore une fois, Thornley nous offre
un polar psychologique. Rationnellement, MacNeice peine à croire qu’un possible suspect puisse éprouver la haine nécessaire pour commettre un tel crime, mais son intuition et son expérience lui suggèrent
le contraire. Il y a des criminels qui possèdent un don naturel pour entrer
dans la tête de son adversaire.
Fiza est sidérée par les choses qu’on ne lui a pas apprises à l’école de police. MacNeice,
lui, découvre comment les théories sont capricieuses. « Ces fichues bestioles peuvent vous abandonner au premier tournant. »
En choisissant de camper deux enquêtes menées parallèlement, l’auteur m’a semblé brouiller les cartes pour rien. Le roman souffre dès lors de longueurs.
4 mai 2022
Partir en van, album à colorier sur papier épais, France, Éditions Dessain & Tolra / Larousse, coll. Colorier, s’amuser, s’évader, 2022, 48 pages, 8,95 $.

Colorier, s’amuser,
s’évader

Directions : les plages, la forêt, l’aventure, Moyens de transport :
des vans. Outils : les crayons
de couleur, les feutres, les pastels,
le stylo encre gel. Voilà l’invitation que lance Partir en van, un album de papier épais qui permet à petits et grands de colorier, de s’amuser,
de s’évader.
Employez la technique de votre choix.
Une seule consigne : laissez parler votre créativité. Chaque page offre de superbes dessins noirs sur blanc que vous devez colorier en laissant libre cours à votre imagination.
Munissez-vous de vos plus beaux crayons, feutres et stylos. Faites le vide autour
de vous et embarquez à bord des vans ! Plusieurs dessins rappellent la période
des hippies, du mouvement Peace and Love.
Le format est idéal, avec 24 pages détachables pour encadrer ou offrir vos plus belles réalisations sur fond noir. De quoi faire ressortir vos inspirations de l’aventure van.
Isabelle Jeuge-Maynart et Ghislaine Stora sont les directrices de cette publication. Géraldine Lamy et Mélissande Mestas assument la direction artistique.
28 avril 2022
Harold Bérubé, Histoire des villes nord-américaines, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Aujourd’hui l’histoire avec, 2022, 174 pages, 14,95 $.

Survol du paysage urbain nord-américain

Un peu plus de la moitié de
la planète habite en milieu urbain. C’était moins de 10 % au début
du XIXe siècle, puis 30% en 1950 après plus d’un siècle de révolution industrielle. Dans ce contexte Harold Bérubé se penche sur l’Histoire
des villes nord-américaines
dans
un essai fort bien documenté.
Les habitants des premières villes coloniales nord-américaines se déplacent presque exclusivement à pied. Dès 1829, l’omnibus tiré par deux chevaux commence à changer le paysage. Puis le tramway arrive en 1832; il est accompagné d’une ségrégation raciale qui culminera avec le cas de Rosa Parks à Montgomery en 1955.
Les tramways sont en partie responsables de l’étalement des villes. C’est à Chicago qu’il se déploie à grande échelle entre1880 et 1900. Les tramways électriques voient
le jour en 1892 à Toronto et à Montréal. La Ville Reine héberge « le seul réseau de première génération à avoir survécu en Amérique du Nord et, surtout, le seul à avoir continué de son expansion de manière ininterrompue… »
L’auteur explique comment la possibilité
de se déplacer facilement donne lieu à une spécialisation de l’espace : résidentielle, commerciale, industrielle. Les premiers à choisir de quitter les noyaux urbains
denses sont les membres de la bourgeoisie. M. Bérubé donne l’exemple du Golden Square Mile à Montréal.
On assiste aussi à « la création de districts consacrés à la pratique et à la commercialisation du vice », soit les red-light districts. Ce sont des endroits où un certain nombre de frontières sociales peuvent être traversées, « des lieux publics où Blancs et Noirs se rencontrent et où règne une certaine tolérance face à l’homosexualité ».
L’auteur passe ensuite au mouvement
City Beautiful qui promeut l’architecture néoclassique et le style Beaux-Arts.
Le meilleur exemple demeure l’embellisse-ment de la capitale fédérale américaine, Washington D.C. Le mouvement aura aussi du succès à Chicago, métropole du Midwest américain. La ville avait déjà le titre de « urbanisation sauvage du continent nord-américain ».
Si les villes industrielles du continent ont souvent évacué la nature, les vastes espaces verts publics refont leur apparition à la fin du XIXe siècle. Voici quelques exemples : Central Park à New York, Lincoln Park à Chicago, Stanley Park à Vancouver, parc Mont-Royal à Montréal. « Citadins et citadines de différentes origines peuvent
se rencontrer. »
Impossible d’imaginer le paysage métropolitain américain sans ses gratte-ciels. Les hautes tours apparaissent dans
les années 1880, mais ne commencent à se multiplier que durant les années 1920 et 1930. Pendant 40 ans l’Empire State Building (1931) va demeurer le plus haut gratte-ciel du monde avec ses 102 étages. Au Canada, Montréal ouvre le bal avec l’édifice de la Sun Life, également en 1931 mais avec seulement 24 étages.
Il y a eu le red-light mais aussi le redlining, c’est-à-dire la séparation de l’espace urbain entre Blancs et Noirs. Baltimore adopte
une Segregation Ordinance en 1910. Cette politique est présentée « comme un outil essentiel pour protéger les valeurs des propriétés, soi-disant menacées par
la mixité raciale ».
L’auteur termine son essai avec un portrait de Jane Jacobs (Jane’s Walks) pour qui l’espace urbain doit d’abord et avant tout rassembler « des communautés riches
et diverses, complexes et fragiles ».
19 avril 2022
Loïc Le Gall, Écrire, quelle histoire ! album historique illustré par Karine Maincent, Paris, Éditions Kilowatt, 2021, 60 pages, 38,95 $.

La plus fascinante invention

Trace de nos activités, de nos lois
et de nos idées à travers les siècles, puissant moyen d’expression, outil de domination ou symbole de résistance, l’écriture demeure la plus fascinante invention de l’être humain. Loïc Le Gall en trace le parcours dans Écrire, quelle histoire !
Cunéiforme, hiéroglyphes, idéogrammes, alphabets, arabesques, gothique, cyrillique… impossible de s’arrêter à chaque pan d’histoire. Je choisis donc quelques trouvailles au fil des siècles en reprenant librement les mots de l’auteur, un passionné et érudit sur le sujet.
Dès l’Antiquité, les Chinois utilisent le papier et en conservent jalousement les secrets
de fabrication. Ce support se répand dans
le monde arabe à partir du VIIIe siècle et se diffuse enfin en Europe vers le XIIIe siècle.
Au IXe siècle avant Jésus-Christ, les Grecs disposent les ligne d’écriture en boustrophédon, c’est-à-dire : la première ligne de droit à gauche, la deuxième de gauche à droite, puis alternativement, comme un bœuf labourant un champ. Plus tard,
la lecture se stabilise de gauche à droite et l’on commence à séparer les mots par
un point, puis par un espace.
Dans l’alphabet grec, la lettre Z (zêta) est
la sixième lettre. Lorsqu’elle est introduite dans l’alphabet romain vers le Ier siècle après Jésus-Christ, on trouve qu’on doit montrer les dents pour prononcer cette lettre, ce qui ressemble à une tête de mort. Elle est donc reléguée à la fin de l’alphabet.
À force de se fréquenter sur les lignes d’écriture, certains signes s’épousent ou se mêlent; ce sont des ligatures. La plus célèbre apparaît au IXe siècle; du mariage d’un e et d’un t pour écrire le mot et naît le signe &, que l’on nomme esperluette.
Vers 1454, l’Allemand Johannes Gutenberg invente les caractères mobiles, ce qui marque un tournant dans l’histoire de l’imprimerie. Les caractères en plomb sont rangés dans un grand tiroir appelé la casse. Les minuscules, dont on se sert le plus souvent, sont à portée de main, en bas.
C’est pour cette raison qu’en imprimerie
on les appelle les bas-de-casse.
En 1539, François Ier impose le français
dans tout son pays. Étant proche des poètes,
son imprimeur encourage l’usage des accents, de l’apostrophe et de la cédille.
La ponctuation, qui ne connaissait que
le point, la virgule et le point d’interrogation, s’enrichit du point d’exclamation sous Charlemagne.
L’idée d’écrire en relief est née au XVIIe siècle. À chaque son correspond une combinaison de points en volume.
Au départ, ce code permet non seulement aux aveugles de lire, mais aussi aux militaires de lire dans le noir. En 1829,
un jeune aveugle, Louis Braille, perfectionne le système en associant à chaque groupe
de points non plus un son mais une lettre de l’alphabet latin et en ajoutant une ponctuation.
Les conquêtes militaires de l’Occident et
la puissance commerciale des États-Unis
ont largement étendu l’empire de l’alphabet latin, mais n’ont pas pour autant conquis toute la planète. Des centaines de millions de Russes utilisent l’alphabet cyrillique, créé par saint Cyrille en 855, modernisé ensuite par le tsar Pierre le Grand, puis par
la révolution de 1917.
L’écriture ne cesse de s’inventer. Les Inuits ont imaginé leur propre système, officialisé en 1976. Et que dire des émoticônes qui illustrent nos humeurs, nos envies et nos occupations ? Comme au début de l’écriture, nous tapons sur des tables (tablettes) et remontons ainsi le cours de l'Histoire ! 
14 avril 2022
Louise Desjardins, La fille de la famille, roman, Montréal, Éditions du Boréal, coll. Boréal compact 334, 2022, 200 pages,
13,95 $.

Une héroïne
miroir de la romancière

Les années 1960 et 1970 sont synonymes de liberté et de contre-culture. Elles sont particulièrement marquantes pour les femmes,
comme le démontre Louise Desjardins dans le roman intitulé
La fille de la famille.
L’histoire n’est pas du tout linéaire. On saute dans diverses périodes de la narratrice, dont le nom n’est jamais mentionné. Les premiers mots du livre sont « J’ai dix ans. » Tantôt dans l’enfance, tantôt dans la vie adulte,
en passant par le cegep et l’université,
on navigue dans le passé et le présent
d’une jeune femme qui cherche à s’affirmer dans la seconde moitié du XXe siècle.
Le père de la narratrice l’appelle Suffragette. C’est une référence au droit de vote des femmes, obtenu seulement en 1940 dans
la Belle Province. Le Québec a été le dernier gouvernement provincial à légaliser le suffrage féminin.
Louise Desjardins décrit bien comment,
dans un passé pas si lointain, une personne de sexe féminin devait se tirer d’affaire au cœur d’une maisonnée sous l’empire des hommes, père et frères. Elle était la sœur de, la fille de, puis la femme de.
Le roman montre comment les femmes devenaient mineures lorsqu’elles se mariaient. Leur époux ou leur père devait signer si elles voulaient obtenir un emprunt à la banque. Et ce n’est pas tout : « Zéro congé de maternité pour les femmes qui accouchent, mais trois jours de congé pour que les papas puissent se remettre de leurs émotions. »
La mention des classes d’éléments latins, syntaxe, méthode, versification…, puis la référence à l’obligatoire Lagarde et Michard, anthologie de la littérature française, m’ont rappelé mes propres années du cours classique.
La famille de la narratrice se rend à un lac qui n’est pas nommé, mais on lit que les pères oblats y ont une résidence d’été avec une vraie chapelle, « sans vitraux, ni chaire, ni statues… ». Je suis certain qu’il s’agit du lac McGregor, sur le territoire de ce qui est aujourd’hui Val-des-Monts. L’endroit est plus tard devenu le Camp Katimavik où j’ai organisé des rencontres de jeunes franco-ontariens.
Avec le va-et-vient d’une période de vie
à l’autre, le roman est très rythmé.
Les références historiques n’alourdissent pas le texte. La romancière raconte le parcours d’une femme – fort probablement le sien – qui répond à l’appel de la liberté, au désir d’une vie pleinement vécue.
Le roman paraît chez Boréal, dans la collec-tion Boréal compact, laquelle présente
des rééditions de textes significatifs dans
un format pratique et à des prix accessibles aux étudiants et au grand public. 
10 avril 2022
Maryse Rouy, La Maison d’Hortense,
tome 1, Printemps-été 1935, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2022, 328 pages, 24,95 $.

Condition féminine
en 1935

Maryse Rouy aime mêler vérité historique et fiction. L’action
du premier tome de La Maison d’Hortense se déroule en 1935 et décrit la situation des femmes dans une société montréalaise largement dominée par la gent masculine.
Plateau Mont-Royal, rue Drolet, une poignée de femmes jeunes et moins jeunes co-habitent dans ce que tous, autour du square Saint-Louis, appellent la Maison d’Hortense, une pension de famille tenue par une veuve du même nom. Il y règne « une ouverture d’esprit peu commune ».
Hortense, 40 ans, accueille une étudiante
en médecine, une bourgeoise ruinée,
une journaliste, une apprentie couturière, une comédienne et une employée de
la maison. Après la mort de son mari autoritaire, Hortense se sent libérée et ne cherche pas un amant « qui pourrait se révéler tout aussi dominateur ».
Chez les voisins, on retrouve Justine, 17 ans, qui sent le poids de la mainmise de sa grand-mère. Le père de Justine s’est installé à Québec parce que sa belle-mère se mêle de tout et empêche sa fille de former
un couple heureux.
Un jeune avocat invite Justine à le rencon-trer devant un petit hôtel qui semble louche… Il s’agit d’un bordel. Pendant quelques pages, ce rendez-vous nous plonge carrément dans un roman policier. On assiste à une « pathétique aventure » où l’homme s’avère être « un menteur et
un pleutre ».
La romancière inclut un long passage sur deux femmes qui s’aiment, scène qui tourne à la jalousie de l’une d’entre elles. Cela contraste avec le contexte où les jeunes filles bien élevées ne doivent pas avoir « une once de vulgarité ni dans leurs vêtements ni dans leur maquillage ».
Le Québec est alors la seule province où
les femmes n’ont pas encore le droit de vote. La journaliste est séduite par le projet du suffrage féminin. Elle se méfie des partis politiques, car ils ont tous en commun d’être dirigés par des hommes qui, « tenaient
les femmes pour quantité négligeable ». Hortense ne veut pas que sa maison devienne un nid de suffragistes.
Dès que Justine manifeste son désir de s’inscrire en droit, on lui dit que les profs et les étudiants voient mal l’arrivée de jeunes filles dans la Faculté de droit. Et lorsqu’un ami dit à Justine que le monde change,
que les femmes vont de plus en plus y prendre place, elle déplore que trop peu d’hommes sont de cet avis. « Pas plus chez la génération de leurs parents que parmi
les jeunes. »
Le roman décrit une époque où l’Église encourage des familles nombreuses.
Les femmes doivent voir les rapports physiques comme une corvée à remplir.
Les jeunes filles, elles, apprennent rapidement que l’homme dicte le plus souvent la conduite à sa blonde et impose ses quatre volontés.
Ce roman n’est que le premier tome (probablement de trois), mais on sent déjà que Maryse Rouy entend révéler le long chemin parcouru par les femmes depuis presque cent ans.
2 avril 2022
Fernand Harvey, Histoire des politiques culturelles au Québec, 1855-1976, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2022,
444 pages, 44,95 $.

Culture et politiques
au Québec

L’encadrement politique de la culture au Québec suit un parcours assez tortueux. Il n’y a pas eu de ministère des Affaires culturelles avant 1961, alors qu’un ministre s’occupait de culture en Ontario à partir de 1946. Fernand Harvey s’est donné comme mission de retracer l’Histoire des politiques culturelles au Québec,
de 1855 à 1976.
L’auteur souligne, au départ, que le gouver-nement du Québec n’est pas le seul acteur dans le champ culturel ; « il doit tenir compte de l’Église catholique qui a défini
sa propre politique culturelle et éducative ». La communauté anglophone dispose pour
sa part de moyens importants pour financer les arts.
Jusqu’à 1961, les arts, les lettres et
le patrimoine occupent une place
marginale dans l’ensemble des priorités
du gouvernement. Ce sera à partir de René Lévesque qu’une nouvelle ère politique s’installera. L’essai ne couvre pas cette période, seulement de 1855 à 1976.
Il est évidemment impossible de couvrir chaque tranche d’histoire, chaque gouvernement, dans une brève recension.
Je signale toutefois que les premières initiatives, à partir de 1855, incluent
le programme de livres de récompense dans les écoles, la sauvegarde des archives de
la Nouvelle-France et l’enseignement public des beaux-arts par la voie de l’industrie.
Entre 1892 et 1897, les gouvernements conservateurs coupent dans la culture.
Entre 1897 et 1905, l’action des gouverne-ments libéraux équivaut à « un rendez-vous manqué avec la culture ». Il faut attendre l’arrivée de Louis-Athanase David, secrétaire de la province (1919-1936),
pour l’élaboration d’une « vision culturelle d’ensemble pour l’avenir de la société canadienne-française de son époque ».
Sous Maurice Duplessis, premier ministre de 1935 à 1939, puis de 1944 à 1959, la mission culturelle de l’État retient moins l’attention si on s’arrête uniquement aux données du budget de la province. Fernand Harvey souligne toutefois que Duplessis distribuait de l’argent « à titre d’encouragement aux arts et aux lettres », selon l’expression de l’époque ; aux amis du parti si on lit entre les lignes.
Il est intéressant de noter le retard incroyable du Québec par rapport à l’Ontario dans le développement des bibliothèques publiques. Cela s’explique
non seulement par le manque de volonté politique, mais « par le barrage idéologique de l’Église catholique qui voulait en contrôler le contenu ». Le rattrapage
ne date que des années 1980.
Pour arriver à une politique culturelle formelle, il aura fallu un Livre blanc de Pierre Laporte (jamais rendu public) et
un Livre vert de Jean-Paul L’Allier (1976). Cette période demeure le point de départ des politiques culturelles générales et sectorielles qui vont se développer au cours des décennies ultérieures.
25 mars 2022
Lori Saint-Martin, Un bien nécessaire. Éloge de la traduction littéraire, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2022, 304 pages, 29,95 $.

Éloge de la traduction littéraire

Si vous lisez le roman d’un auteur russe, espagnol, japonais ou suédois, il est fort probable que vous ne remarquez pas qui l’a traduit. Pourtant, cette personne a donné
une deuxième vie au texte. Elle a fait Un bien nécessaire, titre d’une longue réflexion de Lori Saint-Martin, romancière, essayiste
et traductrice.
Dès la première page, elle précise que
« la majorité des traducteurs littéraires sont en fait des traductrices »; pour cette raison, Saint-Martin opte pour la féminisation
des mots : elle écrit autrices, éditrices, réviseuses et traductrices, « un féminin pluriel qui englobe le masculin ».
L’autrice précise que ce livre est son ode
à la traduction. « Partout, je mêle réflexion, opinions et exemples concrets dans l’espoir de faire comprendre la démarche
des traductrices et la qualité de leur engagement. »
L’ouvrage est truffé de mots comme « traduction énergie, traduction incandescente, échange, dialogue, rapprochement ». Si la littérature est
un miracle, la traduction l’est aussi.
L’adage italien traduttore, traditore (traducteur, traître) est bien connu. Il n’en est pas fait mention comme tel ici. Il y est plutôt question de toute une panoplie de métaphores qui illustrent la beauté
de ce travail. En voici quelques exemples : voyages, transparences, sauvetages, tendre, abîmes, voix, musique, danse, corde (traduire, c’est se trouver sur une corde raide pour ouvrir un nouveau chemin
dans sa langue).
« Cette corde raide, cette danse,
ce mouvement des yeux – du sol vers
les cimes – représente pour moi l’essence
de la traduction. Sa beauté, sa précarité,
son impossibilité, sa nécessité absolue, » (reflétée dans le titre de l’ouvrage).
Comme la traduction suit un texte original, elle devient seconde dans le temps. Or, il résulte de ce travail un nouveau texte offert à un nouveau lectorat, « et, ce faisant, devient première inaugurale ».
Un chapitre porte sur l’interprétation simultanée, domaine que l’autrice bilingue connaît très bien. Si le va-et-vient entre deux voix, deux langues, peut être source de tension, c’est aussi une source d’invention, « une félicité profonde pour moi, une fête ». Quand Lori Saint-Martin devient interprète, elle est pleinement heureuse : « mes deux cerveaux roulent
à plein régime, je suis là, bilingue, unie, totalement perdue – et complètement retrouvée – dans la traduction ».
En passant de l’original à la traduction,
il y a nécessairement transformation,
donc création. Tout en reprenant les traits essentiels de l’original, la traduction « en divergera toujours ». Selon le public visé, blueberries devient myrtilles ou bleuets.
Ce qu’on retient surtout de ce brillant essai, c’est que traduire et écrire se logent à
la même enseigne. Dans les deux cas,
« c’est trembler, douter, chercher, tâtonner, corriger, revenir en arrière, réécrire, réécrire encore ». 
Lori Saint-Martin a signé avec son conjoint Paul Gagné plus de cent trente traductions de l’anglais qui leur ont valu de nombreuses récompenses, dont quatre Prix littéraires
du Gouverneur général. Parmi les autrices traduites, on retrouve Louise Penny.
17 mars 2022
Brad Saunders, Hard at Work, nouvelles, New York, Kensington Books, 2010, 298 pages.

Pari sexuel remporté
haut la main

Brad Saunders travaille à
Los Angeles comme écrivain à
la pige. Il mène des entrevues avec des hommes de divers métiers ou professions. Il finit souvent par tomber dans leurs bras, dans leur lit. Ses rencontres ont donné lieu à Hard at Work, un recueil de 15 nouvelles homoérotiques finement ciselées.
Les métiers ou professions incluent, entre autres, le fils d’un déménageur, un agent immobilier, un pâtissier, un porn star,
un matelot, un hôtelier, un sommelier et
un designer. Chaque nouvelle suit le même scénario : rencontre pour un entretien
en vue d’un article, questions techniques puis de plus en plus personnelles, baiser passionné, ébats vigoureux.
Je n’imaginais pas qu’on pouvait décrire
un baiser de façon aussi variée et détaillée. Le French kiss est évidemment à l’honneur et la plume fourchue de Brad Saunders nous fait goûter des lèvres, des bouches et des langues plus succulentes les unes que les autres.
Le déshabillage demeure chaque fois lascif. Les pectoraux, les muscles abdominaux,
la queue protubérante et le cul bombé sont toujours bien enveloppés dans des tissus serrés qui attisent la libido de Brad.
C’est bien connu : ce que l’œil imagine est souvent plus désirable que la nudité en pleine face.
Pierre s’apprête à ouvrir une pâtisserie et Brad doit écrire un article. L’entrevue glisse assez vite vers un chocolatey kiss.
Les bijoux de famille sont this beautiful man’s baked goodies. Son cul devient
bread dough. Le lubrifiant est cooking oil frictionnée over his bright pink cock,
and another squirt right at my ass
.
Chaque homme est en pleine forme physique, résultat de nombreuses heures passées au gymnase ou dans des joutes sportives. Voici, à cet effet, une court extrait qui illustre le contexte viril omniprésent :
He tasted clean but a little sweaty, with the same funk I imagined his soiled jockstraps to have after a long game that went into overtime. I loved the way he smelled – like the real athlete with the odor of the locker room following him. It drove me crazy and
I slurped away at his dick with abandon.
Personne n’est obèse, tous ont moins de 40 ans. Circoncise ou non, leur bitte mesure toujours plus de sept pouces. Les mots pour désigner le pénis, le cul et l’anus sont assez colorés. On trouve, bien entendu, cock, dick et rod, mais aussi monster, man meat, shaft, helmet, sex donut, full moon, fuck button, inner tube, ass canal et j’en passe.
Si Brad Saunders écrit pour faire bander
ses lecteurs, il remporte haut la main son pari. De cet auteur, j’ai aussi recensé Men
I Might Have Known
, ouvrage qui figure dans mes coups de cœur.  
11 mars 2022
Jean-Paul Daoust, Les garçons magiques, poésie, préface de Gérald Gaudet et postface d’Alexandre Rainville, Bromont, Les Éditions de la Grenouillère, 2022, 162 pages, 24,95 $.

Jean-Paul Daoust est toujours d’actualité

Première véritable œuvre queer recensée en littérature québécoise, Les garçons magiques de Jean-Paul Daoust a d’abord paru en 1986 chez VLB éditeur. Plus de 35 ans plus tard, Les Éditions de La Grenouillère offre une nouvelle édition de ce recueil devenu livre culte.
Gérald Gaudet signe la préface et rappelle que l’auteur a brassé la cage et tordu le cou aux conventions. Daoust semble pouvoir trouver « la matière même où puiser
une ardeur de vivre qu’il ne cesse d’exposer en direct ».
Les poèmes et textes en prose poétiques sont regroupés sous quatre thèmes :
Des anges, Les lunettes de soleil, La fièvre noire, et Let’s dance. Alexandre Rainville signe une postface dans laquelle il souligne que ces poèmes de Daoust nous enseignent encore et toujours « que les garçons magiques ont des corps vivaces ».
Daoust écrit sur la peau d’un ange de
la passion. « D’autres poèmes. D’amour.
Qu’il ne lit même pas. Mais. Le désarroi où ça me plonge l’intéresse. »
Le poète aime être tenté par les anges cowboy. « Je n’ai plus qu’un désir :
les apprivoiser. Mes doigts jouent des refrains qu’ils connaissent bien. Déposer
ma salive sur leur peau. Question de saler nos émois. »
Dans un court texte intitulé « L’ange olympique », l’auteur mêle le français et l’anglais, une technique qui revient souvent ailleurs dans le recueil. Voici ce que ça donne : « Mon cœur fait son commercial. And death is running to catch us. Mais mon coeur se démène gagne enfin sa médaillé d’or. It’s him. L’ange olympique qui rend
ma peau idolâtre. »
Et puis, il y a ces anges du béton qui « Terrorisent le chic / Protègent leur cœur / Dans l’alcool / La drogue / Le sexe ».
Avant Jean-Paul Daoust, les éditeurs publiaient plus souvent des textes où
on retrouvait des « lui et elle ». Plus maintenant. « Cet amour-là est génial /
Lui et Lui le savent […] Ce hasard où le destin fait un clin d’œil / Entre Lui et Lui ».
Le poète connaît le tabac, comme on dit. Il fait écho aux lieux de dragues, notamment les « bars inutiles » et les « parcs indifférents », quand ce n’est pas « L’amour aux douches » ou le sauna « des corps saturés ».
Daoust nous offre deux pleines pages de vocabulaire. Cela va du « Tapette / Fifi / Queer / » au « Cock Sucker / Faggett / Butch / Queen / Stud » en passant entre autres par « Poignet cassé / Cuirette / Pédéraste / Pédé / Pédale ».
Tout au long du recueil, le poète attend
le garçon magique. Il le veut, il le cruise,
il le coince, il l’appelle, il le fête, il le saoule, il rêve à lui. Il a beau l’aimé et l’adoré, c’est non; le gars magique ne veut rien savoir.
Que ce soit lui et elle ou lui et lui, une peine d’amour est immense. « On tombe.
En amour. Comme des feuilles. Comme
des étoiles. Maintenant ses caresses seront pour un autre. Isn’t it charming. »
Quand Les garçons magiques a paru
en 1986, on parlait d’un recueil moderne
et audacieux. C’est toujours le cas !