4 janvier 2026

Arthur Friso, Le Junk, roman, Montréal, Éditions du Boréal, 2026, 220 pages, 27,95 $.
Père alcoolique fonctionnel et famille dysfonctionnelle
Le Montréalais Arthur Friso signe
un premier roman intitulé Le Junk.
Il s’agit d’une comédie-dramatique axée sur le dysfonctionnement
des liens familiaux. Les non-dits tiennent le rôle principal.
Deux frères et une sœur devenus adultes répondent à l’appel de leur père expatrié : une semaine dans la chaleur brûlante de Hong Kong. Leurs noms ne sont jamais mentionnés. Le narrateur du roman est
le frère aîné, un intello pour qui le monde n’est ni à explorer ni à conquérir, mais à fuir.
« Hong Kong est moins une ville qu’un archipel adossé au continent; ce sont près de deux cent cinquante îles, la plupart inhabitées, qui nous tendent ici les bras. » Une ville démesurée où la circulation est dense partout, aussi bien sur les trottoirs que dans la rue, à l’image des enfilades d’immeubles collés les uns sur les autres.
Le père vit sur un bateau-maison,
un junk, amarré dans la marina d’Aberdeen où se côtoient les yachts de luxe et
les embarcations de fortune d’une bande d’expats qui se prélassent sous « cet impitoyable ciel qui, jour après jour, fait bouillir leurs cervelles et achève de les rendre totalement cinglés ».
Les expats sont des gweilos, terme cantonais utilisé dans la région de Hong Kong pour désigner les Occidentaux. Gweilo signifie, selon les traductions, « diable étranger »
ou « fantôme blanc ». Il s’agit à l’origine d’un terme raciste, qui s’est considérablement adouci avec le temps,
au point de devenir familier, voire humoristique.
Dès les premières heures de leur séjour,
les enfants découvrent que leur père est
un alcoolique fonctionnel. Cet homme qui carbure à la bière et au whisky demeure seul maître à bord sur un navire qui n’en finit plus de couler. Il est « un véritable athlète de la boisson, un marathonien de
la cuite ».
La fratrie visite divers coins de Hong Kong, s’arrêtant le plus souvent dans un bar afin de prendre un verre pour ne pas voir
le père boire. « Nous irons boire pour oublier que le père boit, boire pour oublier que le père boit à en oublier lui-même
qu’il boit. » Hong Kong est tristement comparée à une grande école d’alcoolisme.
Le style d’Arthur Friso est pour le moins éclectique. Il peut faire preuve de tournures finement ciselées, comme « ses touristes anxieux et anxiogènes », et de répliques équivoques : « Nous faisons le plein de fish balls, de siu mais et de xiao long baos. Nous laissons nos bruits de mastication tenir lieu de conversation. »
L’anglais se glisse parfois dans un dialogue : « N’hésitez pas à m’appeler si… if you ever need to get away from your fucking arsewipe of a father. » Les « bloody hell » et les « bollocks » d’un ami font écho aux « ciboire » et aux « maudite marde » du père.
Le Junk présente Hong Kong comme une sorte de Manhattan sous stéroïdes et sans issue. Mais cela ne sert qu’à obstruer
la déchéance d’un père et la facilité avec laquelle les enfants parviennent à rouvrir d’anciennes blessures qu’ils croyaient cicatrisées.
28 décembre 2025

Philippe Pelaez, Kennedy(s), roman graphique illustré par Bernard Khattou, Boulogne-Billancourt, Éditions Glénat,
coll. 1000 feuilles, 2025, 552 pages, 59,95 $.
Aux sources de la légende et du mythe de JFK
Le 22 novembre 1963, l’assassinat
de John Fitzgerald Kennedy crée un mythe et, avec lui, toutes les théories complotistes. Pour comprendre cette page d’histoire, Philippe Pelaez remonte aux sources du clan Kennedy(s), titre d’un roman graphique de plus de 500 pages.
En voulant raconter l’ascension puis la fin tragique du 35e président des États-Unis, Philippe Pelaez a été amené à se pencher sur Joseph Patrick Kennedy, le père, personnage cynique et odieux capable de frayer avec les hommes les plus puissants comme avec les plus ambigus.
Il brosse le portrait d’un patriarche « fasciné par l’argent, le pouvoir et les femmes, fondateur d’une dynastie amenée à marquer au fer rouge l’histoire des États-Unis mais aussi celle du monde ».
L’ouvrage nous apprend que Joe Kennedy voyait ses racines irlandaises comme
une tare faisant obstacle à une ambition personnelle démesurée. Cherchant
la proximité de la classe supérieure protestante et son intégration parmi l’élite bostonienne, le pragmatique Joe est prêt à tout : « manipulations financières, coups tordus, collusion avec la mafia ».
Au cours de ses quatre années de recherche et de rédaction, l’auteur s’était promis d’être objectif et sans concession. Mais il lui a été difficile de ne pas être séduit par John, garçon souffreteux et malingre qui a reçu quatre fois l’extrême onction, « enfant constamment rabroué par son frère, rétif à toute autorité autre que celle de son père,
et exaspéré par la froide désaffection de
sa mère ».
Philippe Pelaez illustre comment un héros est capable d’échapper à sa condition humaine. Il nous montre à quel point « Jack » fut un vrai héros : son ascension politique l’a transformé en légende,
son assassinat l’a propulsé au rang de mythe.
John Fitzgerald Kennedy savait qu’il allait mourir de la maladie d’Addison qui rongeait son corps depuis des années ou sous
les balles d’un tireur embusqué. Ce roman graphique illustré par Bernard Khattou est une cruelle preuve que chaque adulte est
la somme de toutes les peurs, souffrances, victoires et défaites qui ont traversé
sa jeunesse.
Le roman graphique prend fin à la page 490. Suit un brillant Dossier de 8 pages où on peut lire que « La mort de JFK n’est que la première étape d’une longue crise de confiance entre le peuple américain et
son gouvernement; il y aura le Vietnam,
la lutte pour els droits civiques, le scandale du Watergate. »
Le refus de déclasser tous les documents liés à l’assassinat de Dallas, ou de n’en livrer que des versions expurgées, ne fait qu’alimenter les théories conspirationnistes. Voilà, les mots sont lâchés : doute, soupçon, manipulation, complot.
Le clan Kennedy était de souche irlandaise. C’est sur une phrase du célèbre écrivain irlandais Oscar Wilde, que se termine
le roman graphique : « Quand les dieux veulent nous punir, ils exaucent nos prières. »
Les Kennedy restent une dynastie controversée qui détonne dans le paysage politique américain et qui n’a cessé de faire couler de l’encre : plus de 40 000 livres dédiés à John F. Kennedy depuis sa disparition.
Philippe Pelaez est né en 1970 à Castres, France. Il est professeur agrégé d’anglais et scénariste de bandes dessinées. Bernard Khattou est également né en France, à Albi en 1968. Dessinateur autodidacte, il est membre fondateur de la maison d’édition Les Requins Marteaux.
10 décembre 2025

Brice Homs, Quelque chose comme de l’or, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2025, 432 pages, 38,95 $.
Un roman qui laisse
rouler les bons temps
Dans un petit coin de la Louisiane francophone, des bluesmen
d’une maison de retraite ont en commun la musique, la danse,
la cuisine et la langue. Le roman Quelque chose comme de l’or,
de Brice Homs, illustre comment
ils sont amenés à faire preuve
d’une profonde solidarité.
L’infirmière est une fille de la campagne, une fille des bayous. Jodi LeBlanc aime bien que le temps prenne son temps. Mais voilà que tout bascule lorsqu’elle apprend que ses pensionnaires vont être expulsés. Jodi
se rebelle, prête à remuer ciel et terre pour les sauver…
Aux États-Unis, l’année 1863 fut un tournant décisif dans la Guerre de Sécession (1861-1865), marquée par d’importantes victoires de l’Union. Les fantômes de trois soldats confédérés hantent la mémoire des résidents de la maison de retraite Bon Temps, et corsent drôlement l’intrigue de Quelque chose comme de l’or.
Le nom de la maison de retraite est de
toute évidence une référence à la phrase emblématique « Laissez les bons temps rouler », slogan très populaire durant les festivités à la Nouvelle-Orléans, notamment le Mardi Gras. On invite les gens à profiter de la vie et à s’amuser.
Ce que j’ai trouvé le plus intéressant dans ce roman est l’approche historico-sociologique de Brice Homs. Tout en décrivant des personnages attachants et une histoire touchante, il glisse subtilement quelques renseignements qui ajoutent une plus-value à son récit.
Homs souligne, par exemple, que le français cajun ou le créole de la Louisiane s’appelle kouri-vini. Il ajoute que saint Antoine
de Padoue est, « dans le vaudou de
la Nouvelle-Orléans, vénéré comme
le deuxième après Dieu ».
L’auteur nous apprend que le premier nom de la ville de Lafayette était Vermilionville. Saint-Jean du Vermilionville a été fondé
en 1821; son toponyme fait référence à
la rivière Vermilion. L’endroit fut renommé Lafayette en 1884, en l’honneur du marquis Gilbert du Motier de La Fayette, héros de
la Guerre d’Indépendance américaine.
Presque tous les noms de famille sont acadiens ou cajuns : Broussard, Cormier, Dugas, LeBlanc, Legendre, Sonnier. Selon Brice Homs, quand les gens ne savaient
ni lire ni écrire, ils signaient d’une croix à côté de leur nom, ce qui était recopié ensuite sur les registres.
C’est ainsi que des Thibodeau sont devenus des Thibodeaux, et de même pour
les Arceneaux et Boudreaux. J’ai relevé plusieurs prénoms assez inusités; en voici quelques exemples : Otheil, Polycarpe, Courville, Ozaire, Palmyre, Justus, Calliope.
À première vue, Quelque chose comme de l’or est une histoire aussi abracadabrante que picaresque. À travers des rebondisse-ments souvent mineurs, les personnages retrouvent un espoir, un but, une peur aussi. Comme le dit Jodi LeBlanc, « J’ai l’impression que la vie s’est réveillée en eux. »
Pour sortir d’une situation difficile, on crée parfois une fondation. Comme on dit fonder une famille, on devrait pouvoir aussi dire « on a famillé une fondation ». Le verbe n’existe pas, mais rien ne nous empêche de l’inventer lorsque le truc dont nous avons besoin ne peut être obtenu que collectivement.
25 novembre 2025

Piergiorgio Pulixi, Si les chats pouvaient parler, roman italien traduit par Anatole Pons-Reumaux, Paris, Éditions Gallmeister, 2025, 330 pages, 36,95 $.
À la découverte
d’un auteur italien de romans noirs et de thrillers
Il y a peu de milieux aussi cruels et toxiques que l’édition. Voilà ce que semble vouloir illustrer Piergiorgio Pulixi en signant Si les chats pouvaient parler, un ouvrage où
la mort d’un auteur de romans policiers ne laisse personne indifférent, y compris deux mascottes félines.
Pulixi nous fait d’abord connaître Marzio Montecristo, propriétaire très malcommode de la librairie Les Chats Noirs, située en Sardaigne. Nous découvrons aussi l’énigmatique Aristide Galeazzo, célèbre auteur italien de romans policiers.
Galeazzo a accepté d’écrire le dernier chapitre de son nouveau roman à bord
du bateau de croisière Mise en abyme, qui fait le tour de la Sardaigne en guise de campagne de marketing. Dès le premier jour, le romancier annonce aux croisiéristes et journalistes qu’il entend signer l’arrêt de mort de son très populaire inspecteur Brizzi.
« Brizzi va mourir, et tous ces gens qui
se nourrissent de son succès comme
des sangsues vont devoir trouver d’autres sources de revenus. J’en ai assez qu’on
se moque de moi. »
La croisière littéraire qui devait être
une sorte d’hommage culturel à Mort sur
le Nil, d’Agatha Christie, devient plutôt
une enquête criminelle puisque c’est Galeazzo qu’on trouvera sans vie dans
la bibliothèque du bateau. Le libraire Marzio Montecristo se joint au seul policier à bord pour mener les interrogatoires.
Les deux hommes commencent par se demander qui aurait pu tirer profit de
la mort de Galeazzo. En découvrant que
le meurtre a été orchestré avec un soin macabre, ils ne tardent pas à reformuler leur question : qui aurait eu le plus à perdre si Aristide était resté en vie ?
Il est évident que les seules personnes qui ont de l’estime pour Aristide Galeazzo sont ses lecteurs. Tous les autres, à commencer par ses proches, ont plus de raison de le haïr que de l’aimer.
La solution de l’énigme réside dans
la manière dont l’écrivain a été tué.
Dès que les enquêteurs auront compris précisément « comment », arriver au « qui » sera un jeu d’enfant. Ils auront l’aide de Miss Marple et Poirot, les deux mascottes félines de la librairie Les Chats Noirs, également à bord du bateau de croisière Mise en abyme.
Si les chats pouvaient parler est un roman où on apprend que tué ou être tué demeure la loi pour ceux qui veulent jouer
les premiers rôles dans un monde aussi concurrentiel et précaire que celui de l’édition. Piergiorgio Pulixi nous révèle aussi que le mariage n’est que l’officialisation de la tromperie.
Le style de Piergiorgio Pulixi demeure
assez coloré. Il écrit que le ton monocorde d’un personnage « semblait inciser l’air comme un bistouri ». Ou encore qu’une femme fait claquer ses talons « à la manière d’un métronome ». Si un homme est prévisible, c’est comme « les cycles de
la lune ».
Piergiorgio Pulixi est né en 1982 à Cagliari dans le sud de la Sardaigne. Ses romans policiers sont traduits dans une vingtaine
de pays et sont devenus des best-sellers internationaux. Lauréat de nombreux prix,
il est considéré comme l’un des principaux représentants de la nouvelle génération d’auteurs italiens de romans noirs et de thrillers.
16 novembre 2025

Collectif, Animalités, nouvelles, Longueuil, Éditions L’instant même, 2025, 144 pages, 22,95 $.
Un bestiaire littéraire
pas piqué des vers
Quatorze auteurs et autrices puisent dans leurs publications aux Éditions L’instant même depuis 1986 pour offrir une nouvelle où les frontières entre l’humain et l’animal se brouillent. Résultat : une première anthologie thématique intitulée Animalités.
Cette traversée inédite du vaste catalogue
de L’instant même révèle tantôt les liens qui unissent hommes et femmes aux animaux, tantôt les abîmes qui les séparent. On y trouve des nouvelles de Jean-Paul Beaumier, David Bélanger, François Blais, Louise Cotnoir, Camille Deslauriers, Nicolas Dickner, Sylvie Gendron, Anne Genest, Hans-Jürgen Greif, Louis Jolicoeur, Christiane Lahaie, Marie-Claude Malenfant, Gilles Pellerin et Marc Rochette.
Dans la préface, Gilles Pellerin souligne comment il est significatif que les mots animal et âme dérivent d’une même source étymologique, anima (souffle ou principe
de vie en latin). À partir de quoi s’offrent une multitude de déclinaisons.
En voici quelques exemples : mots doux (chaton, ma chouette); constellations (Grande Ourse, Bélier, Lion, Cygne); métaphores familières (tête de cochon); aphorismes (chat échaudé craint l’eau froide); expressions courantes (donner
sa langue au chat); fables (La Fontaine); contes de fées (Le chat botté).
Dans la nouvelle Constrictor (extrait de
Ni le lieu ni l’heure, 1987), Pellerin décrit
le sexe d’un homme comme un serpent fouisseur. Dans Braconnage (extrait de Quelqu’un, 2014), le personnage de Sylvie Gendron a des yeux de chat sauvage;
sa peau ressemble à du cuir, ses dents,
à des crocs étincelants.
Je ne connais pas Placid et Muzo, une bande dessinée en gags courts portant sur
des animaux. François Blais met en scène
un homme qui achète une édition rare de
ce périodique. Or, le bas de la page où figure la blague du mois, portant sur un petit cochon électrocuté, a été déchirée et
le punch a disparu. Occasion pour Blais de glisser d’autres blagues, y compris une Newfie joke.
« Pourquoi les habitants de Terre-Neuve apportent-ils leur fusil aux toilettes ? Bon, tout le monde la connaît […]. Pour tirer sur la chaîne. » Or, une nouvelle réponse surgit : « pour chasser les mauvaises odeurs ».
Christine Lahaie utilise des mots qui rongent et des phrases qui tuent. Elle nous sert aussi des expressions très colorées. En voici deux exemples : « tu t’enfonces dans la suie ouateuse de tes nuits » et « la symphonie baroque et assourdissante de tes colères d’enfant ».
Parlant de mots, j’ai cru trouver une faute dans la nouvelle de Marc Rochette. Il parle d’une ténèbre. Pour moi (et Le Petit Robert), le mot est utilisé au pluriel seulement, pour désigner une obscurité profonde ou une privation de lumière. Une recherche m’a appris que le singulier existe dans un usage plus archaïque.
Hans-Jürgen Greif signe la plus longue nouvelle (extrait de Solistes, 1997). Il est question d’un certain Robert qui apprivoise une chatte. Les caprices de cette dernière deviennent des lois auxquelles il se plie
« à la manière d’un amant qui se croit indigne de sa maîtresse ».
Après le souper, Robert écoute l’heure du concert et la chatte partage son goût pour les œuvres classiques. « Lorsque les tempi se firent plus pressants, elle balaya le tapis du bout de sa queue. » Au dernier crescendo, la chatte pousse un « Mrr-aou-aou ! »; Robert comprend qu’il doit baisser le volume.
Dans ce recueil, chaque nouvelle ouvre
un territoire singulier, allant du fantastique discret à la satire sociale, et composant
un ensemble riche de voix et de styles. Entre jeu métaphorique et questionnements éthiques, Animalités s’inscrit dans la continuité des grands bestiaires littéraires tout en reflétant l’originalité de la nouvelle québécoise contemporaine.
7 novembre 2025

Émilie Roy-Brière, Entendu en librairie, anecdotes illustrées par Xavier Cadieux, Montréal, Les Production Somme toute,
coll. Station T, 2025, 120 pages, 21,95 $.
Anecdotes livresques
assez pittoresques
Saviez-vous que chaque librairie possède un carnet secret qui contient les demandes de clients
les plus improbables, des pires glissements de titre aux meilleures réparties…? Émilie Roy-Brière
a regroupé une centaine de ces anecdotes dans Entendu en librairie.
Ce carnet donne une idée ce qu’on obtient lorsqu’on prend une poignée de lecteurs introvertis, une équipe de libraires uniques et qu’on les oblige à interagir dans un espace public. Camaraderie professionnelle, réalisme extravagant et humour font bon ménage.
Émilie Roy-Brière a roulé sa bosse entre plusieurs librairies de la région de Québec avant de se fixer chez Pantoute. Sa première perle concerne deux dames âgées qui bouquinent tranquillement, jusqu’à ce que l’une d’entre elles s’exclame : « Oh ! Trois fois par jour, c’est un livre de recettes ?
Je trouvais que c’était un peu intense,
faire l’amour trois fois par jour ! »
Tout le monde n’est pas bilingue. Lorsqu’une libraire mentionne qu’on organise un tirage pour la journée Doctor Who, une télésérie britannique, une dame demande : Docteur qui ? Tout le monde ne sait pas non plus comment fonctionne une librairie.
Une personne demande : « Tous vos livres, là… Est-ce qu’ils sont simplement exposés, comme dans un musée ? Ou est-ce qu’on peut les acheter ? »
Une dame appelle et demande si la librairie a le Dictionnaire amoureux du vin, mais dans une édition illustrée. C’est écrit par Bernard Pivot, précise-t-elle, ajoutant qu’à la bibliothèque de l’Université Laval,
on n’avait jamais entendu ce nom-là. Émilie répond : « Bah, vous savez, on n’a pas tous le même âge. » La dame rétorque : « Je ne pense pas que ce soit une question d’âge.
Je sais c’est qui Montaigne, pis je ne suis pas née au dix-septième siècle, franchement ! »
Un livre affiche parfois un titre subtil qui peut porter à confusion. Un client demande si la librairie offre l’œuvre d’Émile Zola. Émilie souligne que Zola a écrit plus
d’une vingtaine de romans… « Est-ce que c’est une intégrale que vous cherchez ? » L’homme ne sait pas : « C’est pour mon fils. C’est tout ce qu’il a écrit sur sa liste. »
Émilie l’accompagne au rayon où sont rangés les livres de Zola. De retour au comptoir-caisse, elle a un doute. Après vérification rapide sur le web, Émilie retourne pour s’excuser auprès du client : « L’œuvre est le titre du quatorzième roman de la série des Rougon-Macquart. Oups ! »
En prévision du mois des Fiertés, Emmanuelle passe deux jours à dresser
une liste d’œuvres d’auteur de la diversité sexuelle et de genre. « J’ai tellement cherché de livres LGBTQIA2S+ que je sais même
plus ce que ça veut dire. » Sa collègue lui répond : « Oh. Prend un break. Deviens straight. Pour la fin de semaine, mettons. »
Une cliente veut offrir un manga à
son petit-fils de six ans qui ne sait pas encore lire. La libraire lui propose Chi. « C’est mignon, ça s’adresse à de très
jeunes lecteurs, ce sont les aventures d’un chaton… » La cliente lance : « Oh. Non,
ça n’ira pas. Je suis allergique aux chats. »
Entendu en librairie renferme dix illustrations de Xavier Cadieux. De multiples références à la culture populaire s’ajoutent
à son humour absurde. Ces anecdotes piquantes et pittoresques vous donneront peut-être le goût de vous rendre à votre librairie préférée...
30 octobre 2025

Donna Leon, L’Épreuve du feu, roman traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2025,
350 pages, 39,95 $.
Retour trop en douce
du commissaire Brunetti
L’emblématique commissaire Guido Brunetti de la romancière Donna Leon est de retour pour une enquête à Venise, cette fois sur les traces de gangs d’adolescents. Il doit compter plus que jamais sur l’aide de deux collaboratrices chevronnées.
Donna Leon ne m’est pas étrangère, loin
de là. J’ai lu et recensé une dizaine de
ses polars. Son nouvel épisode s’intitule L’Épreuve du feu et se démarque des précédents par un rythme plus lent,
une intrigue plus terne et une intensité
plus faible.
Qui sont ces baby gangs ? « Ils ont tout pour eux : ils vont dans de bonnes écoles, ils mangent à leur faim, ils partent en vacances l’été… et voilà qu’ils causent
des problèmes, et sur la piazza San Marco par-dessus le marché. »
Le rythme de ce polar est non seulement plus lent, il est parfois endormant. Il ne se passe presque absolument rien pendant
les 100 premières pages. Donna Leon
prend trois-quatre paragraphes pour monter un escalier banal, pour décrire
un temps printanier ou une pasticceria.
Brunetti travaille de près avec Claudia Griffoni, une collègue qui, tout en demeurant discrète sur sa propre vie privée, considère les potins comme une source inestimable de renseignements. Cela fait partie intégrante du caractère napolitain
de la commissaria.
L’autre collaboratrice de Brunetti est
la signorina Elettra Zorzi, secrétaire du chef de police (vice-questore). Elle fournit
une aide cruciale grâce à ses compétences en informatique et à son vaste réseau de contacts formels ou underground.
Revenons aux baby gangs. Ce sont
des ados en quête d’émotions fortes : peur, admiration, respect, émulation. Ils ne cherchent pas de gains financiers. Ils tirent plutôt fierté de leurs prouesses, qui consiste à faire du mal à leurs adversaires et à en sortir victorieux.
« Ils préfèrent filmer leurs bagarres et poster ces vidéos partout où ils peuvent et ils se glorifient de voir le nombre de leurs followers monter en flèche après chacune de leurs échauffourées avec un gang rival. » Le nombre de « Oui » ou « J’aime »
les dynamise.
Un des ados amenés au poste de police est le fils de Dario Monforte, un carabinieri de la guerre en Irak, qui a participé au désastre militaire de Nassiriyah et qui en est ressorti un héros adulé par les Vénitiens. Le roman prend dès lors une nouvelle tournure étoffée de demi-vérités et purs mensonges.
À l’instar des autres polars de Donna Leon, L’Épreuve du feu regorge de mots italiens sans traduction. Pas de problème pour commissario, dottoressa, palazzo, calle, campo, piazzetta ou buon appetito.
Dans le cas des mots plus rares, on fournit une traduction; en voici deux exemples : pelati (tomates pelées) et tramezzini (petits sandwiches triangulaires). Parfois une phrase complète : È stato un piacere (j’ai
été ravie de vous connaître).
Après de rares tensions et aucun crescendo pendant trois quarts du roman, Leon se rachète en se rabattant sur la corruption, vénérée et intouchable, pour faire
une victime intéressante. Trop peu trop
tard, à mon avis.
23 octobre2025

Andrée Christensen, Une forêt dans la voix, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2025, 336 pages, 28,95 $.
Roman sylvestre
d’Andrée Christensen
Mon nom me prédestinait à être interpelé par Une forêt dans la voix, nouveau roman d’Andrée Christensen, puisque l’adjectif sylvestre signifie relatif aux forêts.
J’ai été ébranlé, comme les rameaux des arbres secoués par un puissant vent, pour ne pas dire
une bourrasque mythologique.
La romancière est persuadée que les arbres possèdent une parole et une musique
qui leur sont propres. Le chêne aurait la résonnance des grandes orgues; des pleurs mélancoliques se dégagent des saules;
des cris effrayés s’échappent des trembles; les peupliers émettent des rires légers.
Le personnage principal est Ariane, enfant surnommée Aria par sa mère (comme dans tracas ou embarras). Pour son père, Aria renvoie à une pièce de musique (aria des Variations Goldberg de Bach ou Ariettes oubliées de Debussy).
Ariane grandit au milieu de jardins, marais et bois, entourée d’oiseaux, d’insectes et de plantes. Tout l’incite à l’exploration. Et si ces lieux n’étaient pas ceux de la géographie, « mais ceux de l’âme et du cœur »,
de la découverte de soi…?
La jeune fille mène une vie en apparence normale jusqu’à ce qu’un secret sur ses origines lui soit révélé. « Dans le flou de mes origines, je me suis mise à rêver
mes racines. » L’ouvrage devient à la fois un roman d’apprentissage et une fable mythologique.
Une forêt dans la voix nous invite à réfléchir sur les cycles de la vie et de
la mort, sur le visible et l’invisible, sur l’éphémère et le permanent. « La nature entière nous enseigne le respect de ce qui se passe dans le secret, et dans le temps parfois long et douloureux qu’il faut pour advenir à soi. »
Certains passages du roman pourraient
vous laisser croire qu’Andrée Christensen fait preuve d’une imagination purement débridée. Son écriture est plutôt inspirée de différentes formes d’expression artistique, que l’œuvre soit musicale ou chorégraphique.
Le chant grégorien, la musique baroque,
l’art vocal du romantisme allemand, autant d’expériences artistiques qui ont transporté, nourri et transcendé Andrée Christensen. Coté danse, certaines chorégraphies ont enrichi le roman en inspirant des pistes narratives, esthétiques et émotionnelles.
Personnellement, j’ai été remué par le chant grégorien durant mon cours classique.
Sa simplicité et sa rigueur me faisaient alors vivre des émois quasi mystiques. Pourquoi m’en suis-je par la suite désintéressé ?
Parce qu’il s’agit, comme le souligne
la romancière, « d’une forme vocale où
la voix singulière acceptait de disparaître pour devenir Une, invitant à se faire
oublier soi-même ». J’étais devenu trop individualiste.
Revenons à Ariane, au moment où
une caresse devient une étreinte charnelle.
Dans un moment de passion, elle et son partenaire font l’amour « sur l’herbe tendre, enivrés du souffle odorant des lys de
la Madone, saoulés jusqu’à plus soif par
la miellée suintante des chèvrefeuilles et des lavandes ».
L’omniprésence de Dame Nature ajoute à
la richesse et à la complexité de l’expérience. Il aurait pu en être ainsi pour mon apprentissage du latin si, au lieu de décliner rosa, rosae, rosam, on m’avait enveloppé de la noblesse des grands chênes (quercus myrtifolia) ou du chant cadencé des ormes (ulmus parviflora).
Avec Une forêt dans la voix, Andrée Christensen nous plonge dans le royaume des contes et des légendes. Elle nous invite à ne pas chercher une explication logique à un phénomène qui n’est pas de l’ordre du rationnel.
9 octobre2025

Collectif, L’ultime encyclopédie des animaux, Tout voir et tout connaître sur la faune, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 272 pages, 35,95 $.
1,2 million d’espèces animales connues
et beaucoup d’autres
à découvrir
Les invertébrés, poissons, amphibiens, reptiles, oiseaux et mammifères
vous intéressent ? Pour étancher votre soif de connaissances, je vous recommande L’ultime encyclopédie des animaux, Tout voir et tout connaître sur la faune.
Avec plus de 1000 photographies,
cet ouvrage vous invite à observer des centaines d’animaux dans leur habitat. Chaque double page aborde une famille ou une espèce animale, d’une manière claire et structurée, pour bien connaître le nom
des animaux, leurs particularités (anatomie, comportement, reproduction, alimentation, etc.) et leurs interactions.
Après avoir parcouru quelques pages sur l’évolution et la classification des animaux, j’ai glané quelques renseignements dans chacune des sections, en commençant par les invertébrés. Ils constituent 97 % des espèces animales, et la plupart d’entre eux sont des insectes.
Symboles de poésie, les papillons ont surtout un rôle indispensable de pollinisa-teurs. Aussi fragiles soient-ils, leur rôle consiste à maintenir les habitats floraux et végétaux en bonne santé.
Comptant environ 37 000 espèces,
les poissons représentent la moitié des espèces de vertébrés. Parmi les adaptations qu’ils ont développées, certaines sont propres à la prédation, d’autres au camouflage, ou encore à la marche. Ils ont une mémoire à long terme qui peut durer plusieurs jours, semaines ou mois, selon
les espèces.
Les requins-marteaux peuvent compter jusqu’à 17 rangées de dents sur chacune
de leurs mâchoires. Un des plus grands poissons est le cavalo féroce qui peut atteindre 2 mètres de long.
Les crapauds et les grenouilles représentent près de 90 % des espèces d’amphibiens.
Les serpents comptent, dans leur colonne vertébrale, plus de vertèbres que tout autre animal vertébré sur Terre, ce qui confère à leur corps une souplesse sans pareille.
Si les tortues diffèrent par leur mode de vie, terrestre ou non, elles se caractérisent toutes par la présence de leur carapace, leur bec dur et leur peau écailleuse
Les oiseaux, premiers animaux volants à plumes, sont apparus il y a environ 160 millions d’années. De nos jours, ils occupent tous les continents et tous les milieux de
la planète. L’enjambée d’une autruche peut atteindre 4,88 m de long. Un condor peut absorber le sixième de son poids en un seul repas et parvenir encore à décoller !
Du rongeur à la chauve-souris,
de l’éléphant à la baleine, il existe plus de
6 600 espèces de mammifères. Il y a un peu plus de 10 000 ans, les hommes commencèrent à domestiquer des mammi-fères sauvages pour la production de lait et de viande, comme moyens de transport ou comme simples compagnons.
Le guépard, l’animal terrestre le plus rapide du monde, peut atteindre et dépasser 110 km/h en quelques secondes lorsque lancé derrière une proie. Quant aux grands singes, ils sont les plus intelligents et ceux qui vivent le plus longtemps de la famille
des primates.
La plus grande partie des espèces de marsupiaux actuelles vivent en Australie
et dans les îles qui les entourent. Leur particularité est de mettre bas des petits à un stade inachevé, qui vont terminer leur développement dans la poche ventrale de leur mère.
Tous les ours sont plantigrades (ils marchent sur la plante des pieds), ont une courte queue, de petites oreilles, un odorat très fin, mais une ouïe et une vue relativement faibles. La plupart sont omnivores. Quant aux éléphants (les plus grands des mammifères terrestres actuels), ils combinent la force à d’incroyables sens de l’odorat et du toucher, et à une mémoire étonnante.
Pour chaque chapitres, l’encyclopédie propose un ou deux quiz où il faut identifier une trentaine d’animaux. Vous devrez aussi trouver l’intrus qui s’est glissé dans chaque jeu…
4 octobre2025

Jess French, Anthologie illustrée des insectes et autres bestioles, album illustré par Angela Rizza et Daniel Long, traduit de l’anglais
par Sylvie Lucas et Emmanuelle Pingault, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
226 pages 32,95 $.
Immersion captivante
dans l’univers des bibittes
Des abeilles aux coléoptères,
des grillons aux mille-pattes, sans oublier les araignées, Jess French présente 90 des plus fascinantes bestioles du monde dans Anthologie illustrée des insectes et autres bestioles. Certains de ces spécimens ont été découverts tout récemment.
Sans les insectes, rien ne fonctionnerait sur notre planète. Ils décomposent les déchets, pollinisent les plantes, transportent
les graines et éliminent les organismes nuisibles. Il y a des bestioles qui portent
des noms rares comme uropyge géant, rhysse cannelle, fulgore porte-lanterne, halobate, xylocope bleu ou varroa.
L’anthologie s’ouvre sur le ver œuf au plat qui peut mesurer plus de 30 cm. Découvert aux Philippines en 2001, il est d’un bleu très foncé et couvert de taches qui rappellent étonnamment des œufs au plat.
Imaginez un papillon qui aurait l’envergure d’un merle et un corps aussi long qu’une cuillère à café ! « Eh bien, c’est l’ornithop-tère de la Reine Alexandra ! Il n’y a qu’un lieu sur terre où l’on peut trouver cette espèce à l’état sauvage : les forêts de Papouasie-Nouvelle-Guinée. »
L’auteur souligne que la limace léopard (Europe) est dotée de quatre tentacules placés sur le devant de la tête, qui lui confèrent les sens de la vue, de l’odorat,
du goût et du toucher.
Il nous apprend que la sangsue médicinale méditerranéenne a passé près de 300 millions d’années à se nourrir du sang d’autres animaux. Après un bon repas,
elle peut survivre pendant plus d’un an sans se nourrir. Elle porte bien son nom
car les médecins l’ont été utilisées pendant des milliers d’années pour prélever du sang chez leurs patients.
Un des insectes les plus anciens s’appelle poisson d’argent. Apparu il y a plus de
400 millions d’années, il vit partout de par le monde, sauf en Arctique et Antarctique. Le poisson d’argent a la mauvaise habitude de s’attaquer aux aliments, au tissu et aux livres.
Quand on pense aux scarabées, des images de l’Afrique du Nord viennent à l’esprit.
Or, il existe environ 30 000 espèces partout sur la planète, dans des environnements très divers. Elles sont dotées d’exosquelettes durs, de forme ovale, qui brillent souvent
de couleurs scintillantes.
Connaissez-vous l’osmie bicolore ? Cette abeille solitaire pond uniquement dans
les coquilles vides de certaines espèces d’escargots. « La femelle est très exigeante : cette coquille doit être de la bonne taille,
ni trop obscure ni trop lumineuse. »
Vous savez sans doute que la mouche tsé-tsé peut provoquer la maladie du sommeil. Ce qui est moins connu, c’est que, en une seule piqûre, cet insecte d’Afrique centrale et occidentale peut absorber l’équivalent
de son poids en sang.
Selon les Éditions Hurtubise, cette anthologie est le cadeau idéal à offrir aux enfants de
8 ans et plus, curieux ou passionnés par les petits invertébrés. Des illustrations et photographies à couper le souffle en font une immersion captivante dans l’univers
des bibittes.
28 septembre2025

Évelyne Ferron et par Jordanne Maynard, Histoires d’aliments voyageurs, album, Montréal, Éditions Fides, coll. Civilisations, 2025, 48 pages, 24,95 $.
Les aliments ne connaissent pas de frontières
Issus de la cueillette, de la chasse
ou de l’agriculture, les aliments sont devenus, au fil des siècles,
une source de créativité. Voilà ce que Évelyne Ferron et Jordanne Maynard démontrent avec brio dans Histoires d’aliments voyageurs.
Nos ancêtres de la Préhistoire, l’homme de Néandertal et Homo Sapiens, mangeaient-ils des fruits de mer ? Dans des grottes d’Asie et d’Europe, les archéologues ont découvert de très anciens restes de repas « contenant des coquillages et écailles provenant de divers mollusques et crustacés, comme
les palourdes, les crabes, les crevettes et
les moules ! »
Il y a près de 2000 ans, la ville de Pompéi
a été ensevelie par les cendres lors de l’éruption d’un volcan. Les archéologues ayant fouillé les vestiges ont découvert
des restaurants et ont appris que les gens
y mangeaient du canard autant que de
la viande de chèvre et même de la girafe. « Certains des aliments consommés provenaient d’aussi loin que l’Afrique ! »
L’une des plus anciennes céréales semées
et récoltées est l’orge. Ce sont les Égyptiens de l’époque des pharaons qui ont le plus cultivé et cuisiné cet aliment. Ils en
faisaient de la farine, puis confectionnaient des gâteaux dont la forme ressemblait étrangement à celle des grandes pyramides. « D’ailleurs, le mot pyramide vient du grec ancien et signifie gâteau. »
Le riz a beaucoup voyagé. Il est si important que certains peuples vouent un culte à
la déesse associée à cette céréale, Dewi Sri. « À Bali, des agriculteurs lui réservent encore aujourd’hui un petit espace sacré dans leurs champs pour qu’elle protège
les cultures. »
Le pois chiche fait partie de la famille
des légumineuses et est cuisiné depuis
des millénaires. Les premières traces de sa consommation ont été découvertes dans
le nord de la Syrie, il y a plus de 8000 ans. « Un des plus anciens plats connus faits à base de cette légumineuse est le houmous, un mot qui veut simplement dire pois chiche en langue arabe. »
C’est au Moyen Âge, il y a plus de 1000ans, qu’on a commencé à la cultiver la canne à sucre pour une production en grande quantité, ce qui nécessitait une main-d’œuvre importante. « C’est malheureuse-ment l’une des raisons pour lesquelles
les colons ont exploité plusieurs populations en les soumettant à l’esclavage. »
On retrouve la tomate depuis plus de 900 ans dans des pays comme le Mexique ou
le Guatemala. Elle fut introduite beaucoup plus tard en Europe, notamment en Italie vers 1540. « C’est au 18e siècle, dans la ville de Naples, qu’on a eu la bonne idée de garnir un pain plat d’une sauce tomate appelée marinara, l’ancêtre de la célèbre pizza napolitaine. »
En Amérique centrale, les Aztèques réduisaient les fèves de cacao en poudre, puis y ajoutaient de l’eau chaude et du piment. Les premiers chocolats chauds n’étaient pas sucrés, mais très amers et épicés. C’est environ 400 ans passés que
des religieuses espagnoles ont eu la bonne idée de mélanger le sirop de cacao noir avec du sucre et de la crème, ce qui deviendra une boisson très populaire.
En 1894, John Harvey Kellogg a fait bouillir du maïs, puis a oublié le mélange qui a refroidi. Cela a donné une pâte un peu étrange pouvant s’émietter une fois aplatie. Il suffisait ensuite de faire griller le tout pour obtenir des flocons de céréales.
« Les Corn Flakes ont donc été inventées… un peu par accident. »
Au fil de ces pages, nous découvrons que les aliments que nous consommons aujourd’hui ont tous quelque chose à raconter.
15 septembre2025

Mélanie Calvé, Les sœurs Drainville, roman, Montréal, Éditions Fides, 2025, 240 pages, 27,95 $.
Roman fleur bleue
de Mélanie Calvé
Comme j’ai eu une sœur jumelle,
un roman mettant en scène des jumeaux ou des jumelles pique toujours ma curiosité. J’ai été bien servi par Les sœurs Drainville,
de Mélanie Calvé qui campe deux filles inséparables… jusqu’au jour où l’une d’elles ressent le besoin de suivre son propre chemin.
Les sœurs Drainville est le neuvième roman de Mélanie Calvé Je vous ai parlé, plutôt cette année, d’Éveline dont l’histoire était campée dans le Québec des années 1920. Cette fois, l’action se déroule toujours dans la Belle Province, mais au milieu des années 1930.
Juliette et Simone sont physiquement identiques, partagent la même chambre et travaillent toutes deux à la manufacture Wabasso Cotton à Trois-Rivières. Elles rêvent de se marier le même jour; d’ici là, les jumelles Drainville vivent des jours calmes, chaleureusement entourées de
leur famille.
Comme on peut s’y attendre, un nuage se pointe à l’horizon lorsqu’arrive un oncle inconnu des jumelles. Léo, le père de Juliette et Simone, est en colère en voyant son frère Jean-Marie refaire surface. Ce dernier a été un déserteur lors de la Première Guerre mondiale alors que Léo a combattu au front.
Ce rebondissement permet à la romancière de souligner comment plusieurs soldats sont revenus brisés. « Si c’est pas la tête qui l’est, c’est le corps, sinon le cœur. » Elle ajoute que certains soldats auraient préféré mourir au front plutôt que vivre avec tout ce qu’ils avaient vu. « La vraie guerre, c’était pas là-bas, c’est après. »
Le père des jumelles a parfois le verbe haut, surtout en parlant à son frère, et échappe alors un juron. Un calvince n’est pas surprenant. Ce qui étonne, ce sont les Saint-Jéritole-de-poivre-bleu, calvaire du Saint-Crème et saint bâtard de bœuf noir.
Une tante des jumelles joue un rôle secondaire. Elle se croit atteinte de toutes sortes de maux qui sont neuf fois sur dix
le fruit de son imagination. Mélanie Calvé écrit que cette tante Pauline est « du genre à chercher des nouilles dans la soupe aux pois ».
La romancière brosse un portrait fort intéressant de Clara, la mère. On découvre une femme pondérée qui a trop à faire pour se lamenter sur son sort. Elle a un mari à raisonner, un beau-frère à aider, une belle-sœur à réconforter et un mariage à préparer.
La recherche d’un futur mari occupe
une large place dans Les sœurs Drainville. L’approche est différente, plus égocentrique et frivole chez Simonne, plus généreuse et réfléchie chez Juliette. Cette dernière est
la première à dénicher la perle rare,
au grand dam de sa jumelle.
Juliette rencontre les parents de son fiancé au Restaurant français, mais elle ne comprend pas grand-chose au menu : escargots de Bourgogne, escalope de veau au beurre noir, ris de veau Clamart, suprême de volaille Alexandra. Après une gorgée de vin, elle trouve cela dégoûtant, voire infect. Heureusement, les convives s’entendent à merveille.
À l’image d’une robe des jumelles, Mélanie Calvé signe un roman fleur bleue. Ce qui sauve la mise, c’est son art d’illustrer comment les relations familiales peuvent être mises à rude épreuve, même au tout début d’un mariage.
11 septembre2025

Katherine Girard, Helena, tome 2,
Les bonheurs vacillants, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 366 pages, 27,95 $.
Un couple qui sait compter l’un sur l’autre
Helena est de retour. Dans son tome 2 intitulé Les bonheurs vacillants, Katherine Girard campe de nouveau cette femme volontaire, intelligente
et entêtée. Le projecteur est autant braqué sur François, un mari également volontaire, intelligent
et entêté.
Bien que l’époux d’Helena fût l’arrière-grand-père de l’auteure, « il faut considérer cette histoire comme un roman, non comme une biographie, écrit Katherine Girard dans une Note aux lecteurs et lectrices, et ne pas ne pas me tenir rigueur des possibles dérives de mon imagination. »
L’action se déroule principalement à Héberville-Station, au Lac-Saint-Jean, entre 1924 et 1942. Helena, très jeune veuve et mère d’un fils, a épousé François Bouchard, celui qui a été le premier à faire battre
son cœur à tout rompre. Il lui donnera
une bonne douzaine d’enfants en vingt-
cinq ans.
Autant elle exprime facilement son amour pour son mari, autant il ne lui est pas facile d’agir ainsi envers ses enfants. « Avouer qu’on aimait, c’était courir le risque de voir le vent tourner… Mieux valait garder profile bas […] et prier en secret pour que tout
le monde reste en santé et trouve son petit bonheur. »
Dès le premier chapitre, la romancière décrit comment les habitants d’Hébertville-Station réagissent au tremblement de terre survenu le 28 février 1925, un des plus forts séismes du XXe siècle au Canada (magnitude 6,2), dont l’épicentre était situé à l’embouchure du Saguenay.
Une des rares scènes à ne pas se dérouler au Lac-Saint-Jean est un voyage du couple à Montréal le 24 juin 1926. Outre le défilé de la Saint-Jean, on assiste au dévoilement du monument destiné à honorer la mémoire des Patriotes, œuvre sculptée par l’artiste Alfred Laliberté.
Comme dans le premier tome, le curé clame haut et fort que l’union charnelle ne doit servir qu’à la procréation et que le seul rôle de la femme est d’élever une famille nombreuse (entendez un enfant à tous
les deux ans). Or, pour Helena et François,
la fusion de leurs corps fait monter
le plaisir « à mesure que leurs mouvements devenaient frénétiques, puis vint l’apogée,
le désir explosé, la jouissance ultime ».
Le plaisir de la chair est loin d’être
un péché pour eux.
Avant de devenir cinquantenaire, Helena accouchera 14 fois (elle en perd quelques-uns). Sa vie se résume à langer, cuisiner, nourrir, nettoyer, filer, tricoter, repriser, nettoyer et jardiner. Autant de verbes engageants qui entravent sa démarche
vers la liberté.
La romancière décrit comment les habitants survivent coûte que coûte à la Dépression. « Désormais, on effectuait du troc, échangeant les œufs contre la farine,
et le lait frais contre la laine; on se prêtait des outils, on échangeait des services : l’argent n’avait presque plus de valeur. »
Le roman nous apprend que, à Montréal,
250 000 personnes vivent alors des secours directs (soupe populaire, bons alimentaires). À la grandeur du Québec, le taux de chômage est de trente pour cent.
À la campagne, « au moins, on a nos champs et nos animaux ».
Helena se targue d’avoir une intuition féminine spéciale, ce qui agace son mari
qui la traite de sorcière. Il trouve que
son épouse est trop préoccupée par
des fantômes secrets et par des angoisses connues d’elle seule.
N’empêche qu’Helena a le pressentiment d’un incendie. Quelques jours plus tard,
le feu détruit trente-cinq bâtisses, jetant
une vingtaine de familles à la rue. Comme on peut s’y attendre, dans ce village,
« les gens s’entraidaient. Ils étaient tissés bien serré. »
Bon an mal an, le lien entre François et Helena demeure fort. Même s’ils ne sont pas toujours au diapason, ils savent se retrouver et compter l’un sur l’autre. On n’a pas fini d’entendre parler d’Helena puisqu’un troisième et dernier tome est en préparation.
31 août2025

Josée Mongeau, Le Cabaret de la Folleville, tome 1, Anne Lamarque, l’insoumise, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 440 p., 29,95 $.
Conjuguer mari et amant en Nouvelle-France
La Nouvelle-France a eu des pionnières de la trempe de Jeanne Mance et Marguerite Bourgeoys.
S’il n’en tient qu’à Josée Mongeau,
on peut ajouter Anne Lamarque au chapitre des relations… extraconjugales. Voilà ce que
le premier tome du Cabaret de l
a Folleville clame haut et fort.
L’action débute en 1662 à Bordeaux (France) et se termine en 1673 à Ville-Marie (Montréal). Anne Lamarque n’a que 13 ans lorsque son père manifeste l’intention de la marier à un veuf quinquagénaire qui lui répugne vivement. Accompagnée de son frère Jacques, qui a juré de la protéger, elle décide de fuir là où ses parents ne pourront la retrouver : en Nouvelle-France.
La traversée est une succession de hauts-fonds, écueils et rochers de surface qui personnifient autant de dangers. Rien n’est
à l’épreuve de celle qui réussit à fuir un mariage imposé et à devenir maîtresse de son destin.
Comme il y a peu de femmes à Québec pour satisfaire colons et soldats, Anne est courtisée, puis harcelée. Le refus de l’adolescente conduit à un viol. Ayant perdu sa virginité, elle craint d’engendrer un enfant non désiré. La romancière décrit comment Anne est soulagée de voir ses mois reprendre.
« Jamais elle n’avait été aussi heureuse de saigner. Avec le sang qui coulait, s’échap-paient aussi le fiel et les idées noires. Tout comme la saignée, ces menstrues allaient rééquilibrer les humeurs et ramener la paix dans son cœur. »
Anne et Paul Lamarque s’établissent à Ville-Marie en 1665. Les maisons de bois y sont construites au petit bonheur, celle du gouverneur de Maisonneuve est presque
en ruine, il n’y a aucune rue. Ce n’est pas une ville, plutôt une bourgade.
Comme à Québec, Anne subit la rustre galanterie des homme célibataires à Ville-Marie. Elle se fait accoster par des « Eh ma jolie, on va s’ébattre dans le foin, toi et moi ? », ou encore par des « Toi, je labourerais bien tes champs ! »
Ayant fui Bordeaux pour éviter un mariage abhorré, Anne Lamarque jette son dévolu sur Charles Testard de Folleville. Cet homme timide, solitaire et sans grand courage devient son mari de nom. C’est vers un autre homme qu’elle va chercher « amour, passion et réconfort qui lui manquaient tant ».
Josée Mongeau ficelle son intrigue pour décrire comment il était possible pour une femme mariée, dès les premières heures de la colonie, de perdre toutes ses craintes, toutes ses objections, toute sa pudeur pour s’abandonner sans retenue dans les bras d’un partenaire illégitime qui savait si bien éveiller ses sens.
La romancière illustre aussi comment une épouse avec quatre enfants peut avoir des journées remplies de travaux utiles, certes, mais insignifiants. Anne ne vibre que pour le cabaret qu’elle a ouvert. Il devient
« sa raison de vivre et sa fierté d’accomplir quelque chose par elle-même ». Anne entend mener sa vie sans avoir constam-ment « un enfant dans le ventre ou à
la mamelle ».
Parce que Josée Mongeau adore les mots, elle a saupoudré son roman d’expressions surannées et de termes peu usités de nos jours, pour lesquels une définition se trouvent à la fin du livre. En voici quelques exemples : blessure pour désigner une fausse-couche, viduité pour veuvage (surtout chez les femmes), butor pour parler d’une personne stupide et faquin pour faire référence à un homme qui pose des gestes indignes de son statut.
Un appendice d’une quinzaine de pages permet de démêler le vrai du faux, le réel du romanesque et les hypothèses imaginées. On y apprend que le tremblement de terre de 1663 a été le plus important qu’a connu le Québec jusqu’à maintenant; c’était un séisme de magnitude 7,3 à 7,8 sur l’échelle de Richter.
Moins d’une dizaine des quelque quarante personnages sont fictifs. Anne Lamarque, son frère Jacques, son mari Charles et
son amant Amédée sont tous réels. Parmi
les personnalités de l’époque, on trouve François-Marie Perrot, gouverneur de Montréal et le très jeune Pierre Lemoyne d’Iberville.
17 août2025

Alexis Riopel, Reportages hawaiens, Décadence naturelle, renaissance culturelle, essai, Montréal, Éditions Somme toute –
Le Devoir, 2025, 126 pages, 18,95 $.
S.O.S. Hawaï
Isolées du reste du monde pendant des lustres, les îles hawaïennes sont maintenant confrontées à de vives menaces. Dans ses Reportages hawaïens, le journaliste Alexis Riopel se penche à la fois sur
la décadence naturelle et
la renaissance culturelle de cet archipel dont la population se chiffre à 1,4 million et dont le nombre
de visiteurs est au moins sept fois plus élevé.
De septembre 2023 à août 2024, Alexis Riopel a eu la chance d’explorer Hawaï.
Il a publié des reportages dans Le Devoir, L’actualité, Liberté, Québec Science, Nouveau projet, Curium et Le Monde. Son recueil
les inclut presque tous.
Le constat de l’auteur est alarmant.
La nature indigène disparaît au profit d’espèces envahissantes. La langue hawaïenne et l’agriculture traditionnelle
ne sont plus que l’ombre d’elles-mêmes.
Les feux de brousse menacent la population.
Dans « Restaurer le paradis hawaïen » (Québec Science, septembre 2024), Riopel explique comment la flore qui a évolué dans l’archipel volcanique est maintenant
au bord de l’abîme. Des écologistes tentent de regénérer ces milieux avant qu’il ne soit trop tard.
Dans « La revivance de la langue hawaïenne » (Le Devoir, 12 juin 2024),
on apprend que cette langue a l’un des systèmes sonores les plus restreints au monde, avec seulement 14 sons. Chaque
mot signifie différentes choses à la fois.
Leur sens dépend beaucoup du contexte.
Avant les années 1970, l’hawaïen suscitait
le dédain et l’indifférence. Aujourd’hui,
une nouvelle génération de locuteurs revitalise cette langue. « Près de 2 400 élèves du primaire et du secondaire fréquentent les écoles d’immersion intégrale en langue hawaïenne, soit 50 % plus qu’il y a 10 ans. »
Dans « Le hula, fierté de la jeunesse hawaïenne » (Curium, juillet-août 2025),
on apprend que cette danse traditionnelle, jadis interdite par les colonisateurs, fait revivre les histoires anciennes du royaume d’Hawaï. « Il permet à ses interprètes d’apprendre la langue du pays, de découvrir sa culture, d’étudier son histoire, de vivre
un moment spirituel. »
La prospérité d’Hawaï n’est pas durable.
Ses ingrédients d’effondrement sont
les mêmes qu’à l’échelle planétaire.
Ils n’apparaissent que plus clairement dans un microcosme insulaire : dépendance au pétrole, incapacité de se nourrir soi-même, vulnérabilité aux catastrophes naturelles.
En conclusion, Riopel écrit qu’une question cruciale demeure en suspens. Jusqu’où, se demande-t-il, ira la renaissance hawaïenne ? « Sa cadence actuelle peut-elle se maintenir jusqu’à ce que la culture hawaïenne redevienne dominante dans l’archipel ? »
Alexis Riopel est journaliste au Devoir depuis 2018. Il couvre l’environnement, l’énergie et les sciences. En 2024, il publiait Singapour, laboratoire de l’avenir avec
le photographe Valérian Mazataud.
11 août2025

Jo Furniss, Arrêt de mort, roman traduit de l’anglais par Vincent Guilluy, Boulogne-Billancourt, Éditions Hugo & Cie, coll. Impact, 2025, 432 pages, 32,95 $.
Freiner le crime sur
une autoroute endiablée
La Britannique Jo Furniss a récemment publié un polar qui a piqué ma curiosité et stimulé mon ego d’enquêteur. J’ai lu son Arrêt
de mort en cherchant constamment
une réponse aux questions que chaque personnage suscitait.
Belinda Kidd, alias Billy The Kidd, entre dans la police à 19 ans. Aujourd’hui sergent à
51 ans, elle songe à une retraite anticipée.
En revenant de vacances en Australie, Billy se trouve coincée dans un embouteillage
sur une autoroute en banlieue de Londres.
C’est un vendredi torride. Quand elle sort
de sa voiture pour se dégourdir les jambes, Billy the Kidd découvre que le conducteur de la berline voisine est mort derrière
son volant, une sorte de pic planté dans
la nuque.
L’intrigue se dénoue 5 ou 6 minutes à la fois pendant 45 chapitres, soit de 17 h à 21 h 59. Le sergent Kidd n’est pas dans une voiture de patrouille bien équipée. Identité policière, uniforme, matraque, gants de caoutchouc, sachets sécurisés, gaz lacrymo, radio, Billy n’a rien de tout ça. « Elle allait devoir improviser. Et être prudente. »
Ce sont des attentats terroristes qui ont déclenché l’arrêt de circulation et l’embouteillage monstre, d’abord à la guerre ferroviaire à 16 h 30, puis dans le tunnel
de Deadwall à 17 h. Billy est certaine que
le tueur est dans l’une des voitures immobilisées autour de la sienne. Comment le trouver…?
En communiquant avec son collègue Dominic Day, alias D-Day, au commissariat, Billy The Kidd apprend qu’elle roulait sur une des rares sections autoroutières du pays qui ne soient point surveillées. Pas de caméra, un énorme angle mort pendant
plus de deux kilomètres. De quoi rendre
son enquête plus problématique sur cette autoroute endiablée.
Les documents dans la berline indiquent que le mort est un Américain qui voyage sous un faux nom. De fil en aiguille, on apprend qu’il a causé la mort d’un piéton anglais quelques mois plus tôt, et qu’il a pu éviter la justice britannique en rentrant aux États-Unis via une base militaire. Son retour et sa mort soudaine sur l’autoroute soulèvent l’hypothèse d’une vengeance…
Le sergent Billy mène plusieurs interrogatoires et identifie des pistes inattendues. Or, si la circulation se résorbe, elle risque de perdre le, la ou les suspects. L’horloge tourne, mais la policière ne sait pas à quelle vitesse.
Le style de Jo Furniss est entraînant. On ne s’éternise pas dans de longues et pénibles descriptions. J’ai remarqué quelques comparaisons originales : « blanche comme un paquet de kétamine », « mon doigt me lance comme un petit oiseau assommé », « il avait les dents d’un blanc holly-woodien », « disparue dans la nuit comme si elle venait de tomber d’une falaise ».
Les pensées font faire des choses aux gens. Jo Furniss illustre comment elles peuvent être à la source d’une crise de panique,
d’un suicide, d’un meurtre aussi.
26 juillet2025

Pierre-Alexandre Bonin, L’incroyable aventure de Jacques Cartier, explorateur
du Canada, album illustré par Sam Trouillas Guillem, Montréal, Éditions Bayard Jeunesse Canada, coll. Les romans-docs, 2025,
48 pages, 12,95 $.
Les explorations de Jacques Cartier en bref et avec brio
Pour initier les jeunes de 9 ans
et plus à l’histoire de leur pays, l’écrivain Pierre-Alexandre Bonin et l’illustrateur Sam Trouillas Guillem décrivent trois importants voyages dans L’incroyable aventure de Jacques Cartier, explorateur du Canada. Ce sont les expéditions
de 1534, 1535-1536 et 1541-1542.
On sait que Jacques Cartier quitta Saint-Malo le 20 avril 1534 et traversa l’Atlantique en vingt jours. L’album nous apprend que, après avoir longé le détroit de Belle-Isle,
il planta une croix à havre Saint-Servan « afin qu’elle serve de repère de navigation ».
C’est donc avant la croix de trente pieds,
aux armes de la France, plantée à Gaspé le 14 juillet 1534. Cette dernière lui permettra d’affirmer : « Je prends ainsi possession de cette terre au nom de mon roi. »
Le monarque est François 1er.
Au début de ce mois de juillet, Cartier arrive d’abord à des îles dont certaines sont reliées par des bancs de sable. Il nomme cette région Araynes (du latin arena, qui signifie sable). Une note en bas de page indique
que ce sont les îles de la Madeleine.
Toujours au début de juillet 1534, l’explorateur entre dans une baie où
le climat lui semble plus chaud encore que celui d’Espagne. « C’est pourquoi je la baptise “baie des Chaleurs”. »
L’album souligne que Cartier a été envoyé par le roi pour rapporter des richesses. Il sera plutôt le premier Français à découvrir un nouveau continent et à rencontrer pour les les peuples qui y vivent. Ses rapports avec les autochtones sont révélateurs de
la place de la colonisation dans l’histoire
de France.
En plus de décrire brièvement les trois voyages de l’explorateur, cartes et itinéraires à l’appui, l’album fournit en appendice des renseignements sur l’exploration et la colonisation du Nouveau Monde par des prédécesseurs comme Vasco de Gama, Christophe Colomb et Fernand de Magellan. Un tableau dresse une synthèse des voyages au Canada après Cartier, de 1507 à 1806.
Un autre appendice explique comment, au XVIe siècle, les voyages d’exploration étaient des périples longs et souvent dangereux.
On fournit des notes sur les outils pour
la navigation, sur les genres de navires,
sur les vivres nécessaires pour nourrir
un équipage, et sur la tâche de cartographe qui s’ajoute à celle d’explorateur.
17 juillet2025

Hervé Gagnon, Les Jours où j’ai tué Emma, roman, Montréal, Éditions Hugo Québec, 2025, 150 pages, 15,95 $.
Roman jeunesse sur
la théorie des multivers
Quand une idée met plus de
45 ans à germer dans la tête
d’un romancier, il ne faut pas
se surprendre qu’elle éclose dans une variété de possibles. Hervé Gagnon en fait la preuve avec
un court roman intitulé Les jours
où j’ai tué Emma.
C’est à travers les enquêtes de Joseph Laflamme (Maria, Adolphus, Susan) et
les romans jeunesse La Cage 1 et 2 que j’ai connu l’écrivain Hervé Gagnon. Comme
les trois thrillers historiques et les deux ouvrages pour un jeune lectorat m’avaient plu, je me suis laissé tenter par Les Jours
où j’ai tué Emma. Le résultat a été pour le moins déroutant.
En 1978, Hervé Gagnon était en troisième secondaire et bien trop timide pour parler à une fille formidable de son école. Il se base sur ce fait vécu pour concocter non pas
une autofiction mais plutôt une science-fiction, genre qui n’a jamais vraiment piqué ma curiosité.
L’intrigue des Jours où j’ai tué Emma
repose sur la théorie des multivers. Qu’est-ce que cela mange en hiver? Il s’agit de
la coexistence d’une infinité d’univers parallèles où toutes les variantes possibles de tous les événements existent. Il s’agit tout simplement de trouver le bon…
Les protagonistes du roman sont Frédéric
et Emma, deux élèves en quatrième secondaire. C’est « une version nettement améliorée d’Emma Boivin » que Frédéric
a sous les yeux. Une version femme.
Le sentiment qu’il éprouve est « à la fois violent, enivrant, terrifiant et vertigineux ».
Je n’ai jamais été dans une telle situation pour deux raisons. Un, je suis attiré par
les mecs. Deux, j’ai découvert cette orientation bien après le secondaire.
Quand Emma dit à Fred « Je t’aime énormément, mais pas “comme ça”… »,
je dois faire appel à mon imagination,
ce qui demeure possible, bien entendu.
Ce qui s’avère bizarre cependant, c’est l’infinité d’univers parallèles où toutes
les variantes possibles de tous les événe-ments existent. L’évolution psychologique
de Frédéric et d’Emma est assez mince puisque l’auteur choisit constamment de tout recommencer. Il aborde les thèmes
avec une plume fluide, mais il y a peu de place pour les traiter en profondeur.
Comme Frédéric est incapable d’aborder Emma, de lui déclarer ses sentiments, cette dernière se lasse et se met à fréquenter Maurice. Peu après, Fred apprend leur décès dans un accident de moto. La nouvelle l’anéantit.
Or, la théorie des multivers fait tout disparaître. Nouveau départ, nouvel échange entre Fred et Emma ! Encore et encore et encore… J’ai décroché. Peut-être aurais-je persévéré si Fred avait rencontré un mec
la deuxième ou la troisième fois...
Je peux juste espérer que le prochain roman jeunesse d’Hervé Gagnon lui fournira une occasion d’être plus inclusif.
6 juillet2025

Roger Turenne, Dans la cour des grands,
Le parcours audacieux d’un Franco-Manitobain, autobiographie, Saint-Boniface, Éditions du Blé, 2025, 512 pages, 32,95 $.
Minutieuse autobiographie franco-manitobaine
Un petit gars de Saint-Pierre-Jolys (Manitoba) raconte son parcours audacieux, surtout comme agent
au ministère des Affaires extérieures, puis à titre d’architecte des politiques linguistiques de deux premiers ministres manitobains. C’est Dans
la cour des grands que Roger Turenne nous révèle tout avec
une rigoureuse minutie.
Dès le premier chapitre, l’auteur précise que ses mémoires traiteront autant d’aventures imprévues que de caprices du hasard.
Il entend s’attarder aux divers choix qu’il
a dû effectués avec circonspection.
Né en 1943, Roger fait son cours classique au Collège de Saint-Boniface, puis obtient une maitrise en sciences politiques de l’Université du Manitoba. Il passe des mois
à fouiller les archives pour « comprendre comment les francophones du Manitoba naviguaient sur les écueils politiques
en tant que minorité assiégée ».
Turenne appuie des candidats franco-manitobains aux élections provinciales.
L’un d’eux est mon premier patron René Préfontaine qui subit une défaite même si
le gouvernement de Duff Roblin est réélu. Quelques années plus tard, Préfontaine déménage à Ottawa pour diriger
le programme d’aide aux minorités de langue officielle. Il m’engage comme responsable des Activités jeunesse.
Le premier emploi de Turenne est guide
de l’Assemblée législative. Il a visité tous
les édifices législatifs du pays et affirme
que « le siège du gouvernement du Manitoba les éclipse tous ». C’est là qu’il accueille trois futurs premiers ministres québécois : Daniel Johnson père, Daniel Johnson fils, Pierre-Marc Johnson.
Aux Affaires extérieures, le jeune fonctionnaire doit coordonner la visite du président du Niger, Hamani Diori. Cela lui permet d’être « témoin des premiers pas
de la participation du Canada à la Francophonie internationale ».
Turenne obtient un poste à l’étranger parce que personne ne veut aller en République démocratique du Congo. De là, il rayonne
au Congo-Brazzaville, au Rwanda et au Burundi. Chacune de ses missions est décrites avec force détails.
Le diplomate en profite pour visiter l’Afrique du Sud. Lire sur la ségrégation raciale est une chose, la confronter à chaque tournant en est une autre. « Les affiches obscènes se trouvaient partout, devant les magasins,
les pharmacies, les arrêts de bus, les toilettes publiques, les bancs, les parcs publics et
les plages. »
Lorsque Turenne passe de Kinshasa à Stockholm, il passe du plus corrompu-chaotique-répressif au plus progressiste-démocratique-égalitaire. En tant que chef de la section politique de l’ambassade, il est responsable de tout ce qui ne relève pas
du commerce ou de l’immigration.
De retour au Manitoba, Roger Turenne est témoin d’une révolution tranquille. Le Centre culturel franco-manitobain est une société d’État, « le seul du genre au Canada hors
du Québec ». Le Cercle Molière présente
des pièces de dramaturges franco-manitobains. Des auteurs-compositeurs débordent les frontières. Deux maisons d’édition sont à l’œuvre avec brio.
Il sillonne la province et se documente pour publier Mon pays noir sur blanc. Cela va changer le cours de sa vie. Son livre sert
de carte de visite lorsque le gouvernement cherche un conseiller spécial pour l’aider
à mettre sur pied des services en français
et pour assurer la liaison entre
le gouvernement et la communauté francophone.
Dans une nouvelle carrière, Turenne analyse les situations, formule des politiques, fournit des conseils menant à des décisions et négocie les résultats. Il peut se targuer d’avoir joué un rôle-clef afin que les fondements juridiques et institutionnels de la communauté francophone du Manitoba soient désormais « protégés, financés et acceptés socialement ».
30 juin 2025

Pierre Calvé, Le français grandeur nature. Portrait et défense d’une langue vivante, essai, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2025, 180 pages, 21,95 $.
Le français en jeans,
t-shirt, veston et cravate
Le français est probablement
la langue la plus surveillée, réglementée et critiquée sur terre. Pierre Calvé se porte à la défense d’une langue vivante dans
Le français grandeur nature et démontre qu’elle a autant le droit
de se promener en jeans et t-shirt qu’en veston et cravate.
« Le présent ouvrage, écrit-il, vise à mieux faire connaître la langue parlée naturelle,
à bien la distinguer des usages soignés, “surveillés”, parlés et écrits, et à déterminer les critères d’acceptabilité sociale et linguistique qui reviennent à chacun de
ces usages. »
Les censeurs aiment s’attaquer aux archaïsmes, jugés fautifs parce qu’ils ne sont généralement plus en usage ou en voie de disparition. Or, il faut faire une distinction entre archaïque et familier. Peignure, barbier et trâlée (ribambelle) ne sont pas des mots fautifs; ils sont géographiquement et socialement acceptables.
Les langues fourmillent d’expressions qu’on ne peut traduire littéralement sans qu’elles perdent tout leur sens ou deviennent loufoques. Exemple : I quit smoking cold turkey – J’ai arrêté de fumer dinde froide. C’est ce qu’on appelle des idiotismes. Calvé propose un quiz portant sur une quinzaine d’idiotismes, dont To pull one’s leg, Une entente à l’amiable, That’s the last straw,
À la bonne franquette.
L’auteur souligne à plus d’une reprise que 42 % des quelque 60 000 mots contenus dans Le Petit Robert ont été empruntés à d’autres langues. Outre le latin, le français
a emprunté des mots au grec, à l’italien,
à l’allemand et même à la langue celte (alouette, cervoise, chêne, sapin).
« Il faut rappeler toutefois, souligne Calvé, que cette intégration s’est faite sur
une longue période, contrairement à de nombreux anglicismes qui continuent d’envahir le français et dont l’intégration
est loin d’être assurée. »
Dans un très court texte sur le libre-échange français-anglais, l’auteur souligne la conquête de l’Angleterre par le duc de Normandie, Guillaume le Conquérant, en 1066. Durant les quelques 300 ans qu’a duré cette occupation, l’aristocratie anglaise parlait le français, langue qui a continué pendant des siècles à dominer la diplomatie.
Les anglicismes occupent quelques pages
de cet ouvrage, bien entendu. Plusieurs ont « fait leur lit » sans que personne ne les remette en question : barbecue, camping, hot-dog, tee-shirt, boycott, pickpocket.
La perception est différente selon que
l’on soit Franco-Canadien ou Français de l’Hexagone. Les anglicismes tendent généralement à s’imposer par leur omniprésence au Canada. En France, ils sont plus souvent librement adoptés pour des questions de mode et parfois de snobisme.
En résumé, une langue sert essentiellement à quatre choses : 1. à communiquer;
2. à penser, réfléchir, élaborer des idées;
3. à acquérir et emmagasiner de l’information; 4. à se forger une identité
en tant que membre d’une communauté humaine particulière. C’est la perte de l’une de ces caractéristiques qui conduit à l’assimilation.
Pierre Calcé est détenteur d’un doctorat en linguistique. Il a été professeur à l’Université d’Ottawa, notamment doyen de la Faculté d’éducation. Sa carrière a surtout été consacrée à la didactique du français et
à la linguistique franco-canadienne.
25 juin 2025

Louise Chaput, Le vélo de Jules, album illustré par Annick Gaudreault, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Clin d’œil, 2025,
24 pages, 17 $.
Le vélo de
la connivence
Je crois bien que la marque de ma première bicyclette était CCM, probablement de seconde main mais en meilleur état que Le vélo de Jules, titre de l’album signé par Louise Chaput et illustré par Annick Gaudreault. On suggère une lecture
à partir de 2 ans.
Le père de Jules trouve un vélo dans
les poubelles, au bout de la ruelle.
Il convainc son fils que cet engin a encore une belle vie devant lui. Pas à pas, le petit Jules et son père vont réparer le vélo qui, après un bon nettoyage et quelques coups de pinceau, a déjà plus fière allure.
Après avoir regonflé les pneus, changé
les patins de freins et fait quelques réglages, le vélo est prêt à rouler. Jules embarque sur sa selle et s’élance dans les flaques et sur
la piste cyclable avec entrain.
Louise Chaput raconte l’histoire à coups de pinceau, à coups de pédale, à coups de rime, dont voici un exemple : « Un coup de torchon / sur le guidon et les rayons. /
Sur le cadre abîmé, / je pose ma couleur préférée. » Cet album joyeux fait du vélo une belle aventure.
Les deux dernières pages présentent la petite histoire du vélo en 7 brèves capsules. Cela va de 1817 (invention du vélocipède) à 1997 (adaptation du vélo pour les petits).
On y apprend que John Dunlop fait passer les pneus de fer ou de bois à des pneus à air en 1888.
Les illustrations d’Annick Gaudreault montrent que tenir le guidon d’un vélo, tout petit, c’est déjà gagner en autonomie. Elles célèbrent le plaisir de sentir le vent sur son visage en choisissant ce mode de transport actif.
D’une page à l’autre, ce court album fait
des clins d’œil à l’écologie, à l’environne-ment, à la consommation responsable et
à la liberté. À mon avis, le jeune lectorat retiendra surtout l’harmonieuse relation parent-enfant. Louise Chaput célèbre avec brio la connivence entre le père et Jules qui donnent une seconde vie à un objet.
En lisant Le vélo de Jules je n’ai pas pu
faire autrement que me remémorer
les excursions dans mon village natale de Saint-Joachim (sud-ouest ontarien),
mes courses à l’épicerie pour une pinte
de lait ou un pain, puis mes randonnées
le long du canal Rideau et à travers
la Ferme expérimentale à Ottawa, et enfin les heures de détente sur les pistes cyclables et sur les sentiers des îles à Toronto, parfois en compagnie de Martine Rheault.
14 juin 2025

Sébastien Dulude, Amiante, roman, Montréal, Éditions La Peuplade, 2024, 224 pages,
27,95 $.
Roman phare
sur l’amitié ambivalente
Après trois recueils de poésie, Sébastien Dulude signe un premier roman où il aborde l’enfance avec brio. Intitulé Amiante, cette prose finement ciselée porte sur une amitié particulière, avec juste ce qu’il faut de non-dits et d’ellipses.
Les protagonistes du roman sont Steve Dubois, 9 ans, et Charlélie Poulin, 10 ans.
Ces deux garçons vivent à Thetford Mines, ville phare de l’industrie de l’amiante québécoise. L’action se déroule d’abord durant l’été 1986, période où les deux garçons s’abandonnent aux plaisirs
de l’amitié.
La première fois que Steve rencontre le petit Poulin, il remarque d’abord un garçon à la dégaine polissonne, puis « l’ami que je cherchais désespérément ». Devenus inséparables, les deux enfants passent l’été en enfourchant leurs vélos ou allongés dans leur cabane dressée dans un pin.
Leurs sentiments se forgent parmi
« le frisson aigu des grillons, les trilles
des passereaux et le sifflement des couleuvres ». Très tôt dans le roman, Steve sent la peau de la cuisse de Charlélie contre la sienne. « Une électricité chaude reliait nos chairs… »
L’air de leur bouche s’échange. Le faîte
du slip de Charlélie semble tendu, voire palpitant. Steve empoigne doucement le sexe de son ami et apprécie l’étrange humidité qui se forme à la pointe. « Bruissement d’ailes d’un oiseau en envol. Nous nous sommes éveillés. Ça n’avait rien d’éternel. »
Le narrateur Steve est manifestement amoureux de Charlélie. Le romancier
mêle poésie et rudesse du paysage minier pour dépeindre une amitié aussi profonde qu’ambivalente. Le texte de Sébastien Dulude m’a séduit par son écriture sensorielle, par sa façon d’illustrer comment l’enfance s’effrite sur l’adolescence.
Le roman comprend deux parties
d’environ cent pages chacune. Il y a d’abord la rencontre amicale-amoureuse en 1986, puis nous assistons cinq ans plus tard à
la reconstitution d’un paradis évanoui.
Entre ces deux périodes, il y une tragédie qui affecte le cours de la vie de Steve.
Réflexion faite, l’adolescent ne sait plus si à neuf ans il ressentait consciemment « que le beau visage renaré de Charlélie Poulin,
le calme anémone de ses longs cils et
le cyan à ses lèvres étroites » lui inspiraient un ordre de sentiments fiévreux.
La mère de Steve est plus à l’aise en anglais. Mom ne dépose pas un bisou mais plutôt un kissy sur la joue de son fils. Elle prépare pea soup & soda crackers. Elle dit à son mari : « change de canal, Pierre, this isn’t for his age ».
Pierre Dubois travaille à la mine.
Il n’apprécie pas les posters d’hommes aux torses nus, tatoués et vêtus de cuir moulant sur les murs de la chambre de son fils : « tu vas m’enlever tes photos de tapettes ». Qu’aurait-il dit s’il avait su que Steve gardait la photo de Charlélie dans son portefeuille…?
De 1986 à 1991, les confidences de Steve « se meuvent de crique en ruisseau en rivière ». Il voit cela comme un seul territoire dans lequel ses émotions et
ses sensations circulent librement, indistinctement, à feu doux.
Le romancier écrit que les mains de Charlélie soulageaient l’humeur en vrille de Steve, le rattrapaient. « Même maladroites, approximatives, ses caresses s’infusaient sous ma peau et me consolaient, comme tous les gestes de mon ami, ses paroles,
ses regards. Il savait m’attiédir. »
Amiante a été trois fois lauréat, notamment pour le Prix des libraires du Québec, et douze fois finaliste, y inclus pour le Prix littéraire Le Monde. Je reprends les mots
du critique Dominic Tardif (La Presse), qui estime que ce roman a été écrit dans une langue « qui traduit certes le quotidien alangui de son personnage, mais peut-être davantage ce qui bourgeonne dans son esprit et son cœur ».
6 juin 2025

Kim Ho-Yeon, Le Vagabond de Seoul, roman coréen traduit par Yeong-hee Lim et Catherine Biros, Arles, Éditions Picquier, 2025, 320 pages, 40,95 $.
Super roman sur
une supérette coréenne
Un employé de nuit dans
une épicerie de quartier réussit à accomplir des merveilles avec
la seule force de sa sincérité et
de sa bienveillance. Tel est
le protagoniste du Vagabond de Seoul, roman de Kim Ho-Yeon qui
a conquis le cœur de plus d
’un million et demi de Coréens.
Madame Yeom, vieille dame très digne et énergique qui veille avec sollicitude sur
le bien-être des employés de sa supérette Always, perd sa pochette contenant ses biens les plus précieux dans la gare de Séoul. Dokgo, sans-abri bourru à l’identité mystérieuse, va la retrouver et la lui rendre. Madame Yeom engage cet ours pataud qui devient rapidement un chien fidèle.
Dokgo est un vagabond abîmé par la vie, qui a mystérieusement oublié son passé.
Il est aussi un homme intelligent qui se fait une idée très précise du bien et du mal, comme vont le découvrir un père de famille au bout du rouleau, une jeune dramaturge en panne d’inspiration et un détective vieillissant un peu paumé. Dokgo va leur donner une clé pour dénouer chaque situation.
Divers clients imaginent, chacun à leur façon, ce qu’a bien pu être le passé de Dokgo. « Certains voient en lui
un malfaiteur, d’autres un prisonnier ou
un réfugié de Corée du Nord, d’autres encore un homme ayant pris une retraite anticipée, ou même un extraterrestre ! »
Pendant ce temps, l’air de rien, le vagabond de Séoul recommande à ses clients des produits peu connus, comme cette infusion aux barbes de maïs, qui donne l’impression de boire de l’alcool à cause de sa couleur. « J’étanche à la fois ma soif et mes envies d’alcool. »
Le prix des produits est indiqué en wons, monnaie sud-coréenne depuis 1962.
Les montants cités sont énormes puisque
1 $ CAN = 995 wons. À la supérette de madame Yeom, une canette de bière coûte environ 2 500 wons.
Le manger est souvent désigné en coréen, rarement avec traduction. On devine par
des bouts de phrase que le ramyeon est
un gobelet de nouilles, qu’un sundubu jjigae est un ragoût de tofu épicé et que le soju est un spiritueux fait traditionnellement à partir de riz (son degré d’alcool le plus commun est 20 %).
Quant au samgap kimbap, il s’agit d’un en-cas très populaire composé de riz blanc, d’huile de sésame grillé et de divers autres ingrédients, l’ensemble étant roulé dans
une algue séchée. Il ressemble au sushi japonais mais ne contient en général pas
de poisson cru.
En décrivant la rencontre de Dokgo avec une jeune dramaturge en panne d’inspiration, Kim Ho-Yeon mentionne
la célèbre romancière sud-coréenne Park Kyung-ri (1926-2008) et son œuvre la plus remarquable, La terre. Une recherche m’a indiqué qu’il s’agit d’une saga en cinq parties et seize volumes sur l’histoire coréenne des XIXe et XXe siècles, qui fut adaptée par la suite en film et en opéra.
Dans ce roman, certains clients trouvent
que la supérette n’est pas super parce
qu’on n’y trouve pas une très grande
variété de marques. Chose certaine,
le roman Le Vagabond de Seoul est super parce que Kim Ho-Yeon se démarque par
sa recherche originale, sa profonde réflexion et son dire poétique.
Kim Ho-Yeon, 50 ans, a été scénariste de cinéma, auteur de manhwa, éditeur, puis auteur de cinq romans, tous récompensés par de nombreux prix littéraires en Corée.
24 mai 2025

Freida McFadden, La Prof, roman traduit
de l’anglais par Karine Forestier, Paris, City Éditions, 2025, 392 pages, 36,95 $.
Thriller à l’intrigue débridée
J’ai rarement été rivé à mon fauteuil ou à mon lit en lisant un thriller. Freida McFadden a réussi ce tour de force en campant une singulière histoire d’amour enseignant-élève dans son roman La Prof. Attendez-vous à voir couler des larmes
et du sang…
Les trois principaux personnages de ce roman sont l’époux Nate, professeur d’anglais, 38 ans; l’épouse Eve, professeure de mathématiques, 30 ans; Addie, élève
de 16 ans qui excelle en anglais et qui est médiocre en mathématiques. Chaque chapitre est écrit au je par l’un d’eux.
Nate et Eve ont leur routine : « trois bisous par jour et des rapports sexuels une fois par mois ». Ils sont devenus des étrangers l’un pour l’autre. L’abîme qui les sépare s’élargit un peu plus chaque jour.
Eve se sent coincée dans ce qui lui apparaît de plus en plus comme un mariage sans amour. Elle n’a aucune chance d’être avec l’homme qu’elle aime vraiment. L’épouse se trouve un amant et l’époux se tourne vers des adolescentes.
Lorsque le père d’Addie est mort après avoir déboulé dans l’escalier et lorsqu’un prof est soupçonné d’avoir entretenu une relation avec Addie, cette dernière a prétendu avoir tout raconter à la police, « enfin, pas tout » parce qu’elle n’est pas complètement idiote. Selon la prof de mathématique, Addie est une fille perturbée.
L’adolescente est le souffre-douleur de l’élève la plus populaire et la plus canon du high school. Chaque fois qu’elle pense avoir vécu la pire journée de sa vie, le lendemain s’avère plus atroce encore. Les coups bas sont parfois d’une mesquinerie inouïe.
Nate invite Addie à joindre l’équipe qui publie une revue de poésie. Il lui fait un clin d’œil qui devient rapidement un regard séduisant; il lui donne un coup de main qui se transforme en une caresse. Le prof finit par avouer à l’élève qu’il ne s’est « jamais senti connecté avec quelqu’un comme avec elle ».
Et Addie dans tout ça? « Je pense exacte-ment la même chose. » La romancière Freida McFadden précise que Nate découvre pour la première fois son âme sœur à 38 ans, et elle n’a que 16 ans. Le prof lui remet ce poème :
La vie m’a presque échappé
Puis elle
Jeune et vivante
Avec des mains douces
Et des joues roses
M’a révélé à moi-même
M’a volé mon souffle
Avec des lèvres rouge cerise
M’a redonné la vie
À l’adolescence, il n’est pas rare de voir
un coup de foudre entre élève et prof. McFadden fait dire à Nate que la plupart
des gens ne comprennent pas ce que c’est que d’avoir de belles jeunes filles qui se jettent sur vous année après année, ajoutant « je ne suis pas de marbre »…
Personne ne connaît la véritable Addie ou ne soupçonne ses secrets qui pourraient détruire des vies. L’adolescente est prête à tout pour garder le silence. Et quand la prof de mathématiques commence à comprendre qui est véritablement son élève et ce qu’elle cherche à cacher, il est déjà trop tard…
La romancière Freida McFadden est
connue pour ses thrillers psychologiques, notamment la série La femme de ménage. Dans La Prof, ses rebondissements se logent à l’enseigne de l’imagination la plus débridée.
5 mai 2025

Alban Berson, Monstres et merveilles du monde : huit siècles de cartes ornées, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2025,
192 pages, 39,95 $.
Quand les cartes géographiques étaient
des viviers de symboles
Depuis environ 1180, des créatures occupent une place de choix sur
les cartes géographiques. Alban Berson dévoile le sens de ces serpents cosmiques, anges révoltés, dragons, sirènes, licornes et géants anthropophages dans Monstres et merveilles du monde : huit siècles de cartes ornées.
La cartographie, écrit Berson, « déploie une imagerie qui lui est propre et qui puise à des sources diverses : mythologie, religion, récits de voyage, sciences, techniques, réflexions théoriques et imaginaire créatif ».
Parfois, les ornements sont assimilables à des représentations dotées d’un signification univoque. Ainsi, le perroquet évoque l’Amérique; un visage joufflu, le vent.
Il arrive parfois que l’ornement soit
un symbole, « la synthèse picturale de significations pluridimensionnelles, équivoques et mêmes contradictoires ».
Il est d’abord question d’une mappemonde tirée d’un petit octavo manuscrit de la fin du XIIe siècle (circa 1180) produit chez
les Augustins d’Indersdorf en Bavière.
La Terre y est divisée en cinq zones climatiques parallèles encerclées par l’océan. Notre regard est happé par un serpent ceignant la Terre qu’il sépare des océans en avalant sa propre queue pour former un cercle complet.
La Carte de l’Atlas catalan, dressée par Cresques Abraham en 1375, présente un territoire s’étendant « des côtes scandinaves au nord au Sahara au sud et des îles Canaries à l’ouest à la mer de Chine à l’est ». Cela représente la totalité du monde alors connu.
C’est au Suédois Olaus Magnus qu’on doit
la Carte marine et description des pays septentrionaux et des merveilles qu’on y trouve, faite avec zèle et application en l’an du Seigneur 1539. Elle est célèbre pour ses ornements aussi captivants que foisonnants, et pour son exactitude de la représentation de l’Europe du Nord.
La Carte des Amériques de Diego Gutiérrez (1562) fait la part belle aux navires. Elle présente vingt-sept galions et caravelles, deux galères et un canot. Ces ornements sont une ode aux navigateurs de l’ère
des Grandes découvertes.
Les ornements de la carte America du Flamand Jodocus Hondius (1606) renferment une richesse documentaire : « Autochtones affairés autour d’un pot de terre ou sur des canons, oiseaux tropicaux, navires familiers ou plus exotiques et quelques monstres marins ». Cette iconographie contribue à étoffer la vision du Nouveau Monde au début du XVIIe siècle.
La Carte d’Amérique divisée en ses principaux pays, dressée par Jean Baptiste Louis Clouet en 1788, présente dans ses bordures vingt vignettes décrivant des évènements importants de l’histoire du continent tels que l’exploration du fleuve Saint-Laurent par Cartier ou la fondation
de Québec par Champlain.
La carte la plus moderne est d’Edward Everett Henry: The Voyage of the Pequod from the Book Moby Dick by Herman Melville (1956). Il reprend plusieurs éléments symboliques du roman comme le poing vengeur du capitaine Achab ou le cercueil servant de canot de sauvetage.
Alban Berson a consulté près de 200 ouvrages pour produire Monstres et merveilles du monde. Il réussit à nous convier à un voyage à travers des routes
de papier et des mers de parchemin.
23 avril 2025

Tamara Juric, Noirceurs de l’âme, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2024, 86 pages, 22,95 $.
Huit nouvelles
d’une nouvelle autrice
Après un recueil de poèmes publié sur Amazon en 2020, la jeune auteure québécoise Tamara Juric fait son entrée aux Éditions L’Interligne (Ottawa) en lançant un recueil de nouvelles intitulé Noirceurs de l’âme, où la fantasy et le fantastique occupent une place de choix.
La principale différence entre la fantasy
et le fantastique réside dans le fait qu’un événement surnaturel ou magique soit
vécu comme une normalité dans un récit
de fantasy, alors qu’il fait peur dans un récit fantastique, car justement, il ne peut pas être expliqué.
On peut se demander si les personnages de Noirceurs de l’âme perdent la raison ou
s’il existe des forces surnaturelles qui les manipulent… Les huit nouvelles présentent au moins autant de personnages différents, colorés, que tout oppose. Autant de personnages à l’âme « sombre, sobre et glauque ».
Tamara Juric nous fait percevoir le plus subtil des bruissements de l’âme, et réussit instinctivement à faire reconnaître ce qui
le provoque. Elle ne se contente pas de tremper sa plume dans une fade encore noire, elle en choisit une de couleur
« dunes lunaires ».
Dans une nouvelle, un tsunami de gens se noient dans la terreur ambiante, face à un ennemi invisible, sans nom, et insaisissable. Ailleurs, un personnage est aspiré par une vieillotte machine à café et propulsé en 1855. Souvent, « dans la stratosphère du dépravé, le weirdo est majoritaire ».
Le style est très imagé. Pour décrire une boîte aux lettres, la nouvelliste écrit qu’elle « était piquée sur un poteau comme une cerise dans un martini », ajoutant que cette boîte « brillait d’une leur si maléfique qu’elle semblait avoir été forgée dans les flammes de l’enfer ».
En empruntant les mots à la nouvelle intitulée « Le style à l’encre rouge »,
je dirais que les docteurs n’ont jamais aimé Tamara Juric « parce que ça les renvoyait à leurs propres limites, à leur impuissance,
à leur incapacité de tout savoir, expliquer, cataloguer ».
L’écriture est la drogue de Juric. Quand
elle cisèle ses textes, l’autrice cherche à immortaliser une pensée, une sensation,
une impression, une émotion.
Je dois signaler que la mise en page de ce recueil est malheureusement ratée. Il n’y a pas de table des matières, il n’y a pas de titres courants. Les caractères sont trop petits et dans une fonte difficile à lire.
Les mots sont souvent trop tassés sur
une même ligne. C’est dommage, car tout
le pouvoir de l’imagination entre en jeu dans ces nouvelles.
17 avril 2025

Évelyne Ferron, Histoires de véhicules extraordinaires, album illustré par Jordanne Maynard, Montréal, Éditions Fides,
coll. Civilisations, 2025, 48 pages, 22,95 $.
Aller plus loin
et plus vite
Le cheminement des êtres humains est lié à leur déplacement. Évelyne Ferron l’illustre bien dans Histoires de véhicules extraordinaires,
un album dont l’objectif est
de mieux comprendre l’univers
dans lequel se trouve notre planète.
Elle présente 17 moyens de transport,
de la pirogue à la navette spatiale.
Ils s’échelonnent de la Préhistoire à l’Époque contemporaine, en passant par l’Antiquité,
le Moyen âge et l’Époque moderne.
Nos ancêtres étaient des chasseurs, mais aussi des pêcheurs. Pour rendre cette activité plus efficace, il faut s’éloigner du rivage. Ainsi naît la pirogue, simple tronc d’arbre creusé à la hache pour pouvoir s’asseoir au centre. La plus ancienne connue a été découverte aux Pays-Bas et date d’environ 9000 ans.
Pendant l’Antiquité, la civilisation d’Uruk, où se trouve l’actuel Irak, cherche à se déplacer plus rapidement sur les fleuves le Tigre et l’Euphrate. Elle invente le bateau à voile il y a plus de 5000 ans. Il va aussi servir à faire la guerre.
À la même époque, en Inde, on pose une simple boîte de bois sur deux roues reliées par un essieu pour inventer la charrette. Tirée par des bœufs ou des chevaux,
elle permet de déplacer des choses plus lourdes et plus rapidement.
Certains moyens de transport servent à montrer l’importance de la personne qui
les utilise. Le palanquin en est un bon exemple : cabine de bois rectangulaire avec fenêtres et siège confortable à l’intérieur, soulevée à l’aide de deux longues poutres
et portée par un minimum de quatre personnes. Les plus impressionnants remontent au Moyen Âge, il y a plus 1000 ans, en Chine.
Un moyen de transport aujourd’hui érigé dans des sites historiques fut d’abord associé à la guerre : le funiculaire il y a plus de 600 ans. L’un d’eux servait à approvisionner en armes et en équipements la forteresse de Hohensalzburg en Autriche.
L’être humain a toujours rêver de voler.
Ce sont un coq, un canard et un mouton qui ont été les premiers à s’envoler… à bord d’une montgolfière le 19 septembre 1783 au château de Versailles. Elle tient son nom
des frères Joseph et Étienne Montgolfier.
D’abord inventée en Angleterre il y a plus
de 200 ans, la locomotive à vapeur occupe une place très importante dans l’histoire.
On n’a qu’à penser aux colons américains qui ont pu étendre les frontières des États-Unis vers l’Ouest.
L’album d’Évelyne Ferron nous apprend que deux types de voitures ont été inventées avant l’automobile à essence, l’une à vapeur (1875), l’autre à batterie (1890). Avec l’arrivée du moteur à combustion, les automobiles
à essence (1875) sont devenues plus populaires, car elles offraient de meilleures performances.
Vous connaissez sans doute Joseph-Armand Bombardier, mécanicien québécois qui a fabriqué le premier véhicule sur chenilles doté de skis à l’avant et d’un moteur à essence. Il imagine l’autoneige dans
les années 1930 et la première motoneige
en série sort en 1959.
Sur terre, en mer ou dans les airs, l’humain peut aujourd’hui voyager partout grâce à toutes sortes de véhicules et aller de plus en plus loin, de plus en plus vite. Les moyens de transport répondent depuis toujours au besoin de se nourrir, à la nécessité de transporter des marchandises, à l’envie de découvrir de nouveaux horizons, ou encore au plaisir de meubler ses loisirs.
7 avril 2025

Emrah Çoraman, Atlas des oiseaux, illustrations de Rubiye Ulusan et
traduction du turc par Melek Kaniyolu, Montréal, Éditions Québec Amérique,
coll. Documentaire jeunesse, 2025, 112 pages, 32,95 $.
Invitation à découvrir
le monde fascinant
des oiseaux
Voyagez sur sept continents et familiarisez-vous avec 52 espèces d’oiseaux grâce à l’Atlas des oiseaux préparé par Emrah Çoraman
et illustré par Rubiye Ulusan. Découvrez ainsi un monde
qui regorge de faits curieux
et fascinants.
Deux pages sont consacrées à chaque espèce. Une capsule précise son continent, son pays, sa taille, son poids, son nom scientifique et une caractéristique
(ex. : le pitohui bicolore est venimeux).
Pour l’Afrique, je m’arrête à l’autruche,
le plus grand et le plus rapide des oiseaux. Les bébés atteignent la taille d’un adulte
18 mois après leur éclosion. L’œuf de l’autruche est tellement solide que même si une personne pesant 100 kilos se mettait debout dessus, il ne se casserait pas. L’autruche vit dans des régions très chaudes comme la Namibie; elle ouvre son bec et déploie ses ailes pour se rafraîchir.
Place au faucon pèlerin pour l’Asie. Il est l’oiseau national des Émirats arabes unis.
Ses yeux peuvent voir 8 fois mieux que ceux des êtres humains, ce qui lui permet de repérer même les petits oiseaux à des kilomètres de distance. Sa plus haute vitesse enregistrée a été de 389 km à l’heure. Dans la mythologie égyptienne, le dieu du soleil Ra est représenté avec un corps humain et la tête d’un faucon pèlerin.
Le héron cendré est une espèce répandue dans l’ensemble de l’Europe. Il se nourrit
de tout ce qu’il peut attraper : insectes, grenouilles, serpents, souris, poissons et petits oiseaux. Le héron cendré peut ressembler à une cigogne lorsqu’il vole; mais alors que cette dernière garde son cou droit, le héron cendré le courbe pendant
le vol. Durant la saison de reproduction,
il arbore une longue crête noire, donnant l’impression qu’il s’est coiffé les cheveux en arrière.
Le cardinal rouge est un oiseau très répandu en Amérique du Nord. Les couleurs frappantes de ses plumes et son expression facile colérique attirent l’attention. Le rouge est unique au mâle, la femelle arborant plutôt des tons de bruns. Le mâle a une tache noire autour du bec, semblable à
un masque. Les petits sont nourris exclusivement d’insectes. Le cardinal rouge a un riche répertoire de chants pour protéger et défendre son territoire.
Pour l’Amérique du Sud et Centrale, j’ai choisi le colibri d’Elena, le plus petit oiseau de la planète, de 5 à 6 cm. Les mâles pèsent légèrement moins de 2 grammes, soit une pièce de 10 cents. Le colibri d’Elena vit uniquement à Cuba et se nourrit de nectar; il peut visiter 1 500 fleurs différentes par jour. Malgré son gabarit réduit, il peut battre des ailes de 50 à 80 fois par seconde. D’autres espèces de colibris sont parfois appelés oiseaux-mouches.
Vivant uniquement en Australie, l’oiseau-lyre est une espèce endémique de l’Océanie. Il tire son nom de l’instrument de musique puisque la forme des plumes de sa queue rappelle la silhouette d’une lyre. La pièce
de 10 cents australiens présente son image.
Le chant de l’oiseau-lyre peut être entendu à presque un kilomètre de distance. Plus
le répertoire du mâle est riche, plus il peut impressionner les femelles.
La patrie de l’albatros hurleur est l’Antarctique. La femelle pond seulement
un œuf tous les deux ans; la période d’incubation dure 11 semaines, soit la plus longue de toutes les espèces d’oiseaux.
Le calmar et le poulpe font partie des plats préférés de l’albatros hurleur. Il peut filtrer le sel de l’eau de mer et ainsi vivre pendant une longue période sans avoir besoin d’eau potable. On estime que l’albatros hurleur
vit environ 40 ans.
4 avril 2025

Suzanne Myre, Ils sont parmi nous, nouvelles, Longueuil, Éditions L’instant même, 2025, 200 pages, 25,95 $.
Importance des minous parmi nous
Camus, Embolie, Pluto, Iouri, Platonne, Bonbon, autant de chats qui jasent où font jaser dans Ils sont parmi nous, le nouveau recueil de nouvelles de Suzanne Myre.
La présence des minous est une occasion de parler de leurs maîtres, bien entendu.
Plusieurs nouvelles ont d’abord paru dans des revues comme XYZ, Moebius, Lettres québécoises, Zinc, Virages ou Les écrits.
Dans la préface, Suzanne Myre signale son « jeu de mot moyen » (que je n’avais pas
le moindrement remarqué) : Ils sont parmi nous, parmi nous, minous.
Un contenu lubrique assaisonne plusieurs de ces 21 nouvelles. Le texte intitulé « James, bande James ! » peut faire penser à James Bond, mais le James ici est un mari qui ne bande plus. On y lit que la compagnie
d’un chat peut devenir la réponse à toutes les femmes frustrées par les hommes.
Les ébats ou leurs tentatives donnent lieu à un joli jeune de mot : « Cet homme m’avait plus souvent masturbée que mes dix-neuf amants précédents mis à la queue leu leu. »
« De haut en bas, de gauche à droite,
vu de dos et de profil », le narrateur d’une nouvelle est extrêmement laid, tellement que même les chats détalent à son approche. Un soir, il se promène dans
le Village gai et rencontre un homme qui l’excite, un homme qui veut lui montrer ses tatouages, après avoir nourri Iouri. Son corps est couvert de visages laids que le narrateur explore passionnément pour se faire répondre : « Je t’ai longtemps cherché. »
Dans « Bisbille à Rosemonthill », Mafilda interdit à son mari de fumer la pipe car cela empoisonne Platonne, une chatte siamoise transgenre. Pas question de « pomper sa pipe ». Y voyez-vous un double sens? Quant à Platonne, elle se pourlèche de foie de Périgord prélevé de la réserve du mari.
La nouvelle « Tétée salvatrice » commence par un accouchement. La narratrice se plaint d’avoir maintenant des varices et vergetures. Le bébé ne fait pas ses nuits, alors elle non plus. Impatiente, la mère se venge à coups de pieds sur le chat. « Je ne sais pas pourquoi je ne m’en suis pas contentée. Il ne m’aurait pas déformé
les hanches, lui. »
Suzanne Myre entrecoupe parfois une nouvelle de recommandations sur les bienfaits d’avoir un chat. On y apprend que leur présence augmente notre espérance de vie et chasse les mauvais esprits dans une maison. « Il paraît que le ronronnement
du chat réduit le stress et apaise le rythme cardiaque. » On rencontre même le chat Bonbon qui est doué pour abaisser
la pression sanguine.
L’auteure glisse aussi quelques remarques sur l’écriture. Elle signale que la nouvelle correspond à une manière nerveuse de s’exprimer. Myre note que recevoir un prix et un chèque constitue « un certificat
de santé littéraire ». Elle est d’avis que
la présence d’un chat dans un texte est
de nature à séduire un éventuel lectorat féminin. Enfin, l’auteure rappelle que Michel Lord (anciennement de l’Université de Toronto) « a passé sa vie à étudier et louanger le style de la nouvelle ».
Si les êtres humains dont parle Suzanne Myre sont exaltés, amoureux, désagréables ou encore capables des sentiments les plus nobles, la présence continue des chats nous ramène toujours au quotidien banal, à ce qui nous unit dans un univers éclaté.
28 mars 2025

Benoit Prieur, Acadie et Provinces maritimes, guide mis à jour par Annie Gilbert, Montréal, Guides Ulysse, 2024, 288 pages, 26 cartes, 29,95 $.
Invitation à savourer l’extrême est du Canada
Au Canada, les provinces maritimes forment une région pittoresque qui conjugue la splendeur de milliers
de kilomètres de paysages côtiers
à de riches traditions locales et à
un art de vivre fascinant. Pas étonnant que les Guides Ulysse aient récemment publié une mise à jour d’Acadie et Provinces maritimes.
Précisons, au départ, que les provinces maritimes canadiennes sont le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard. Les côtes de ces trois provinces baignent dans le golfe du Saint-Laurent ou dans l’océan Atlantique.
L’Île-du-Prince-Édouard est la plus petite de toutes les provinces canadiennes; elle compte la plus haute densité de population au pays, soit 30 habitants au kilomètre carré.
Le guide nous invite à visiter :
- 7 endroits pour sortir des sentiers battus, dont la réserve du parc national de l’Île-de-Sable (N.-É.);
- 8 endroits et événements pour les passionnés de culture, dont le Festival international de musique baroque de Lamèque (N.-B.);
- 9 plages pour la baignade et le farniente, dont la plage de l’Aboiteau près de Cap-Pelé (N.-B.);
- 10 endroits pour découvrir les traditions maritimes, dont l’Éco-Musée de l’huître à Caraquet (N.-B.);
- 11 activités pour les amateurs de sports, dont le kayak de mer autour de l’île du Cap-Breton (N.-É.);
- 12 occasions d’aller à la rencontre de
la culture acadienne, dont le Pays de
la Sagouine à Bouctouche (N.-B.);
- 13 lieux pour revivre la riche histoire de la région, dont le Lieu historique national de Port-Royal (N.-É.);
- 14 attraits pour les amants de la nature, dont le Parc national des Hautes-Terres-du-Cap-Breton(N.-É.);
- 15 endroits où prendre des photos mémorables, dont Peggy’s Cove (N.-É.).
Dans la section Art et culture du guide,
on apprend que « c’est en Acadie qu’est présentée en 1606 la toute première pièce de théâtre en Amérique du Nord :
Le Théâtre de Neptune, de Marc Lescarbot ». On souligne que La Sagouine d’Antonine Maillet a été incarnée par Viola Léger (1930-2023) plus de 3 000 fois partout
au Canada.
Un encadré donne quelques exemples
du français acadien. Voici des expressions typiques : être bénaise (heureux, content), espérez-moi un p’tit élan (attendez-moi
un instant), paré (prêt), marionnettes (aurores boréales), mitan (milieu, centre).
Le guide fournit un lexique français-anglais d’environ 400 mots ou expressions traitant aussi bien de magasinage ou d’hébergement que de température ou de gastronomie.
Agrémenté de splendides photographies, Acadie et Provinces maritimes suggère
une panoplie de découvertes et de coups
de cœur. Ce guide finement architecturé offre aussi des conseil pratiques et inclut une trentaine de cartes très précises pour mieux y organiser ses déplacements.
3 janvier 2026

Kai Thomas, Les Voix fugitives, roman traduit par Paul Gagné, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 354 pages, 32,95 $.
Un premier roman sur
les relations entre Noirs
et Autochtones
« Pour guérir notre monde, il nous faut partager les histoires qui ne l’ont pas encore été. » Voilà pourquoi le jeune romancier Kai Thomas a écrit Les Voix fugitives,
un ouvrage sur les relations entre Noirs et Autochtones dans la région des Grands Lacs.
Kai Thomas est né et a grandi à Ottawa dans une famille originaire de Trinité-et-Tobago et de Grande-Bretagne. Les Voix fugitives est son premier roman. La version originale en anglais lui a valu des éloges du New York Times et du Globe and Mail. Elle s’est classée parmi les finalistes des Prix littéraires du Gouverneur général en 2023.
Le romancier a lu de nombreux récits sur les relations entre Noirs et Blancs, entre Autochtones et Blancs, entre d’autres personnes de couleurs et Blancs, mais ne peut citer d’ouvrages explorant en profondeur les relations entre Noirs et Autochtones. Les Voix fugitives vise à combler cette lacune.
D’après l’expérience personnelle de
l’auteur, il y a de nombreux exemples de liens et d’alliances politiques entre
les communautés noires et autochtones. D’où l’importance d’intégrer de manière significative cette réalité historique dans son roman.
L’histoire se déroule en 1859 à Dunmore, dans le sud-ouest de l’Ontario, près du lac Érié. Ce village fictif a été fondé par des réfugiés noirs qui ont fui les États-Unis par le chemin de fer clandestin (Underground Railroad). Le livre réussit à faire revivre des « voix fugitives » en racontant des unions entre Noirs et Autochtones qui ont parfois joint leurs forces ou même fondé des familles.
Les Voix fugitives raconte l’esclavage et ses conséquences à travers le regard et l’amitié grandissante de deux femmes frondeuses. Petit à petit, un dialogue s’engage entre elles sous forme d’histoires racontées à tour de rôle en guise d’échange. Ce troc nous fait remonter jusqu’à la guerre de 1812, du temps où l’esclavage n’avait pas encore été aboli dans l’Empire britannique.
Bien que cela puisse ressembler à
un cliché, Kai Thomas illustre combien
il importe de connaître notre histoire et
nos origines pour façonner notre avenir.
Il s’y prend non seulement en traitant de liberté mais aussi de relations familiales
et interculturelles (Blancs, Noirs et Autochtones).
Thomas a essayé de représenter ses personnages marginalisés ou opprimés comme de puissants acteurs de leur propre expérience. Il n’hésite pas à les camper comme des êtres capables de tout ce que font les humains qui infligent des violences à d’autres personnes.
Selon le New York Times, Les Voix fugitives n’est rien de moins que « rafraîchissant et entraînant. Avec une grande force d’évocation et des descriptions immersives, Thomas explore la question de l’esclavage au Canada, pays qu’on a idéalisé comme une issue à cette condition […]. Ce roman fait la démonstration de la puissance
des récits. »
Avec Les Voix fugitives, Kai Thomas devient une nouvelle voix dans le firmament littéraire, une voix qui ne sera point fugitive.
27 décembre 2025

Clémentine Santerre, 100 merveilles du monde à couper le souffle, album, Paris, Éditions Larousse, 2025, 216 pages, 44,95 $.
Les plus beaux sites classés au patrimoine de l’UNESCO
Depuis 1978, l’UNESCO catalogue
des biens culturels et/ou naturels d’importance pour l’héritage commun de l’humanité. En 2025, 1 248 biens étaient inscrits au patrimoine mondial dont 972 biens culturels, 235 naturels et
41 mixtes. De ce nombre, Clémentine Santerre présente 100 merveilles
du monde à couper le souffle.
En comptant les sites répartis sur plusieurs pays, l’Italie est celui qui en possède le plus grand nombre (60), suivie par la Chine (59), l’Allemagne (54), et la France (53).
Cordoue en Espagne est la ville qui compte le plus grand nombre de sites inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO, avec quatre inscriptions.
L’auteure ne le mentionne pas, mais un groupe de 12 sites ont été inscrits simultanément lors de la toute première session du Comité du patrimoine mondial en 1978. Cela inclut le lieu historique national de L’Anse aux Meadows (Terre-Neuve-et-Labrador) et le parc national de Nahanni (Territoires-du-Nord-Ouest).
Dans 100 merveilles du monde à couper
le souffle, Clémentine Santerre attire notre attention sur un seul site canadien, soit
le parc international de la paix Waterton-Glacier qui est partagé entre l’Alberta et
le Montana. Son paysage va des montagnes aux prairies en passant par les glaciers et forêts qui offrent une grande variété d’écosystèmes.
Dans ce palmarès des sites les plus épatants, on trouve bien entendu des incontour-nables comme l’Alhambra, Versailles et l’Acropole en Europe; la Grande Muraille,
la Cité interdite, le Taj Mahal et le mont Fuji en Asie; les pyramides de Gizeh, la Vallée des rois et Kilimandjaro en Afrique; l’Amazonie centrale, Chichén Itza et Machu Picchu en Amérique du Sud.
Le classement au titre de patrimoine mondial ne s’associe pas automatiquement d’une aide financière. L’UNESCO se place plutôt « comme témoin de l’engagement de l’État en question pour protéger le site ». Un appui logistique peut être fourni.
Un site peut parfois inclure un centre-ville médiéval. C’est le cas de Bruges, Tallinn, Prague, Dubrovnik et Florence. Des villes royales ou impériales sont également sur les rangs : Budapest, Saint-Pétersbourg, Grenade, Istanbul, Bagdad, Xi’an, Kyoto et Delhi.
« Le patrimoine mondial immatériel recèle des trésors qui, au même titre que des monuments ou merveilles de la nature, méritent d’être reconnus et protégés. »
En voici quelques exemples : l’art équestre du Portugal, la baguette française, la culture du petit-déjeuner en Malaisie, le café arabe et le reggae en Jamaïque.
Des pratiques sociales, des rituels, des événements festifs et des pratiques liées à la nature font aussi partie d’un patrimoine à sauvegarder : Nouvel An persan, sauna finlandais, médecine traditionnelle chinoise, permaculture andine et yoga indien.
Les changements climatiques, les catas-trophes naturelles, les guerres ou encore l’influence de l’homme (urbanisation, tourisme de masse) peuvent « mettre
en danger les caractéristiques pour lesquelles un site a été inscrit sur la liste
du patrimoine mondial ». C’est le cas
des forêts humides de l’Atsinanana (Madagascar), victimes de l’exploitation illégale de bois précieux, ou du parc national des Everglades (Floride), grandement touché par la croissance urbaine et la pollution.
« Plus récemment, en Ukraine, le centre historique d’Odessa a été inscrit en péril
en raison des menaces de destruction liées à la guerre, alors que certains monuments du centre-ville de Kiev ont été protégés d’un bouclier bleu » (symbole de protection régi par le droit international).
9 décembre 2025

France Lapierre, Catherine Éloy, fille du roi et pionnière, biographie illustrée par Adeline Lamarre, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’histoire, no 31,
84 pages, 15 $.
Les 780 filles de Louis XIV
Entre 1663 et 1673, la Nouvelle-France connaît ses premières filles
à marier… ou Filles du roi puisque Louis XIV leur donne une dot.
L’une d’elles est Catherine Éloy dont France Lapierre retrace une courte biographie parue dans la collection Bonjour l’histoire aux Éditions
de l’Isatis.
Cette collection offre aux jeunes de neuf ans et plus l’occasion de faire connaissance avec des personnages historiques parfois trop méconnus. Dans le cas de Catherine Éloy, on découvre comment « les Filles
du roi ont contribué à façonner la nation québécoise par leur détermination et
leur volonté ».
En 1665, Catherine Éloy quitte l’Hôpital général de Paris pour le Nouveau Monde.
Il ne s’agit pas d’une institution où l’on soigne les malades; on y accueille plutôt
les pauvres, les mendiants et les sans-familles.
En plus de payer son passage sur le navire, Louis XIV lui fournit un minimum de vêtements et d’objets de première nécessité. Le monarque promet surtout une dot à Catherine, le meilleur passeport pour
un meilleur avenir.
C’est à Ville-Marie (Montréal) que la jeune femme rencontre et épouse Mathurin Masta qui est maçon et tailleur de pierres. Elle développera des trésors d’inventivité pour habiller sa famille et cultiver la terre pour nourrir toute la maisonnée.
France Lapierre décrit avec précision comment cette fille du roi et immigrante devient rapidement une mère et une pionnière. D’abord à Ville-Marie puis à Pointe-aux-Trembles, la vie rude lui apporte des joies (naissances) et des peines (décès en bas âge). Son quotidien exige sans cesse une bonne dose de résilience.
En conclusion, l’auteure souligne que si votre nom de famille est Beaudoin, Hébert, Thibault, Roy, Vaillancourt ou Bissonnette,
le sang de Catherine Éloy coule peut-être dans vos veines. Mieux encore, on y apprend que deux des enfants de Catherine et Mathurin ont engendré une descendance qui inclut d’éminents artistes.
Cunégonde, fille aînée de Catherine, a marié Jean-Baptiste Demers, dont le grand-père est l’aïeul du bédéiste Tristan Demers.
Sa sœur Marguerite a épousé Jean-Baptiste Lalonde; leur fils François est l’ancêtre de
la poétesse et dramaturge Michèle Lalonde, ainsi que des chanteurs Jean et Pierre Lalonde.
À noter que la fille de Cunégonde, Marguerite Demers, a épousé André Bombardier, l’ancêtre de Joseph-Armand Bombardier, inventeur de la motoneige.
Entre 1663 et 1673, il y aurait eu environ 780 Filles du roi. Dans Catherine Éloy, fille du roi et pionnière, France Lapierre démolit les mythes qui ont trop longtemps entouré ces femmes au cœur des premières pages de la colonisation en Nouvelle-France.
Cette courte biographie est le 31e titre de
la collection Bonjour l’histoire aux Éditions de l’Isatis. D’autres personnages à découvrir incluent Jeanne Mance, Pierre-Esprit Radisson, Étienne Brûlé, Laura Secord et Louis Riel.
24 novembre 2025

Josée Ouimet, Le voyage de l’espoir, tome 1, Loin des bombes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 350 pages, 26,95 $.
Guerre, amour et résilience féminine au cœur
d’un roman
Afin de mieux faire connaître l’histoire touchante de jeunes Britanniques envoyés à l’étranger pour échapper aux horreurs de
la Seconde Guerre mondiale,
Josée Ouimet signe Loin des bombes, premier tome du roman Le voyage de l’espoir.
En 1940, Winston Churchill crée
le programme Pied Piper pour protéger
les enfants contre la guerre. Entre juillet et septembre de cette année-là, 2 664 enfants britanniques choisis par le Children’s Overseas Reception Board sont envoyés dans quatre pays (Dominions), dont 1 532 au Canada, pour échapper aux bombarde-ments allemands.
Face à la puissance de l’armée d’Hitler,
les heures de l’Angleterre sont comptées. « L’opération Pied Pier était la seule manière que Churchill avait trouvée de conserver intacte la mémoire d’un peuple qui ne voulait pas mourir. »
Comme chaque nouvelle nuit de bombardements laisse présager
une hécatombe à Londres, Edith (16 ans) doit se résigner à quitter ses parents pour aller s’installer à Montréal, chez une amie de sa mère. Elle est chargée d’y conduire son frère Edward (7 ans) et leur voisine-orpheline Eleonore (7 ans). Le trio s’embarque à bord du SS Duchess of York, un navire de la compagnie Canadian Pacific.
Jamais les Allemands ne pourront enlever à Edith le droit de rêver et d’espérer. Partagée entre l’angoisse de savoir ses parents restés à Londres et le désir de s’adapter à
une nouvelle vie, l’adolescente accepte ce départ, signe d’absence, d’éloignement et
de grand pas dans le vide.
L’opération Pied Pier demeure un pan peu connu de la Seconde Guerre mondiale.
En plus de nous le faire découvrir, Josée Ouimet pimente son récit d’une intrigue amoureuse. Edith ne s’éloigne pas uniquement de ses parents, elle laisse
son premier amour filé entre ses doigts.
Cette flamme s’appelle Andrew et il fait partie de la Home Guard. Étendus sur
un plancher de carrelage noir et blanc épargné par les bombes, les corps d’Édith et d’Andrew sont dévorés par le désir, élan qui est aussitôt freiné par le cri de deux patrouilleurs de la Croix-Rouge.
Déçus de ne pas avoir pu aller jusqu’au bout de leur rêve érotique, les amoureux s’étreignent et se séparent, non sans promettre de revenir le lendemain. Ordre est cependant donné à Andrew de se rendre près du palais de Buckingham pour y aider les éclaireurs. Édith le retrouvera-t-elle dans la suite de ce roman…?
Le premier tome conduit nos trois jeunes Britanniques dans une famille du quartier montréalais Notre-Dame-de-Grâce. Leur quotidien va s’avérer aussi turbulent
qu’un champ de bataille.
Le voyage de l’espoir est à la fois
une histoire de guerre, une aventure romantique et un cheminement psychologique. À travers le regard d’Edith, la romancière met aussi de l’avant
la résilience des femmes de l’époque face à la place qu’elles occupent dans la société, face aux limites qui s’y greffent également.
Josée Ouimet a publié une soixantaine de romans, tant pour les adultes que pour
les jeunes. Ses sagas historiques La Marche des nuages, La Faute des autres, Dans
le secret des voûtes, L’Inconnu du presbytère et Un vent d’orage ont passionné des milliers de lecteurs et lectrices.
15 novembre 2025

Collectif, Le Guide des croisiéristes, Montréal, Guides Ulysse, 2025, 96 pages, 17,95 $.
Bien planifier
votre séjour en mer
Les croisières connaissent une popularité croissante. Caraïbes, Seychelles, Méditerranée, Maldives, les destinations de rêve ne manquent pas. Puisqu’une préparation particulière et une connaissance
des modalités de la vie à bord sont nécessaires, Ulysse offre Le Guide des croisiéristes, ouvrage inédit
de la nouvelle collection
Voyageur averti.
Il existe environ 35 compagnies de croisières que les professionnels classent
en trois catégories : Contemporain, Premium et Luxe. Dans le premier cas, on retrouve celles qui sont le plus accessibles financièrement; Norwegian Cruise Line et Royal Caribbean sont deux exemples bien connus.
La catégorie Premium est un juste milieu entre la décontraction et le luxe; ex. : Holland America, Princess et Celebrity.
Si vous pouvez y mettre le prix, les croisières de Luxe incluent Cunard, Ponant, Regent Seven Seas Cruise et Seabourn, entre autres.
Pour bien préparer sa croisière le Guide traite des agences et sites spécialisés,
des assurances, des bagages, des passeports et visas, du climat, de la santé et, bien entendu, du coût. Quant à la vie à bord,
on passe en revue l’embarquement,
les cabines, la restauration, le code vestimentaire, les achats, activités, services et excursions, ainsi que le débarquement final.
La taille des navires compte. Sur les paque-bots de petit ou moyen tonnage (5 000 à 70 000 t.), le service est souvent plus personnalisé. Ils permettent de visiter davantage des ports exotiques que
la moyenne des paquebots de gros tonnage. À noter que le centre historique de Venise limite l’accès aux navires de moins de 25 000 t.
Attention ! Si vous partez en croisière, vous prenez le risque de revenir avec quelques kilos en plus. On peut manger 24 h sur 24 : restauration rapide (pizzerias, glaciers, cafés-bars), buffets pour le petit-déjeuner, le déjeuner et le dîner, grills, menus à
la carte, restaurants de cuisine créative.
Le Guide porte spécifiquement sur
les croisières maritimes ou océaniques,
mais sachez qu’il existe aussi des croisières fluviales. C’est le cas en Europe où on peut voguer sur les eaux du Danube, du Rhin,
du Douro, de la Seine ou du Rhône. Mais aussi sur le Nil, l’Amazone, le Mississippi
et le Saint-Laurent.
J’ai fait deux croisières dans les Caraïbes
et j’ai dû payer un supplément élevé pour une chambre simple. Aujourd’hui, plusieurs compagnies offrent des cabines pour une personne pour à peine plus cher. Holland America propose même le Single Partner’s Program qui jumelle deux passagers de même sexe pour partager une chambre et payer ainsi la moitié d’une occupation double.
Un chapitre est consacré à l’empreinte écologique des croisières, à ce qu’on peut faire pour la compenser. Une section traite des excursions; on suggère de retenir
les services de guides certifiés locaux,
de visiter les ateliers d’artisans, les fermes
et les vignobles, de faire appel aux agences locales qui proposent des sorties de plein air actif, contemplatif ou d’immersion culturelle.
Enfin, le Guide définit quelque 50 termes marins, avec le mot anglais entre parenthèses; ex. : commissaire (purser), hublot (porthole), poupe (stern), tangage (pitch). Je choisis une définition au hasard. Bâbord (port-hand) : côté gauche de l’axe longitudinal du navire lorsqu’on regarde vers l’avant par opposition à « tribord ».
Ce guide de moins de 100 pages répond à presque toutes les questions que se posent les croisiéristes souhaitant faire de leur séjour en mer un succès.
6 novembre 2025

Viviane Moreau, Tout le monde tout nu! roman, Boucherville, Éditions de Mortagne, coll. Lime et citron, 2025, 288 pages, 28,95 $.
Nudité extrême dans
un roman humoristique
Y a-t-il une limite à ce qu’on peut faire par amour? Est-ce trop demander que d’accompagner
sa douce moitié dans un camping naturiste…? Viviane Moreau répond
à cette question dans son roman intitulé Tout le monde tout nu!
Les Éditions de Mortagne servent d’abord un avertissement : « Ce livre comporte
des scènes de nudité extrêmes où figurent des seins flasques et des pénis mous qui peuvent choquer la sensibilité de certains lecteurs. Âmes prudes s’abstenir. »
Depuis six mois, Roxane file le parfait bonheur auprès de Lennon. Beau, drôle, attentionné, généreux, son partenaire
a décidément toutes les qualités. Elle est tombée sur un gars qui ne craint pas
les rapprochements physiques, « qui ne cherche pas à me toucher uniquement
dans le but de s’envoyer en l’air ».
Quand arrive l’été, Roxane apprend que Lennon a oublié de l’informer d’un minuscule détail : toute sa famille passe
ses étés nu-fesses dans un camping naturiste. Incluant lui-même, son ex-
femme et son enfant.
Sa première réaction en est une de panique. Son nouveau chum est-il
un voyeur, un détraqué sexuel…? Roxane
se demande si elle doit laisser Lennon
vivre ses week-ends tout nu sans elle
ou l’accompagner au Domaine Clairevue
et se déshabiller comme tout le monde.
« C’est tellement difficile de pas juger
ce lifestyle-là. Ça demeure pour moi une pilule difficile à avaler. J’aurais mieux réagi si Lennon m’avait révélé être un fervent adepte de vaudou. Même Donjons
et Dragons m’aurait moins effrayée. »
À part ses parents, le médecin qui l’a mise au monde, son gynécologue, ses cinq ex
et Lennon, personne d’autre n’a vue Roxane sans vêtements. « Et c’est très bien ainsi », avoue-t-elle à sa meilleure amie Sofia.
D’autre part, Roxane essaie de se montrer ouverte d’esprit, de voir si elle peut comprendre son chum et sa famille sous cette nouvelle facette à fleur de peau.
Elle convainc Sofia de l’accompagner au Domaine Clairevue pour faire une surprise à Lennon. À leur arrivée, les deux femmes apprennent que seuls les couples sont admis. Elles plantent leur tente en tant
que couple… lesbien.
Adolescente, Roxane s’était fait inculquer qu’elle s’exposait quasiment à une agression sexuelle si elle se promenait
en public avec un trop gros décolleté.
Ce qu’elle fait maintenant lui donne l’impression de mettre sa vie en danger.
La romancière décrit chaque moment de loisir, soulignant à quel point « c’est nice de passer d’une activité sportive à un 5 à 7 en moins de deux minutes, sans devoir se changer ». Occasions en or pour les deux amies d’adhérer aux doctrines de tolérance, de respect d’autrui et d’acceptation de soi. Viviane Moreau illustre comment être sans vêtements peut faire tomber des barrières.
Tout le monde tout nu! est un hymne à l’amour… « et à tous les accommodements, petits ou grands, qui le rendent possible ».
Bien avant de devenir écrivaine, Vivianne Moreau a elle aussi eu la folle idée de suivre son amoureux dans un camping naturiste, le temps d’un été. Qu’en a-t-elle retiré? Une aversion pour les tentes et
les sacs de couchage ainsi qu’une tonne d’anecdotes cocasses qui lui ont inspiré
ce quatrième roman humoristique.
29 octobre 2025

Pierre-Luc Gagné, Attendre le lunch, récit, Éditions Hamac, 2025, 126 pages, 19,95 $.
Excessivité pour la bouffe
et pour l’Autre
Ce sont presque toujours
des femmes qui racontent leur expérience de troubles alimentaires. Pierre-Luc Gagné offre
une perspective masculine dans Attendre le lunch, un récit porté par une plume singulière et puissante qui offre une dimension presque sensorielle.
Né avec la faim au ventre, Pierre-Luc Gagné retrace ses premières rencontres avec son excessivité pour la bouffe. À l’aube de
la trentaine, il tente d’apprivoiser ses désirs incessants pour les gens qui l’entourent, pour l’Autre.
Quand la balance affiche 326 livres,
le narrateur contacte une nutritionniste
par les réseaux sociaux. Chaque matin, pendant un an, il dénombre les raisins
pour accompagner ses céréales. « Huit petits, pas un de plus. »
Il court chaque jour, vérifie les ingrédients au restaurant et évite le sucre. « À la fin
de l’année, le compteur affiche 186 livres.
J’ai osé l’autre extrême. »
Attendre le lunch ne porte pas uniquement sur la prise ou la perte de poids, il s’attarde aussi à l’image que renvoie le miroir. C’est important pour l’auteur, pour un homme qui aime les hommes.
« Pourquoi lui ? Parce que j’ai ressenti ce que c’est d’avoir faim de l’autre. […] Aucun autre ne m’a offert une sensation si juste
de partage d’une âme à l’autre. »
Quand j’ai pris connaissance de cette nouveauté aux Éditions Hamac, je n’ai pas pu faire autrement que voir un jeu de mot dans le titre du récit. Connaissant le lien de l’auteur avec la communauté 2SLGBTQA+,
le lunch du titre faisait écho, selon moi, à ce qu’un mec a entre les jambes.
L’éditeur annonce un récit, mais plusieurs pages sont écrites sous forme poétique.
En voici un bel exemple :
Je suis homme
qui capte les vents
qui danse dans sa tête
qui aime
qui dévore
qui implose
qui grafigne
qui censure
qui adopte
qui refuse
qui shake
qui charcute
qui sourit
qui séduit
qui embrasse les jointures
les terres nouvelles
Attendre le lunch traite autant des troubles du comportement alimentaire que de
la diversité sexuelle. Les sens et le désir,
à l’adolescence comme dans la vie adulte, sont finement décortiqués et analysés.
Pierre-Luc Gagné est né à Rimouski, quelques mois avant le référendum de 1995. Il étudie en techniques de travail social au Cégep de Rimouski avant de se diriger vers les lettres et le cinéma à l’Université Laval.
Son activité créatrice s’intéresse aux formes de l’intime. Il a publié L’Homme est un lion que je n’ai su faire rugir (Hamac, 2021) et Le jardin de la morte (Hamac, 2023).
Il a été codirecteur littéraire du collectif
de nouvelles En ces territoires, nos pas divergent (L’instant même, 2025). Attendre le lunch est son quatrième livre.
22 octobre2025

Collectif sous la direction de Pierre-Luc Landry & Cédric Trahan, Tantôt aimer, tantôt détruire, Récits de sensibilisation
aux violences dans les relations LGBTQIA2S+, Montréal, Éditions de la rue Dorion, 2025, 378 pages, 34,95 $.
Potentiel contrehégémonique
d’une démarche collective
En réunissant des récits de sensibilisation aux violences dans les relations LGBTQIA2S+ dans Tantôt aimer, tantôt détruire, Pierre-Luc Landry & Cédric Trahan proposent une praxis de la création littéraire entendue comme démarche artistique individuelle et collective, intervention sociale, engagement politique et communautaire, ainsi que vecteur de diffusion
des connaissances.
L’ouvrage donne d’abord la parole à
une équipe scientifique qui analyse l’invisibilisation de ces violences, éclipsées par l’hétéronormativité, le manque de connaissances et l’absence de services adaptés. Ensuite, dix-sept auteurices de
la diversité sexuelle et de genre mobilisent les résultats de l’enquête en travail social à travers poésie, nouvelle, récit et essai. Enfin, Tantôt aimer, tantôt détruire donne voix à deux organismes communautaires et met à disposition de tous et toutes des ressources de prévention et de sensibilisation.
On précise que les textes réunis « témoignent de la diversité des propositions exploratoires et des stratégies d’écriture contestant la domination masculine, le régime de la différenciation sexuelle et l’imposition de la binarité du genre tels que ces phénomènes sont inscrits dans la grammaire sexiste et non inclusive de la langue française ».
Il est aussi noté que 100 % des auteurices de Tantôt aimer, tantôt détruire s’identifient comme personnes LGBTQIA2S+; 82 % déclarent une identité trans, non binaire
ou créative dans le genre; 50 % habitent
à l’extérieur de Montréal, y compris en Ontario.
Les violences dans les relations intimes et amoureuses LGBTQIA2S+ demeurent encore un sujet épineux et tabou. Le projet polymorphe mené par Pierre-Luc Landry
et Cédric Trahan est le premier, à mon avis, à témoigner du potentiel contre-hégémonique d’une démarche collective alliant création littéraire, recherche scientifique et intervention communautaire.
8 octobre2025

Collectif, Complètement nature, encyclopédie traduite de l’anglais par Bruno Porlier, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 360 pages, 39,95 $.
La nature dans
toute sa créativité
et son ingéniosité
La vie est apparue sur Terre il y a plus de 3,7 milliards d’années.
Les quelque 1,9 millions d’espèces d’organismes vivants décrits à ce jour par la science sont divisés en sept règnes, tels que végétal et animal. L’encyclopédie visuelle Complètement nature décortique cela avec brio.
Tous les êtres vivants mènent une lutte permanente pour produire une descen-dance. Alors que l’éléphant peut avoir seulement cinq petits au cours de sa vie, certaines grenouilles produisent – tenez-vous bien – 20 000 têtards chaque année !
Le plan de ce volumineux album aux photographies époustouflantes est le suivant : Micro-organismes et champignons, Végétaux, Invertébrés, Poissons, Amphibiens, Reptiles, Oiseaux, Mammifères, Habitats naturels. Un glossaire de 120 mots et
un index figurent en appendice.
Première surprise : « Les champignons ne sont pas des plantes; ils forment un règne distinct du monde vivant. La plupart se nourrissent à partir de matières organiques en décomposition, telles que le bois pourrissant, les cadavres d’animaux,
ou celles contenues dans la terre. »
Les végétaux sont aussi désignés sous
le nom de plantes. Pour celles à fleurs,
on explique la croissance des graines,
les racines, les tiges, les feuilles, les fleurs et les arbres. Il est aussi question des plantes carnivores, des plantes aquatiques et des plantes des déserts.
Les invertébrés désignent l’ensemble d’animaux le plus nombreux et le plus diversifié sur Terre. Exemples : escargots, pieuvres, anémones de mer, coraux, méduses, étoiles de mer, vers, insectes, parasites, scorpions, crabes et crustacés.
Les poissons, apparus il y a près de 500 millions d’années, furent les premiers animaux à développer une colonne vertébrale. On explique les sens des poissons, la nage, la reproduction,
la migration, le camouflage et la vie en bancs. Deux pages sont consacrées aux étranges poissons des abysses vivant à partir de 1 800 m sous la surface jusqu’au fond de l’océan.
Les amphibiens sont apparus il y a environ 370 millions d’années. Ils sont les premiers vertébrés à vivre sur la terre. Il en existe trois grands groupes : d’abord les gre-nouilles et crapauds, puis les salamandres
et tritons, ensuite les cécilies qui sont strictement tropicales.
Les premiers reptiles ont évolué à partir
des amphibiens. Ils dominèrent la vie sur notre planète durant l’ère mésozoïque (entre -250 et -65 millions d’années), époque à laquelle apparurent les dino-saures. Il est question de serpents, iguanes, crocodiles et tortues.
Les oiseaux ont évolué à partir d’un groupe de dinosaures il y a plus de 150 millions d’années. On explique, entre autres, leur squelette, les types de becs, les plumes,
les ailes, les nids, le vol, les rapaces nocturnes, les aigles, les canards, les oiseaux plongeurs et les autruches.
Les mammifères, eux, ont évolué à partir de formes primitives de reptiles il y a quelque 220 millions d’années. Les premiers vivaient dans l’ombre des dinosaures, mais après la disparition de ces derniers, ils purent se diversifier : carnivores, herbivores, insectivores, rongeurs, planeurs et fouisseurs.
Le dernier chapitre porte sur les habitats naturels. Il est question de forêts,
de prairies, de montagnes, de déserts,
de toundra, de régions polaires, d’océans, lacs et rivières.
Porté par un texte clair et accessible,
cette incroyable encyclopédie visuelle rend simples et captivants même les phénomènes scientifiques plus complexes. La nature s’y dévoile dans toute sa créativité et son ingéniosité.
3 octobre2025

Fabienne Gagnon, Abécédaire d’automne, album illustré par Fanny Achache, Montréal, Éditions Station T du groupe Productions Somme toute, coll. Station jeunesse, 2025, 40 pages, 24,95 $.
Une saison reçoit
ses lettres de noblesse
L’automne est synonyme de récolte et rentrée, de couleurs et costumes. Après avoir publié Abécédaire d’hiver, Fabienne Gagnon et Fanny Achache nous offrent Abécédaire d’automne, un album plein
de poésie et d’humour.
« Alerte aux araignées / L’automne est arrivé ! » Ainsi commence l’abécédaire.
La lettre A engendre 5 mots sur 6. La lettre Z, elle, en réunit 4 sur 5 : « Zut ! Les zombis zieutent Zouzou ! » Quant aux illustrations de Fanny Achache, elles sont coquines et éveillent une pure fascination.
La poésie de l’autrice Fabienne Gagnon virevolte avec les feuilles d’automne pour nous divertir et nous faire rêver. Ses courts textes s’éloignent des lieux communs normalement présentés dans un album pour jeune lectorat. Pour la lettre Q, il n’y
a pas que le Québec, loin de là :
« Pour qui les quatre quatre-quarts aux quatre-épices du Québec ?
Pour Quentin le quincailler et ses quintuplés »
Quand j’ai commandé cet album, je me suis dit que, pour la lettre H, il serait inévitable-ment question de l’Halloween. Je ne me suis pas trompé, mais je ne m’attendais pas à autant d’originalité :
« Horace l’horrible harpiste
Et Hubert le hamster hurleur
Habitent là-haut
Dans le hameau hanté de l’Halloween »
Dans ce genre d’album, on met souvent en évidence un seul mot pour chaque lettre de l’alphabet. L’imagination débridée de Fabienne Gagnon lui permet d’être on
ne peut plus généreuse. Tous les noms, adjectifs, verbes et adverbes entrent dans
la ronde. Sous la lettre S, il y a même
une préposition qui s’ajoute :
« Un soir de septembre
Sous les saules
Souris et souricettes
Sorcières et squelettes
Savourent en secret
De la soupe aux serpents »
Ce livre est parfait pour explorer l’automne avec ses plaisirs, ses évènements et même ses inconvénients à certains moments.
Des personnages humains, des animaux et des symboliques rendent les illustrations tour à tour dynamiques, drôles ou touchantes.
Fabienne Gagnon est née entourée de livres. Dès son plus jeune âge, elle écrit des poèmes en s’inspirant de la nature,
ce qu’elle fait toujours aujourd’hui. Animés par le rythme des saisons et les émotions de l’enfance, ses écrits valsent entre l’humour et l’émerveillement. Abécédaire d’automne est son sixième livre pour
la jeunesse.
Fanny Achache démarre sa vie profession-nelle en France, tout d’abord dans le cinéma, puis dans la publicité. À son arrivée au Québec, elle étudie le graphisme et se lance dans l’illustration. L’automne aux couleurs éclatantes et à l’ambiance mystérieuse est pour elle une véritable source d’inspiration.
27 septembre2025

Catherine Ferland, À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles, Québec, essai,Éditions du Septentrion, 2025, 168 pages, 19,95 $.
Fresque québécoise
de la consommation alcoolique
Le cidre, le vin, la bière, le caribou et le champagne ont arrosé le gosier des Québécois depuis plus de quatre siècles. Catherine Ferland retrace leur histoire et leur adaptation aux réalité d’ici dans À boire! Alcools
et buveurs, 16e-21e siècles.
Lors de son troisième voyage vers
le Canada à l’été 1541, Jacques Cartier fait embarquer 100 tonneaux de cidre breton. Quelques siècles plus tard, on cultivera religieusement la pomme : les cisterciens à Rougemont, les moines bénédictins à Saint-Benoît-du-Lac.
Les habitants tentent de produire leurs propres boissons alcooliques dès le 17e siècle, à commencer par la bière d’épinette, puis la root beer ou racinette et la bière
de gingembre.
Les Récollets, les Jésuites et les Sulpiciens sont les premiers à établir de petites brasseries à Québec, Trois-Rivières et Montréal. La voie est tracée pour les éventuelles tavernes. Elles seront un point de convergence des hommes du quartier.
« C’est presque une sorte de confessionnal laïc. Ce qui se dit à la taverne reste à
la taverne : c’est pratiquement le credo implicite du lieu, le code d’honneur des habitués. On ne trahit pas un chum. »
Lors de la prohibition au début du 20e siècle, le Québec tient un référendum en 1919 et la population vote massivement
en faveur de l’exclusion de la bière, du vin et du cidre de la loi sur la prohibition.
C’est d’abord l’importation de vins européens qui permettra de remplir
les verres des épicuriens de la Nouvelle-France. L’idée de cultiver la vigne et de produire du vin ne s’impose que dans
le dernier tiers du 19e siècle.
Les vignerons cisterciens se démarqueront grâce au monastère d’Oka. Ce dernier devient, en 1893, l’École d’agriculture des pères trappistes. On y compte 5 000 pieds de vigne, on y produit plus de 10 000 gallons de vin par année.
L’auteure précise que « le vin québécois n’occupe toutefois que 0,5 % des parts du marché entre 1999 et 2003. Les producteurs de l’Ontario, de la Colombie-Britannique,
de la Californie et du Chili livrent une concurrence particulièrement féroce.
Un mot sur le célèbre caribou, emblématique du Carnaval de Québec.
Il s’agit d’un mélange de vin et de whiskey. Dès 1936, l’écrivain Claude-Henri Grignon en parle comme une « boisson explosive, alcool diabolique, élixir des braves et
des draveurs ».
L’eau-de-vie, écrit Catherine Ferland, « enivre de manière rapide, voire foudroyante ». Elle mérite, ajoute-t-elle, une place à part dans la « constellation » des boissons alcooliques. L’eau-de-vie entraîne des croisades de tempérance.
Le 22 janvier 1906, l’archevêque de Québec ordonne la création d’une société
de tempérance dans chaque paroisse de
son diocèse.
Un chapitre du livre est consacré à l’absinthe, une boisson vénérée et controversée. En 1609, Marc Lescarbot, compagnon de Champlain, écrit que
le « breuvage d’absinthe » prévient
le scorbut.
Surnommée la Fée verte, l’absinthe est associée à l’univers artistique. On allègue que ses effets stimulants, « légèrement sédatifs et euphorisants », favorisent le travail créatif. La plante absinthe croît bien au Québec, notamment dans l’Estrie et
la Montérégie.
Le dernier chapitre porte sur le roi des vins, le champagne. On y apprend que 700 bouteilles sont arrivées au port de Québec en 1730. Le prix demeure cependant prohibitif. Associé aux célébrations, il est néanmoins servi lors de baptêmes et de mariages, voire lors de compétitions sportives comme les courses de Formule 1.
À boire! Alcools et buveurs, 16e-21e siècles paraît dans la collection Aujourd’hui l’histoire avec, qui propose un travail de médiation historique. L’auteure dirige
cette collection aux Éditions du Septentrion.
14 septembre2025

Raymond Ouimet, La vengeance des mal-aimés, Trois drames oubliés, essai, Québec, Éditions du Septentrion, coll. Dossiers criminels, 2025, 174 pages, 24,95 $.
Détourner le meurtre
en ordonnant
l’assassinat public
Passionné d’histoire et de généalogie, Raymond Ouimet a puisé dans
les archives judiciaires et dans
la presse du début du XXe siècle pour revisiter trois affaires criminelles ayant fait à leur époque couler beaucoup d’encre, mais ayant depuis sombré dans l’oubli.
Il les présente avec force détails dans La vengeance des mal-aimés, Trois drames oubliés.
La première affaire criminelle se déroule en 1904 à Sainte-Scholastique, dans le district judiciaire de Terrebonne. Théophile Bélanger ne supporte pas le beau-frère avec qui il est tenu de vivre. La situation s’enflamme et un meurtre est perpétré. L’accusé écope de la peine capitale et, curieusement, meurt deux fois.
Le deuxième drame se passe à l’Ile aux Allumettes, dans le Pontiac, en 1933. Michael Bradley avoue avoir assassiné cinq membres de sa famille. Il répond à deux critères du MOM : moyen, occasion, mobile. Ce dernier critère ne saute pas aux yeux des policiers.
La troisième affaire criminelle a lieu dans
la ville de Québec en 1934. Le facteur Rosario Bilodeau est accusé de six assassinats et de deux tentatives de meurtres. Était-il fou? Que reprochait-il
à toutes ces personnes?
Dans Les Souffrances du jeune Werther, Johann Wolfgang von Goethe écrit :
« Il suffit qu’une injustice du sort nous touche d’une manière fictive ou bien réelle pour que l’émotion attachée à la vengeance originaire se réveille… » D’où le titre qui coiffe l’essai de Raymond Ouimet :
La vengeance des mal-aimés.
Ouimet explique avec minutie comment « Trois homme ont causé la mort de douze personnes par désespoir et par vengeance pour mettre fin à leur souffrance. »
Il souligne que la justice de la première moitié du XXe siècle avait le bras lourd,
trop lourd.
« Souvent le gouvernement refusait même de commuer la peine capitale dans des causes où le meurtrier avait perdu la tête, et ce, même si le jury avait souligné que
le condamné pouvait se prévaloir de circonstances atténuantes. »
L’ouvrage de ce passionné d’archives fourmille de renseignements historiques.
On y apprend que la première peine de mort a été infligé en 1642 quand le sieur
de Roberval a fait pendre six hommes pour rébellion.
Entre 1642 et 1960, environ 351 personnes, dont 17 femmes, ont été exécutées au Québec. « La plus jeune personne pendue au Québec a été un certain B. Clément,
13 ans, exécuté à Montréal pour avoir volé… une vache.
« La dernière personne à avoir subi
la peine de mort au Québec a été Ernest Côté, exécuté le 11 mars 1960 à Montréal pour homicide lors du braquage d’une banque à Témiscaming le 10 juin 1959. »
En 1902, le journal Le Temps (Ottawa) a appelé à l’abolition de la peine de mort.
Ni la population ni même l’Église catholique n’étaient en faveur. Ce n’est qu’en 1976 que le Canada révoquera la peine capitale par une majorité de six voix à la Chambre des communes.
Voilà un ouvrage qui démontre à quel point il est absurde de punir l’homicide et de détourner les citoyens de l’assassinat en ordonnant… l’assassinat public.
10 septembre2025

Lamara Papitashvili, Une Terre, quatre visages, roman, Ottawa, Éditions David,
coll. 14/18, 2025, 156 pages, 18,95 $.
À la découverte
de nouveaux arrivants
Trouver sa place dans un nouveau pays pose souvent des défis.
Elle-même issue de l’immigration, Lamara Papitashvili propose, dans Une Terre, quatre visages, les récits entremêles de quatre adolescents, chacun avec son propre passé,
ses espoirs et ses blessures.
Athéna a quitté la Grèce pour Toronto.
Le Libanais Tarek s’est installé à Ottawa. Alex a suivi sa famille vietnamienne à Sudbury. Naomi a rejoint sa mère sénégalaise à Montréal. Entre déracinement, quête d’identité et espoir d’un nouveau départ, ces quatre adolescents suivront des trajectoires aussi chaotiques qu’émouvantes.
Une nouvelle amitié demeure bénéfique. C’est le cas d’Athéna avec Amy, deux filles bizarres, la première vivant dans un milieu pauvre, la seconde évoluant dans une famille très à l’aise. Elles peuvent compter sur la présence de leur père, « contraire-ment à 12 % des pères d’enfants de Toronto qui ne le sont pas », précise la romancière.
En se fabriquant surtout une image des Canadiens différente de la sienne, Tarek ne s’entend guère avec eux, ne s’intègre pas.
Sa mère lui dit : « Tu t’es refermé sur toi-même face à l’adversité d’un nouveau pays. » Résultat : deux ans après son installation au Canada, Tarek se sent toujours comme un étranger
Je ne sais pas si c’était voulu ou non,
mais Lamara Papitashvili s’est fait poétique lorsqu’elle écrit : « En onzième année,
les notes au bulletin ne sont plus
une rigolade. Or celles de Tarek sont en pleine dégringolade. » Belle rime.
À Sudbury, Alex fréquente Jessy,
une personne non binaire que l’auteure désigne sous le pronom iel. Contrairement
à Tarek, il s’intègre à pieds joints dans
son nouveau pays, ne cherchant pas, loin
de là, à vivre dans une bulle vietnamienne comme le fait sa mère.
La maman de Naomi s’est envolée vers Montréal pour des soins médicaux.
Elle parraine la venue de sa fille et de
son mari. Les retrouvailles sont difficiles
car et la mère et la fille transportent
une montagne d’émotions qu’il n’est pas facile de partager.
Un épilogue permet de réunir les quatre adolescents à l’Université de Toronto.
En passant, c’est là où l’auteure étudie présentement en littérature comparée.
Amy et Jessy sont aussi du nombre. À six, ils discutent, « certains heureux de commencer une nouvelle vie, d’autres anxieux à l’idée du changement, mais tous se remémorant leur périple d’un coin de
la planète jusqu’à L’autre bout du monde ».
C’est sans doute un cliché mais il importe de rappeler, comme le clame haut et fort Lamara Papitashvili, que ce qui fait la beauté du Canada, c’est l’union de gens issus de parcours différents. Son roman
est d’ailleurs dédié « aux nouveaux arrivants ».
La romancière est issue d’une famille aux origines géorgienne, ukrainienne et russe. Parallèlement à l’écriture de romans, Lamara Papitashvili participe à l’émission littéraire mensuelle À échelle humaine
sur les ondes de Radio-Canada. Elle anime également des ateliers de création littéraire pour adultes et adolescents.
Polyglotte, l’auteure a vécu en Géorgie,
en Syrie, en Belgique, en Espagne, en Allemagne et au Canada. Cela lui a permis d’enrichir son imaginaire avec diverses influences culturelles.
30 août2025

Pierre-Michel Tremblay, Entendre à rire, carnet thérapeutique sur les bienfaits de l’humour, Montréal, Éditions Somme toute, 2025, 132 pages, 24,95 $.
Essai poignant sur
les vertus curatives
de l’humour
En quelques minutes, un émissaire du rire peut instaurer un climat
de confiance et de détente tantôt auprès d’un enfant atteint de cancer, tantôt auprès d’une personne en perte cognitive. Pierre-Michel Tremblay en témoigne avec brio dans Entendre à rire, carnet thérapeutique sur les bienfaits
de l’humour.
Selon l’auteur, des centaines d’études « montrent sans équivoque que le rire renforce le système immunitaire, augmente la tolérance à la douleur, bonifie la santé cardiovasculaire, améliore le sommeil et l’humeur, diminue le stress, enrichit
les relations sociales ».
Dans son essai, Tremblay explore les vertus curatives de l’humour en analysant notre rapport au rire comme nécessité vitale pour affronter les zones d’ombre de nos existences, surtout en milieu hospitalier. Persuadé que l’humour est une excellente médecine, il choisit de partager le quoti-dien de quelques docteurs clowns du Saguenay, son coin d’origine.
Il ne s’agit pas de porter un sarrau blanc et un nez rouge pour se proclamer docteur clown. Une expérience préalable en art de la scène est nécessaire avant d’entamer
une formation exigeante combinant toutes les techniques de l’art clownesque, de l’improvisation et du savoir-être avec
les patients.
Pierre-Michel Tremblay s’est rendu dans
le Centre d’hébergement des Pensées (Saguenay) où il a suivi deux docteures clowns dont le nez rouge agit comme
une carte de visite magique indiquant à tous et toutes « allô, je n’appartiens pas
à la vie quotidienne ». En les accueillant, une patiente n’hésite pas dire « ça met de la vie de vous voir ».
« Le nez rouge donne l’autorisation d’être malcommode, de transgresser les règles, d’être libre des contraintes de bienséance, de faire le pitre. » L’auteur décrit une scène où il ne fait aucun doute que la docteure clown et une vieille petite dame immergée dans une absurdité perpétuelle et involon-taire se comprennent.
Quelques portes plus loin, lorsque
la réponse à la question « comment ça
se passe pour toé aujourd’hui ? » est
un morne « ouais, correct… », la docteure clown sait très bien que ça veut dire « vous le voyez bien tabarnak que j’ai pas de cheveux, que chu maigre comme un clou de six pouces pis que chu écœuré d’être malade ».
En entrant dans le Département d’oncologie-pédiatrie de l’hôpital de Chicoutimi, Pierre-Michel Tremblay demande à la docteure clown si elle sait de quel type de cancer souffrent les enfants. Elle lui répond d’abord que le diagnostic n’est pas ce qui importe, puis ajoute « sauf si c’est incurable parce que, dans ces cas-là, inévitablement, une relation d’attachement se développe ».
Chaque fois que Tremblay a accompagné des clowns thérapeutiques, il a vu des hommes et des femmes se transformant
en « étonnantes figures au nez rouge provenant d’un univers différent, des personnages possédant le pouvoir d’invoquer la joie, la légèreté et la tendresse ». Des endroits cliniques ou fonctionnels se transformaient dès lors en lieux d’épanouissement et de sérénité.
C’est parce qu’il a rencontré ces clowns sans cynisme, ces bouffons pleins de bonté, ces femmes et ces hommes pratiquant
un rire tendre pour les humains les plus fragiles de notre société, que Pierre-Michel Tremblay a senti le besoin d’écrire ce livre. Cela lui a permis de renouer de manière plus viscérale avec la dimension thérapeutique de l’humour.
16 août2025

McSkyz, Enquêtes avec McSkyz, Spécial serial killer, album, Éditions Dark Side Hachette, 2025, 64 pages, 15,95 $.
Enquêter, analyser
et décoder
Les enquêtes criminelles vous passionnent ? Voici un album qui vous plongera au cœur de cinq affaires glaçantes. Ces Enquêtes
avec McSkyz ont fait frissonner
le monde entier.
McSkyz est le pseudonyme de Joris Lavarenne, est un auteur, youtubeur et podcaster français. Ce passionné de crimes réels publie une nouvelle « histoire vraie
et flippante » (HVF) chaque vendredi soir depuis 2018. Ses HVF comptent aujourd’hui entre un demi-million et un million et demi de consultations.
Disparitions mystérieuses, séquestrations, meurtres, toutes les affaires sont décorti-quées par ses soins, de la découverte du crime à sa résolution. Dans cet album, McSkyz nous entraîne sur la trace de cinq serial killers à Hong Kong, en France et aux États-Unis.
Le premier tueur en série est Lam Kor-wan, surnommé « le boucher de Hong Kong ». Dans les années 1980, il a à peine 27 ans, le visage séduisant, la voix douce. Or, dans sa chambre fermée à double tour, il se livre en moins de cinq mois à quatre crimes sexuels inimaginables.
Au fil de l’enquête, quelques médecins légaux « abandonneront devant l’insoutenable vision de certaines vidéos
où le serial killer se met en scène en train de démembrer ou violer les corps. »
McSkyz présente le cas d’un tueur qui a pour projet de sacrifier douze personnes, une pour chaque signe astrologique.
Il envoie après coup des lettres aux médias avec des messages cryptés et signées
Le Zodiaque.
L’enquête devient « un véritable manège
à sensations ». Un suspect est reconnu coupable et condamné à 232 années de réclusion. Or, il s’agit d’un copycat. « Mais quid du Zodiaque originel ? » Et on n’est pas à l’abri d’un Zodiaque III ou IV.
Les autres tueurs en série incluent
un prédateur du numérique avant l’heure, un routier du cauchemar et un monstre dissimulé en père de famille. Chaque affaire est racontée dans une ambiance aussi terrible qu’angoissante.
Pour chaque cas, McSkyz propose des jeux de logique, d’observation et de culture générale. Les solutions figurent à la fin de l’album. Il y a un jeu qui vous invite à trouver le nom de six armes (saurez-vous faire la différence entre le revolver et le pistolet ?). Un autre jeu présente quatre
clés et quatre menottes qu’ils faut jumeler correctement.
Le cahier Enquêtes avec McSkyz a reçu des critiques généralement positives, soulignant sa qualité, son originalité et son aspect divertissant. Les lecteurs apprécient le style de McSkyz ainsi que la combinaison d’histoires et d’énigmes. Les inconditionnels du true crime trouvent que le cahier de 64 pages se termine trop rapidement, bien entendu.
10 août2025

Patricia Cornwell, Identité inconnue, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2025, 384 pages, 41,95 $.
Nouvelle enquête
de Kay Scarpetta
Les livres de Patricia Cornwell se sont vendus à plus de cent vingt millions d’exemplaires. Son nouveau roman Identité inconnue décortique une vingt-huitième enquête de Kay Scarpetta, cheffe d’un institut médico-légal en Virginie du Nord, aux États-Unis.
La Dr Scarpetta est appelée sur une très étrange scène de crime. Dans un sinistre parc d’attractions abandonné, un corps à
la peau curieusement rouge a été retrouvé au centre d’un agroglyphe de pétales.
Horrifiée, elle découvre que la victime est nul autre que son ex-amant Sal Giordano, scientifique récompensé par le prix Nobel, que l’on surnomme « le chasseur d’ET » A-t-il été tué par des extraterrestres…?
L’astrophysicien a été jeté dans le vide du haut d’un objet volant. On apprend que balancer un corps dans le vide, au milieu des montagnes, de la mer ou d’un lieu perdu, a jadis été une spécialité russe.
Ces vols de la mort ont aussi été pratiqués « par le Japon, la Colombie, l’Indonésie et
la France pendant la guerre d’Indochine
et d’Algérie. »
Si un humain tue un autre humain, c’est
un homicide. Si la cause de la mort est due à un animal, il s’agit d’un accident. « Mais
si ce sont des ET, je n’ai pas de terme pour cela », affirme la médecin légiste.
Dr Kay Scarpetta pratique l’autopsie, mais il faut 19 chapitres avant que cela commence. On a d’abord droit à des descriptions fort détaillées d’un vol cahoteux en hélicoptère, puis à un interrogatoire sur la vie privée de la médecin légiste avant qu’elle ne puisse toucher au cadavre.
Juste avant cette enquête, la médecin
légiste a pratiqué une autopsie sur le corps d’une fillette. On découvre qu’il y a
un dénominateur commun entre cette mort et celle du scientifique. Peut-on croire que la même personne les a tués…?
Côté style, certaines comparaisons sont finement ciselées. La romancière écrit que Dr Kay Scarpetta « dissèque son âme comme le corps de ses cadavres ».
Les membres raides dans une housse mortuaire évoquent « un insecte tentant
de s’échapper de sa chrysalide ».
Une ancienne greffière est « une fouine avec une ouïe de chauve-souris ».
Comme le roman met en scène une médecin légiste, les rares mots scientifiques sont monnaie courante. Il est question,
par exemples, d’une hémorragie intraparenchymateuse, de cellules photovoltaïques, de taux élevés d’halopéridol, de lorazépam et de diphénhydramine.
Il y a plusieurs références à des organismes américains bien connus, notamment au FBI, à la CIA et à la NASA. S’ajoutent d’autres entités comme AFIP (Armed Forces Institute of Pathology), AFMES (Armed Forces Medical Examiner System), AARO (All-domain Anomaly Resolution Office) et DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency).
Quand on fait remarquer à Kay Scarpetta qu’elle va devoir surveiller ses arrières,
elle répond que c’est devenu chez elle « une seconde nature ». Et pour l’adjoint de la médecin légiste, deux plus deux ne font pas toujours quatre.
Ce roman illustre plusieurs choses : le mal est dans notre nature, il faut parfois penser en dehors du cadre normal, l’Enfer existe bel et bien… sur Terre, il y a toujours des extrémistes qui veulent abattre la démocratie, sans oublier qu’il n’y a rien de pire que la jalousie. « C’est la principale cause des horreurs en ce monde. »
25 juillet2025

France et Lise Tapp, Berthe, c’est l’heure, roman, Tracadie, Éditions La Grande Marée, 2025, 518 pages, 32,95 $.
Roman à quatre mains
sur comment s’adapter
à la vie
Des nouveau-nés à l’arrière-grand-mère, il a fallu quatre mains et
500 pages pour décrire les tribulations d’une famille où l’amour, la tendresse et l’affection règnent à profusion. Le résultat est Berthe, c’est l’heure, roman de France
et Lise Tapp.
Les personnages principaux sont Blanche (arrière-grand-mère septuagénaire), Jeanne (grand-mère quinquagénaire) et Berthe (mère trentenaire). Soi-disant orpheline de père, Berthe a, très jeune, transposé sa mère dans le rôle de père et identifié sa grand-mère dans celui de sa mère.
Lise Tapp confie : « J’ai retrouvé, dans
le style de ma sœur France, le mien et m’y suis sentie à l’aise pour lui donner encore plus de substance et de vie ». Dans ce roman, la vie charrie bien des adversités avec lesquelles il faut composer.
Berthe Leclerc est élevée par des femmes
et enseigne dans un collège de filles. Bien qu’il y ait peu d’occasions de rencontrer
un homme, elle fait la connaissance
d’un radiologue nommé Charles Blais et l’épouse vers 1989. « C’est à qui dit aimer l’autre davantage. »
Émotions et évasions, sentiments et raisonnements, hésitations et interrogations, tout est décrit avec moult détails, avec
une vivacité qui se transforme tantôt en ensorcellement tantôt en litanie.
Mais lorsqu’il s’agit de moments amoureux au lit, on a tout simplement droit à un bout de phrase comme « se prodiguant mutuellement la tendresse et la volupté que leur dictent leurs élans ».
Selon les romancières, il faut laisser
les peines du passé de côté et se préparer
à vivre les joies présentes et celles à venir avec l’homme que l’on chérit. « Ce que
l’on ne pouvait changer, on se devait de l’accepter, de comprendre et de s’adapter ».
Les épreuves que Berthe traverse avec
sa famille et son mari apportent avec elles une multitude de bouleversements. Raison de plus pour affirmer que « La vie nous emporte là où nous devons aller, cela est notre destin. L’acceptation, puis l’adaptation, sont les meilleures solutions entre toutes. »
France et Lise Tapp se demandent pourquoi des gens posent certaines actions qui nous semblent incompréhensibles. La réponse qui s’impose semble être la suivante : « Parce qu’ils ont trop mal, la souffrance les aveugle, ils ne savent comment réagir. »
Le vocabulaire de Berthe, c’est l’heure est soigné. Les romancières nous servent parfois des mots rares, dont voici quelques exemples : « plaisirs réservés aux séides de l’amour, amoureux en plein amuïssement, c’est de la palinodie pure, avouer sa hâblerie, cette céphalée du réveil… ».
Curieusement, l’éditeur a décidé d’éliminer plusieurs accents circonflexes, une fantaisie dont nous nous serions bien passés. Nous avons droit à : maitriser, apparaitrait, reconnait, disparaitre, fraiche, gouter, coute, affut, entraine, au faite et j’en passe.
Il aurait été préférable d’accorder plus d’attention à la mise en page. Lors d’une question ou d’une exclamation, il arrive trop souvent que le point d’interrogation
ou d’exclamation se retrouve seul au début de la ligne suivante.
On connaît l’expression « la vie est
un long fleuve tranquille ». Elle est née sous la plume de l’écrivain et avocat français Denis Langlois, et fait partie d’une expression plus grande : « La vie est
un long fleuve tranquille, ce sont les rives qui sont dangereuses. »
L’action de Berthe, c’est l’heure se déroule principalement face au fleuve Saint-Laurent. Selon les saisons de la vie,
les personnages ne manquent pas de voguer sur des rives dangereuses.
16 juillet2025

Freida McFadden, La femme de ménage
se marie, novella traduite de l’anglais par Karine Forestier, Paris, City Éditions,
coll. Poche, 2025, 112 pages, 8,95 $.
Novella meurtrière
« Je vais te trancher la gorge, Millie Calloway. » Voilà la première phrase du premier chapitre de
la novella La femme de ménage
se marie, de Freida McFadden. Phrase prononcée le jour du mariage de Wilhelmina Calloway, alias Millie. Le texte est court, saccadé et trépidant.
Je vous ai déjà parlé de Millie dans
ma recension des romans Les secrets de
la femme de ménage et La femme de ménage voit tout. J’ai aussi passé en revue le roman La Prof, également de Freida McFadden.
Enceinte, Millie Calloway s’apprête à épouser Enzo Accardi, l’homme de ses rêves. Alors qu’elle devrait se préoccuper uniquement de sa robe et de sa coiffure, Millie est confrontée à un sérieux problème : quelqu’un ne veut pas qu’elle vive assez longtemps pour prononcer ses vœux.
Elle reçoit des appels d’un homme qui épie ses faits et gestes, comme s’il était caché dans la penderie, « une lueur meurtrière dans les yeux ». Un bref coup de fil lui apprend que cet homme veut voir le sang se répandre partout sur sa robe de mariée.
Bien que prise au piège, Millie décide de
ne pas se laisser intimider. Elle entend se marier coûte que coûte, pour le meilleur
et pour le pire. Mais le pire pourrait bien arriver plus tôt que prévu…
Frieda McFadden écrit que Millie est
un mélange à part égales de nervosité et d’excitation. « Je suis nervexcitée. » Ce qui est censé être le plus beau jour de la vie de Millie se transforme en une succession de tragédies.
Ses parents, avec lesquels elle est brouillée depuis quinze ans, ont promis d’assister à l’union civile. Or, voici qu’ils annulent leur présence quinze minutes avant la cérémonie présidée par un commissaire adjoint aux mariages dans l’hôtel de ville de Manhattan, État de New York.
Millie et Enzo savent qu’ils auront une fille. Entre les appels meurtriers (que Millie garde pour elle-même) et la robe qu’un tailleur doit ajuster à la dernière minute, les futurs époux discutent du prénom à donner à leur enfant : Felicity, Nadine, Violet, Allison, Ada.
Le roman et la nouvelle sont des genres littéraires très connus. La novella demeure plus rare. Elle compte entre 17 500 et
40 000 mots, se concentrant sur une intrigue principale, sur un événement central avec quelques événements connexes.
Freida McFadden est un pseudonyme. Originaire de New York, l’autrice est née d’un père psychiatre et d’une mère podologue. Elle est médecin spécialisée dans les lésions cérébrales. En France,
le roman Les Secrets de la femme de ménage s’est classé parmi les 10 livres
les plus vendus en 2024, trois mois seulement après sa parution.
5 juillet2025

Guy Bélizaire, Rue des rêves brisés, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2025, 208 pages, 26,95 $.
Immigration et racisme,
deux thèmes chers
à Guy Bélizaire
Malgré toutes ses crises et ses situations impossibles, Haïti demeure un pays magique qui a « un effet
de coup de foudre, attractif, ensorcelant ». Voilà ce que Guy Bélizaire illustre avec brio dans
le roman Rue des rêves brisés.
La réédition de cet ouvrage en vaut
le coût-coup !
L’action se déroule à Montréal où Christophe est né de parents haïtiens. Le père veut imposer à son fils de 17 ans un voyage
d’un mois au pays de ses ancêtres. Christophe n’y tient pas car il craint de perdre
sa première petite amie, Mélodie. Loin
des yeux, loin du cœur.
Le narrateur de ce roman est le fils, plus souvent appelé Chris. Guy Bélizaire le campe dans des situations où l’ado finit par aimer son père tout en étant emmerdé par
sa présence. Il l’apprécie, mais préfère le plus souvent se passer de sa compagnie.
Au début, Mélodie n’accueille pas très bien
le projet de voyage de son petit ami. Cela bouleverse tous ses plans. Son chagrin,
sa déception et sa colère mettent visiblement des bâtons dans les roues de son raisonnement.
L’auteur explore largement le thème du racisme, utilisant au besoin le mot en N. Jimmy, le meilleur ami de Chris, ne laisse personne l’insulter, surtout pas un Blanc.
Cela se produit une fois et Jimmy flanque
un coup de poing à son agresseur. « Désormais, je suis sûr qu’il réfléchira avant d’insulter un Noir. »
Le racisme est mis en épingle dans plus
d’une scène impliquant des policiers. Jimmy est abattu lors de l’une de ces altercations.
De toute évidence, Chris en veut à cet homme en uniforme qui a tué son meilleur ami. Il en veut « au Bon Dieu qui laissait se produire
ce genre de choses, à la société qui entretenait une telle injustice ».
Des dialogues courts mais percutants nous permettent de voir comment Chris en vient à comprendre que la vie est une vilaine comédie, une farce qui vise à faire mal, à faire souffrir. « Elle se présente avec son plus beau sourire, fait plein de promesses et un jour, paf! elle vous casse la gueule, vous laisse en miettes, avec dans la bouche un goût de fiel. »
Guy Bélizaire explore aussi le thème de l’exil, de l’immigration. Le père de Chris préfère
sa maîtresse à sa femme et elle s’appelle Haïti. L’enfant est né au Canada, il n’est pas un immigrant comme son père. « Tu ne traînes pas avec toi un passé, des habitudes et
une histoire d’ailleurs. »
Le romancier excelle dans l’art de brosser
le portrait d’un homme tiraillé entre
ses obligations de mari et de père, d’un part,
et un amour inconditionnel qu’il porte à
son pays natal, d’autre part. Le fils voit son paternel passer d’une situation autoritaire à des moments où il devient « en proie au doute, habité par un rêve plus grand que lui ».
Né à Cap-Haïtien, Guy Bélizaire vit au Québec depuis quarante ans. Il est diplômé en sciences économiques, en relations industrielles et possède également une maîtrise en administration publique. Ancien cadre supérieur à la fonction publique fédérale, l’auteur vit dans la région de l’Outaouais.
29 juin 2025

Marc Poirier, L’Acadie avant astheure, Chroniques d’histoire acadienne, Québec, Éditions du Septentrion, 2025, 234 pages, 24,95 $.
Marc Poirier, un passionné d’histoire acadienne
L’histoire est un arbre qui ne cesse de grandir. Encore faut-il l’arroser de notre curiosité et de l’éclairer de nos recherches. C’est exactement ce que fait Marc Poirier dans le recueil intitulé L’Acadie avant astheure.
L’ouvrage comprend quarante chroniques choisies parmi la centaine rédigées par Marc Poirier pour le journal Acadie Nouvelle, situé à Caraquet (N.-B.). Chacune aborde un petit bout d’histoire, chacune permet d’en savoir plus sur les origines et le destin du peuple acadien.
Le drame que fut la Déportation des Acadiens constitue un élément charnière de l’histoire de cette population, mais ne se limite évidemment pas qu’à cela. Poirier y consacre quelques chroniques, notamment à leurs architectes.
Dans « Robert Monckton : la tête de pont
de la Déportation », il note que certains qualifient ce lieutenant-colonel de « bourreau » et considèrent qu’il est coupable d’avoir participé à un nettoyage ethnique avant la lettre.
La ville de Moncton a été nommée en
son honneur (le k fut omis par erreur et l’orthographe maintenu ainsi). Ironie du sort, « Moncton est devenue l’un des chefs-lieux de la communauté acadienne, abritant plusieurs de ses institutions majeures, dont l’Université de Moncton. Certains Acadiens d’aujourd’hui y voient un pied de nez à l’histoire, alors que pour d’autres, c’est une insulte à la mémoire du peuple acadien. »
Une autre chronique présente Charles Morris comme l’architecte de la Déportation. Originaire de Boston, il est nommé arpenteur en chef de la colonie; c’est lui qui présente au lieutenant-gouverneur Charles Lawrence « un plan complet et détaillé de l’état des lieux et des façons de mener à bien l’expulsion de tous les Acadiens ».
Dans « L’expérience difficile des Acadiens au Poitou », Poirier indique que l’installation de ces derniers commence
en 1773. Environ 1 500 se dirigent vers
les « brandes » (lieux incultes) du Poitou. Le bilan de l’expérience demeure « loin
des premiers espoirs : de 100 à 150 Acadiens à peine vont y rester et ils s’intégreront peu à la population française locale ».
Contrairement à ce qu’on rapporte souvent, ce n’est pas Louis J. Robichaud qui a été
le premier Acadien à occuper le poste de premier ministre du Nouveau-Brunswick. L’auteur souligne qu’il s’agit plutôt de Pierre Veniot, député libéral qui remplace son chef démissionnaire Walter Foster de 1923 à 1925. Il sera aussi « le premier Acadien à accéder au cabinet fédéral en tant que ministre des Postes sous le gouvernement libéral de William Lyon Mackenzie King ».
Poirier rappelle que, au début des années 2000, un grand débat secouait la société acadienne entourant la demande d’excuses auprès de la Couronne britannique pour
la Déportation. La Société nationale de l’Acadie (SNA) s’est adressée en vain à
la reine Élisabeth II. « De longs pourparlers ont alors eu lien entre la SNA et le gouvernement, avec comme résultat l’adoption d’une proclamation royale désignant le 28 juillet (date de l’adoption de l’ordre de Déportation, en 1975) de chaque année Journée de commémoration du Grand Dérangement ».
J’aurais aimé que ces chroniques d’histoire acadienne incluent un tableau chrono-logique de la colonisation et de la déportation, avec une référence aux hommes et aux femmes qui ont façonné
ce parcours très particulier dans l’espace
et dans le temps.
Marc Poirier œuvre dans le milieu journalistique depuis plus de 35 ans. Après avoir couvert l’actualité pour l’Acadie Nouvelle, il a été reporter aux affaires publiques à Radio-Canada en Atlantique pendant 22 ans. Il siège au conseil d’administration de la Société historique acadienne depuis plusieurs années.
24 juin 2025

Katherine Girard, Helena, tome 1, Les rêves piégés, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 356 pages, 27,95 $.
Une histoire avant l’émancipation des femmes
Katherine Girard excelle dans l’art
de montrer comment les hommes
et les femmes pouvaient avoir de
la misère à se dire les vraies affaires à l’époque des carcans contraignants du catholicisme. Elle campe une femme énergique et déterminée dans Helena, roman basé sur
son arrière-grand-mère.
L’action se déroule principalement au Lac-Saint-Jean entre 1917 et 1922. Helena Gaudreau est la fille d’une femme qui « n’avait jamais ressenti de transports particuliers lorsqu’il avait été question d’étreintes charnelles ». Sa mère subissait, pour le plaisir de son mari, les relations sexuelles que ce dernier lui imposait. Résultat : quinze enfants.
L’aînée Helena a 17 ans quand son père décide de la marier à Liguori Simard.
Leur relation est basée sur l’amitié, sur une bonne entente. « Si le sentiment amoureux ne venait pas, peut-être que les plaisirs
de la chair, eux, seraient au rendez-vous ». Le mari est une belle pièce d’homme aux yeux pétillants, aux lèvres bien garnies,
aux fesses rebondies.
Lors de son voyage de noces à Québec, Helena rencontre un ami de Liguori, François dont le regard d’un vert d’été lui coupe le souffle. « Il se dégageait une gentillesse mêlée de tristesse qui lui alla droit au cœur ». François va hanter l’imaginaire de la jeune épouse… et ses nuits.
En prenant Liguori comme mari, Helena
doit vivre avec sa belle-mère. En posant
les pieds dans sa nouvelle demeure,
tout commence à aller de travers : comportement acariâtre et mesquin de
sa belle-mère, mari enrôlé dans l’armée, envoyé au front, revenu atteint de tuberculose et parqué dans un sanatorium.
Liguori se sent « comme un moins que rien, indigne de vivre, indigne d’aimer ». Helena, elle, s’accroche à son fils François-Xavier. Elle est « plus en mode survie
qu’à la recherche du bonheur ».
Pendant presque 300 pages, ce sont la solitude et tous les malheurs imaginables qui meublent la vie d’Helena, qui peuplent son âme. Heureusement, « la folle détermination et la fierté rude » l’empêchent de flancher. L’ère n’est cependant pas encore à l’émancipation
des femmes.
La vie racontée par Katherine Girard est celle où l’homme décide de tout, où
la femme obéit à son père, à son mari,
à son curé. « Sans homme, la femme n’était rien. Elle ne pouvait pas disposer de son argent, ne pouvait pas aller dans le monde librement, devait se surveiller constamment, n’était pas prise au sérieux. »
Le style de la romancière épouse l’intrigue, tantôt poétique comme les rêves de la protagoniste, tantôt saccadé comme la série de malheurs qui s’abat sur elle. J’ai noté une intéressante comparaison au sujet d’Helena, devenue veuve dans l’ombre omniprésente de François : « son goût pour le célibat s’envolait tranquillement, comme les oies qui partaient en grappes serrées vers des cieux plus cléments » (remarquez que tranquillement rime avec cléments).
Je ne vous cacherai pas que François
et Helena vibrent au même rythme.
Leurs lèvres s’unissent, leurs langues s’entremêlent, leurs souffles saccadés s’accordent. Ils se sentent en confiance, protégés de tous les tourments de l’existence. Évidemment, ils se trompent.
À suivre dans le tome 2 intitulé
Les bonheurs vacillants…
13 juin 2025

Stéphanie G. Vachon, Moïse, l’athlète de
la parole, album illustré par Jenny Bien-Aimé, Montréal, Éditions Somme toute, 2024, 32 pages, 25,95 $.
Surmonter le bégaiement est tout un sport
Lorsqu’une personne bégaie, c’est parce que le cerveau et les muscles n’ont pas travaillé en équipe.
Tel est le cas d’un jeune joueur
de soccer dans Moïse, l’athlète de
la parole, album de Stéphanie G. Vachon (texte) et Jenny Bien-Aimé (illustrations).
Moïse aimerait bien parler aussi facilement qu’il manie le ballon. Mais dans sa bouche les mots se répètent, restent pris et s’étirent. Le jeune athlète se questionne sur sa façon de parler, et bégayer le dérange de plus en plus.
À l’école primaire (années 1950), je bégayais passablement. On ne connaissait pas alors
le mot orthophoniste. Ni mes parents ni mes enseignantes savaient quoi faire pour m’aider à surmonter ce problème d’élocution. Cela ne m’empêchait pas d’être bavard en classe et d’être puni.
En 10e et 11e années, j’ai eu un professeur qui m’a proposé des exercices de diction.
Je crois que c’est grâce à son encoura-gement assidu et à mon propre degré de confiance que j’ai pu prendre le taureau par les cornes et réussir à parler un peu plus facilement. Étrangement, je bégayais moins en anglais.
Lorsque j’ai appris que les Éditions Somme toute publiaient Moïse, l’athlète de la parole, j’ai tout de go demandé un service de presse de cet album. En 32 pages, Stéphanie G. Vachon campe un jeune joueur de soccer aux prises avec un bégaiement gênant, voire humiliant. Il bute plus sur
les mots lorsqu’il semble vivre de grandes émotions ou lorsqu’il parle à des étrangers.
Grâce à son entraîneur au soccer, les tirs
de Moïse deviennent plus précis après
des centaines, voire des milliers d’essais. « C’est le même principe pour développer une parole fluide : il doit s’entraîner. » L’orthophoniste Julie devient son entraîneur de la parole.
Avec sa famille, Moïse n’est pas sans remarquer que bégayer est un sujet tabou. Juste d’en parler avec Julie, ça le soulage.
Il lui faut aussi mettre les bouchées doubles. Comme un sportif en vue d’une compétition, il se présente aux séances chaque semaine et se pratique constamment pour s’améliorer.
Ce qui est intéressant dans cet album, c’est que Moïse devient énergisé par ses progrès en orthophonie, au point de soumettre une demande à son entraîneur sportif : « Coach, j’ai toujours joué en défensive, sauf que jeee préfèrerais être à l’attaque. » Vous deviner qu’il va marquer un but.
L’album tisse si bien prouesses en sport et progrès en élocution que nous en venons à la seule conclusion qui s’impose : vouloir, c’est pouvoir.
L’auteure Stéphanie G. Vachon est ortho-phoniste; ses petits patients lui inspirent de grands personnages. Par ses couleurs et ses détails, Jenny Bien-Aimé illustre comment le texte ne dit pas tout.
5 juin 2025

Nelle Lamarr, La fille qui venait la nuit, roman traduit de l’anglais par Karine Forestier, City Éditions, 2025, 368 pages, 39,95 $.
L’indispensable
meurtrière
Auteure de thrillers psychologiques au suspense haletant et aux multiples rebondissements, Nelle Lamarr décrit la mince frontière entre justice et vengeance dans
La fille qui venait la nuit.
L’action se déroule à Los Angeles, lieu de résidence de l’auteure, et met en scène Marley, une nounou qui travaille de nuit pour Ava et Ned, de jeunes parents qui méritent « un gros 0/20 en rouge ».
Elle va rapidement devenir indispensable.
Ava croit que, avec cette nounou, les choses ne peuvent que s’améliorer pour elle et
son mari, pour le bébé et elle, pour tous
les trois. « L’infirmière Marley va réparer notre mariage. Et m’aider à garder mon secret », lit-on au début du roman.
Ned, pour sa part, est intelligent, plein de succès et aussi beau que Henry Cavill
(j’ai dû fouiller pour apprendre que Cavill est l’acteur britannique ayant joué le rôle de Superman). Ned affirme qu’il n’est pas fait pour avoir une femme ou un enfant.
Et quand l’homme d’affaires a un mal de tête, c’est « de la taille du Texas ».
Il maudit son père qui l’a forcé à marier Ava. Pourquoi ? La romancière entretient
le suspense. Ava, elle, regrette de ne pas avoir épousé Gabe, le meilleur ami de Ned.
Le mot « mari » a sur sa langue une consonnance si étrangère qu’elle n’a pas l’impression de l’appréhender. Alors pour ce qui est de le prononcer… Être avec Gabe est viscéral, tellement mal et pourtant tellement bien, ce qu’il y a de plus naturel.
Quant à la nounou Marley, elle a un corps tonique et svelte, son visage a des yeux exquis d’améthyste, à la fois violets et violents pour toiser sa cible. Cette célibataire a un quotient intellectuel de 165; selon la romancière, cela pourrait permettre à la nounou de « s’en sortir après un meurtre ».
J’ai appris, en passant, que les roses blanches peuvent symboliser la paix et l’amour, mais également la mort.
Le roman m’a surpris en signalant que
la criminalité à Los Angeles a augmenté de près de 25 % au cours des trois dernières années. Après Détroit et Chicago, Los Angeles est perçue comme la troisième ville la plus dangereuse des États-Unis, selon un récent sondage Gallup.
En lisant La fille qui venait la nuit, j’ai
eu l’impression que la romancière avait finement élaboré une intrigue, l’avait travaillée dans ses moindres détails, et avait réussi à nous sidérer puisque l’issue s’avère encore meilleure que ce que nous pouvions imaginer.
Or, dans une lettre de l’auteure à la fin
du roman, on apprend que Nelle Lamarr n’avait absolument aucune idée de l’intrigue lorsqu’elle a envoyé le résumé d’une histoire de nounou diabolique à
son éditeur. Dire que la romancière a paniqué quand elle a reçu le feu vert
serait un euphémisme.
Avec La fille qui venait la nuit, l'auteure cherche à « remettre le karma dans
la bonne direction. Justice ou vengeance ? La frontière est mince entre les deux.
Ou peut-être s’agit-il des deux faces
d’une même pièce. »
23 mai 2025

Serge Dupuis et Normand Carrey,
Le Moulin-à-Fleur de Sudbury, quartier ouvrier, territoire canadien-français, essai, Ottawa, Les Presses de l’Université
d’Ottawa et le Centre de recherche sur
les francophonies canadiennes, coll. Amérique française, 2025, 354 pages, 41,95 $.
Étude exhaustive
d’un quartier sudburois
Il y a un quartier urbain qui représente le fondement de la vie culturelle, économique et politique des Franco-Ontariens. Serge Dupuis et Normand Carrey le présentent et l’auscultent dans Le Moulin-à-Fleur de Sudbury, quartier ouvrier, territoire canadien-français.
Ce quartier correspond grosso modo aux frontières de la paroisse Saint-Jean-de-Brébeuf. Le premier chapitre explique comment quatre décennies d’efforts (1902-1945), déployés par les Jésuites et les familles ouvrières canadiennes-françaises, ont suffi pour constituer un quartier, des institutions, une culture et une identité propre au Moulin-à-Fleur : catholique, ouvrière et francophone.
Le deuxième chapitre porte sur la période de 1946 à 1967, qui constitue l’âge d’or du Moulin-à-Fleur. On y naît, on y grandit et on s’y instruit : écoles Nolin, Sainte-Marie, l’Assomption et Collège du Sacré-Cœur.
On y travaille (Laberge Lumber) et on y consomme (épiceries Dominion et Lapalme).
Les auteurs notent que, « à leur apogée,
les 1 670 élèves des quatre écoles franco-catholiques du Moulin-à-Fleur représentent 65 % des élèves de langue française de la ville ». Les Sœurs grises
de la Croix et les Jésuites veillent au grain.
Dès les premières lignes de leur troisième chapitre, Dupuis et Carrey soulignent que les décennies 1970, 1980 et 1990 font subir un mauvais quart d’heure aux quartiers populaires. « Le renouveau urbain,
la prolifération de l’automobile personnelle ainsi que le développement des banlieues et des centres commerciaux, écrivent-ils, accélèrent la dévitalisation des vieux quartiers ethniques. »
Pendant ces trois décennies, les Moulin-à-Fleurois ne se résignent pas aux courants
à la mode qui les laisseraient au dépourvu. Recommencer, créer, croire et se mettre en valeur demeurent toujours à l’ordre du jour.
Le Moulin-à-Fleur est le seul endroit à Sudbury où l’on obtient une offre active de services en français dans les commerces. Alors que le Centres des Jeunes et les Éditions Prise de parole emménagent dans l’ancien Hôpital Saint-Joseph au centre-ville, le Théâtre du Nouvel-Ontario opte plutôt pour le Moulin-à-Fleur.
Le quartier réussit à freiner l’érosion de
la qualité de vie et à se mettre en valeur. Mais les investissements pour développer les routes vers les banlieues et construire un collège francophone en périphérie privent le Moulin-à-Fleur de sommes publiques significatives.
Le dernier chapitre de ce monumental essai démontre que la conjoncture à laquelle est confronté le Moulin-à-Fleur depuis 1998 n’est pas facile. Or, « le développement économique et l’amélioration de la gou-vernance municipale indiquent qu’une prise en charge demeure possible. »
Le quartier ne vit pas ses dernières heures, loin de là, « mais il n’est pas encore sorti
de l’auberge ».
Le Moulin-à-Fleur de Sudbury est
un ouvrage truffé d’environ 1 000 notes
en bas de page. La bibliographie compte quelque 230 sources primaires et secondaires (journaux, fonds d’archives, articles, thèses, mémoires, textes législatifs, entretiens, courriels et sondages). C’est de loin la première histoire exhaustive du quartier, de ses origines à nos jours.
4 mai 2025

Luc Martel, L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, tome 2 : Un rêve inachevé, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 328 pages, 26,95 $.
Un roman où fiction
et faits historiques font
bon ménage
Eva et Frédérick sont de retour
dans un second tome de L’Étranger de l’Isle-aux-Grues. Luc Martel
les campe dans une intrigue qui
se déroule au rythme des anses et des falaises plongeant dans le fleuve Saint-Laurent.
Nous sommes en 1947 et le bonheur
de ce couple est menacé de toutes parts. Maintenant professeur de musique à l’Université Laval, Frédéric subit la pression d’un espion soviétique qui cherche à
le contraindre à retourner dans son Allemagne natale.
Pour Eva, connaître la maternité demeure essentiel à son bonheur. L’épouse est heureuse d’avoir Frédéric à ses côtés,
mais elle a davantage d’amour à donner. Luc Martel exploite ce filon pour farcir son roman d’intrigues douloureuses, pour
ne pas dire criminelles. On assiste à la plénitude de porter la vie, puis à la peine énorme de voir tout s’effondrer.
La trame romanesque oblige Eva à mentir plus d’une fois. Si certains s’enfargent dans les fleurs du tapis, elle espère juste pouvoir s’habituer à ne pas trop s’enfarger dans ses menteries. Il faut dire que la jeune femme a de l’expérience puisqu’elle a réussi à cacher l’origine de son Allemand à tout le monde pendant des mois.
Le roman regorge de rebondissements spectaculaires. Frédéric, qui a connu la violence des nazis, sait que les hommes sont capables des pires atrocités en temps de guerre. « Seulement, il ne pouvait concevoir que, dans la vie de tous les jours, un individu utilise sa force physique pour terrasser une femme et la violer. »
C’est souvent autour d’un repas que
la parenté se serrent les coudes. À une
de ces occasions, les femmes préparent
« des darnes d’esturgeon assaisonnées
de sel, de poivre et de salicorne séchée, ramassée sur les battures à marée basse ».
Nous avons droit à quelques ébats amoureux avant le mariage, où « la gêne
et la pudeur initiales [font] place à une intimité parfaite… malgré les avertissements répétés du curé ». Dans le cas des deux ados concernés, jamais il ne leur vient à l’esprit qu’ils commettent un péché grave.
Frédérick est un violoniste réputé, invité à se produire sur les plus grandes scènes
tant au Québec qu’aux États-Unis. Lors
d’un mariage, il a l’occasion d’interpréter
La marche nuptiale de Mendelssohn et
le Canon en ré majeur de Pachelbel.
Le curé, pour sa part, livre un sermon interminable sur la fidélité et les responsabilités des époux. « Eva tressaille lorsque l’homme en soutane évoque l’obligation d’obéissance de la femme, alors que l’époux n’est pas soumis à la même règle. »
Elle se demande combien de temps il faudra attendre pour que cette règle stupide soit abolie. Heureusement, Eva ne
se sent pas concernée, car Frédéric n’a jamais exigé la soumission, « sachant fort bien qu’il serait vain d’essayer ».
Ce roman m’a appris pourquoi on ne souhaite pas bonne chance à un artiste avant son entrée sur scène; on lui dit plutôt Merde! Pourquoi? Selon le romancier, l’expression aurait commencé à être utilisée au siècle dernier lorsqu’on se déplaçait à cheval ou en calèche.
« Si un concert ou une pièce de théâtre connaissait un certain succès et que l’achalandage devant la salle était si grand, il y avait inévitablement beaucoup de crottin de cheval dans la rue. Alors, depuis ce temps, les artistes se souhaitaient beaucoup de merde. »
Le style de Martel est souvent coloré. Lorsqu’une pente est abrupte, il écrit :
« ça monte comme dans le front d’une bœuf ». Il joue parfois sur les mots, notamment lorsque monsieur Beaulieu baptise son bateau Le Beau Lieu, en référence à l’Isle-aux-Grues, « un beau lieu pour vivre ».
D’une plume évocatrice, Luc Martel entremêle fiction et faits historiques méconnus avec brio pour peindre des tableaux savoureux, où les émotions fortes se mêlent aux embruns marins du Saint-Laurent.
22 avril 2025

Simon Boulerice, Ma vie au micro-ondes, récit d’infortunes culinaires, Montréal, Éditions Cardinal, 2025, 198 pages, 29,95 $.
Simon Boulerice,
hôte terrible
et excellent hôte
Si la nourriture que l’on avale nous aide à nous propulser, le four à micro-ondes domestiqué dans
les années 80 est un ressort nécessaire à chacun des bonds en avant de Simon Boulerice qui signe Ma vie au micro-ondes, récit d’infortunes culinaires.
Cet électroménager a changé sa vie.
La table des matières va de Comment fonctionne votre four à micro-ondes… jusqu’aux Trucs qu’il est bon de connaître, en passant par Hors-d’œuvre, Soupes, Viandes, Poissons et fruits de mer, Desserts, Gâteau et tartes. Ce ne sont que des titres de chapitres; n’y cherchez pas des suggestions de recettes au micro-ondes.
Pour les Soupes, Boulerice se rappelle comment sa grand-mère Janine « mélangeait tous les légumes et ça goûtait la vitamine autant que le ciel ». Rien à voir avec une soupe aux pois Habitant en canne.
Jehane Benoît publie son classique L’encyclopédie de la cuisine canadienne
en 1963. La cuisine micro-ondes paraît
en 1975. Boulerice ponctue son récit
de dialogues fictifs avec celle qu’il qualifie de « Julia Child québécoise ».
S.B. : Le journaliste t’appelait Jehane comme Jeanne. C’est-tu ça qui faut dire?
J.B. : J’te l’ai dit : tu dis c’que tu veux, Simon.
S.B. : Bon, ben, je retourne à ma narration, OK?
J.B. : Vas-y. Je te lis. Mais juste avant, j’vas m’assurer que tout est beau avec ton four.
S.B. : C’est donc ben smatte!
Simon Boulerice fait souvent référence à son amant Philippe qui maîtrise chaque bouton, contrairement à lui qui contrôle juste la touche Popcorn. « Ma tâche, dans notre relation culinaire amoureuse, est de laver les chaudrons et els poêlons. »
Quand le couple reçoit, Philippe sort
la nappe et ses meilleures bouteilles. Simon se contente de ses napperons de chats et
de son carton de jus Oasis. Il précise que
le mot « hôte » dit une chose et son opposé : la personne qui reçoit et celle qui est reçue. « Je suis un hôte terrible, mais
je suis un excellent hôte. »
Philippe cuisine si bien que Simon a
les lèvres perpétuellement lubrifiées à force de saliver devant le repas que Philippe lui concocte. Lubrifiées, non lubriques, lol!
En lisant Ma vie au micro-ondes, j’ai
appris que, au Québec, voir quelqu’un
dans sa soupe, c’est en être amoureux.
Depuis son enfance, Simon a une féroce passion pour toutes les sortes de fromages, du Gorgonzola au Velveeta, du Pied-de-Vent au triangle La vache qui rit, jusqu’au plus ludique de tous : le mini Babybel dans son écrin de cire rouge, « avec les promesses de clownerie qu’il recèle ».
Comme l’auteur, je persiste à percevoir
la tomate comme un légume, bien que
ce soit un fruit. Certaines certitudes ne se désapprennent pas. Et à son instar, « c’est dans le lavabo que je procède à ma détente Palmolive ».
Comédien bien connu, Simon Boulerice note qu’il n’a aucune créativité dans la cuisine
ni aucun instinct, à part danser sur du Rihanna entre les électroménagers. Lorsqu’il écrit, c’est dans la salle à manger, en périphérie du frigo. Le four micro-ondes n’est jamais loin.
Né en 1982, Simon Boulerice possède
une impressionnante collection de cordes à son arc. Comédien, dramaturge, scénariste, animateur, danseur, chroniqueur, poète, romancier, nouvelliste et auteur prolifique pour la jeunesse, il est l’une des figures centrales de la scène culturelle québécoise.
16 avril 2025

Jean-Pierre Charland, Le bien d’autrui
tu ne prendras, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025, 416 pages, 27,95 $.
Encouragé par plus d’un million de lecteurs au Canada et en Europe, Jean-Pierre-Charland puise de nouveau dans les Commandements de Dieu pour nous offrir Le bien d’autrui tu ne prendras, sixième enquête d’Eugène Dolan, inspecteur de police à Montréal en 1912.
Ce roman historique s’ajoute à Père et mère tu honoreras (2016), Un seul Dieu tu adoreras (2018), Impudique point ne seras (2019), Homicide point ne seras (2022) et L’œuvre de chair ne désireras (2023).
L’inspecteur Dolan doit enquêter sur deux crimes, l’un impliquant un homme disparu et l’autre, plus compliqué, portant sur
un détournement de fonds. Le romancier nous conduit dans les bas-fonds de la ville, d’une part, et dans le monde des affaires, des banquiers et d’autres gros bonnets pour qui la discrétion est une vertu cardinale, d’autre part.
Dans un cas comme dans l’autre, la justice avance prudemment, donc lentement, ce qui autorise Charland à noircir facilement 400 pages. Il nous montre Dolan qui, pour fouiller l’âme d’un suspect, a tantôt recours à une voix onctueuse, tantôt à une voix d’inquisiteur. Afin d’obtenir des informa-tions essentielles, l’inspecteur n’hésite pas
à interroger des mauvais garçons.
L’enquête principale porte sur Henri Lamoureux, comptable à la Banque d’Hochelaga. Il est poursuivi pour fraude, pour avoir rédigé de faux chèques d’un gros montant, puis de les avoir encaissés dans une autre banque en se présentant sous une identité d’emprunt.
Le romancier écrit : « Se faire voler par
les Anglais, ça, tout le monde s’y attend. Mais par d’autres Canadiens français, c’est vécu comme une trahison. » Les relations entre francophones et anglophones sont subtilement auscultées dans Le bien d’autrui tu ne prendras.
Autre dichotomie : un fils de bonne famille peut purger trois ans dans la très moderne prison de Bordeaux après avoir volé trente-cinq mille dollars; un autre, né dans un logement d’arrière-cour, peut y croupir pendant dix ans pour en avoir subtilisé cinquante.
Dans le Québec des années 1910, la messe est une obligation incontournable chaque dimanche matin. Henri Lamoureux sait que se soustraire à « ces simagrées ridicules » entraînerait « sa mise au ban de la société ».
Quelques chapitres nous conduisent chez
le bijoutier Birks. Ceci permet à l’auteur d’écrire que ces « maudits Anglais arrivaient sans trop se forcer à donner
des complexes d’infériorité à n’importe
quel Canadien français ».
Dans ce roman, certains personnages portent des prénoms aujourd’hui fort inusités comme Achille, Perpétus, Rédempteur, Pacifique, Zéphire et Gabélius. On passe d’une vieille masure dans
une ruelle plutôt infecte à un logis sale et délabré pour découvrir que « certains milieux ne peuvent produire autre chose que des criminels ».
Il y a une référence à Ottawa, ville décrit comme un endroit où on meurt d’ennui à moins de se passionner pour la politique. Charland mentionne la nouvelle gare Union (1911), le poste de police de la rue Elgin et le marché By. En face, à Hull, il y l’usine
de la E. B. Eddy.
À travers les yeux d’Eugène Dolan, inspecteur perspicace qui enquête sur
un crime de col blanc, nous découvrons
le Montréal tour à tour prolétaire, bourgeois, familier ou insolite de 1912.
6 avril 2025

Gilles Lacombe, Chétive magnificence – Anthologie 2000-2025, poésie, préface de François Paré, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2025, 216 pages, 23,95 $.
Seule la poésie est rivée
à l’essentiel
Depuis un quart de siècle, Gilles Lacombe se loge à l’enseigne
d’une écriture singulière, expression de la quête métaphysique et spirituelle d’un poète qui a su s’élever au-dessus des modes et construire une œuvre qui puise à l’essence des choses et des êtres.
Lacombe a choisi de réunir des extraits
de treize recueils publiés aux Éditions L’Interligne entre 2000 et 2022, plus un texte inédit, pour créer une anthologie qui s’intitule Chétive magnificence. Il explique, en avant-propos, que des changements s’imposaient pour assurer une claire lisibilité.
Il a d’abord fallu avoir recours à une typographie et à une mise en page uniformes, différentes de celles des recueils. Il a aussi été décidé de faire disparaître
la dimension picturale qui jouait un rôle dans la construction de certains poèmes (Lacombe est également artiste visuel).
Dans sa préface à cette anthologie, François Paré écrit : « Comme le peintre qu’il est aussi à ses heures, le poète devenu observateur n’est jamais indifférent à ce qu’il voit. Au contraire, le visible ne cesse de l’interpeller; et ce qu’il veut saisir en
ces moments plus contemplatifs de sa vie, c’est la nature même de cette convocation que le paysage met en œuvre. »
Le préfacier se demande pourquoi Lacombe n’a pas opté plutôt pour le roman. Idée qui est rejetée du revers de la main parce que « la trame romanesque est un spectacle qui ne peut qu’éloigner l’écriture de l’essentiel ». La poésie, quant à elle,
se tient à l’écart de la « vie fomentée, manigancée » (propre au roman) pour devenir une « chétive magnificence ».
François Paré conclut que les textes du poète incarnent « le désir de transfiguration de soi qui anime toute l’œuvre de l’écrivain ». Il ajoute que la poésie de Lacombe est « cette hésitation, cette défaillance, ce clair-obscur, qui le libèrent de l’arrogance de la littérature ».
L’anthologie commence par des extraits
du recueil Éphémérides et courants d’air (2000). On y lit : « Je le dis simplement;
s’il y a une chose que j’ai accomplie jusqu’ici, c’est regarder et contempler des paysages. Aussi ai-je appris à les accueillir avec modestie et recueillement, dans l’ignorance de ce qu’ils voudront bien que je retienne de leur passage; aussi en suis-je venu à les considérer comme des verbes imaginaires qui ont parfois la capacité de révéler les autres vies que l’on porte en soi et tout l’effet des dormeurs dans la lumière. »
Le recueil termine par le poème inédit Presque, sur cette note : la poésie est « Celle qui a été pénétrée / Corps et âme / Par l’esprit / Partout vivant / D’une chétive et limpide magnificence ».
Né à Ottawa en 1946, Gilles Lacombe a publié une vingtaine de livres, surtout des recueils de poèmes, dont plus de la moitié aux Éditions L’Interligne. Il est aussi artiste visuel, ayant exposé ses œuvres dans la région d’Ottawa et au Mexique.
3 avril 2025

Guy Marchamps, Les vampires aiment rouler à tombeau ouvert. Aphorismes pour un monde pressé, Montréal, Éditions Somme toute, coll. L’humour, 2025, 112 pages,
19,95 $.
Jeux de mots tendres, humoristiques ou corrosifs
Que dit un écrivain sur son lit
de mort? «Je suis en phrase terminale.» Voilà la première de quelque 750 perles littéraires que Guy Marchamps nous sert, rire en coin, dans Les vampires aiment rouler à tombeau ouvert. Aphorismes pour un monde pressé.
L’aphorisme est un procédé d’écriture – souvent basé sur un jeu de mots – qui résume une idée, une opinion, un concept ou une vision du monde dans une phrase concise et percutante. Le pouvoir d’évocation de ces trouvailles réside justement dans leur brièveté.
Les aphorismes de Marchamps sont tantôt poétiques, tantôt humoristiques. Ils relèvent tour à tour les absurdités de la vie, les contradictions au cœur de tout être humain, les petits et les grands bonheurs de la vie.
Les quelque 750 aphorismes sont présentés à la queue-leu-leu, sans thématiques.
Je me suis permis d’en regrouper une vingtaine sous cinq rubriques de mon cru :
Écriture
- J’aime bien qu’il y ait le mot «vain»
dans «écrivain», cela incite à la modestie. Ah, oui! Et aussi le mot «rire» dans «écrire».
- Souvent et curieusement, les écrivains griffonnent dans des cafés qui ne paient
pas de mine.
- L’arbre aime les vers de Racine, mais sur ses branches, les corvidés préfèrent Corneille.
- Le poète est nu comme un vers.
- L’homme invisible a beau être invisible,
il laisse des traces. (Je n’ai pas pu faire autrement que penser au recueil du poète Patrice Desbiens, L’homme invisible /
The Invisible Man.)
Politique
- Quelle boucherie que cette révolution! Les Français n’avaient plus toute leur tête.
- Il n’y a pas de trou assez profond sur notre planète pour enterrer la hache de guerre.
- Dans l’eau chaude, le homard change
de couleur, le politicien, de sujet.
- Une société est riche quand elle n’a plus besoin de banques alimentaires.
- Beaucoup de personnes à Gaza demandent l’aide médicale à nourrir.
Cuisine
- Les chauves adorent la laitue frisée.
Le capitaine de bateau déteste la iceberg.
- César, avant d’être une salade, était un vieux croûton assoiffé de pouvoir.
- Il avait tellement l’estomac dans les talons qu’il se contentait de manger de la semelle de botte.
- Tout le monde déteste être dans le pétrin, sauf le boulanger.
- Comment reconnaître un végan? Il a une tête de violon, des pieds de céleri et un cœur d’artichaut.
Religion
- Pour entrer au Vatican, il faut montrer pape blanche.
- On a fini par savoir que Noé avait construit son arche en planches de salut.
- Accumulez des points cardinaux et devenez pape!
Quotidien
- Problème épineux, il s’est fait passer
un sapin.
- Il était à cheval sur ses principes et montait régulièrement sur ses grands chevaux.
- Curieux: il faut toujours que l’argent sale soit remis en mains propres.
- Tout aussi curieux: l’avocat qui défend
les organisations criminelles devient souvent un gros légume.
Je ne vous cacherai pas que je me suis versé un verre de Vouvray et que je me suis installé dans mon fauteuil préféré pour savourer avec plaisir ces aphorismes parfois tendres ou humoristiques, souvent caustiques ou corrosifs.
27 mars 2025

Marine Sibileau, L’assainisseur, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2025, 120 pages, 24,95 $.
Plonger dans les abîmes
de l’âme meurtrière
Chercher à percer les mystères d’une psyché déviante peut-il être contagieux ? Voilà la question
à laquelle la romancière Marine Sibileau tente de réponde dans L’assainisseur. On oscille dangereusement entre les frontières du bien et celles du mal.
Le roman est composé d’une douzaine
de chapitres qui alternent entre le journal intime du tueur P. et les notes du journaliste chevronné Ajay Kapoor qui l’interview à cinq reprises. Le lieu de l’action n’est jamais précisé.
P. déteste le mot meurtre qui sonne trop barbare à son goût; il parle plutôt d’assainissement et se voit donc comme
un assainisseur. En trente ans, il a assaini 77 personnes avant d’être arrêté et mis
en prison.
P. est le vingt-septième tueur que le journaliste Ajay Kapoor interview. Dans
la salle de rédaction, ses collègues le surnomment Kapooral Psycho, spécialiste des psychopathes. Ce qui fait de Kapoor
un des meilleurs intervieweurs de tueurs en série de sa génération, c’est sa facilité
de « les mettre en confiance sans qu’ils m’atteignent ».
P. confie à son journal qu’il assainit
pour rendre justice à ses concitoyens.
« Je rends service en neutralisant les êtres indésirables qui ne méritent pas de faire partie du groupe. » Il n’est pas comme ces tarés qui tuent pour le seul plaisir de tuer.
P. a tué ou assainis sans jamais avoir recours à une arme, sans jamais toucher ses victimes. Il met en poudre des champignons vénéneux et camoufle le tout dans un verre de vin ou une tasse de café. « Pas une seule goutte de sang ! Que demander de mieux ? »
Ajay Kapoor note dans son carnet qu’un tueur tue, alors qu’un meurtrier commet un homicide volontaire qui peut être prémédité ou le fruit d’une impulsivité. Quant à l’assassin, il « prémédite un homicide mûri et préparé avec minutie, souvent pour de l’argent ou un gain quelconque ».
Lorsque P. explique à Kapoor pourquoi il a choisi tel individu et décidé de le prendre comme cible, le journaliste est perturbé de constater un « manque flagrant de compassion à l’égard du genre humain ». Le regard de P. trahit dès lors son esprit dérangé.
Un personnage secondaire du roman
est l’épouse d’Ajay Kapoor, Radhika.
On découvre que le mari ne connaît pas
à 100 % sa douce moitié. « Les mystères sommaires se dévoilent très vite dans
une relation, mais la profondeur de l’âme reste sous clé pendant des décennies, inviolable aux yeux des autres, même de son conjoint. »
Marine Sibileau utilise parfois des mots rares. Elle écrit qu’un je-ne-sais-quoi remue son for intérieur « tel un allergène ». Elle souligne que l’esprit de P. est absent, perdu au plus profond des pensées de « son système limbique ».
Et la police découvre chez P. des « petits champignons lyophilisés ».
Ce court roman d’à peine une centaine de pages vous réserve une fin inattendue mais pourtant tricottée finement d’un chapitre à l’autre. La surprise n’en demeure pas moins de taille…!
Originaire de France, Marine Sibileau vit à Toronto depuis plus de dix ans. Écrivaine, mais aussi scénariste, elle collabore depuis longtemps à la création de séries télévisées éducatives en français. Quand elle n’est pas en train d’écrire, Marine aime peindre des tableaux inspirés du pointillisme, son style artistique préféré.
En 2023, Sibileau a publié aux Éditions L’Interligne Les nuages du métro. L’assainisseur est son premier roman
aux Éditions David.
2 janvier 2026

Robert Lalonde, L’imagination que donnent les vraies tendresses, roman épistolaire, Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 178 pages, 23,95 $.
Un dialogue hors du temps où tendresse et sincérité priment
Dix-huit mois de correspondance d’outre-tombe entre les écrivains Robert Lalonde (né en 1947) et Gustave Flaubert (né en 1821).
Voilà ce que renferme le roman épistolaire L’imagination que donnent les vraies tendresses,
de Robert Lalonde.
Séparés par la mort, mais unis dans l’obsession des mots, les deux compères échangent librement et ouvertement, vilipendant souvent de concert leur époque. Entre eux, pas de frontière de temps ni d’espace.
La correspondance de Flaubert est constituée de plus de 4 000 lettres adressées à près de 300 correspondants,
tels que Guy de Maupassant, Georges Sand, les frères Edmond et Jules Goncourt, Louise Colet, Ivan Tourgueniev, Maxime Du Camp
et Émile Zola. Elle s’étend sur une période de près de 50 ans, de 1830, quand Flaubert avait 9 ans, à 1880, année de sa mort. Elle
a été parfois considérée comme son chef-d’œuvre.
Robert Lalonde a lu toutes ces lettres et
les a assimilées au point de nous hypnotiser, de nous faire croire en une réelle corres-pondance dans un espace et un temps communs. Une vingtaine de lettres sont échangées entre novembre 2022 et avril 2024 pour Lalonde et entre novembre 1888 et avril 1880 pour Flaubert.
Considéré comme l’un des plus grands romanciers du XIXe siècle, aux côtés de Hugo, Stendhal, Balzac et Zola, Flaubert se distingue par sa conception exigeante du métier d’écrivain et par la modernité de sa poétique romanesque. On trouve plusieurs références à ses œuvres dans l’ouvrage de Robert Lalonde : Madame Bovary, au premier chef, mais également Salammbô, Bouvard et Pécuchet, La Tentation de saint Antoine et L’Éducation sentimentale.
Lalonde et Flaubert se tutoient à qui mieux mieux : Toi, Cher toi, Oh toi! Salut toi, Vieux cher toi, Pauvre cher toi. Leurs échanges nous font découvrir deux hommes qui, la plume à la main, ont connu des exaltations de saint et des frayeurs de damné. Dans ce dialogue hors du temps, « la tendresse et
la sincérité comptent au-delà de tout ».
Robert Lalonde révèle une facette sans doute peu connue de Gustave Flaubert,
à savoir sa bisexualité. Il lui fait dire :
« j’ai couché tant à gauche qu’à droite,
avec filles nubiles et jolis garçons de bain ». Cela fait du monument littéraire français
« un amoureux sans amour, empoisonné par ce que ce cher Baudelaire, qui a goûté aussi à cet élixir du diable, appelle
“les fleurs du mal” ».
L’imagination que donnent les vraies tendresses se veut un hommage à Flaubert et à la littérature. J’y ai trouvé une perspicace définition de la parole couchée sur papier : « on écrit pour revivre,
et peut-être faire revivre aux autres,
des heures enfouies, des amours éludées, des colères étouffées et des espoirs inextinguibles ».
Ce sublime roman épistolaire est aussi
une pause bienvenue face à la superficialité contemporaine. De tous les livres de Lalonde, c’est celui qui instruit et émeut le plus.
Né à Oka en 1947, Robert Lalonde mène en parallèle une carrière d’acteur et d’écrivain. Il alterne entre romans, nouvelles et carnets. On lui doit les best-sellers Le Petit Aigle à tête blanche, C’est le cœur qui meurt en dernier, On est de son enfance et La liberté des savanes. En 2023, il s’est vu décerner
le prix Athanase-David pour l’ensemble
de son œuvre.
26 décembre 2025

Catherine Siguret, La Dame de la poste, roman, Paris, StudioFact Éditions, 2025,
304 pages, 39,95 $.
Crime ou gentille espièglerie au bureau
de poste ?
S’occuper des autres peut faire
un bien fou. C’est toujours plus simple que s’occuper de soi. Voilà
ce que démontre Catherine Siguret dans La Dame de la poste, un roman inspiré par un fait réel du début
des années 1960 en France.
L’action se déroule dans le village normand de Veules-les-Roses qui est secoué par
un séisme plus sérieux qu’il n’y paraît :
les lettres destinées au Père Noël reçoivent une réponse ! Derrière cette fantaisie se cache Magdeleine, receveuse du bureau de poste, qui a pour complice sa factrice Françoise.
Lorsque j’étais jeune, le courrier était livré par notre voisine, madame Alice Janisse
(on disait « livrer la malle »). Nous avions
une boîte à malle sur le bord de la route.
Le bureau de poste était situé dans
la maison de madame Doreen Bélisle,
en face de l’église. Je ne me souviens pas avoir écrit une lettre au Père Noël.
Revenons à Magdeleine qui est bien
décidée à donner du rêve aux enfants.
Elle décachète les courriers, bafouant ainsi le règlement du ministère des Postes, Télégraphes et Téléphones (PTT), de quoi lui coûter sa place. La receveuse du paisible bureau de poste découvre alors des secrets bouleversants et de grandes injustices.
Le roman se transforme presque en polar, car Magdeleine œuvre en détective pour percer les mystères, n’hésitant pas à forcer les portes… et les consciences. D’un rebon-dissement à l’autre, l’intrigue se corse, avec comme toile de fond les stigmates de
la Seconde Guerre mondiale et l’actuelle guerre d’Algérie.
Pour la receveuse du bureau de poste,
se mêler de la vie des autres ne s’avère pas une faute, cela relève du devoir moral.
« J’ai voulu leur donner des rêves, leur apporter de la magie, un tout petit peu de bonheur… puisque je le pouvais. »
Il y a, bien entendu, la violation du secret de la correspondance. Certains villageois ajoutent qu’il y a aussi « duperie du jeune citoyen en devenir ». Magdeleine croit plutôt qu’il s’agit d’une « gentille espièglerie », pas d’un crime.
Le supérieur de la receveuse la dénonce énergiquement. Le dossier fait du chemin : Veules-les-Roses, Dieppe, Rouen, Paris.
La coupable est sommée de se présenter
au bureau du ministre des PTT, dans le VIIe arrondissement. En route, Magdeleine reconnaît sa faute mais ne parvient pas à
la regretter. La cause des enfants était au-dessus de tout, au-dessus de son sort, même.
« Elle les avait gâtés, amusés, eux comme leurs parents, elle avait arrangé les vies, toutes, sauf la sienne et celles des membres de sa famille. »
La Dame de la poste souligne la thèse de Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste française, selon laquelle le Père Noël ne relève pas du mensonge aux enfants mais du mythe fondateur puisqu’il développe l’imaginaire. « Voilà qui donnait du sens à ce que Magdeleine ressentait confusément, mettant des mots carrés et inconnus sur l’instinct qui la portait. »
L’auteure présente, en bonus, un court dossier intitulé « Le vrai du faux » où elle distingue entre la part de fiction et la part de réalité dans son roman. Tout y passe : famille, personnages de l’histoire dans l’Histoire, PTT et Veules-les-Roses.
Catherine Siguret est écrivaine, scénariste et journaliste. La Dame de la poste lui a été inspiré par l’histoire vraie qui, en 1962, a fait naître le Secrétariat officiel du Père Noël.
8 décembre 2025

Roxane Turcotte, Miam, du chocolat ! album illustré par Jasmine Mirra Turcotte, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Clin d’œil, 2025,
24 pages, 17 $.
Album au chocolat noir, blanc ou au lait
C’est la Saint-Valentin! Comment ne pas vous offrir une douceur? Je vous propose Miam, du chocolat !
Cet album de Roxane Turcotte
est autant une invitation à
la gourmandise qu’une plongée
dans l’origine et la fabrication
du chocolat.
Parce que tous les enfants raffolent du chocolat à Noël, à Pâques et le jour de leur anniversaire, l’album s’adresse surtout à eux. À l’aide d’illustrations signées Jasmine Mirra Turcotte, l’auteure précise que « le chocolat vient des fèves de cacao de la cabosse du cacaoyer, un petit arbre qui croit à l’ombre des bananiers dans les pays humides et chauds de l’Amérique, de l’Asie et de l’Afrique ».
Qu’il soit noir, blanc ou au lait, le chocolat est dégusté par des enfants dont les visages font écho à tous les continents. Sans mentionner le Canada, Roxanne Turcotte fait allusion à une tradition bien d’ici en écrivant que la dinde et les atocas font patienter les invités qui rêvent de dévorer
la fameuse bûche chocolatée.
Et on apprend que le chocolat blanc est fabriqué sans poudre de cacao. « Il contient seulement le gras des fèves mélangé avec du lait sucré. »
Miam, du chocolat ! ne se contente pas de faire uniquement saliver enfants et parents. L’album se veut engagé en soulignant que
le chocolat ayant le meilleur goût, c’est celui qu’on appelle « équitable ».
Ce mot sur une tablette de chocolat nous assure « que les fèves des cacaoculteurs arrivent chez les chocolatiers dans
un respect véritable de la nature et des travailleurs et qu’aucun enfant n’y a travaillé ».
Dans mon enfance, le chocolat était associé au breuvage chaud, au glaçage sur un gâteau marbré et, surtout, aux lapins, poules et œufs de Pâques. Je me souviens aussi avoir vendu de longues barres de chocolat épaisses avec amandes entières grillées pour une vague collecte de fonds. Je crois que
la marque était World’s Finest Chocolate.
L’album Miam, du chocolat ! n’a que 24 pages, mais il regorge de renseignements pratiques et de frimousses aux traits enjoués. Grâce à l’utilisation de tu, te, toi,
ton et ta, les jeunes se sentent constamment interpelés.
Roxane Turcotte est dingue d’albums jeunesse. Elle les collectionne, en écrit,
en lit volontiers à haute voix à qui veut l’entendre. Diplômée en sciences de l’éducation et en histoire de l’art, elle compte plus de cinquante albums et romans jeunesse à son actif.
Quand elle ne plonge pas le nez dans
un livre, seule ou avec des enfants, Roxane part à vélo, visite des châteaux (elle vit trois mois par année en France), chante souvent dans son auto en imitant les sopranos,
porte parfois des robes qui ressemblent à ses jardins fleuris, et adore se retrouver partout où elle peut piquer la curiosité
des jeunes et leur donner le gout de lire.
23 novembre 2025

Camille Beauchamp, Rire jaune, roman, Boucherville, Éditions de Mortagne, 2025, 248 pages, 28,95 $.
Réconcilier passé et présent pour envisager un meilleur avenir
Comment affirmer son identité alors qu’on se tient sur des sables mouvants, entre deux cultures ? Voilà la question à laquelle
une jeune fille adoptée tente de répondre dans Rire jaune, roman d’introspection que signe Camille Beauchamp.
Julie Boucher, alias Jing Hé, apprend à quatre ans qu’elle a été adoptée lorsqu’elle avait
six mois. Comprendre qu’une inconnue
l’a mise au monde en Chine pour ensuite l’abandonner va teinter le reste de
son existence.
On lui rappelle constamment qu’elle est différente, « exotique », mais la jeune Julie se sent Québécoise. On l’insulte sans
le vouloir en lui lançant des blagues stéréotypées. Même si ça lui rentre dedans, elle rit… jaune.
Née elle aussi en Chine, l’autrice Camille Beauchamp a été adoptée par des parents québécois à l’âge de six mois. Cette expérience lui inspire l’écriture de Rire jaune, roman qui met en scène – on le devine – son alter ego.
Même si le père et la mère de Julie l’aiment de façon inconditionnelle, même s’il est inconcevable qu’elle puisse penser à d’autres personnes comme étant ses « vrais » parents, la fillette commence à faire des crises de panique dès l’âge de
sept ans. Elle a une peur viscérale d’être abandonnée, rejetée.
Au secondaire, une amie fait remarquer à Julie : « J’oublie tout le temps que tu viens pas d’ici parce que tu parles comme nous, tu as les mêmes références. » L’amie prend cependant soin d’ajouter : « Tu es comme pas vraiment Chinoise, mais pas Québécoise non plus. Tu es genre une banane. Jaune à l’extérieur, blanche à l’intérieur. »
Julie excelle en art dramatique et devient membre d’une ligue d’improvisation. Lors d’une manche, elle crée le personnage Ming Ming qui adopte le pire accent chinois possible, en remplaçant tous les R par des L. Plusieurs membres du public lui disent à quel point ils la trouvent comique et attachante.
« Ils aimaient quand les stéréotypes étaient exploités à l’extrême. C’était une forme de validation pour eux. Si je pouvais le faire, alors ils avaient le droit d’en rire sans passer pour des racistes. »
L’étudiante est tannée qu’on lui rappelle
sa différence, qu’on la traite comme
une étrangère. C’est comme si on lui disait : « Tu ne seras jamais totalement des nôtres. »
Un impresario remarque le talent de Julie
et lui propose quelques rôles de figuration. Puis l’occasion d’un premier rôle se présente, mais elle doit signer le contrat sous son nom chinois, Jing Hé.
La romancière illustre comment il est impossible pour sa protagoniste d’endosser une identité qu’elle a passé toute sa vie à renier. Camille Beauchamp amène surtout Julie à trouver son chemin dans la vie, à se réconcilier avec son passé pour mieux envisager son avenir.
Après avoir navigué en eaux troubles en tant qu’enfant, ado et jeune femme, après avoir fait la paix avec ce qu’elle ne peut
pas changer, après avoir réussi à assumer son passé, Julie parvient enfin à ramer sur une rivière calme. Jing Hé veut justement dire « rivière calme ».
14 novembre 2025

Laurence Caron-C., Portraits de Laurent, roman, Montréal, Éditions Hamac, 2025,
156 pages, 24,95 $.
Le passé est ineffaçable mais remodelable
En 2020, la Franco-Ontarienne Hélène Koscielniak abordait
la transidentité comme sous-thème dans son roman intitulé Génération sandwich. Aujourd’hui, Laurence Caron-C. place ce phénomène
au cœur de Portraits de Laurent,
un plaidoyer pour un affran-hissement de toutes formes
de carcans.
Avant même le titre du roman, le livre s’ouvre sur une note biographique.
On précise que la transidentité de Laurence Caron-C. influence sa pratique artistique : « iel s’intéresse à tous les sujets qui, de quelque façon, se rapportent à l’identité,
à la perte ou à l’invalidation de celle-ci, de même qu’aux phénomènes d’invisibilisation sociale ».
Laurent est le personnage principal. Dès l’introduction, on apprend que, un morceau à la fois, il se sera reformaté·e, remodelé·e, remastérisé·e, affiné·e, poli·e, raffermi·e, repeint·e, déformé·e, altéré·e, désaffecté·e, reformé·e, réimaginé·e, dégrossi·e, déconstruit·e et analysé·e.
À l’école, Laurent a le casier 523 dans la rangée des secondaires 5. Un jour, sur son casier, il est écrit crisse de fif à l’encre noire. En écoutant la chanson Ma langue dans
ton oreille, d’Amélie Prévost, il retient
les mots suivants : « si tu n’es pas content change ou farme ta yeeeeule ».
Laurent a une épiphanie. Quelle égérie !
Ce sera son nom, son nouveau nom,
sa nouvelle identité, sa prochaine persona. Laurent s’appelle maintenant Égérie.
Son père ne veut rien savoir, évidemment, de « c’te lubie-là ».
Je n’ai jamais rencontré une personne trans, une personne qui reconstruit son moi profond entre les chaînes du passé et
la promesse d’un avenir à inventer. J’avoue avoir lu Portraits de Laurent en observateur, en spectateur, peut-être même en voyeur.
Je sais cependant comment je réagirais si
un bully, au détour d’une allée chez No Frills ou Winners, dans le métro ou sur
la rue Sherbourne lançait « Ben voyons donc, tabarnak, un de ceux-là, câlisse !
Moé, pas capab’, hostie, un gars dans
une robe ! » Je lui ferais savoir que
la transphobie n’a pas sa place ici, point à
la ligne !
Tout au long de ce roman déconcertant, Laurent-Égérie navigue entre ses souvenirs et ses projections. Iel déconstruit l’image figée qu’on a voulu lui imposer, puisque son enfance s’est déroulée dans un cadre rigide, marqué par un père autoritaire et une société qui impose des normes de genre.
Laurence Caron-C. illustre comment le passé ne peut pas être effacé, comment il peut cependant être revisité et remodelé.
En embrassant pleinement son identité et
en assumant son devenir, Égérie cesse d’être Laurent, l’ombre d’un héritage familial,
et devient une figure libre et affirmée.
Outre la transidentité, le roman met en lumière des thèmes comme la construction de l’identité, l’image de soi et la trans-formation personnelle, la résilience et
la possibilité de se réinventer malgré
les blessures du passé. On aborde aussi
sans censure les violences scolaires et sociales subies par les personnes queer.
À titre de renseignement, selon le recense-ment de 2021, on comptait 14 814 230 hommes cisgenres (48,83 %), 15 421 085 femmes cisgenres (50,83 %) et 100 815 personnes transgenres ou non binaires
(0,33 %) au sein de la population canadienne âgée de 15 ans et plus.
5 novembre 2025

Freida McFadden, Le Boyfriend, roman traduit de l’anglais par Karine Xaragai, Paris, Éditions City, 2025, 400 pages, 36,95 $.
La romancière américaine la plus machiavélique
Je vous ai présenté au moins cinq polars de Freida McFadden, notamment tous ceux de la série « la femme de ménage ». Cette auteure américaine traduite dans plus de trente langues revient à
la charge avec Le Boyfriend,
une intrigue new-yorkaise aussi addictive que machiavélique.
Il s’agit, en réalité, d’une double intrigue puisque la romancière met en scène deux séries de personnages évoluant dans des imbroglios qui se développent séparément d’abord, pour finalement se croiser et ne former qu’une seule histoire finement architecturée.
Le premier groupe comprend trois amies célibataires dans la trentaine. Grâce au site de rencontre Cynch, Sydney fait la connais-sance de Tom Brown qui gagne sa vie à découper des cadavres (anatomopathologie ou médecine légale). Voici comment elle s’adresse à lui :
« – Tu as déjà été marié ?
– Non, jamais. Et toi ?
– Non plus. Mais j’aimerais bien.
Oh, mon Dieu ! Qu’est-ce qui m’a pris de dire ça ? Jamais on ne dit ce genre de chose à un premier rendez-vous ! C’est un principe cardinal. Décidément, cet homme a le don de me faire perdre toute prudence. »
Tom a aussi le pouvoir d’afficher un regard qui empêche Sydney de penser de façon cohérente. Il est gentil, il est intelligent,
il aime sa mère et puis il est très agréable à regarder. Lors de leurs sorties au restaurant, il y a une véritable alchimie, une connexion électrique. Au lit, c’est le gros lot : Freida McFadden invente alors l’adverbe époustouflamment et l’adjectif superextrafabulissime.
Or, les tribulations du dating ne font pas long feu. Des signaux d’alarme commencent à surgir, atteignant un seuil presque inacceptable. Un policier et ex-amant de Sydney la met en garde contre un dérapage.
Le second groupe de personnages comprend quatre jeunes d’une école secondaire. Comme si leurs relations amicales ou amoureuses n’étaient pas déjà assez dramatiques, l’assassinat d’une première puis d’une seconde étudiante donne au roman une aura diabolique.
Pour ajouter à la perfidie, il y a même
un chapitre où un étudiant tue son père et prend plaisir à le regarder mourir. Une fois son crime perpétré, il affirme : « Ça été l’un des meilleurs moments de mon existence. »
Au début, Freida McFadden semble prendre plaisir à illustrer que tous les baisers d’anciennes flammes ne sont qu’un entraînement pour aboutir à celui offert à une nouvelle conquête. Au milieu du roman, elle se délecte à montrer comment il suffit qu’un type ait du charme, de l’intelligence
et un physique avantageux pour duper n’importe qui. À la fin, la romancière n’hésite pas à éclabousser de sang toute remarque sur un ton faussement moralisateur.
Freida McFadden est le pseudonyme
d’une médecin spécialisée dans les lésions cérébrales, auteure de thrillers psycholo-giques et de romans à l’humour médical. Elle est reconnue pour ses polars avec
des rebondissements inattendus, souvent centrés sur des protagonistes féminines.
On soupçonne qu’elle porte une perruque et des lunettes afin de protéger sa vie privée, de dissimuler son identité et de dissocier
sa carrière d’écrivaine de sa profession médicale.
28 octobre 2025

Emmanuelle Jasmine, L’intimidation racontée aux enfants, album illustré par Jean Morin, Boucherville, Éditions de Mortagne, 2025,
56 pages, 18,95 $.
Guide pour contrer l’intimidation
L’enfant intimidé, l’enfant qui intimide, l’enfant qui est témoin de l’intimidation, les parents de l’enfant intimidé, autant de facettes à une forme de violence de plus en plus répandue. Voilà ce que fait ressortir Emmanuelle Jasmine dans L’intimidation racontée aux enfants.
L’auteure met d’abord en scène trois enfants dans la classe de madame Claudie : Adam, Lou et Alix. Adam aime beaucoup s’amuser avec Lou, sauf quand celui-ci embête Alix.
Il se moque d’elle, la bouscule, l’insulte, parle dans son dos. Adam n’ose pas s’interposer par crainte de déplaire à
son ami.
Les enfants et l’institutrice sont illustrés
par Jean Morin qui fait ressortir avec brio
la gestuelle et l’expression faciale de chacun et chacune. Les couleurs n’ont pas de secrets pour lui. Elles lui permettent de faire écho à une variété de sentiments, rendant du coup la lecture plus captivante.
Emmanuelle Jasmine a eu l’idée d’inviter
un intervenant qui va sensibiliser les jeunes à l’intimidation. À travers des activités interactives, les enfants apprennent pourquoi et comment agir pour contrer ce problème.
L’histoire racontée n’occupe même pas 50 % de l’album. Plusieurs pages sont consacrées à de l’auto-observation, à des trucs et stratégies, ainsi qu’à des pistes que
les parents peuvent explorer.
On apprend que l’intimidation peut être physique, verbale, sociale, matérielle ou virtuelle, qu’elle est tantôt directe tantôt indirecte. On apprend aussi à différencier
la taquinerie de l’intimidation.
Une dizaine de pages de cet album s’adressent aux parents. On souligne d’abord que l’intimidation constitue une forme de traumatisme qui cause de la détresse.
En plus de miner l’estime de soi, elle peut aussi entraîner de l’anxiété, de la honte,
des maux de tête ou de ventre, des troubles du sommeil, une perte d’appétit,
des difficultés de concentration et de
la dépression.
Selon l’auteure, « il est courant que les enfants qui intimident les autres soient eux-mêmes exposés à de la violence ».
Une illustration montre le père qui intimide verbalement son fils, puis ce dernier qui en fait autant à l’endroit d’une camarade de classe.
Adam est témoin des gestes d’intimidation posés par son ami Lou. L’album a le mérite de noter que les enfants-témoins peuvent éprouver de la détresse émotionnelle, de l’insécurité, voire un désengagement scolaire.
Emmanuelle Jasmine conclut en ces termes : « Votre enfant, tout comme les autres, mérite de se sentir bien et en sécurité dans tous ses milieux de vie. Et puisqu’il s’agit d’une responsabilité partagée et que l’intimidation est un problème social complexe, mieux vaut agir en partenariat, avec l’école ou
la communauté. »
Chacun a un rôle à jouer dans le maintien du respect d’autrui !
21 octobre2025

Luc Martel, L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, tome 3, Une seconde chance, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
348 pages, 26,95 $.
La Guerre de Corée
au cœur d’un roman québécois
Dernier retour d’Eva et Frédéric,
les protagonistes de la trilogie L’Étranger de l’Isle-aux-Grues. Intitulé Une seconde chance, le troisième tome que signe Luc Martel mêle encore une fois fiction et réalité, en nous plongeant cette fois dans le Québec de 1950 et dans
la Guerre de Corée.
J’ai déjà parlé du tome 1 et du tome 2. Malgré tous leurs efforts, Eva et Frédéric n’ont pas encore réussi à concevoir un enfant. Que leur réserve 1950…?
Le tome 3 commence par la mort de l’épouse d’Edmond, frère d’Eva. Ce dernier
se retrouve avec trois enfants sur les bras, dont un nouveau-né. Il est en colère « contre Dieu et contre le monde entier ».
Edmond a fait la Seconde Guerre mondiale sans la moindre égratignure et est maintenant pilote pour l’armée américaine durant la Guerre de Corée. Ironie du sort, « c’est la deuxième fois que mon avion
se fait descendre, on me tire en pleine tête… et c’est ma femme qui est morte ».
Eva accepte de prendre soin des trois enfants de son frère. Le couple vit enfin
les joies de la parentalité. Or, leurs espoirs de garder auprès d’eux les trois pupilles s’évanouissent lorsque le père décide de se remarier, au retour de la Guerre de Corée.
C’est lors de son hospitalisation à Séoul qu’Edmond rencontre l’élue de son cœur.
La vie lui donne laborieusement « une seconde chance d’être heureux et il est
hors de question de passer à côté de cette opportunité ». Après moult péripéties,
il épouse son infirmière, rentre au Canada
et reprend ses enfants.
Désireux de toujours vivre la parentalité, Eva et Frédéric se tournent vers l’adoption. Luc Martel décrit alors le cas de
ces orphelins faussement déclarés malades mentaux par le gouvernement du Québec
et confinés dans des institutions psychia-triques entre les années 1930 et 1960.
Le premier ministre Maurice Duplessis et l’Église catholique obtiennent ainsi plus d’argent du gouvernement fédéral. Un prêtre baptise ces orphelins de Duplessis car « l’Église était plus préoccupée par le salut de leur âme que par la manière dont ils seraient traités ».
Dans ce troisième tome de L’Étranger de l’Isle-aux-Grues, le romancier braque
les projecteurs sur « la guerre oubliée », celle de Corée. Le Canada, sous l’égide de l’ONU, y a activement participé : 26 000 soldats, 600 missions du 426e escadron,
26 pilotes au contrôle du ciel sous le commandement de la US Air Force, 500 pertes de vie.
Comme dans les tomes précédents, Luc Martel peint des tableaux savoureux où
les émotions fortes se mêlent aux embruns marins du fleuve Saint-Laurent. Amoureux de la langue française, il nous offre une fois de plus une plume finement ciselée.
Je note, en terminant, que les Éditions Hurtubise citent quelques mots de ma recension du tome 2 au verso du livre : « Un roman où fiction et faits historiques font bon ménage [et qui] regorge de rebondissements spectaculaires. »
On indique tout simplement L’Express de Toronto, pas mon nom.
7 octobre2025

Muriel Françoise, New York, petit atlas hédoniste, photographies de Sylvie Li, Éditions du Chêne, 2025, 256 pages, 62,95 $.
Le dépaysement
de La Grosse Pomme
Un séjour à New York permet de
se gorger d’une énergie nouvelle.
En signant New York, petit atlas hédoniste, Muriel Françoise et Sylvie Li illustrent comment la ville ne cesse de se réinventer avec audace.
Ce livre de voyage découpe la ville en huit quartiers : Lower Manhattan, New York Arty, Midtown, Brooklyn, Queens, Upper West Side, Upper East Side, Harlem & Bronx. On
y trouve des doubles-pages thématiques pour mieux comprendre La Grosse Pomme, des itinéraires de promenade pour flâner et découvrir chaque destination autrement, ainsi qu’un rappel des essentiels à visiter pour ne rater aucun incontournable.
Parmi les essentiels de Lower Manhattan, une photo pleine page montre One World Trade Center, cette tour qui se dresse à Ground Zero, le site des tours jumelles détruites lors des attentats du 11 septembre 2001. À 541 mètres, il s’agit du plus haut édifice de New York. L’atlas nous invite à visiter aussi Chinatown, Liberty Island, Battery Park, Wall Street et Ellis Island.
Dans le quartier New York Arty, la plus ancienne partie de Greenwich Village a été classée au patrimoine historique de la ville en 1969. Dernier rempart de coolitude, « l’hôtel Chelsea abrite encore quelques artistes qui résistent à la pression immobilière de Manhattan et qui résident
au milieu des touristes et des photographes en quête de symboles ».
Midtown offre une douzaine de lieux essentiels, dont le siège des Nations-Unies, le Rockefeller Center, Broadway, Times Square, la 5e Avenue et le MoMA (Museum of Modern Art). « Les immeubles embléma-tiques de l’Art déco – un style très en vogue en architecture et en design à New York de 1920 à 1940 – méritent une balade pour les observer sous toutes leurs facettes. Autant de chefs-d’œuvre à la mesure du gigantisme new-yorkais. »
Upper West Side est un haut lieu de culture. Le rectangle de verdure qui compose Central Park est aujourd’hui bordé de rues coloni-sées par l’élite intellectuelle et artistique new-yorkaise. Avec ses immeubles anciens, ses brownstones soigneusement entretenues et ses adresses confidentielles, l’endroit invite à une balade tranquille.
L’Upper East Side, lui, arbore ses boutiques de luxe et ses hôtels particuliers hérités
des grandes fortunes qui, au XIXe siècle,
ont contribué à l’essor de la ville. Certains d’entre eux ont été reconvertis en musées où le temps semble s’être figé : Smithsonian Design Museum, Guggenheim Museum et Neue Galerie.
« Séparés par la rivière Harlem,
les boroughs de Harlem et du Bronx se déploient aux confins de la ville. Berceau
de la culture afro-américaine, le premier concentre des lieux qui permettent d’aller à la rencontre d’une communauté artistique vibrante. Le second charme par ses quartiers rétro et ses espaces verts au bord de l’eau. De part et d’autre, l’authenticité est au rendez-vous. »
Ancien village néerlandais, Brooklyn est
le borough le plus peuplé de New York.
Il offre une multitude d’ambiances grâce à son tissu urbain qui mêle héritages industriel et résidentiel. C’est là que se posent de nombreuses familles et des artistes sensibles à son mode de vie plus doux.
Queens doit son nom à l’épouse du roi Charles II d’Angleterre, Catherine de Bragance. Il est le plus vaste borough de New York, et aussi celui où l’on rencontre
le plus de cultures étrangères grâce aux générations d’émigrés qui y ont pris racine depuis le début du XXe siècle. « Là comme ailleurs dans la ville-monde, le dépayse-ment fait partie du voyage. »
2 octobre2025

Gabriel Osson, Suzanne Louverture, d’esclave à Première dame, roman historique, Montréal, Éditions du Centre international de documentation et d’information haïtienne, caribéenne et afro-canadienne, 2025, 354 pages, 30 $.
À la mémoire des femmes oubliées de l’histoire d’Haïti
Pour connaître la naissance d’Haïti, son véritable fondateur et l’épouse de ce dernier, il fait lire à tout prix Suzanne Louverture, d’esclave
à Première dame, roman historique de Gabriel Osson.
Précisions d’abord que Saint-Domingue est l’ancien nom d’Haïti. La cheville ouvrière de cette première république noire du monde est le général François Dominique Toussaint qui adopte « le nom Louverture à cause de sa facilité à créer des brèches dans les lignes ennemies », une fois que l’esclavage est aboli en 1793.
François Dominique Toussaint (1743-1803) épouse Suzanne Simone Baptiste (1752-1816) en secondes noces. Cette femme élève et éduque deux enfants, surveille un adolescent, dirige des domestiques, supervise les travaux dans les champs et tient les comptes. L’auteur écrit : « elle était véritablement au four et au moulin ».
Puisque Toussaint émerge comme
le premier gouverneur noir de Saint-Domingue, Suzanne assume son titre de première dame. Avec le temps, elle se résigne à son rôle d’oreille attentive et d’observatrice silencieuse. Elle devient
la voix de la conscience de son mari, dont « chaque nouvelle décision était un poids supplémentaire sur ses épaules ».
Toussaint rédige la première constitution
de Saint-Domingue en s’inspirant de celle adoptée en France (1789). Napoléon n’a nullement l’intention de la ratifier.
Au contraire, il veut « mettre au pas
ces nègres » et rétablir l’esclavage dans la colonie. « Que dirait le monde de la France, qui a conquis de puissants empires, si nous capitulons devant ces nègres ? »
Gabriel Osson précise que, à l’apogée de la production sucrière, caféière et cotonnière, plus du tiers des revenus de la France provenait du travail des personnes mises
en esclavage sur des plantations.
En décembre 1801, Napoléon envoie 63 navires et 30 000 soldats vers Saint-Domingue. Toussaint, son épouse, leurs trois enfants et quelques domestiques sont exilés en France, le père et son fils aîné dans
un endroit, les autres incarcérés dans une différente prison.
Suzanne se montre forte et en contrôle.
Elle a « l’habitude de porter le poids des événements sur ses épaules sans se laisser abattre ». Durant son exil à Bayonne, puis à Agen, la Première dame choisit toujours
la dignité.
Plusieurs années de recherche et de documentation permettent à l’auteur
de donner voix à une femme de courage et de résilience, dans un récit qui mêle histoire, mémoire et imaginaire. Tout en respectant les dates et les lieux par où Toussaint et Suzanne Louverture ont transité, Gabriel Osson a pris quelques libertés pour écrire cette fresque historique. « Il y a une volonté biographique de ma part, tout en restant dans un roman. »
Suzanne Louverture, d’esclave à Première dame est une œuvre magistrale qui contribue à la mémoire des femmes oubliées de l’histoire d’Haïti. On y découvre une personnalité stoïque qui ne montre jamais son désarroi.
26 septembre2025

Marc Ménard, À tout prix, roman, Montréal, Éditions Tête première, coll. Tête ailleurs, 2025, 202 pages, 27,95 $.
Roman axé sur le cours
des événements
Le communisme, le socialisme et
le fascisme n’épargnent pas
le Québec des années 1930. Marc Ménard le démontre dans son roman À tout prix où il est question de luttes ouvrières et de tumulte social.
L’action se déroule en 1937, principalement
à Montréal mais aussi à Paris. La métropole québécoise est décrite comme
« une catalogne cousue à la hâte, sans
souci d’harmonie ou de cohérence,
où s’entrecroisent, sans vraiment se mêler, toutes les classes de la société ».
Le personnage principal est Stanislas,
un jeune homme au caractère véhément, qui reprend les slogans des uns et répond aux appels des autres. Il a beau prévoir le pire, il est certain de manquer d’imagination.
La première partie du roman décrit la grève déclenchée par les ouvrières du vêtement. L’auteur souligne à quel point les patrons des manufactures ont l’appui du premier ministre Maurice Duplessis, de l’Église et de la police. Les syndicats sont perçus comme des bolchéviques qui cherchent à détruire la foi et la morale.
En se rangeant du côté des grévistes et
des gars de l’union, Stanislas est obligé de lutter contre « des crapules, de la racaille
et des bandits sans conscience ». Certains passages du roman illustrent comment un homme qui se trouve dans un dénouement total finit par n’avoir plus rien à perdre.
Fait intéressant, Marc Ménard inclut des références à la visite d’André Malraux à Montréal en 1937 et à des œuvres exposées par Alfred Pellan à Paris. Stanislas va justement rencontrer l’artiste québécois
dans la Ville Lumière.
Attaqué à quelques reprises par un fier
à bras dans les ruelles de Montréal et craignant pour sa vie, Stan est obligé de changer d’identité et de fuir à Paris sous
le nom d’Henri Chiasson. Il visite l’Expo-sition universelle et l’auteur décrit plusieurs pavillons où les arts et les techniques sont appliqués à la vie moderne.
La lutte contre le fascisme en France occupe quelques chapitres d’À tout prix. On peut y lire qu’il « faut barrer la route à l’extrême droite, l’empêcher de se répandre davantage. Mieux, l’éradiquer. » Il est temps que
les convictions se transforment en action significatives.
Le meilleur ami de Stan-Henri conduit
des volontaires pour combattre les fascistes en Espagne. Notre protagoniste décide de ne plus voguer à la dérive, de poser un geste mûrement réfléchi. En route pour l’Espagne… et fin du roman.
Au cours de notre lecture, on se rend compte que deux femmes ont une relation et que le meilleur ami de Stan préfère
les hommes. Années 1930 obligent, l’auteur passe vite sur cette réalité clandestine.
En dépit des tumultes sociaux, Marc Ménard adopte un style pondéré. Ses comparaisons n’ont rien de révolutionnaire. Il écrit,
par exemple, qu’un oncle a « un crâne lisse comme une boule de bowling », que
« des sourcils ressemblent à des nids de corneille » ou qu’une tache est aussi visible que « du ketchup sur une chemise blanche ».
Par-delà le communisme, le socialisme et
le fascisme, ce sont l’amitié et la solidarité qui ressortent dans ce roman sur la quête identitaire.
13 septembre2025

Samuel Larochelle, Les queers qui ont changé le monde, essai, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll. Documentaire jeunesse, 248 pages, 26,95 $.
Faire briller
l’excellence queer
Trop peu de gens connaissent
des athlètes, artistes, entrepreneurs, politiciens ou scientifiques LGBTQ+ qui ont laissé leur marque dans l’histoire. Pour remédier à cette situation, l’écrivain-journaliste Samuel Larochelle publie un essai révélateur intitulé Les queers
qui ont changé le monde.
L’ouvrage présente une soixantaine de courts portraits (3 à 5 pages). Samuel Larochelle a choisi de mélanger les disciplines (arts, sciences, politique, sports, affaires) parce que cela lui semblait plus vivant, parce que « les personnes queers aiment faire éclater les petites boîtes dans lesquelles tant d’humains aiment s’enfermer ».
J’ai choisi de parler de ce livre le 11 octobre parce qu’il s’agit de la Journée internationale du coming-out (sortie du placard) qui souligne le mérite de s’afficher ouvertement comme personne 2ELGBTQ+ (voir note en bas de page).
La seule façon de présenter Les queers
qui ont changé le monde est de donner
un exemple pour chaque discipline,
y compris le militantisme. C’est aussi chercher à inclure divers pays (les États-Unis sont surreprésentés dans ce WHO’S WHO de l’excellence queer).
À tout seigneur, tout honneur. Je commence avec le patineur canadien Eric Radford,
né en 1985. Lors des Jeux olympiques en Corée du Sud en 2018, il devient le premier athlète à gagner une médaille d’or aux compétitions d’hiver en étant ouvertement gai. Il n’a pas attendu d’être à la retraite pour s’afficher publiquement. « C’est loin d’être anodin ! »
Sans le mathématicien anglais Alan Turing (1912-1954), la Seconde Guerre mondiale aurait pu être gagnée par les nazis. Membre des services secrets britanniques, il a décrypté les communications des troupes allemandes, a décodé l’ennemi, a permis
aux Alliés de prendre le dessus.
Quelques années après avoir sauvé
le monde, Turing a été arrêté et condamné pour « outrage aux mœurs » parce qu’il était homosexuel en 1952. Pour éviter
la prison, il a accepté de se faire castrer chimiquement.
La Banque d’Angleterre a émis des billets
de 50 livres à son effigie à partir de 2022, « ce qui a fait de lui la première personne LGBTQ+ à apparaître sur un billet d’argent. »
En 2024, la série documentaire Alexandre
le Grand – Au rang des dieux présente « l’intérêt du personnage historique pour les hommes ». Lui et son confident Héphaistion sont bien plus que des amis,
ils se caressent et s’embrassent. Héphaistion n’était pas seulement un mai très cher, « mais sans doute aussi son plus grand amour ».
Première sportive à faire son coming-out, militante pour l’égalité hommes-femmes et légende du tennis, l’Américaine Billie Jean King (1943-) gagne l’US Open en 1972 et reçoit 15 000 $ de moins que le champion masculin. Elle met au défi le tournoi de changer les règles, sinon elle le priverait
de sa participation l’année suivante. « L’équivalent d’un smash en pleine gueule ! » En 1973, l’US Open devient le premier tournoi majeur à offrir des prix égaux aux hommes et aux femmes.
Dans le monde de la mode, on songe à Christian Dior et Giorgio Armani. Je m’arrête à Yves Saint Laurent, un des plus grands créateurs du XXe siècle. « Il n’a pas seulement imposé de nouvelles façons de penser le vêtement, il a carrément repensé la façon de voir le monde de la mode. »
Sa relation avec l’homme d’affaires Pierre Bergé est bien connu. Saint Laurent est
le premier créateur de mode vivant à avoir été exposé au prestigieux Metropolitan Museum of Art de New York.
Avec un nom par pays (Canada, Angleterre, Grèce, États-Unis, France), j’ai dû passer
sous silence Michel Tremblay, Florence Nightingale, Harvey Milk et combien d’autres.
________________
Note sur la signification de l’acronyme 2ELGBTQ+ :
2E = deux esprits (personnes bispirituelles chez les Premières Nations),
L = personnes lesbiennes.
G = personnes gaies.
B = personnes bisexuelles.
T = personnes transgenres.
Q = personnes queers.
+ = personnes des communautés de
la diversité sexuelle et de genre qui utilisent une autre terminologie.
9 septembre2025

Guillaume Hennette, 50 États d’Amérique,
Un nouveau regard sur les États-Unis, album illustré par Playground Paris, Montréal, Éditions Hurtubise, 2025,
240 pages, 29,95 $.
Road trip
chez nos voisins du Sud
Depuis le retour de Trump, il est question des États-Unis à presque chaque téléjournal. Si vous pensez tout connaître de ce vaste pays, Guillaume Hennette croit que
vous n’avez encore rien vu. Pour
le prouver, il publie 50 États d’Amérique, Un nouveau regard
sur les États-Unis.
Les 50 États sont classés en ordre alpha-bétique, avec priorité donné au vocable français s’il y a lieu (Californie, Louisiane, Pennsylvanie, Géorgie, Nouveau-Mexique, Virginie Occidentale, Hawaï, Caroline du Nord et du Sud, Dakota du Nord et du Sud).
Dans une présentation un peu criarde, l’ouvrage consacre trois pages à chaque État, le tout étant coiffé d’un titre accrocheur.
En voici quelques exemples : L’État le plus grand (Alaska), L’État qui a vu naître
les gratte-ciel (Illinois), L’État le plus français (Louisiane), L’État du blues (Mississippi), L’État de Tom Sawyer (Missouri).
On présente d’abord des renseignements de base : superficie, population, capitale, ville
la plus peuplée et drapeau. Sous la rubrique #1, on signale en quoi l’État se distingue des autres. On apprend, ainsi, que la ville la plus chaude est en Arizona; un jour sur deux,
il fait 37,7 degrés Celsius à Phoenix.
Le #1 du Michigan est fort étonnant;
on y compte plus de 11 000 lacs, les plus importants étant Michigan, Supérieur, Érié, Huron et Sainte-Claire. Quant au Kentucky, il est premier producteur de bourbon
des États-Unis. Le Vermont est premier producteur de sirop d’érable chez nos voisins du Sud.
Une autre rubrique intéressante est L’enfant du pays. Pour Hawaï, il s’agit bien entendu de Barak Obama. Le Tennessee, qui est sous-titré L’État d’Elvis, a comme enfant du pays Al Gore, sérieux rival de George W. Bush en 2000. Le Wisconsin se targue d’avoir Barbie, originaire de Willows, ville fictive de cet État.
Une demi-douzaine de capsules serve
à décrire une facette de chaque État.
On apprend, ainsi, que le New Hampshire
est l’État qui fabrique le plus d’armes à feu, secteur qui emploie 4 400 personnes et rapporte 1,3 milliard de dollars.
Une courte anecdote précise que le CIO a accordé les Jeux d’hiver de 1976 à Denver (Colorado), mais que la population a refusé à 60% de les accueillir lors d’un référen-dum. Ils ont finalement eu lieu à Innsbruck en Autriche.
Un tableau indique l’année où chacun
des 50 États a fait son entrée dans
la république fédérale. Onze États forment
le premier groupe en 1787. Alaska et Hawaï sont les derniers en 1959. Une page en appendice explique le deuxième amende-ment de la Constitution, qui autorise à posséder des armes à feu.
En terminant, Guillaume Hennette propose un quiz de 50 questions pour savoir si vous avez bien lu son livre. L’une d’elles est assez facile : la capitale de la Louisiane porte
un non français avec une couleur dedans; est-ce Baton Rouge, Bâton-Bleu, Bâton-Jaune ou Bâton-Orange? Réponse : la ville sans accent circonflexe et sans trait d’union.
Une question plus difficile : avec 580 000 habitants, quel État est le moins peuplé? Kansas, Nebraska, Dakota du Sud ou Wyoming. Réponse : le dernier dans liste alphabétique des 50 États.
L’auteur signe un road trip unique et haut en couleur à travers les 50 États américains. Il nous offre une exploration unique,
à la fois instructive et divertissante,
de l’Amérique d’hier et d’aujourd’hui.
29 août2025

Benoit Jodoin, Archives de nos amitiés imparfaites, essai, Montréal, Éditions Triptyque, coll. Queer, 2025, 138 pages,
29,95 $.
Phraséologie de l’amitié masculine
En puisant dans sa correspondance et ses photos, Benoit Jodoin s’adresse à un ami d’adolescence pour réfléchir sur l’amitié entre hommes gais au prisme de la pensée queer. Son essai intitulé Archives de nos amitiés imparfaites est le résultat d’une démarche dans le doute
et la fragilité.
Jodoin a grandi au Québec dans les années 1990, lorsque le mot gai était bien campé et que le mot queer était encore à découvrir. Dès le premier chapitre, le trentenaire explique ce qu’il a appris de lui-même en affirmant : « Est queer ce qui autorise que les choses restent brouillées, incomprises, inachevées, confuses, complexes. »
La pensée queer invite à créer de nouvelles manières d’entrer en amitié, à célébrer l’amitié « dans ses échecs et ses imper-fections, dans ses itérations parfois inspirantes, parfois douloureuses,
à l’occasion passionnelles ou cruelles,
et souvent affaiblies par le temps ».
L’auteur s’inspire de biographies et de correspondances où sont relatés des récits d’amitiés masculines avant Stonewall (1969). Il est d’abord question de la relation entre
le Canadien Fred Vaughan et le célèbre poète américain Walt Whitman. Les deux hommes font l’amitié comme on faisait l’amour (to court) au 19e siècle, c’est-à-dire « se fréquenter, tenter de plaire à autrui pour s’y lier ».
Dans sa correspondance, Gandhi témoigne de ses sentiments pour son ami Kallenbach. Il serait facile d’interpréter cela dans le sens d’une passion amoureuse. Or, leur compa-gnonnage raconte autre chose, « soit l’élaboration d’une manière d’être ensemble pour deux hommes dans l’intimité ».
Jodoin fait brièvement allusion à l’histoire d’amitié tumultueuse entre Marcel Proust
(22 ans) et le comte Rober de Montesquiou (38 ans). Dans une lettre adressée au comte en 1910, Proust écrit : « je ne vous ai encore parlé que de moi, mais parce que c’était pour vous parler de nous ».
Les beaux mots que l’auteur d’À la recherche du temps perdu trouve pour parler d’amour, il les convertit pour décrire les relations hétérosexuelles de son œuvre. Pour écrire sur l’homosexualité, il ne lui reste que des mots de vulgarité, de solitude et d’exclusion.
Peu le savent, mais deux des plus grands génies espagnols du 20e siècle ont vécu ensemble « une histoire d’amitié passion-nelle, impétueuse, ambiguë », comme le sont d’ailleurs les personnages eux-mêmes,
le peintre surréaliste Salvador Dali et
le dramaturge et poète Federico Garcia Lorca. Le premier était hétéro, le second était homo.
Avec ces exemples à l’appui, Jodoin explique comment il peut régner une confusion ambiante entre deux registres affectifs : l’amour et l’amitié. Il arrive souvent que des sentiments soient « capitalisés pour combler un besoin d’attention ».
Puisant dans sa propre expérience, avec son ami d’adolescence, l’auteur voit en quelque sorte sa relation comme « une amitié-rempart, une amitié-refuge ». Je souligne que, sur les bancs d’école, les deux garçons étaient efféminés, maniérés, nuls en sport et passionnés de mode, donc cibles idéales de quolibets homophobes.
Les homos et les hétéros, écrit Jodoin, ont
un même problème : « la culture patriarcale marginalise les désirs de proximité avec
les hommes ». Il croit que les queers peuvent contribuer à créer une culture de la connexion, inventer un monde où deux hommes amis peuvent se dire « je t’aime ».
Une seule conclusion s’impose à l’essayiste : les amitiés masculines sont imparfaites, « non pas dans le sens de ce qui fait défaut, mais dans le sens de ce qui reste inachevé, incomplet, perfectible ».
15 août2025

Jules Faulkner Leroux, La rue dévore, novella, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2025, 72 pages, 21,95 $.
Une novella sur
un concentré
de sujets sensibles
Dès la première page de La rue dévore, Jules Faulkner Leroux précise que des sujets sensibles seront abordés. Il sera question de dépendance, d’itinérance et
de santé mentale.
L’auteur indique qu’une liste de ressources figure à la fin de son livre. « N’hésite pas à y recourir si tu en ressens le besoin pendant et/ou après ta lecture. »
La rue dévore est une novella, c’est-à-dire une œuvre de fiction qui se situe entre
la nouvelle et le roman en termes de longueur et de complexité. Le mot novella vient de l’italien « novella », signifiant « nouvelle ou histoire courte ».
Le narrateur est un homme qui se laisse aspirer par la rue. On ne sait pas si c’est lui ou si c’est la société qui est malade. Il avoue avoir eu son lot de petites contrariétés, de choses banales comme le divorce de ses parents, les déménagements à répétition,
les changements d’écoles, l’alcoolisme de
son père et les copains de sa mère.
Puis il ajoute : « Rien, en soi, de bien différent de vous ni de la plupart des ados. » Cela m’a fait froncer les sourcils.
Je n’entre pas dans cette norme, je n’ai pas vécu ce genre d’adolescence.
Le protagoniste abandonne sa femme et
son travail dans un bureau d’avocats pour rejoindre les rangs des plus démunis.
Il souligne comment « la carrière est
une puissante échappatoire […], un outil
par excellence pour échapper à propre vie ».
En choisissant de vivre en marge, tout
en demeurant visible, il découvre à quel point une ville énorme comme Montréal avalent toutes les ressources, disséminent les relations interpersonnelles, nous dénature, nous déshumanise.
« Ne sachant que faire de ces individus
qui n’aspirent ni à acheter des choses pour se rendre heureux, ni à manger pour se rassasier, les gouvernements ont construit des cités dont les rues sont capables, ultimement, de les DÉVORER. »
L’utilisation de mots anglais est trop fréquente dans cette novella. En voici quelques exemples : mad vibes, crack house, passed out, turnée on, stiff, staff, shift. Cela m’a énervé au point de porter plus attention au contenant qu’au contenu.
On peut longuement épiloguer sur
la dépendance, l’itinérance et la santé mentale. En adoptant la novella, Jules Faulkner Leroux a choisi une approche concentrée. Cela donne plus de vigueur à
sa réflexion.
L’organisme Grands Frères Grandes Sœurs joue un rôle discret dans cette courte histoire. Il figure en tête de liste des quelque vingt ressources proposées à la fin du livre. On fournit leur site Internet ou leur numéro de téléphone dans le cas de SOS Itinérance.
Jules Faulkner Leroux a étudié le droit et
le journalisme mais n’exerce ni un ni l’autre. Aujourd’hui, il est facteur et écrivain.
En 2024, il a fait paraître chez L’Interligne le recueil de nouvelles Qui suis-je où vais-je . La rue dévore est sa première novella.
9 août2025

Swann Périssé et Guillaume Meurice, Bouffons ! L’Humour est-il un sport de combat ? essai, Paris, Éditions du Faubourg, coll. Dialogue, 2025, 104 pages, 18,95 $.
Pas besoin de diplôme
pour faire rire
Quelle place l’humour occupe-t-il dans notre société aujourd’hui? Swann Périssé et Guillaume Meurice, de France, s’interrogent sur leur métier, sur ce qui fait rire ou pas, dans Bouffons ! L’Humour est-il
un sport de combat ?
L’ouvrage prend la forme d’un dialogue drôle mais sérieux entre ces deux humoristes. Guillaume Meurice précise,
au départ, que l’humour est une mise à distance du réel. « Rire du réel, c’est une façon de lui dire qu’on a pas peur de lui. »
Il ne cherche pas à être moralement correct. En tant qu’humoriste, il pense « qu’il faut accepter que ce qu’on écrit peut choquer ».
Quand on est drôle, souligne Swann Périssé, il est facile de manipuler les gens. « C’est pour ça qu’on a une énorme responsabilité, sur les sujets qu’on traite et sur comment on les traite. » Elle ajoute qu’une blague peut être à la fois méchante et hilarante.
L’humour était peut-être dévalorisé vingt, trente ou quarante ans passés. Mais aujourd’hui, pense Swann Périssé, « c’est devenu une arme massive ou un truc de séduction énorme ». Elle ajoute du même souffle qu’être drôle, c’est montrer son intelligence. « Au moins ses capacités à manier la langue, quelles que soient
tes convictions. »
L’humour au féminin occupe une place de choix dans ce dialogue. Un homme qui fait des trucs sur scène, y lit-on, « c’est edgy, c’est innovant ». Une femme qui fait les mêmes trucs, « c’est cringe, c’est gênant ».
Swann Périssé a appris à ne pas se poser plus de questions que ses collègues masculins, à laisser de côté les remarques « mais t’as pas honte de parler de ça ? », « et ta famille, et ton mec, ils vont penser quoi ? ».
Elle adore jouer avec l’imaginaire collectif. Une fois, elle a dû se moucher sur scène
et s’est cachée derrière une table. « Mais,
en me penchant, tout le monde a vu mon cul. Donc c’est drôle de faire semblant de se cacher, d’être pudique, en ayant le résultat inverse. »
Guillaume Meurice conclut ce dialogue en affirmant que ce qui compte, c’est d’avoir
un public et de faire rigoler, peu importe où, à la télé, à la radio, sur les réseaux sociaux… « Pour être humoriste, il faut avoir envie de faire rire : pas besoin de diplôme pour ça. »
Quand j’ai choisi de m’intéresser à ce livre, je n’ai pas remarqué que les auteurs allaient parler de leur seule expérience française.
Il n’y pas de référence à des humoristes comme Sol ou Yvon Deschamps. Tous
les contextes culturels, sociaux et politiques concernent l’Hexagone.
Il est question d’artistes qui me sont complètement inconnus : Lou Trotignon, Zaïd Sahebdin, Nordine Ganso, Ali Wong, pour n’en nommer quelques-uns seulement. On mentionne Benjamin Tranié qui fait des sketches à la Pierre Palmade ou le numéro brillantissime de Florence Foresti sur la maternité.
Guillaume Meurice est humoriste et chroniqueur de radio. Il anime l’émission
La Dernière, sur Radio Nova, tous les dimanches. Il est également auteur de plusieurs romans, bandes dessinées et essais.
Swann Périssé est humoriste et productrice. Elle anime et produit le podcast Y’a plus d’saisons, un talk-show sur l’écologie.
Elle est également autrice de centaines de vidéos rigolotes sur les réseaux sociaux.
24 juillet2025

Claude Lavoie, Herbe à poux, 100 ans
de guerre contre le rhume des foins, essai, Éditions MultiMondes, 2025, 198 pages,
22,95 $.
Tout savoir sur une des pires mauvaises herbes
au monde
L’herbe à poux est la plante la plus nuisible au monde pour la santé humaine. À cause d’elle, plus de 120 millions de personnes sur la planète souffrent de rhinite allergique.
Le biologiste Claude Lavoie raconte l’histoire de cet incroyable envahisseur dans Herbe à poux,
100 ans de guerre contre le rhume des foins.
La fièvre des foins, appelée « rhume des foins » au Canada français à partir des années 1940, est principalement causée par la petite herbe à poux qui produit un pollen allergène. En 1936, le chercheur américain Oren Durham écrit que cette plante « ne produit rien d’utile, rien de beau, et ne mérite qu’un seul sort : l’extermination ».
Dans son livre Your hay fever, Oren attribue à la petite herbe à poux le titre d’ennemi numéro un de la santé publique à l’est des montagnes Rocheuses. « Cette maladie porte bien mal son nom : ce n’est pas un rhume, elle ne provoque pas de fièvre et n’est pas causée par le foin. »
Bien que l’herbe à poux soit considérée comme une des pires mauvaises herbes au monde, bien qu’elle infeste les cultures de maïs, de soya et de tournesol, bien qu’elle résiste aux herbicides les plus puissants,
elle rend ironiquement service à l’humanité.
L’herbe à poux est l’une des premières à s’installer sur les sols mis à nu après un labour ou sur les chantiers de construction. « Ses racines stabilisent la terre et la rendent moins vulnérable à l’érosion par
le vent et l’eau. Elles remontent aussi près de la surface des nutriments qui servent à nourrir d’autres espèces de plantes. »
La plante controversée migre du Midwest américain vers le Canada à la fin du XIXe siècle. On l’observe une première fois en 1845 en Nouvelle-Écosse, en 1914 à l’Île-du-Prince-Édouard, en 1927 à Terre-Neuve et en 1929 au Nouveau-Brunswick.
En ‘absence de médicaments efficaces à portée de la main, l’une des plus anciennes solutions aux gens affectés par le rhume
des foins est de se réfugier où la maladie est pratiquement inexistante. Plusieurs de ses endroits sont au Québec.
Des établissements illustres moussent leur réputation de sanctuaires. C’est le cas de Far Hills Inn (Val-Morin), du Manoir Richelieu (La Malbaie), du Mont-Tremblant Lodge et de Seaside House (Métis-sur-Mer).
Les médicaments, notamment les anti-histaminiques, sont un moyen moderne de lutter contre le rhume des foins. En 2021,
la moitié des Américains souffrant d’une allergie consomment des antihistaminiques par voie orale. En 2022, ces médicaments « rapportent aux entreprises pharma-ceutiques plus de 211 millions de dollars ». Cela pourrait atteindre 293 millions en 2028.
La rhinite allergique affecte une personne sur cinq aux Canada et aux États-Unis, c’est-à-dire 20 fois plus qu’au début XXe siècle. L’herbe à poux demeure encore et toujours la plante la plus problématique pour la santé publique. Or, les gouverne-ments ont d’autres chats à fouetter, d’autres priorités où attribuer leurs ressources.
Avec les opioïdes, l’itinérance, les maladies mentales, le SRAS et la Covid, on peut comprendre que le rhume des foins ne figure pas exactement au haut de la liste lorsqu’il s’agit d’améliorer la santé des citoyens. « Après tout, bien peu de gens meurent d’une rhinite. Pour se soulager,
on peut se procurer en vente libre des médicaments relativement bon marché. »
Claude Lavoie est biologiste et professeur titulaire à l’École supérieure d’aménagement du territoire et de développement régional de l’Université Laval. Expert des plantes exotiques envahissantes, il a publié en 2024 Pissenlit contre pelouse .
15 juillet2025

Jill Sexsmith, Le bonheur et la longévité sont probablement à portée de main, nouvelles traduites de l’anglais par Melina Lau Kwok Fat, Longueuil, Éditions L’instant même, 2025, 216 pages, 29,95 $.
Une dizaine de nouvelles sur la complexité humaine
Un premier livre explore souvent
la fragilité humaine. Jill Sexsmith y tire son épingle du jeu en mêlant humour absurde, mélancolie, ironie et tendresse dans une dizaine de nouvelles dont la première donne
le titre à son recueil : Le bonheur
et la longévité sont probablement
à portée de main.
C’est Melina Lau Kwok Fat qui a traduit l’ouvrage original intitulé Somewhere a Long and Happy Life Probably Awaits You. Elle a bien compris comment toutes les nouvelles sont liées par un fil rouge subtil, c’est-à-dire par une exploration de la fragilité humaine et des voies inattendues en vertu desquelles nous tentons de donner du sens à notre existence.
Qu’il s’agisse d’un combat désespéré pour sauver un orme malade, de la solitude du désert ou des illusions et désillusions de
la maternité, chaque histoire révèle une part de notre propre condition. Le recueil se construit ainsi comme un casse-tête émotionnel, une constellation d’instants décalés qui, mis bout à bout, esquissent un portrait saisissant de la complexité humaine.
Une femme enceinte affirme qu’elle veut être comme une patineuse artistique.
« Me lancer dans le vide sans filet de secours. » Un autre personnage est certain d’une seule chose : « quoi que je décide
de faire, il faut que ça m’aide à tourner
la page ».
Dans la nouvelle Les aléas font les bons voyages, Frank et Madison aiment passer
du temps ensemble, « mais seulement en petites doses – dès que leurs échanges dépassent une phrase, les choses risquent de dégénérer ».
Dans Vigueur hybride, le père du prota-goniste est partout et nulle part, « tout
le monde et personne ». Ailleurs, il y a vingt-sept os magiques dans chaque main de la pianiste Tulipe, de quoi les assurer pour « plus d’un demi-million de dollars s’il arrivait malheur ».
Les nouvelles de Jill Sexsmith explorent
les lieux particuliers où nous cherchons une validation, un but, une vie que nous pourrions reconnaître comme entièrement nôtre. Pendant que les protagonistes luttent contre le drame de leur vécu quotidien,
la nouvelliste s’attaque à des moments crus et intimes pour montrer à quel point
les gens peuvent être étrangement insensibles à leur situation désespérée.
Tantôt sage et sûre d’elle-même, tantôt drôle ou poignante, Jill Sexsmith s’aventure là où l’imagination n’ose pas toujours plonger.
On sent qu’elle s’élance résolument, le cœur battant.
Jill Sexsmith est titulaire d’une maîtrise en beaux-arts de l’Université de la Colombie-Britannique. Ses nouvelles ont été publiées dans des anthologies et des magazines tels que The Walrus et Fiddlehead. Le bonheur et la longévité sont probablement à portée de main a été finaliste pour le prix Margaret Laurence (fiction), le prix McNally Robinson du livre de l’année et le prix John Hirsch de l’auteure la plus prometteuse du Manitoba.
4 juillet2025

Scott Thornley, À feu nourri, roman traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Montréal, Édition Boréal, coll. Noir, 2025, 510 pages, 32,95 $.
Polar campé dans
le Centre-sud ontarien
Nouvelle enquête pour l’inspecteur MacNeice à Hamilton, lieu qui prend le nom de Dundurn dans le roman
À feu nourri de Scott Thornley.
Un mort, un disparu, plusieurs victimes non confirmées, MacNeice voit peu à peu se confirmer ce
qu’il redoute : des tueurs à gages sont en ville et les contrats
ne manquent pas.
Pour les lecteurs et lectrices du Centre-sud ontarien, les lieux d’action sont familiers. D’un chapitre à l’autre, nous nous promenons de Grimsby à Burlington, nous prenons une sortie de l’autoroute 403, nous nous arrêtons sous les arbres de Niagara Parkway, nous croisons les rues Kenilworth et King (bien connues à Hamilton), nous composons l’indicatif régional 905.
Nous n’avons pas à nous aventurer bien
loin pour découvrir que la nature humaine semble suivre une drôle de règle :
si une personne fait une grosse connerie, elle a souvent tendance à en faire
une seconde pour essayer de réparer
la première.
L’inspecteur MacNeice fonctionne à l’adrénaline et à la caféine. Il sait bien que « le champ de bataille le plus effrayant est celui qui se trouve entre vos deux oreilles. » MacNeice est entouré de subalternes qui ont chacun des caractéristiques particulières.
Pour l’un, le diable est dans les détails. Pour l’autre, elle vole comme le papillon et pique comme l’abeille. Sous oublier celui pour qui une enquête est comme un sac de pistache : « il y en a toujours une qui refuse de s’ouvrir ». Ou celui qui n’hésite pas à avouer : « J’ai pas peur de dire que j’ai eu peur en ostie. »
Dans cette enquête, un précieux témoin est Jack, un chien dont le témoignage ne serait pas accepté en cour, mais qui encourage MacNeice dans sa démarche. On apprend que, dans un stade plein à craquer, en dépit de l’odeur de chaque personne présente, certains chiens sont capables de détecter une odeur précise même si elle se trouve
à l’autre bout des tribunes.
Il y a un criminel qui aime utiliser un mot choc. Il dit « incroya-fucking-blement »
et explique que l’insertion d’un mot à l’intérieur d’un autre en créé un nouveau, « un néologisme en quelque sorte. Je ne suis pas certain que ça va passer à l’usage, mais ça force l’admiration. »
Quand MacNeice donne un ordre, il obtient presque toujours ce genre de réponses : « C’est comme si c’était fait, inspecteur…
Ce sera fait dans l’heure… Je suis déjà sur
le coup, inspecteur… C’est déjà fait, il ne devrait pas tarder à me répondre…
Le laboratoire médicolégal envoie
une équipe de geeks. »
Pour vous donner une idée des soubresauts de cette enquête, je mentionne tout simplement que pour avoir une bonne chance de survie, il aurait fallu qu’un protagoniste ne finisse pas dans… la chambre de combustion d’un crématorium.
Quand le patron de MacNeice le supplie
de lui dire qu’il reprend le contrôle de
la situation, l’inspecteur lui répond : « Nous sommes dans le feu de l’action, monsieur.
Il est difficile de parler de contrôle dans
de tels moments. »
Quand MacNeice laisse ses pensées dériver, l’une d’elles se refuse à bouger, « celle de prendre une retraite anticipée et de partir à la pêche, là où les poissons étaient gros et les conversations limitées ». Ce n’est pas pour demain car je soupçonne Scott Thornley d’être déjà en train de concocter une nouvelle enquête pour son inséparable inspecteur.
Originaire de Hamilton, Scott Thornley est membre de l’Académie royale des arts du Canada et de l’Ordre du Canada. Sa série de romans policiers consacrée à l’inspecteur MacNeice, qui compte maintenant cinq tomes, a remporté un franc succès au Canada et à l’étranger.
28 juin 2025

André Duchesne, Ça s’est passé ici :
25 petites histoires derrière l’Histoire, chroniques, Montréal, Éditions La Presse, 2025, 320 pages, 36,95 $.
Petites histoires derrière l’Histoire du Québec
Chaque grande ville possède et revendique des histoires hors du commun. Le Québec n’y échappe pas, comme en fait foi André Duchesne dans Ça s’est passé ici :
25 petites histoires derrière l’Histoire. Et ce n’est pas toujours une question de gros sous ou de retombées économiques.
De Benjamin Franklin à Greta Thunberg en passant par Harry Houdini, Charles Lindberg, Churchill et Roosevelt, John Lennon et Yoko Ono, Nadia Comaneci et The Backstreet Boys, pour n’en nommer que quelques-uns, des grands de ce monde ont foulé le sol québécois et choisi de faire une différence.
Journaliste à La Presse pendant plus de
24 ans, André Duchesne a récolté une imposante brochette de petites perles d’histoires méconnues. Il nous invite à redécouvrir le Québec à travers 25 récits
de figures emblématiques.
Dans la première chronique, on apprend
que Benjamin Franklin et Fleury Mesplet (fondateur du premier journal montréalais) se sont rencontré plusieurs fois. « À défaut de convaincre les Montréalais et les habitants de la province de Québec de joindre les colonies américaines, Benjamin Franklin a légué un héritage insoupçonné à la métropole québécoise : l’imprimerie ».
Au fil des décennies, plusieurs présidents américains ont séjourné au Québec avant, pendant ou après leur mandat. « Mais aucun n’est venu aussi souvent que William Howard Taft, dont le nom est désormais associé à une rue de La Malbaie. » Lui et les membres de sa famille y ont passé des dizaines d’étés en vacances.
La venue de Sarah Bernhardt à Montréal
en décembre 1880 demeure assez mouvementée. L’évêque Édouard-Charles Fabre voit d’un mauvais œil le passage de « la Divine » dans la ville aux cent clochers. Qu’à cela ne tienne, le poète Louis-Honoré Fréchette l’accueille en ces vers :
« Salut donc, ô Sarah! salut, ô dona Sol! / Lorsque ton pied mignon vient fouler notre sol, / Te montrer de l’indifférence serait à notre sang nous-mêmes faire affront, / Car l’étoile qui luit la plus belle à ton front, / C’est encore celle de la France! »
André Duchesne souligne que le cinéaste français Julien Duvivier a fait un tournage mémorable de Maria Chapdelaine, roman
de Louis Hémon, au Lac-Saint-Jean en
1934. La distribution incluait, entre autres, Madeleine Renaud (Maria), Jean Gabin (François Paradis) et Alex Rignault (Eutrope Gagnon).
Antoine de Saint-Exupéry a assurément puisé à plusieurs sources pour écrire
Le Petit Prince. L’une d’elle inclurait le philosophe Thomas De Koninck alors âgé de 8 ans. Son père Charles De Koninck reçoit l’auteur à la maison familiale du 25, rue Sainte-Geneviève à Québec en mai 1942. Thomas se souvent que Saint-Exupéry était très chaleureux, lui posait des questions et faisait des petits avions qu’il envoyait dans les airs.
Saviez-vous qu’Alfred Hitchcock a présenté son film I Confess (La loi du silence) en première mondiale à Québec le 12 février 1953? « Et pour cause! Toutes les scènes extérieures du film avaient été tournées à
la fin de l’été 1952 dans la Vieille Capitale. »
Moins de quatre mois après avoir renversé le dictateur Fulgencio Batista, Fidel Castro débarque à Montréal le 26 avril 1959. Cette visite éclair est très suivie par La Presse,
Le Devoir, Le Petit Journal et Radio-Canada. « Parmi la foule de journalistes, caméra-mans et photographes, on reconnaît René Lévesque qui tend son micro à Castro. »
Je termine avec la plus jeune mais non
la moindre vedette, Greta Thunberg, adolescente suédoise à l’origine de la grève scolaire pour le climat. Le 27 septembre 2019, les autorités prévoient un rassemble-ment de 300 000 personnes; elles sont quelque 500 000. « Ce jour-là, la métro-pole québécoise s’est trouvée au cœur des revendications citoyennes pour une planète plus verte. »
23 juin 2025

Jean-Louis Grosmaire, Mouvance
et espérance, roman, Ottawa, Presses
de l’Université d’Ottawa, 2025, 524 pages,
34,95 $.
Amour est plus fort qu’Armée
Peut-on changer la trajectoire du destin? Peut-on influer, ne serait-
ce que légèrement, sur l’avenir?
Un soldat français et une paysanne acadienne le croient et le démontrent dans Mouvance
et espérance, nouveau roman
de Jean-Louis Grosmaire.
L’action se déroule entre juin 1755 et septembre 1760, d’abord en Acadie puis au Québec. Passer d’un endroit à l’autre, c’est comme vivre dans deux pays différents.
Le roman met en scène le soldat Tonin Grandmont et la jeune Acadienne Delphine Brassaud qui veille à son chevet.
Une complicité immédiate les unit, mais
la guerre les emporte dans des directions opposées. Bien que constamment séparés,
ils attendent toujours de se retrouver. Ils ne savent ni où ni quand. Leur vie en est
une de mouvance et d’espérance.
Le romancier parle de « tempête sur
les eaux et sur les cœurs ». Il y a parfois
de belles éclaircies dans leur longue et tumultueuse mouvance. Mais plus souvent qu’autrement, ce sont les angoisses qui apportent une lourdeur sur l’amour du jeune couple.
Delphine est une enfant des marais, du vent, de la mer et des aboiteaux qui chantent en français. Le berceau de Tonin est la Comté (France), il ressemble plus à un troubadour qu’à un soldat. Il a quitté son village
comtois qu’il considère comme l’enfer
pour la forteresse de Louisbourg qui est l’antichambre de la mort.
La fougue de Tonin est bien plus qu’un désir physique. Delphine y voit « la soudure de deux personnes désireuses de bâtir
une vie d’amour, de tendresse, dont la seule extravagance serait la passion d’être ensemble ». Tonin n’est pas noble de rang mais de cœur.
Le 15 septembre 1755 à 15 heures, dans l’église Saint-Charles-des-Mines à Grand-Pré, on lit l’ordonnance de la Déportation des Acadiens. Le romancier y consacre à peine quelques lignes. Il s’attarde plutôt à
la peur et à la terreur qui harcèlent Tonin
et Delphine, à la maladie et à la mort qui ne cessent de les talonner.
Tonin tient un journal, une sorte de correspondance avec Delphine. On y lit : « La lumière de tes yeux, la force de notre amour sont mes raisons de vivre. L’amour sera plus fort que la guerre. Armée, Amour, deux mots si proches, si différents. »
Le romancier écrit qu’un personnage s’épanche tel un grand bavard. C’est parfois ce qu’il fait lui-même en multipliant
les embûches et obstacles qui parsèment
le parcours de Tonin et Delphine.
Dans ce roman, les soldats britanniques et français s’affrontent partout : de la forteresse Louisbourg aux Plaines d’Abraham en passant par l’anse au Foulon, la Pointe-Lévy et la rivière Saint-Charles. « Ça grêle de partout, ça tonne, ça pète, ça claque, ça casse, ça détruit, ça brûle, ça tue. »
Le style de Grosmaire nous réserve souvent de très belles tournures, parfois poétiques (« son mari pâlot et falot »). Parlant de
la maladie qui est sournoise, il écrit qu’elle « attend son heure pour notre malheur ». Ses comparaisons sont colorées (« discours aussi chaleureux que celui d’un bourreau sur l’échafaud »).
Quelques mots du parler comtois émaillent Mouvance et espérance. Feuille de Turquie remplace feuille de maïs; moutiatou désigne un petit enfant; gaichenots, de petits garçons.
Une recherche méticuleuse sous-tend
la rédaction de ce roman finement architecturé. La bibliographie comprend plus de 200 ouvrages consultés. Il n’est pas rare de lire des notes en bas de page. Certains chapitres en comptent 18, 28, 39, voire 59.
12 juin 2025

Annie Bacon, La Légende de Paul Thibault, album illustré par Sans Cravate, Montréal, Éditions Les 400 coups, 56 pages, 22,95 $.
L’art d’émerveiller
un jeune lectorat
Vrai comme vous êtes là, Annie Bacon nous présente « un héros qui vivait au nord de nos contrées. C’était à l’époque des grands coureurs des bois. » Il donne son nom à l’album intitulé La Légende de Paul Thibault et illustré par Éric Chouteau-Tissier, alias Sans Cravate.
L’écriture en vers et les illustrations en mouvement donnent un rythme endiablé à trois histoires : L’épinette de la colline, Pique-nique sur feuilles mortes et Sur la piste du siffleux. En compagnie de son ami Grugeux le castor, Paul Thibault y fait toujours preuve d’un courage légendaire.
Avec cet album destiné aux 6 ans et plus, l’auteure et l’illustrateur créent un univers décalé où vérités historiques, folklore et éléments fantastiques s’entremêlent pour nous offrir une œuvre unique en son genre.
Dès la première page, nous apprenons que Paul Thibault, « parti de son village pour trouver des fourrures, a pris goût à cette vie de folles aventures. De saison en saison,
le temps a passé, et le coureur des bois n’est plus jamais rentré. »
Coureur des bois à la barbe fournie et aux mains géantes, Thibault lutte tour à tour contre l’épinette à tentacules, le golem de feuilles ou le terrible siffleux. Il se nourrit
de trèfle, de fourmis et de tacos aux champignons, tout en menant une vie trépidante et remplie d’aventures.
L’écriture en vers ne se prête pas toujours à une richesse digne d’un Émile Nelligan où candide rime avec sordide et pervers avec hiver dans le poème « Mon âme ». Non, c’est plus léger, plus débonnaire, plus bon enfant, comme en témoigne cet extrait :
« Cet arbre maudit aux rameaux menaçants / terrorise les bêtes des grandes forêts d’antan. / Il attaque les loups, les renards,
les oiseaux. / Même les grands ours bruns n’y frottent pas leur dos. »
Dans la deuxième histoire, le coureur des bois fait la connaissance de Louisette,
« la meilleure bûcheronne de toute la forêt boréale », et de Sam, maître-draveur qui « a le rire polisson, le sourire franc, le regard fier ». Leur Pique-nique sur feuilles mortes est rempli d’allégresse, mais un terrible danger se cache sous leurs fesses…
Lorsque Paul Thibault est Sur la piste du siffleux, il s’engage dans une dure joute où gagner la paix d’esprit repose parfois sur « le noble art de négocier ». L’auteure et l’illustrateur ne négocient pas, eux, leur art d’émerveiller un jeune lectorat.
Les livres d’Annie Bacon ont déjà été sélectionnés pour les prix du Gouverneur général, des Libraires (deux fois), Tamarac (trois fois) et Hackmatack (trois fois). Éric Chouteau-Tissier a travaillé dans plusieurs studios en ville; par soif de liberté, il s’est installé en Estrie et a pris le pseudonyme Sans Cravate.
4 juin 2025

Agnès Ledig, Un abri de fortune, roman, Paris, Éditions Albin Michel, 2023, 380 pages, 32,95 $.
La force de
notre for intérieur
Au coeur de la forêt vosgienne,
un couple accueille dans son refuge des gens brisés par l’existence. Agnès Ledig raconte le parcours de trois
de ces êtres blessés dans Un abri
de fortune, roman axé sur la force du silence intérieur, le sens de
la solidarité et le bienfait du partage.
C’est grâce au club de lecture à Place Saint-Laurent, seule résidence pour aînés franco-phones à Toronto, que j’ai découvert Agnès Ledig, sage-femme de Strasbourg devenue romancière pour « prendre soin »
des autres, son verbe de vie.
Le roman met en scène Clémence (18 ans), Karine (45 ans) et Rémy (28 ans) qui débarquent chez Capucine et Adrien, pour panser leurs plaies. Le jeune couple accueillant a lui aussi vécu des moments douloureux. Il a décidé d’ouvrir un havre où s’offrir un nouveau destin.
Lentement mais sûrement, on voit les trois rescapés se dévoiler et s’apprivoiser, sous
le regard discret mais observateur d’un homme âgé, leur voisin. On est témoin
d’une bonne dose de douceur, de tendresse, d’entre aide, de soutien, de solidarité et de bienveillance.
Parallèlement, le roman aborde le thème
de l’écologie par le biais d’une petite communauté qui s’engage dans la perma-culture. L’intrigue finement tissée par
la romancière illustre comment se tourner vers les autres devient une façon de faire pousser en soi des racines plus profondes de joie et de confiance, sources de la plus heureuse des fortunes.
Agnès Ledig montre avec brio comment, grâce aux travaux de la ferme, à la luxuriance du jardin et au doux amour
des bêtes, on peut découvrir des ressources insoupçonnées en son for intérieur :
« A- t- on le droit de renaître à soi- même, de passer l’éponge et de jeter aux rapaces les miettes de son passé triste, de faire comme si on apparaissait au monde, vierge de tout, pour se laisser une deuxième chance ? » Oui, sans l’ombre d’un doute.
Clémence, Karine et Rémy ont chacun
un sombre secret lié à leur passé. Le roman prend dès lors l’allure d’une enquête qui va s’avérer longue tant les langues vont refuser de se délier. Et paradoxalement, ce qui va être découvert va permettre à tous de tracer une croix sur leur passé douloureux pour accepter, enfin, d’avancer serein.
Même si Un abri de fortune est basé sur
la notion de résilience, il y a suffisamment de suspens pour nous tenir en haleine jusqu’à la fin.
Agnès Ledig est née en 1972 à Strasbourg
de parents instituteurs. Un drame personnel qui est à l’origine de sa vocation d'auteure : la mort de son fils de 5 ans victime d’une leucémie. Cette expérience douloureuse lui a inspiré son premier succès en 2013, Juste avant le bonheur. Elle a maintenant à son actif douze romans et trois livres-jeunesse.
22 mai 2025

Pierre-Luc Bélanger, Le dilemme de Zoé, suite de Prise Deux, roman, Ottawa, Éditions David, coll. 14/18, 2025, 254 pages, 18,95 $.
Une intrigue au pas,
au trot, au galop
Le cheval Canadien est de retour. Les tiraillements entre cœur et raison sont également au rendez-vous dans Le dilemme de Zoé, suite de Prise Deux du romancier
Pierre-Luc Bélanger.
On renoue avec les aventures de Zoé et
de Darius, chacun aux prises avec leurs défis personnels. Zoé poursuit son travail avec les chevaux de l’écurie Prise Deux
et entretient maintenant une relation amoureuse avec Luc, son voisin fermier.
Darius, l’ex de Zoé, est un circassien dont
le spectacle à Vegas a dû être interrompu
en raison de la COVID-19. Il s’exerce maintenant à des prouesses de cirque équestre et fréquente assidument le ranch Prise Deux.
L’action se déroule principalement à Renfrew (Est ontarien) en 2020, durant
la pandémie de la COVID-19. Cette attaque virale donne lieu à des scènes de confinement et de distanciation, voire de quarantaine. C’est « la vie et l’amour qui vaincront l’ennemi viral ».
Zoé apprécie la compagnie de Darius, mais
a tourné la page pour écrire un nouveau chapitre avec Luc. Darius, pour sa part, affirme que « même ramasser du crottin de cheval est plaisant » quand il est avec Zoé. Cette dernière clame d’un ton ferme que Darius n’est qu’un bon ami, mais cette affirmation manque de conviction.
L’auteur nous fait monter à cheval, avec
tout l’attirait nécessaire : tapis, selle, garrot, pommeau, sangle, boucles, étriers, licou, bride et mors. Si les chevaux ne ressentent pas de confort, les cavaliers et cavalières auront des remords. Ces bêtes se nomment Zara, Dante, Freddie, Wanda, Ursule, Karl
et Kimmy.
Pierre Luc Bélanger excelle dans l’art de décrire le déchirement amoureux. Il illustre bien comment Zoé a la nette impression que son cœur est un élastique tendu, ou que l’on joue au souque à la corde avec son cœur.
La jeune femme en vient à se demander
si la compagnie des animaux n’est pas la meilleure. « Eux, au moins, ne lui brisent pas le cœur. »
Comme ce fut le cas dans Prise Deux,
le romancier développe son intrigue avec minutie, d’abord au pas, puis au trot et
enfin au galop. Résultat? On a droit à une montagne russe d’émotions. Et Bélanger ne semble pas avoir dit son dernier mot,
une suite se pointant déjà à l’horizon.
Je m’inspire de la citation de Françoise Boudreault sur le cheval, en exergue du roman, pour conclure que Pierre Luc Bélanger a guidé son lectorat tout autant qu’il s’est fait mener par lui. Osmose indispensable pour séduire le jeune public de la collection 14/18 des Éditions David.
Né à Ottawa, Pierre-Luc Bélanger a fait
ses études à l’Université d’Ottawa où il a terminé un baccalauréat en lettres françaises et en histoire, avant de compléter une maîtrise en leadership en éducation. Depuis, il est enseignant de français au secondaire et conseiller pédagogique en littératie. Le dilemme de Zoé est son septième roman pour ados.
3 mai 2025

Julie Rivard, L’Affaire Chanelle Fitch, roman, Paris, Éditions Hugo, 2025, 348 pages, 27,95 $.
Revers et revirements
d’une enquête policière
Ce que tout sergent-détective redoute comme la peste noire,
c’est un cold case, une affaire non résolue et reléguée aux oubliettes. Julie Rivard lève le voile sur un tel cas dans L’Affaire Chanelle Fitch.
Je vous dis tout de go que ce roman mêle allègrement angoisse, espoirs déçus, frustration, revers et revirements spectaculaires. L’intrigue met en scène
le policier Henrik Hansen, de la Division
des crimes contre la personne. L’action se déroule dans les Cantons de l’Est (Québec) en 2025.
L’affaire non résolue concerne une femme
et son enfant disparus seize ans plus tôt, dans des circonstances obscures. Et voilà qu’un étrange villageois déclare être la clé du mystère! Le sergent-détective Hansen plonge dès lors dans un environnement teinté par la légende d’une sorcière…
Le suspect prend certaines libertés avec
la réalité. Il s’adonne à quelques légères distorsions. Ses remarques font sacrer Hansen, mais la romancière n’écrit pas tabarnak ou câlice; elle dit que le sergent-détective pousse « quelques mots d’église exprimés avec verve ».
En reprenant cette enquête vieille d’une quinzaine d’années, le sergent-détective
voit son quotidien revêtir « des airs
d’une sinueuse descente dans les rapides ».
Un interrogatoire l’entraîne sur
« un chemin de Compostelle morbide
et interminable ».
Dans ses remerciements, la romancière souligne l’apport d’une neuropsychologue d’expérience qui lui a fourni des expli-cations fort éclairantes sur le cerveau et
ses diverses fonctions. Cela a permis à Rivard d’inclure quelques pages sur le taux de sérotonine, cette molécule qui joue
un rôle majeur dans la transmission de messages entre les neurones et les cellules nerveuses.
Parallèlement à l’enquête policière, l’auteure braque les projecteurs sur la relation entre Henrik et sa conjointe Léane. Cette dernière annonce qu’elle est enceinte, ce qui ne figure pas dans les plans du paternel âgé
de 42 ans.
On a droit à un très beau passage sur comment les enfants peuvent être à la fois « les plus importantes sources de stress et les plus grands bonheurs, […] sans doute l’un des fascinants paradoxes de l’existence ».
Quand Henrik est loin de Léane en raison de son travail, il rêve d’explorer « les monts et vallées » du corps de sa douce. À son retour, les ébats amoureux se matérialisent dans « une douce literie et un oreiller moelleux ».
Le sergent-détective entraîne un jeune policier. Il lui montre comment il ne faut jamais prendre des raccourcis simplistes
qui pourraient altérer le jugement final.
Ce dernier se doit d’être éclairé et rendu en toute connaissance de cause.
Auteure québécoise, Julie Rivard a publié près d’une trentaine d’ouvrages, notamment des polars (https://l-express.ca/nouvbelle-orleans-louisiane-bayou-affaire-lily-julie-rivard/), des romans d’époque et des livres jeunesse.
21 avril 2025

Webster, Charlotte et la fin de l’esclavage
au Québec, album illustré par ValMo, Québec, Éditions du Septentrion, 2025,
96 pages, 19,95 $.
Pour replacer Montréal et le Bas-Canada dans le cadre du système international de la traite transatlantique des Africains et Africaines, Aly Ndiaye, alias Webster, publie Charlotte et la fin de l’esclavage au Québec. L’album
est basé sur un fait vécu.
« À la fin du 18e siècle, l’esclavage n’était pas légal au Bas-Canada (Québec), c’est-à-dire qu’il n’y avait pas de loi qui encadrait cette pratique. Il n’était donc pas illégal non plus, les gens pratiquaient l’esclavage par habitude. »
La Charlotte de cet album serait née en Afrique de l’Ouest vers 1762. Elle fut enlevée dès son enfance, déportée vers les Antilles anglaises, puis vers le Canada. Webster s’est inspiré de cette histoire peu connue pour concocter un récit résonnant de courage
et de résilience.
Le texte prend la forme d’un long poème dont voici un court extrait :
« Nous avons marché.
Marché sous le soleil
et marché sous la lune,
traversé le Sahel
parmi l’acacia et les dunes. »
L’acacia est un arbre très répandu dans le Sahel, région africaine qui fait la transition entre le désert du Sahara au nord et la savane au sud. Acacia et Sahel sont inclus dans un glossaire d’une soixantaine de mots tantôt moins connus d’un jeune public, tantôt carrément étrangers.
On y trouve, par exemples, cauris (coquillage servant de monnaie d’échange en Afrique de l’Ouest du 16e au 19e siècle), signares (femmes du Sénégal mariées avec des Européens) ou astaghfiroullah (formule musulmane signifiant Que Dieu me pardonne, en arabe).
L’album magnifiquement illustré par ValMo permet de mieux comprendre la manière dont le Québec s’est inséré dans le réseau de la traite esclavagiste transatlantique
au 18e siècle et, surtout, comment
les personnes asservies y ont résisté. L’ombre d’un personnage révèle souvent une ambiance, une atmosphère.
L’auteur clôt son récit par un court essai
sur l’esclavage au Québec. On y apprend que, selon l’historien Marcel Trudel,
il y aurait eu environ 4 185 personnes en esclavage au Québec entre 1629 et le début des années 1800. De ce nombre, les deux tiers étaient autochtones et le tiers était africain ou afrodescendant. L’historien
Brett Rushforth relate que plus de 10 000 esclaves vécurent au Canada durant
le 18e siècle.
Webster est le pseudonyme d’Aly Ndiaye,
un vétéran de la scène hip-hop québécoise. Il s’intéresse à la présence afrodescendante au Québec et au Canada depuis l’époque de la Nouvelle-France. L’illustratrice ValMo est native de Québec et vit à Montréal. Elle a œuvré dans le domaine du jeu vidéo où elle a développé son coup de crayon pendant quatorze ans, pour ensuite créer un univers bien à elle.
15 avril 2025

Rick Mofina, Disparue, roman traduit de l’anglais par Pascal Raud, Lévis, Éditions Alire, 2025, 420 pages, 29,95 $.
Nouveau page turner
de Rick Mofina
Une fille de 12 ans disparaît
au milieu de la nuit. A-t-elle simplement fugué, a-t-elle été attirée à l’extérieur de sa chambre par un amant secret, a-t-elle été enlevée par un pédophile… ? L’écrivain ontarien Rick Mofina n’écarte aucune piste, aucune
théorie, aucun suspect dans
le thriller Disparue.
L’adolescente s’appelle Maddison Lane
et l’action se déroule principalement à Syracuse, dans l’État de New York.
Sa disparition devient vite l’Affaire Maddie Lane. Elle mobilise les forces de l’ordre à tous les niveaux : Syracuse Police Department, la police du comté d’Onondaga, celle de l’État de New York et le FBI, auxquels s’ajoutent une entreprise de sécurité privée dirigée par l’oncle de Maddie et des associations de quartier.
Ancien journaliste spécialisé dans les affaires criminelles. Rick Mofina dispose de toutes les connaissances de base en ce qui a trait aux enquêtes policières. La structure de son roman en 93 courts chapitres y confère un aspect cinématographique indéniable et excitant.
Mofina campe les inspecteurs Stan Zubik
et Fran Asher. Ils cherchent « la proverbiale aiguille dans la botte de foin ». Ils inter-rogent des dizaines de personnes – parents, amis, collègues, voisins, gardienne, livreur
de pizza – mais tous ont des alibis vérifiés.
Parmi les pistes explorées, il y a la maison de transition d’ex-détenus récemment ouverte dans le quartier. On a ainsi droit à une virée vers les sites les mieux gardés
du dark web, ceux des pédophiles.
Le père, la mère et le frère de Maddie sont soumis au test du polygraphe, expérience décrite comme « une autopsie émotionnelle ». Le fils dit la vérité,
les réponses de ses parents sont non concluantes.
Vous avez le droit de garder le silence.
Tout ce que vous direz pourra et sera utilisé contre vous dans un tribunal. Vous avez
le droit à un avocat…
Mofina est un maître du suspense.
L’intrigue se développe en dents de scie,
au gré de rebondissements spectaculaires. Les personnages nous plongent dans
des montagnes russes émotionnelles.
La classique réponse des inspecteurs Zubik et Asher – « ne peut ni confirmer ni infirmer » – retentit comme un écho pendant quatre ans. Des rapports sans fondement mènent toujours nulle part.
Ce n’est qu’à la page 345 qu’une véritable bombe éclate, que l’Affaire Maddie Lane explose de tous les côtés.
« On pense qu’on connaît les gens. Ce n’est pas le cas. One ne connaît jamais ce qu’ils ont dans leur cœur. Ce qu’ils cachent,
ce dont ils sont capables quand ils sont piégés et qu’ils ne voient pas d’issue. Leur premier instinct est de mentir et la plupart d’entre eux le font. »
Dans ce nouveau roman, Mofina ose s’attaquer à un sujet délicat, la sexualité précoce des jeunes d’aujourd’hui, facilitée par les réseaux sociaux. Une autre particularité de l’auteur réside dans
son talent pour la nuance. Les méchants
ne le sont jamais gratuitement ; quant aux bons, il existe aussi souvent chez eux
une part d’ombre.
Né à Belleville, Mofina a commencé à écrire des histoires dès l’école primaire et a vendu sa première nouvelle à un magazine du New Jersey à l’âge de quinze ans. Il a étudié le journalisme et la littérature anglaise à l’Université Carleton. Ses romans ont été traduits dans plus d’une vingtaine de langues.
5 avril 2025

Alain Bernard Marchand, Les visages de Rembrandt, poésie, Montréal, les éditions du passage, coll. Poésie, 2025, 112 pages, 21,95 $.
Quarante autoportraits
de Rembrandt
Dans Les visages de Rembrandt,
le poète-nouvelliste-romancier-essayiste Alain Bernard Marchand parcourt quarante autoportraits du maître flamand, une matière que
ses mots explorent comme autant
de coups de pinceau ou de burin pour interroger ce que ces visages lui donnent à voir.
Le vers et la prose, l’écriture de soi et l’histoire de l’art se côtoient dans ce recueil tour à tour contemplatif et philosophique.
Il n’y a pas de reproductions des quarante autoportraits (1625 à 1669), mais j’en ai consulté quelques-uns pour mieux comprendre le regard du poète.
Il faut, en effet, voir Rembrandt aux yeux hagards (eau forte et burin, 1630) pour comprendre pourquoi Alain Bernard Marchand écrit : « Entre les lèvres, un oiseau noir. » Et pour apprécier son regard traduit en ces mots : « Ce que tu vois et que je ne vois pas est une énigme que seule l’imagination peut résoudre. »
Rembrandt a à peine vingt ans lorsqu’il peint La lapidation de saint Étienne (huile sur panneau, 1625). Il y apparaît pour la première fois, juste au-dessus de la tête
du saint. Cela peut être considéré comme l
e témoignage de son engagement spirituel. Ce qui fait dire à Marchand : « Je fais mon visage à mon image comme Dieu m’a fait à son image. En imaginant la ressemblance. »
Dès le début des années 1600, on conseille aux artistes de se regarder dans le miroir et de s’entraîner à rendre leurs états d’esprit. C’est ce que fait souvent Rembrandt, tour à tour en colère, horrifié ou souriant. Chacune de ces émotions reviendra plus tard dans son œuvre.
Pour montrer à quel point Rembrandt
revêt des déguisements ramenés d’ailleurs, le poète commente Portrait de l’artiste en costume oriental avec caniche (huile sur bois de chêne, vers 1631-1633). Dans le cas d’Autoportrait avec un bonnet à plumes blanches (huile sur bois de hêtre, 1635), « Rembrandt se déguise pour trafiquer
le reflet des miroirs ».
Alain Bernard Marchand a fait une recherche méticuleuse des œuvres du peintre flamand pour dénicher une quarantaine d’autoportraits. Il présente Rembrandt aussi bien dans la vingtaine
qu’à 34, 51 ou 63 ans. Il nous le montre souvent accoutré d’un béret ou d’un chapeau à large bord, d’un collier d’or
ou d’un hausse-col.
Voici ce que le poète écrit en conclusion : « Voir n’est jamais qu’une histoire. Que j’invente pendant que les siècles sont l’instant et l’éternité. Depuis les ateliers où tu inscris ton visage dans le temps jusqu’aux murs où tu me parles tout bas.
Tu me dis que ta main a suivi ton œil, et
ton œil, l’âge des miroirs. Car les portraits sont plus durables que nous. Et font de
nos os ressurgir la chair.
Né à Trois-Rivières mais établi à Ottawa depuis des décennies, Alain Bernard Marchand a fait de sa langue maternelle
une terre d’élection qu’il parcourt à grands pas depuis sa venue à l’écriture. Les visages de Rembrandt est son quinzième ouvrage, les précédents ayant tous été publiés aux Herbes Rouges.
2 avril 2025

François Charbonneau, L’Affaire Cannon. Enquête sur le combat d’un médecin afro-américain contre la discrimination raciale au Château Frontenac, essai. Montréal, Éditions du Boréal, 2025, 328 pages, 32,95 $.
Deux Noirs vs Château Frontenac en 1945
Le Dr George Dows Cannon et son épouse Lillian Moseley se voient interdire l’accès à la salle à manger du Château Frontenac (Québec) en 1945 parce qu’ils sont Noirs. Quatre-vingts ans plus tard, dans un essai intitulé L’Affaire Cannon, François Charbonneau révèle les tenants et aboutissants du combat de ce médecin afro-américain contre
la discrimination raciale
en terre québécoise.
Je vous préviens que l’ouvrage a les allures d’une thèse de doctorat. On y trouve 576 notes en bas de pages. La bibliographie comprend 219 articles de journaux ou de revues, 94 rapports, livres, thèses et parties d’ouvrages, 18 écrits de George D. Cannon,
16 fonds d’archives, 12 entretiens et courriels avec l’auteur, ainsi que 11 sites Internet.
Ce n’est qu’à la page 189 que nous apprenons l’infortune du couple Cannon-Moseley au Château Frontenac. Nous avons d’abord droit à une description fouillée du tumultueux parcours universitaire et professionnel de ce médecin afro-américain, auquel s’ajoute son militantisme acharné en faveur des droits de la minorité noire aux États-Unis.
Le 29 juillet 1945, le couple se voit assigner la chambre 4119 au Château Frontenac, « l’hôtel canadien le plus célèbre au monde ». Les 30 et 31, il soupe au son de
la musique classique dans la salle à manger. Mets excellents et serveurs prévenants. « I was drinking deep from
the cup of enjoyable life. Du moins, jusqu’au soir du mercredi 1er août. »
Le maître d’hôtel explique à George qu’il
ne peut pas les servir, selon un ordre catégorique du directeur de l’hôtel. L’adjoint de ce dernier explique qu’ils ont reçus des plaintes de clients américains indignés de
la présence du couple noir les derniers soirs. Résultat : interdire à George et Lillian l’accès non seulement à la salle à manger, mais à l’ensemble des espaces publics du Château.
Cannon entend porter plainte. Son avocat new-yorkais le dirige vers le Barreau du Québec et c’est Me Édouard Laliberté qui obtient du juge Oscar Boulanger une injonction interlocutoire ordonnant au Château Frontenac de cesser de bafouer
les droits du couple Cannon-Moseley.
Elle s’accompagne d’une assignation à comparaître pour une poursuite en justice en vue d’une indemnité de 900 dollars.
À partir du samedi 4 août, le médecin et son épouse retrouvent – par ordre de
la Cour supérieure – le droit dont ils avaient été privés de se rendre à la salle à manger. Il faudra attendre plus d’un an (4 octobre 1946) pour parvenir à un règlement à l’amiable déposé à la Cour supérieure du Québec : 1 091,81 dollars canadiens (capital, intérêts et dépens ou frais d’avocats).
En plus de payer cette indemnité, le Château Frontenac demande que le règlement ne puisse être interprété comme une recon-naissance de culpabilité. Il s’engage à ne jamais discriminer quiconque sur la base
de la couleur de sa peau, mais refuse de reconnaître avoir exclu le Dr Cannon et
son épouse « par préjugé de race ».
François Charbonneau s’intéresse à la réaction du public de la Vieille Capitale et
à la couverture médiatique de ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire Cannon.
Le docteur et son épouse reçoivent de nombreux encouragements des résidents
de Québec qui expriment leur indignation. Constat : le Château Frontenac (anglais) a discriminé, mais la ville de Québec (française) n’est pas raciste.
Et dans la presse canadienne-française
et dans les journaux canadiens-anglais,
les mots Nègre ou Negro se retrouvent parfois dans les titres d’articles décrivant
ce qui s’est passé au Château. L’auteur note que cela, « à l’époque, n’a strictement aucune connotation péjorative ».
Chose curieuse, Charbonneau a fouillé les journaux québécois et canadiens d’octobre 1946 à octobre 1947 et a « trouvé exactement… zéro article parlant de l’entente ». Son livre est le premier à en traiter, avec une méticulosité exemplaire, dois-je préciser.
26 mars 2025
