4 août 2021
Yves Plouffe, Les dessous prennent le dessus, roman, Lanoraie, Essor-Livres Éditeur, 2021, 172 pages, 19,95 $.

Sexe et meurtres
en milieux politiques
et médicaux

On dit que sexe et politique font rarement bon ménage. Yves Plouffe tente d’illustrer cet adage dans
son tout récent roman intitulé
Les dessous prennent le dessus
.
Dès les premières lignes, l’épouse
du ministre des Affaires étrangères du Canada est trouvée sans vie
dans et l’enquête prend rapidement une envergure internationale.
Certains personnages portent des nomsqui font sourire. Ainsi, on fait la connaissance
du lieutenant Hercule Homes, du sergent-détective James Bondel, du shérif Burt Eastwood et des docteurs Pasteur et Watson. L’enquête de la Gendarmerie royale du Canada est confiée Georges Larrivée,
un homosexuel qui s’affiche ouvertement.
Plusieurs interrogatoires sont menés par Agatha Pion qui a fait son nom « grâce
à sa perspicacité et à son intuition » (Agatha Christie), tandis qu’Hercule Holmes « tire sa force de ses déductions rationnelles » (comme Poirot). 
Avec un titre comme Les dessous prennent le dessus, il ne faut pas se surprendre de trouver un personnage à l’allure d’une sorte de poupée brésilienne qui ne manque
pas de culot, de franchise, d’arrogance et d’ambition. Cela permet à Plouffe d’inclure des scènes d’érotisme et d’exotisme.
Comme c’est souvent la coutume, Yves Plouffe souligne que les événements et
les lieux relatés dans son roman relèvent
de la pure fiction et ne sauraient avoir
un quelconque lien avec des êtres vivants ou ayant existé. Il ajoute que « ce livre contient des glissements entre ce qui aurait pu se passer, mais qui ne s’est pas passé ».
Selon le romancier, la fiction est parfois supérieure au réalisme documentaire. « L’essentiel de ce roman, écrit-il, s’assoit sur un socle de réalité palpable. » Il n’y a que le contexte historique qui soit tiré de
la réalité pure.
Plusieurs passages du roman semblent copiés tout droit de sites Internet. Cela donne lieu à du remplissage inutile, notamment
sur la production agricole du Brésil.
Le roman regorge aussi de statistiques sur les cas de Covid-19 au Québec, sans que cela n’apporte un éclairage pertinent.
Et l’auteur se plaît à indiquer la population de petites villes qui sont simplement mentionnées en passant ; avons-nous besoin de savoir que New Brunwsick,
au New Jersey, compte 56 100 habitants ?
Je me permets de noter que la mise en page laisse parfois à désirer. Au lieu d’écrire
le titre d’un livre en caractères italiques, comme c’est la règle, on le met en souligné. On glisse aussi des mots anglais comme « due diligence » et « bachelor degree ».
Je termine plus positivement en signalant une intéressante citation : « Le bonheur d’aujourd’hui n’empêche pas un drame
de survenir demain ! »
 20 juillet 2021
Agota Kristof, L’Analphabète, récit auto-biographique, Genève, Éditions Zoé, 2021,
80 pages, 22,95 $.

Écrire avec patience
et obstination

Pour plusieurs, la mention d’Agota Kristof rappelle Le Grand Cahier,
son premier roman paru en 1986
et traduit en 33 langues. Ce que
les gens ignorent, c’est qu’il a été écrit par une analphabète.
Cela nous est révélé dans un récit autobiographique qui s’intitule justement L’Analphabète.
Née en Hongrie, Agota Kristof (1935-2011) attrape « la maladie inguérissable de
la lecture » à l’âge de quatre ans. Placée
en internat, elle se tourne vers l’écriture pour supporter la douleur de la séparation. « Des phrases naissent dans la nuit.
Elles tournent autour de moi, chuchotent, prennent un rythme, des rimes, elles chantent, elles deviennent poèmes. »
À 21 ans, Kristof doit fuir la Hongrie;
elle aboutit en Suisse où elle affronte
une langue totalement inconnue, le français. « C’est ici, écrit-elle, que commence
ma lutte pour conquérir cette langue,
une lutte longue et acharnée qui durera toute ma vie. » Le français va tuer
sa langue maternelle.
Les premiers écrits de Kristof en français sont des pièces de théâtre; cinq seront réalisées par la Radio Suisse Romande
entre 1978 et 1983. Elle commence ensuite
à écrire de courts textes sur ses souvenirs d’enfance, ignorant qu’ils vont devenir
un jour un livre : Le Grand Cahier.
Un ami lui dit d’envoyer son manuscrit
aux « trois grands de Paris » : Gallimard, Grasset et Seuil. Les deux premiers lui retournent une lettre de refus polie et impersonnelle. Seuil lui offre un contrat. Ainsi débute un étonnant parcours.
Elle note qu’on devient auteur« en écrivant avec patience et obstination, sans jamais perdre la foi dans ce que l’on écrit ».
Agota Kristof n’a pas choisi le français.
Cette langue lui a été imposée par le hasard, par le sort, par les circonstances. Elle a été obligée d’écrire en français, « du mieux
que je le peux », c’était un défi. « Le défi d’une analphabète. »
Ce que l’auteure regrette le plus, c’est que
sa lutte pour réussir à parler correctement français a détruit son souvenir du hongrois. Le français a donc été perçu comme « langue ennemi » puisqu’il l’a rendue analphabète.
Il n’en demeure pas moins que les onze brefs chapitres de L’Analphabète nous
offrent des phrases finement ciselées,
des mots justes, de la lucidité, de l’humour et de l’amour. Il s’agit de l’unique texte autobiographique d’Agota Kristof.
L’ouvrage est paru en 2004 aux Éditions Zoé, à Genève. La maison a publié une nouvelle édition en 2021. Sur la couverture, on voit Agota Kristof à l’âge de cinq ans,
à Csikvand, Hongrie.
La plus grande récompense obtenue par Agota Kristof aura sans doute été le Prix Kossuth (du nom d’un homme politique
et révolutionnaire hongrois). Il s’agit dela récompense culturelle la plus prestigieuse, décernée par le président de la République. Elle l’a reçu en 2011, année de sa mort.
 12 juillet 2021
Marie-Claude Hansenne, Vignettes africaines : une enfance en noir et blanc, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne,
coll. Vertiges, 2021, 192 pages, 23,95 $.

Une enfance hors
du commun
au Congo belge

Est-ce qu’une enfant ayant une peau blanche comme celle de ses parents peut se sentir noire en dedans ? Marie-Claude Hansenne répond par l’affirmative dans une autofiction intitulée Vignettes africaines :
une enfance en noir et blanc
.
En 1865, Léopold II devient roi de
la Belgique. Il lui faut une colonie, ce sera
le Congo. Dominer pour servir est sa seule excuse de conquête coloniale; servir l’Afrique consiste à la civiliser, bien
entendu.
La narratrice du roman est Mathilde. Née
en Belgique, elle suit ses parents au Congo
et elle nous raconte son enfance (4 à 6 ans). L’enfant apprend vite à s’exprimer mieux
en swahili et lingala qu’en français.
« Je souffre très beaucoup de parler
en français. »
Mathilde obéit à ses parents… « juste ce
qu’il fallait pour qu’ils me laissent profiter tranquillement de ma liberté ». Elle connaît peu son père et sa mère. Ils ont une peau identique, mais son âme diffère de la leur.
Le père de Mathilde n’en a que pour
son travail, ses voyages, sa brousse,
ses indigènes, ses responsabilités professionnelles d’administrateur
d’un territoire aussi vaste que la Belgique. On voit comment le Congo devient « l’empire des Blancs et de leurs dieux voleurs ».
Des passages colorés décrivent l’admiration de la fillette devant des antilopes bongos
en pyjama, des zèbres placides, des girafes incongrues, des gnous, des impalas et
des okapis qui sont mi-girafes mi-zèbres,
à la fois timides et solitaires.
Dans un chapitre, Mathilde raconte la fête
de la Saint-Nicolas et de son fidèle compagnon noir, le Père Fouettard. C’est l’occasion de souligner que de nombreux Blancs traitent « les Africains de paresseux, menteurs et voleurs ».
On a droit à une courte réflexion sur
le cannibalisme. On explique que sous
la férule d’un sorcier, les villageois pratiquent le cannibalisme. « Seuls le cœur et les membres d’un captif masculin étaient dévorés par les guerriers qui s’appropriaient ainsi sa force, décuplant la leur. »
À six ans, Mathilde doit aller à l’école;
elle est mise en pension, ce sera une catastrophe. Les adultes blancs deviennent des dictateurs, « s’emparant de son existence d’enfant comme si elle leur appartenait ». On l’envoie ensuite en Belgique chez sa grand-mère paternelle.
Vignettes africaines illustre avec originalité comment le Congo a pu faire partie d’une enfant, l’habitant entièrement. « Hors de lui, je n’étais qu’un être de chiffon malléable
et sans vie. »
 4 juillet 2021
James Delargy, Sous terre, roman traduit
de l’anglais par Maxime Shelledy et Souad Degachi, Paris, Éditions Harper Collins, 2021, 474 pages.

Disparition
et dissimulation

Un éloignement de la ville semble être le moyen idéal pour un couple de repartir à zéro. Dans le roman Sous terre, de James Delargy, Lorcan et Naiyana Maguire choisissent
un ancien village minier. Sous l’écrasante chaleur du désert australien, leurs espoirs ne tardent pas à se dissiper.
Lorsque les Maguire ne donne pas signe
de vie à Noël, on craint une étrange disparition « dans une ville disparue
depuis longtemps ». L’inspectrice Emmaline Taylor est chargée de l’enquête. Elle veut d’abord comprendre quelles raisons ont poussé les Maguire à se réfugier dans
un endroit si reculé. Et elle doit faire vite, car la maison saccagée et le sol taché
de sang laissent craindre le pire…
On lui dit qu’il existe une légende selon laquelle l’endroit choisi par les Maguire demeure un lieu maudit. « Ça risque d’être notre seule piste dans cette enquête »,
se dit l’inspectrice. Reste que, pour
une ville morte depuis longtemps, les coups de pistolets semblent se multiplier à qui mieux mieux.
Deux récits s’entrecroisent, l’un durant
les seize jours avant la disparition, l’autre durant la période d’enquête. Cette dernière « commençait à ressembler au désert qui les entourait. Aride, sans âme qui vive, et sillonnée de chemins et sentiers où il était facile de se perdre ».
Depuis qu’elle est flic, Emmaline Taylor a
le sentiment d’arriver toujours trop tard pour empêcher les catastrophes. Elle n’est
là que pour « assembler les morceaux
du puzzle et recomposer un dernier aperçu de la vie des victimes ».  
Avec Sous terre, le romancier James Delargy démontre avec brio comment il faut être proche de ses amis dans la vie, et encore plus de ses ennemis. Son intrigue illustre aussi que le désert pousse parfois les gens
à faire des choses folles, le sable s’avérant un matériau idéal de dissimulation…
Bien que ce soit le premier polar australien que je lise, je n’ai pas été le moindrement étonné de constater que les corps policiers se ressemblent comme deux gouttes d’eau, peu importe le continent : « Plus on grimpe dans la hiérarchie, plus on consacre son temps à défendre une image bien nette et un budget plutôt qu’à combattre le crime ».
Malgré des dénouements parfois pénibles
et quelques longueurs – j’aurais coupé facilement 100 pages –, James Delargy
nous livre un thriller à l’ambiance âpre, voire étouffante comme le désert australien.
Sous terre est le second roman de James Delargy, qui est né et a grandi en Irlande.
Il a vécu en Afrique du Sud, en Australie
et en Écosse, avant de finir en l’Angleterre semi-rurale où il réside actuellement.
 20 juin 2021
Laurent Dutheil, J’ai 7 ans, récit, Éditions Viviane Hamy, 2021, 144 pages, 26,95 $.

Être juif
sans être religieux

Auteur et narrateur du récit
J’ai 7 ans
, Laurent Dutheil découvre que ses parents ont changé leur nom pour cacher le fait qu’ils sont juifs. Au mot « juif », on associe
des connotations racistes d’avant-guerre. C’est un mot énorme,
c’est un mot tabou.
Enfant, Laurent n’accorde pas d’importance
à ses origines. Jeune ado, à la faveur
d’un jeu reposant sur l’étymologie des patronymes, il révèle en classe son « vrai » nom. Quand il raconte cela à ses parents,
le soir même, il n’a aucune idée de la boîte de Pandore qu’il vient d’ouvrir. Car de Dutheil à Deutsch surgissent une multitude de questions que l’oubli et le silence privent de réponses.
Laurent fait fi de la mise en garde de
son père, pour qui, « être juif n’apporte
que des emmerdements », même pour
les Français. En grandissant, le narrateur-auteur se renseigne sur la judéité et décide de rompre le silence, refusant de se délester du passé.
« Je ne cherche pas à me rapprocher
du judaïsme comme mode de vie ou
de pratique religieuse, écrit-il, mais à comprendre la judéité qui, elle, transcende
le fait religieux, national ou ethnique. »
Ce sera un processus de longue haleine et, une fois marié, il n’hésitera pas à partagera son héritage avec ses enfants.
Pour reprendre les mots de l’éditeur,
J’ai 7 ans est l’histoire d’une révélation
qui tire sa force de sa pudeur.
5 juin 2021
Lettres québécoises, Montréal, juin 2021,
108 pages, 14 $.

Écrire comme
d’autres dansent

Le numéro de juin 2021 de la revue Lettres québécoises a publié
un dossier d’une quarantaine
de pages sur les littératures franco-canadiennes, dont 19 pages consacrées au romancier Blaise Ndala. On y retrouve des témoignages de quatre auteurs
du Nouveau-Brunswick, trois
de l’Ontario et cinq de l’Ouest canadien.
En contact avec tous ces créateurs et d’autres de par le pays, la rédactrice en
chef Annabelle Moreau a été touchée par
« votre ouverture, vos images brutes,
vos poèmes sentis, vos lettres brûlantes, autant de déclarations d’amour de l
a langue française ».
Blaise Ndala occupe la part du lion de
ce numéro. Le poète, essayiste et éditeur Rodney Saint-Éloi souligne comment l’écrivain originaire du Congo tente de « défaire et repenser l’histoire ».
C’est évidemment le cas en qui a trait
à son tout dernier roman, Dans le ventre
du Congo
.
Ndala répond à une vingtaine de questions, dont Que lira-t-on sur votre épitaphe ? Réponse : « Parce que chaque silence nous tue jusqu’au dernier mot, j’ai tenté d’y échapper. »
La section consacrée à la douzaine d’autrices et auteurs franco-canadiens s’intitule « Écrire comme d’autres dansent ». Hélène Koscielniak, de Kapuskasing,
décrit son ADN francophone qui inclut
le « tarois », équivalent ontarien du
joual québécois et du chiac nouveau-brunswickois. Le mot vient d’Ontarois,
qui désignait les Franco-Ontariens à la fin des années 1980.
« C’est une variante du français qui exprime une culture immergée depuis longtemps dans un milieu anglophone, écrit Hélène Koscielniak. Ce qui fait qu’ici, un truck,
c’est plus solide qu’un camion et une blind date, plus excitante qu’un rendez-vous
à l’aveugle.
Le tarois est une langue orale, la langue écrite demeurant le français standard.
Dans les romans de cette écrivaine, ce sont les dialogues qui figurent en tarois.
Les deux autres autrices de l’Ontario sont
la dramaturge Mishka Lavigne pour qui
« il y a quelque chose de plus viscéral,
de plus émotionnel avec le français »,
et la poète Véronique Sylvain qui porte
le drapeau de sa communauté « avec l’aide de ses mots ».
Hors dossier, Simon-Pier Labelle-Hogue brosse un court portrait du poète-éditeur Robert Yergeau (1956-2011). Il a fondé les Éditions du Nordir à Hearst en 1988, puis
a poursuivi à Ottawa jusqu’à son suicide.
Labelle-Hogue fait remarquer que Yergeau inscrivait sa présence sur le papier,
se positionnant parfois comme « le sujet iconoclaste d’une quête du perfectible ».
Il cite ce passage du recueil L’usage du réel :
« Viens t’étendre sur le suaire
de ce papier froid.
Viens que je puisse,
fondant l’être réel et l’être rêvé,
discréditer la mort. »
Il n’y a point de littérature sans critique.
Le numéro passe en revue une trentaine
de titres, dont le roman Dans le ventre
du Congo
, de Blaise Ndala, qui décroche 4 étoiles sur 5, et le collectif En cas d’incendie, prière de ne pas sauver ce livre, dirigé par Catherine Voyer-Léger (Prise d parole).
31 mai 2021
Nick Christie, Lifesaver, roman, 2020 a Guy called Nick, 434 pages, 20 $ US.

Sexe cru et amour tendre rehaussés de cuir

Lifesaver est le troisième roman
que je lis de Nick Christie. Cet auteur de gay erotic fiction est le seul
que je lis en anglais. L’annonce du roman indique Not for the easily offended. Le lecteur est plongé
dans 300 pages sur 430 d’ébats sexuels corsés sous la férule
d’un maître bardé de cuir.
Il y a aussi 130 pages de relations amoureuses très touchantes.
L’action se déroule à Leicester, Angleterre. Dan, 32 ans, s’apprête à passer un Noël
dans la solitude après avoir viré un amant parasite et égoïste. Il croise à quelques reprises un jeune homme, sans-abri, environ dix ans plus jeune que lui, toujours souriant malgré le froid et la faim qui l’affligent.
Dan revoit le sans-abri lors de la messe
de minuit, blotti contre le radiateur au fond de l’église, et réussit à le convaincre de
venir se mettre au chaud chez lui, à manger un peu, à prendre un bain. C’est le début d’une histoire amoureuse pleine de rebondissements et d’ébats.
Dan est britannique, le sans-abri Karim est d’origine palestinienne, le serviteur sexuel Stefan est roumain. Dan avait pensé poser un geste charitable, sans arrière-pensée, mais découvre un Karim adorable à plusieurs titres. « I can’t believe I’ve found someone I care about who is also into my kinks. So rare to find both and man you do suit the gear. Beauty meets filthy sexiness. What a combination. »
Karim est innocent à certains égards mais fait preuve d’une maturité étonnante dans plusieurs situations. Dans la chambre à coucher, il aime jouer le jeu de l’esclave
au service d’un maître badré de cuir. Dan
le considère toutefois comme son égal. « You are my partner; I have no wish or intention to control you. »
Dan se dit qu’il a frappé le jackpot :
un amant d’une beauté enivrante, sexy, intelligent et adepte du cuir en plus. Pour Karim, Dan est tout : saveur, ami, maître
et amant. Le couple est « hard and nasty
at times and then the most caring ».
Tel que mentionné plutôt, le roman est
une fiction érotique gay pour lecteurs avertis. Les moments de tendresse sont magnifiquement décrits mais, hélas, trop
peu nombreux. L’action est de loin axée
sur les performances sexuelles rehaussées de cuir. Suçage, léchage et enculage sont
au menu dans presque chaque chapitre.
Lifesafer est plus que mille et une façons de fourrer un mec bardé de cuir. À première vue, on peut se poser cette question :
« Are there no depths you won’t stoop to for your carnal lusts? » Mais ce qui sauve la mise dans ce roman se résume à cette autre phrase : « They both loved the rough sex and the gentle caring sex in equal measure. »
Nick Christie vit en Angleterre avec son mari et deux chats. Son amour du cuir transpire dans chacun de ses roman,
son talent de narrateur aussi.
Note : Darkness, de Nick Christie, figure parmi mes coups de cœur dans la troisième section du site.
19 mai 2021
Souvankham Thammavongsa, Le K ne se prononce pas, nouvelles traduites de l’anglais par Véronique Lessard, Montréal, Mémoire d’encrier, 2021, 136 pages, 21,95 $.

Des mots coups de poing ou caresses

Le nom de Souvankham Thammavongsa vous est sans doute étranger. Or, cette Laotienne a remporté le Prix Giller 2020 pour son recueil de nouvelles à succès, How to pronounce knife, traduit maintenant par les éditions Mémoire d’encrier sous le titre 
Le K ne se prononce pas.
Souvankham Thammavongsa est né en 1978 dans un camp de réfugiés laotiens en Thaïlande. Elle vit maintenant à Toronto
et continue d’être l’une des voix les plus puissantes de sa génération. Au sujet du K qui ne se prononce pas, le New York Times parle d’un livre incontournable.
La première nouvelle donne son titre au recueil. Comme on le sait, le k de knife est muet, mais une fillette insiste pour dire que cette lettre ne peut pas être muette car c’est la première lettre du mot. Il faut qu’elle ait un son, hurle-t-elle « comme si on lui avait enlevé quelque chose d’important ».
Les personnages mis en scène dans les quatorze courts textes vivent férocement.
Ils glissent de brillantes remarques comme « Savoir ce que quelqu’un n’aime pas, c’est en être proche. » Ou encore « La beauté ennuyait. Être laid, c’est être particulier, mémorable, inoubliable même. »
L’autrice note comment on entend souvent les gens se dire amoureux, mais ce n’est
pas vraiment le cas, à son avis. Ils croient devoir l’affirmer parce que c’est la mode ou la coutume. Ça ne signifie pas qu’ils savent ce qu’être amoureux représente.
Il en va de même pour « être vieux ».
Ça se passe à l’extérieur, c’est quelque
chose que les autres voient à notre sujet. Mais est-ce que ça se passe pour autant à l’intérieur…?
Le Laos demeure présent, bien entendu, dans plusieurs textes. On note, par exemple que la nourriture laotienne est belle.
Les couleurs sont vives et éclatantes.
Les saveurs ressortent et s’aiguisent.
Chaque repas goûte la grande occasion.
Une nouvelle prévient un jeune homme : « Garde tes rêves petits. De la taille d’un grain de riz. » Mais Raymond veut rêver sans limite. Ce sentiment agréable lui permet de passer à travers un quotidien terne, de se « rendre à tout à l’heure », à demain. Raymond veut avoir droit à ses rêves.
On suit deux enfants qui vont demander des bonbons à l’Halloween dans un quartier chic. Ils sonnent, on leur ouvre, ils lancent « tchik-a-tchi », une déformation de Trick-or-treat. Résultat : une montagne de sacs de chips, de grosses barres de chocolat et des paquets de chewing-gum.
Dans une autre nouvelle, une jeune fille
de treize ans prénommée Chantakad change son nom et devient Céline. Elle ne veut pas que sa mère vienne la chercher à l’école, encore moins parler à ses amis. « Tu me fous la honte. » Blessée, la mère met sa fille en garde : « un jour, quand tu seras toi-même mère, tu te souviendras de ce que
tu viens de me dire et tu te détesteras ».
Puis il y a cette Mary, une comptable à son compte, qui ouvre un comptoir pour aider les gens à faire leur déclaration de revenus. Comme le formulaire demande d’indiquer l’état civil, elle devine toutes les étapes
de l’amour en remplissant cette case :
« Il y avait le vertige initial d’avoir trouvé l’autre, l’ennui d’avoir été ensemble trop longtemps, l’angoisse de la séparation, la finalité d’un divorce, la bouée de l’espoir d’une réconciliation qui ne viendrait pas. »
Souvankham Thammavongsa écrit avec
une franchise parfois désarmante. Difficile de ne pas être touché par ses mots tour
à tour coups de poing ou caresses.
11 mai 2021
Baptiste Thery-Guilbert, Pas dire, roman, Montréal, Éditions Annika Parance,
coll. Sauvage, 2021, 110 pages, 13 $.

Torturé par le désir trouble

Paris, 1987-1992. Le narrateur est
un homosexuel épris d’un homme du même âge que lui. Ce mec n’est jamais nommé (son prénom est noirci dans le texte). Baptiste Thery-Guilbert signe Pas dire, un roman qu’on peut lire en commençant
par le début ou par la fin.
L’auteur précise que les lecteurs préférant
le sens chronologique choisiront de commencer par la fin, l’expérience étant alors complètement autre. Avec une telle mise en demeure, on devine que le texte sera trituré ou torturé. Il l’est à souhait.
Thery-Guilbert se demande ce qui vaut
la peine de noircir une page : « parfois
un détail insignifiant pour les autres ne
l’est pas pour moi, sinon je ne l’écrirais pas ». Il lance des remarques, pêle-mêle,
du genre « Le garçon qui n’a jamais essayé les garçons mais qui voudrait essayer
les garçons » ferait un bon titre de roman.
Pour les besoins de cette recension,
le personnage aimé mais jamais mentionné sera appel X. Il s’agit d’un homme qui ne veut pas aimer les hommes, bien qu’il soit fortement attiré vers eux, et bien qu’il cède aisément à son désir trouble.
L’auteur écrit que « ça doit être difficile d’être constamment faux. […] Incarnant
un seul et unique rôle : celui le plus éloigné de lui-même. » L’auteur est le seul à aimer X. Il l’aime comme un père, comme
une mère, comme un frère, comme un ami, comme un amant. Intégralement.
Quand X se promène dans la rue avec
son ami gay, il s’arrête devant des vitrines pour admirer les dessous féminins et pour montrer que toute cette histoire de cul n’est que temporaire. Pour montrer qu’il est dans l’erreur en couchant avec un homme.
Bien qu’il prenne plaisir à coucher avec
des hommes, X les qualifie de « sales pédés gauchistes » ou d’« intellectuels de saunas pleins de bites ». Son plaisir demeure
de courte durée. Il fait aussitôt place à
une forme de honte, celle d’avoir commis quelque chose de mal.
L’histoire se déroule en pleine période
du sida. L’auteur visite un ami qui en est atteint, à l’hôpital. Personnellement, je n’ai pas connu un proche ami ou friend with benefits qui est mort du sida; ce fait explique peut-être que j’ai lu difficilement entre certaines lignes.
Parlant sida, X dit « Ce n’est pas d’attraper
le sida qui me dérange. C’est que les gens vont savoir, ils vont savoir que j’ai couché avec un homme. » X a tellement de difficulté à s’accepter qu’il lance à
son compagnon de baise : « Si seulement
tu avais des seins ça serait moins compliqué. »
Dans Pas dire, Baptiste Thery-Guilbert
décrit une relation violente, intense, cruelle, troublante, mais aussi tendre et passionnante. Les émotions sont toujours
à fleur de peau. Il est question de Désir
et d’Amour, refoulés ou assumés.
4 mai 2021
Ludovic Piétu, Pédale ! roman graphique illustré par Jika, Nantes, Éditions Rouquemoute, 144 pages, 20 €.

Une sortie du placard graphique

Pédale! Ce terme péjoratif dans
la communauté LGBTQ+ est désormais un cri de ralliement en faveur du coming out, et ce grâce
à l’Hamiltonien Ludovic Piétu.
Né en 1978 dans un petit village
de Loir-et-Cher, en France,
cet ingénieur agronome vit maintenant au Canada et signe
un roman graphique intitulé Pédale! où il raconte son cheminement.
« J’ai fait mon coming-out à 23 ans.
C’est le temps qu’il m’a fallu pour trouver
le courage. » Depuis, il a le plus souvent croisé des oreilles attentives, curieuses de comprendre sa sortie du placard. Chaque fois, il a pris soin de répondre à toutes
les questions, de lever des ambiguïtés,
de clarifier le vocabulaire. « Par exemple,
je n’ai pas “choisi” d’être homosexuel, c’est quelque chose qui m’est tombé dessus mais je fais avec, et j’essaie même d’en être fier. »
Pédale! est un récit graphique et auto-biographique. Ludovic Piétu y aborde sa quête d’identité sexuelle avec transparence: ses questions d’enfant, ses inquiétudes d’ado, ses mensonges de jeune adulte. L’illustratrice Jika est aussi une Française; elle a demeuré à Kitchener en 2013 et 2014. C’est là que
le projet a vu le jour.
Dès le processus de création, elle a été
testée sur la légitimité d’un tel projet.
On lui faisait des commentaires du genre : « Qu’est-ce qu’elle a de si spéciale son histoire? On n’a pas déjà tout dit sur l’homosexualité? Ça va pour les homos maintenant, ils ont le mariage gay. » 
L’auteur et l’illustratrice ont opté pour
une approche unique en ce sens que,
à travers une histoire plutôt banale,
ils racontent comment se passe un coming-out. Le texte et les illustrations dédramatisent ce processus et, pourquoipas, en rient allègrement. À la fois personnel
et universel, cet album s’adresse à tous
ceux qui se sont un jour sentis incompris, en décalage avec la normalité que l’on n’apprend pas à remettre en cause en premier lieu. Les dessins de Jika adoucissent la rudesse de situations parfois crues, tout en gardant le témoignage authentique et sans filtre.
« Avant de raconter les plans culs, il y a une autre histoire », précise Jika. C’est celle d’un long cheminement vers la vérité et
la liberté. À cet égard, une citation placée
en exergue au début de l’album y fait écho. Bien que publié en France, la citation provient du Québécois Michel Marc Bouchard : « Avant d’apprendre à aimer,
les homosexuels apprennent à mentir. »
Des remerciements discrets sont adressés à « nos Olivier, meilleurs maris de la Terre ». Et l’auteur et l’illustratrice ont un conjoint qui porte le même prénom. Le mari de Ludovic Piétu est Olivier Lechapt, coordonnateur régional (Sud-Ouest) pour la Fédération des aînés et des retraités francophones de l’Ontario.
22 avril 2021
Sonia K. Laflamme, Emily Stowe, militante féministe, biographie pour les jeunes, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’histoire, 2021, 80 pages, 13,95 $.

Plein feu sur Emily Stowe

Au Canda, la pratique de
la médecine par des femmes
et le droit de votes de ces dernières sont intimement liés à l’Ontarienne Emily Stowe (1831-1903). Sonia K. Laflamme raconte son parcours tumultueux dans Emily Stowe, militante féministe.
Élevée dans une famille de quakers
où l'égalité des sexes est un principe fondamental, Emily est d'abord institutrice, puis devient la première femme directrice d'école, en Ontario. Une fois mariée et
mère de famille, elle dépose une demande d’admission à l’École de médecine de l’Université de Toronto.
Le recteur lui répond, en 1865, que
les portes de son institution ne laissent entrer aucune femme. Il ajoute avoir
« la certitude qu’elles ne le permettront jamais. Pas de mon vivant en tout cas. »
Emily Stowe étudie l’homéopathie à New York (1865-1867), puis ouvre son propre cabinet de consultation à Toronto. En 1867, elle devient la première femme à pratiquer la médecine au Canada, « même si elle m’a aucun permis officiel pour le faire ».
Il ne lui sera livré qu’en 1880.
En 1876, Emily Stowe fonde le Women’s Literary Club à Toronto. Il s’agit du premier groupe de suffragettes au Canada.
Elle meurt le 30 avril 1903, sans jamais avoir eu l’occasion d’aller aux urnes puisqu’il faudra attendre encore quinze pour que le Canada accorde le droit
de vote aux femmes.
Emily Stowe, militante féministe s’ajoute
à vingt-cinq biographies de la collection « Bonjour l’histoire » aux Éditions de l’Isatis. Parmi les autres femmes, on retrouve
Mère Marie de l’Incarnation, Madeleine
De Verchères, Jeanne Mance, Laura Secord, Madame Bolduc et Lucy Maud Montgomery.
18 avril 2021
Martin Pâquet et Stéphane Savard,
Brève histoire de la Révolution tranquille, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2021,
280 pages, 20,95 $.

Histoire et legs de
la Révolution tranquille

Le 7 septembre 1959, Maurice Duplessis meurt. Le 16 février 1983, le gouvernement du Parti québécois adopte la loi dite matraque, obligeant le retour au travail des grévistes des écoles et collèges du secteur public. Comment ces deux dates sont-elles reliées ? Il s’agit du début et de la fin de la Révolution tranquille.
Pour connaître les tenants et aboutissants
de cette importante période, il faut lire Brève histoire de la Révolution tranquille, essai
de Martin Pâquet et Stéphane Savard.
On y apprend que l’appellation paradoxale
a été cernée le 23 novembre 1961 par un journaliste anonyme du Ottawa Citizen et reprise en français par André Langevin
dans le Magazine Maclean de février 1963.
Un sondage universitaire publié en
2018 signale que la Révolution tranquille
« est désignée comme l’événement le plus important des 50 dernières années de l’histoire québécoise par les trois groupes, les francos (30 %), les anglos (20 %) et
les allophones (23 %) ».
Le livre considère cette période comme
un moment dans l’histoire du Québec où
il existe un consensus social autour de
l’État du Québec, que celui-ci soit
autonome ou non. L’État est envisagé
comme un instrument d’émancipation collective; « l’épanouissement individuel des citoyens passe par le renforcement
de l’État ».
Les auteurs écrivent que le décès de Maurice Duplessis devient le ground zero
à partir duquel les membres de la société québécoise érigent un tout nouveau rapport à l’État, « un tout nouveau sentiment d’appartenance ».
L’ouvrage fort bien documenté est divisé
en trois temps : SITUER la Révolution tranquille, la VIVRE et S’EN SOUVENIR.
Dans la première partie, l’événement est situé dans son contexte québécois, canadien, américain et international.
Vivre la Révolution tranquille propose
une lecture à la fois analytique et chronologique des quelques vingt-cinq années qui ont modelé l’expérience des Québécois et Québécoises. Dans un dernier temps, se souvenir de la Révolution tranquille interroge la mémoire de cette période, son patrimoine transmis au sein
de la société québécoise, et sa place
dans l’histoire.
C’est durant les années 1960 que le Québec a notamment fondé un ministère de l’Éducation et qu’il s’est doté d’instruments économiques pour accompagner une génération d’entrepreneurs. Ces actions
de l’État ont contribué à établir une appartenance politique forte en rupture
avec la référence canadienne-française.
En l’espace de vingt-cinq ans, le Québec
a vécu en accéléré. La province est sortie
de la religion et des politiques publiques dans les années 1960; elle a embrassé
la participation citoyenne dans les années 1970; elle a connu la défaite référendaire
et une crise économique dans les années 1980. Il ne se passe pas un événement politique ou social sans qu’on évoque
le legs de la Révolution tranquille.
Cette Brève histoire de la Révolution tranquille donne au lecteur l’occasion d’approfondir sa compréhension d’une période charnière de l’histoire du Québec. En prenant comme personnage central
de son analyse l’État québécois, elle lie habilement histoire des structures et
histoire des représentations collectives.
Martin Pâquet est professeur au Département des sciences historiques
de l’Université. Stéphane Savard est professeur d’histoire à l’Université
du Québec à Montréal.
10 avril 2021
Kathleen Collins, Happy Family, nouvelles traduites de l’anglais par Marguerite Capelle et Hélène Cohen, Paris, Éditions du Portrait, 132 pages, 27,95 $.

Quand l’intérieur s’extériorise

Je n’avais jamais entendu parler
de Kathleen Collins (1942-1988), poète, dramaturge, écrivaine,
cinéaste, réalisatrice, militante des droits civiques et éducatrice afro-américaine, avant de lire Happy Family, un recueil de nouvelles laissé dans son tiroir et rendu
public par sa fille. L’écriture vive
et sincère de Collins puise toute
sa puissance et sa poésie dans
ce que la différence produit sur l’autre, aussi petite soit-elle.
Dans la Préface, l’écrivaine américaine Danielle Evans écrit que Kathleen Collins
est une magicienne de l’intériorité. « C’est
là son plus grand tour de force : elle sait
se glisser sous un moment de tension émergeant presque à l’insu des personnages qui peuplent ses fictions pour nous présenter leur vie intérieure, et elle n’a
pas sa pareille pour décrire ces moments
où l’intérieur s’extériorise, où les masques tombent et où l’indicible s’énonce à voix haute. »
L’écriture de Kathleen Collins cherche à ramener le lecteur au cœur de ces moments de connexion et de déconnexion, de déception et d’enchantement, qui marquent les individus et les définissent. Se libérer du regard de l’autre et devenir un être singulier et agissant, voilà l’horizon des écrits de Collins. Certains de ses textes illustrent comment il est parfois difficile de contempler cet horizon.
Dans la première nouvelle, l’autrice présente des échanges de lettres où un couple se débarrasse des diverses bribes inabouties d’une histoire qui n’avait jamais était épanouissante. « Face à face, nous étions désormais pire que des étrangers. » Dans
un autre texte, elle ajoute que « les raisons, c’est comme les sourires, mec, des jeux inutiles auxquels jouent les gens ».
Pour un personnage de Collins, « la vie
était pleine de sens parce qu’elle n’avait aucun sens mais ce n’était pas grave ».
Puis il y a ce cas où la vie suit un tracé
net et inévitable qui n’a rien à voir avec
la protagoniste.
J’ai particulièrement aimé la nouvelle intitulée « Défunts souvenirs ». L’autrice imagine une sorte de ruse pour établir
une communication durable. Tenez-vous bien, c’est littéralement piqué des vers : « tout ce que j’avais à lui dire, je l’ai écrit sur un papier que j’ai mis dans sa main avant de fermer le cercueil ».
Entre les ligne, on lit comment les stéréotypes, les codes sociaux et les traditions qui ont construit et qui nourrissent le racisme et le sexisme, depuis si longtemps, ne s’éteindront pas en un jour. Ajouté à cela, il y a, pour une majorité d’Afro-Américains, une enfance qui « évoque une longue série de blessures intimes et profondes enfouies sous la honte, l’anxiété ou l’embarras ».
Défendant des valeurs universelles,
Kathleen Collins partage les mêmes convictions littéraires et politiques que James Baldwin ou Toni Morrison. Une belle entrée en matière pour 2021, année de l’Afrique.
4 avril 2021
Elisabeth Cardin et Michel Lambert, L’Érable et la perdrix. L’histoire culinaire du Québec à travers ses aliments, essai, Montréal, Éditions Cardinal, 2021, 408 pages, 44,95 $.

Histoire culinaire
du Québec :
patchwork de rencontres
et de partages

L’Érable et la perdrix est un titre savoureux. Il coiffe un ouvrage d’exception qui présente l’histoire culinaire du Québec comme on ne
l’a jamais vue. L’autrice-restauratrice Elisabeth Cardin et l’historien Michel Lambert nous proposent un regard unique sur le passé, le présent
et le futur.
« L’histoire racontée dans ce livre est celle de la rencontre entre la culture et la nature. C’est une histoire qui témoigne à la fois de l’austérité de nos hivers et de la résilience de nos familles. » Ces dernières sont
venues de partout et ont su développer
des préférences et des techniques culinaires, des symboliques et des mythologies, un vocabulaire et des traditions.
Cardin et Lambert ont sélectionné 20 aliments fondateurs de la culture culinaire québécoise : anguille, blé, bleuet, bourgot, caribou, chou, corégone, courge, érable, haricot, maïs, miel, morille, morue, navet,
oie blanche, perdrix, phoque, pomme et porc.
Je ne connaissais pas le bourgot (ou buccin) qui est un coquillage spiralé. Ce « limaçons de mer » devient facilement caoutchouteux si on les fait trop cuire. J’ai aussi appris que le poisson blanc s’appelle corégone.
Le choix des 20 aliments tient compte de
la facilité de se les procurer sur le marché actuel. Il permet « de faire honneur à
la saisonnalité de notre cuisine en couvrant l’approvisionnement, la conservation et
la consommation de nourriture locale
sur une période d’aune année ».
Les photographies, très nombreuses, sont
de Philippe Richelet, un aventurier enthousiaste qui est « sensible aux vibrations lumineuses, aux textures colorées, au mouvement des saisons ». Les recettes, une par aliment retenu, sont des créations culinaires du chef Simon Mathys, « cuisinier des paysages ».
Un lexique culinaire du Québec présente 165 mots, dont certains sont assez peu connus. J’ai appris qu’un « blasphème » est un type de pain qu’on garnit, en le cuisant, des restes de viande ou de poisson. Quant au tire-liche, il s’agit d’une casserole composée en alternance de tranches de lard salé, d’oignons et de citrouille, arrosée
de mélasse et cuite au four; le mot désigne aussi une galette de sarrasin sur la Côte-du-Sud.
L’ouvrage est très fouillé, au point où j’ai parfois trouvé difficile de naviguer à travers ce savant traité historico-philosophico-gastronomico-poétique. Il cherche à susciter « une réflexion sur ce qui nous distingue des autres. La culture culinaire ressemble à un arbre vivant qui s des racines, un tronc principal et plein de nouvelles pousses ».
Cardin et Lambert nous invitent à lire L’Érable et la perdrix « légèrement, peut-être lentement. Se faire bercer par les espaces qu’il contient, Prendre conscience
de ce qui était et de ce qui s’en vient. »
26 mars 2021
Orbie, La morve au nez, album illustré par l’autrice, Montréal, Éditions les 400 coups, coll. Grimace, 2021, 32 pages, 16,95 $.

Le drame de la morve

Ceux et celles qui écrivent ou illustrent des albums puisent souvent leur inspiration dans
ce qui entoure un enfant,
qu’il s’agisse d’un animal,
d’une plante, d’une chanson,
d’un rire et même d’un pet.
Que dire de la morve au nez ?
Cela aussi est inspirant s’il n’en tient
qu’à Orbie. Avec des mots, du pastel,
de l’aquarelle ou de l’art numérique,
cette autrice-illustratrice crée des histoires rafraîchissantes qui ne manquent pas
de faire sourire. Son tout nouvel album,
La morve au nez, est un bel exemple.
« Louka est enrhumé. TRÈS enrhumé.
On pourrait même dire qu’il a la morve au nez. Louka n’aime pas se faire moucher par maman. Alors il va s’organiser tout seul. Comme un grand. » Mais comment se débarrasser de ce nez qui coule quand
on ne maîtrise pas l’art du mouchoir ?
Le petit Louka, 4 ans, ne veut pas que
sa maman le mouche. Il veut être autonome et ne manque pas d’essayer toutes sortes de techniques. « Avec la langue, c’est vite fait. Et… ça ne goûte pas mauvais. Mais son nez coule encore. » On pourrait parodier Cyrano de Bergerac et dire que « C’est la Mer Jaune quand il coule ! »
La manche essuie tout. C’est parfait. Louka peut se pencher pour bricoler, mais son nez se remet aussitôt à couler. Que faire pour endiguer ce torrent de morve ? Plusieurs options s’offrent à lui : s’essuyer le nez contre les rideaux, contre son doudou, contre son genou. Il tente même sa chance contre le pantalon de sa mère. Mais
le résultat est toujours le même. Son nez
coule toujours.
Orbie nous offre une comédie du quotidien. L’album est à la hauteur d’un enfant,
il parle d’un enjeu qui sait faire rire par l’aspect répugnant de la chose, mais qui interpelle les petits parce que, entre vous
et moi, qui n’a jamais vécu un « drame » comme celui-là ?
Les 400 coups est une maison d’éditionqui se consacre exclusivement à la littérature jeunesse en publiant des albums illustrés époustouflants, humoristiques, stimulants
et souvent même surprenants.
Alliant un esprit ouvert à une passion dédiée, Les 400 coups offre une place à
tous les créateurs qui souhaitent partager
et expérimenter, tout en proposant aux lecteurs des publications qui changent
de l’ordinaire.
21 mars 2021
Markoosie Patsauq, Chasseur au harpon.
Un long récit de Markoosie
, roman traduit de l’inuktitut par Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu, Montréal, Éditions du Boréal, 2021, 128 pages, 19,95 $.

Texte fondateur de
la littérature autochtone

Markoosie Patsauq (1941-2020) a publié le roman Chasseur au harpon en trois volets, entre 1969 et 1970, dans les pages de l’Inuktitut Magazine. La version que j’ai lue
est la première traduction rigoureuse en français d’Uumajursiutik unaatuinnamut, établie par Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu. Auparavant,
les versions françaises étaient
faites à partir de la traduction-adaptation anglaise.
Chasseur au harpon est considéré comme
le premier roman en inuktitut jamais publié. Grâce à ce livre qui a grandement contribué à l’essor de la littérature autochtone au Canada, Markoosie Patsauq plonge dans
la réalité d’une communauté du Haut-Arctique encore préservée de l’intrusion
de la modernité où la coopération et
la vigilance sont les seuls gages de survie.
Il faut savoir que, en 1953, le gouvernement fédéral était déterminé à renforcer
sa souveraineté sur le Haut-Arctique.
Outre une présence militaire et policière,
le Canada avait besoin d’y installer des gens. La GRC a contraint des centaines de résidents d’Inukjuak, sur la côte est de la baie d’Hudson, dans le nord du Québec,
à se relocaliser à Resolute, dans le Haut-Arctique, soit plus de mille cinq cents kilomètres au nord-ouest.
À travers la traque symbolique d’un ours blanc et le dur apprentissage d’un jeune garçon, le roman met en scène le combat immémorial que ces hommes et ces femmes doivent livrer pour survivre. « Je peux mourir aujourd’hui même. Je ne vivrai peut-être plus demain. »   
Markoosie Patsauq écrit que « la chasse
à l’ours est la plus exigeante de toutes. Parfois, si un ours est arrêté par les chiens,
il peut les tuer. Parfois aussi, il peut tuer
un homme. Les ours blancs sont terribles.
On les chasse malgré tout, car il n’y a pas
le choix. Ils donnent de la nourriture et
des vêtements. »
L’ouvrage comprend 128 pages, mais
le roman proprement dit n’occupe que 74 pages. La postface de l’auteur et la note
des deux traducteurs regorgent de renseignements fort intéressants. On y apprend que Marc-Antoine Mahieu a passé du temps avec l’auteur à Inukjuak en 2017 et qu’il a pu profiter des souvenirs de Patsauq, de même que de précisions sur
de nombreux termes et expressions du manuscrit en inuktitut.
Valérie Henitiuk et Marc-Antoine Mahieu notent que, dans le titre de leur traduction, ils ont décidé d’adapter de manière très littérale les deux syntagmes nominaux Uumajursiutik unaatuinnamut et Maakusiup unikkaatuangit qui signifient « Celui-qui-traque-les-animaux avec-son-seul-harpon, récits-de-belle-longueur-de Markoosie ».
Le choix du terme unikkaatuaq par l’auteur indique qu’il ne s’agit pas d’un mythe,
d’une légende ou d’un récit totalement fictif. Le terme renvoie ici à un récit d’événements qui ont eu lieu, semble-t-il, dans un passé non mythique.
Auteur bilingue, Markoosie Patsauq a lui-même traduit ses récits-de-belle-longueur en anglais. « Les deux textes n’en demeurent pas moins asymétriques, chacun possédant ses propres valences, tant les dynamiques d’usage diffèrent selon qu’il s’agit de la langue dominée ou de la langue dominante. »
C’est l’adaptation anglaise Harpoon of the Hunter qui a fait connaître Markoosie Patsauq à l’extérieur de sa communauté.
Or, « le langage employé dans l’adaptation est empli de fioritures, de qualifications enfantines et de dramatisations excessives totalement étrangères au texte original en inuktitut, dont le style direct se démarque radicalement et en fait une histoire sans doute bien meilleure que son adaptation ».
Chasseur au harpon est considéré comme
le premier roman écrit en inuktitut et comme l’un des textes fondateurs de
la littérature autochtone au Canada.
17 mars 2021
Florence Cadier, Né coupable, récit, Vincennes, Éditions Talents Hauts, coll. Livres et égaux, 2020, 160 pages, 24,95 $.

Illustration glaçante
de racisme

Le nom de l’Afro-Américain George Stinney, ne vous est sans doute pas connu.  Ce jeune de 14 ans a eu
le procès le plus expéditif et le plus scandaleux du XXe siècle. Il fut
le mineur le plus jeune à avoir été soumis à la chaise électrique
aux États-Unis.
Son histoire est racontée par Florence
Cadier dans Né coupable, un roman
appuyé par Amnistie Internationale.
Il s’agit d’une illustration glaçante du racisme institutionnel aux États-Unis
dans les années 1940.
L’histoire se déroule à Alcolu (Caroline
du Sud) en 1944. Deux fillettes blanches
sont retrouvées mortes et George semble être le dernier à les avoir vues, à leur avoir dit un mot. Il est arrêté par le shérif J.E. Gamble pour qui « les Noirs sont les plaies de la nation ». Gamble est taraudé pour
un seul objectif : « éliminer cette racaille », quitte à grossir les faits et à les arranger
à sa manière.
Interrogé et poussé à signer des aveux
dont il ne comprend pas le sens, George
est transféré en prison sans jamais revoir ses parents ou des membres de sa famille. Lors du procès, l’accès au tribunal est interdit aux personnes de couleur. George est terrifié de ne pas voir ses parents dans l’assistance.
Le jury est composé de douze hommes,
tous des Blancs connus pour leurs idées racistes, certains appartenant même au
Ku Klux Klan. L’avocat nommé pour défendre George ne l’a jamais. Dans
sa plaidoirie il ne met jamais en doute l’accusation et ne porte jamais un regard vers son client.
Le roman montre comment « les Noirs
sont les parfaits boucs émissaires d’une société blanche suprémaciste ». Nous sommes à l’époque du Ku Klux Klan et ce dernier n’hésite pas à faire brûler une croix dans le jardin des parents de George en guise de sinistre avertissement. Ils perdent leur emploi et doivent quitter Alcolu.
D’un chapitre à l’autre, le lecteur voit comment les parents de George en viennent à ne plus croire en rien, « encore moins en une manifestation céleste qui aurait sauvé leur fils ». Ils ont raison : la National Association for the Advancement of Colored People demandera en vain une révision du procès.
Au début du livre, George est certain qu’il sera mis en liberté le lendemain de son arrestation, qu’il sera quitte « pour une grosse trouille ». Au lendemain du verdict, l’ado décide qu’il ne donnera pas à tous ceux qui l’ont condamné « le plaisir de
le voir s’effondrer ». Sa vengeance consistera à « les priver de sa détresse ».
Né coupable est une histoire rigoureusement vraie qui illustre comment, « dans le sud des États-Unis, au pays de la liberté,
la population noire n’en avait aucune et
pas un jour ne passait sans qu’elle ne soit victime d’une injustice flagrante ».
À titre de renseignements, soixante-dix ans après l’exécution de George Stinney, l’affaire fut réexaminée lors d’un procès au terme duquel la juge Carmen Mullen (Circuit Court of South Carolina) annula la décision qui avait condamné le jeune Afro-Américain d’Alcolu à la mort.,
9 mars 2021
Shayne Michael, Fif et sauvage, poésie, Moncton, Édition Perce-Neige, 2021,
72 pages, 20 $.

Un uppercut poétique

La poésie a depuis longtemps
donné une voix aux francophones en milieu minoritaire partout
au Canada; j’ai en tête L’homme invisible / The Invisible Man
de Patrice Desbiens, paru en 1981. Elle a aussi permis à des gens des minorités sexuelles de s’exprimer;
je pense notamment à Sylvie Bérard et Pierre-Luc Landry. Voici que 
la triple identité acadienne/queer/ autochtone emprunte la voie poétique grâce à Shayne Michael
qui publie un premier recueil intitulé Fif et sauvage.
On a beau ne pas vouloir porter d’étiquettes, se considérer simplement comme humain, elles sont parfois tatouées en soi. Les mots choisis peuvent être durs, réducteurs, voire méprisants et blessants. Pour Shayne Michael, les vocables « fif » et « sauvage » renvoient à un vécu d’intimidation.
« C’est risqué d’être / Autochtone / Homosexuel / Soi / Imprévisible /
Le Monde n’est pas assez grand /
Pour t’aimer sans te faire mal »
Le poète natif de la Première Nation Malécite du Madawaska, au nord-ouest du Nouveau-Brunswick, a choisi d’y aller d’un uppercut. Fif, pédé, tapette, c’est plus direct qu’homosexuel ou gay. La discrimination
et l’intimidation sont dès lors mises en exergue. Le but premier de Michael n’est
pas un désir de provocation; il espère plutôt susciter une réflexion sur l’homosexualité
et les Premières Nations.
Ses origines wolastoqiyik (malécites) donnent lieu à des tournures colorées et imagées, comme en font foi ces quelques vers : « Je me cache / Tortue sans carapace / Arbre sans racines / Nuit sans lune / Loup sans fourrure / Aigle sans ailes / Tambour sans peau ».
Fif et sauvage est une prise de parole, un recueil qu’on peut qualifier de militant. Bien que l’ouvrage n’ait pas été écrit pour pointer du doigt les gens des communautés LGBTQ et autochtone, il souligne que l’homophobie et le racisme existent dans ces milieux. Inutile de porter des ornières. Shayne Michael veut partager sa voix et, ce faisant, encourager jeunes et moins jeunes à lire d’autres auteurs et autrices autochtones.
La littérature n’est pas le premier médium d’expression de ce jeune marginalisé. Shayne Michael a d’abord perfectionnéla danse et le théâtre lors de son baccalauréat en mise en scène à l’Université Laval. Ses poèmes épousent naturellement un rythme ou une cadence proche d’un pas de deux bien chorégraphié. Et il y a parfois des dialogues transcrits, comme dans une pièce de théâtre; en voici un exemple :
Peau sauvage : Bonjour !
Peau blanche : Salut ! Ça va ?
Peau sauvage : Oui et toi ?
Peau blanche : Moi aussi. Es-tu Indien ?
Peau sauvage : Oui, je suis Autochtone.
Peau blanche : …
Peau sauvage : Ça t’intriguait ?
Peau blanche : Oui ! J’aime ça sauvage ;)
L’éditeur Perce-Neige (Moncton) souligne que le recueil Fif et sauvage devient
une sorte de réappropriation de sujets stéréotypés et de termes péjoratifs, que se permet l’auteur afin de porter un regard honnête et brut sur soi et sur l’autre.
4 mars 2021
Tom Chatfield, Bienvenue à Gomorrhe, roman traduit de l’anglais par Valéry Lameignère, Paris, Éditions Hugo, coll. Hugo thriller, 2021, 480 pages, 29,95 $.

Bienvenue dans le Darknet

Avec son premier roman intitulé Bienvenue à Gomorrhe,
le Britannique Tom Chatfield nous offre un savant mélange de techno-thriller, d’espionnage et d’un soupçon de science-fiction,
qui ne laisse aucun répit. L’ouvrage enthousiasmera les fans de
la cyberculture et des technologies informatiques.
Le titre est déjà tout un programme. Gomorrhe demeure sans doute moins réputé que Sodome dans la Bible, mais il s’avère
un sujet de perversion et une punition divine infligée à ses habitants. Tom Chatfield en fait un site et un forum enfouis au fond du Darknet, cette partie cachée de l’Internet où gravitent terroristes, extrême gauche et droite, trafiquants de drogue ou d’armes de tout poil.
Personnage principal, l’hackeur Azi Bello est invité à rendre « un gros service ». Le texto indique que « c du lourd, du sale, du bien sombre ». Azi a comme règle de rester couvert en toute circonstance, de ne faire confiance à personne, mais « il brûle d’envie de fourrer son nez là où il n’est
pas censé le fourrer ».
Notre hackeur sympathique ne tarde pas
à être approché par une mystérieuse organisation internationale qui l’oblige à infiltrer Gomorrhe. Voilà Azi qui se lance dans un périple haletant, de Londres à San Francisco en passant par Berlin et Athènes.
Il est pourchassé par des ennemis d’autant plus dangereux qu’ils sont souvent invisibles.
Peu initié à ce genre de roman, je l’ai trouvé assez complexe à lire, même s’il contient de nombreuses notes explicatives. Je me suis parfois perdu au milieu du jargon technique. Heureusement que l’intrigue laisse une grande part à l’action et qu’elle mêle le suspense à un brin d’humour,
ce qui vient contrecarrer un sujet sombre
à souhait.
Il n’y a pas de doute que Tom Chatfield maîtrise son sujet à la perfection. Cela a comme corolaire des allures d’essai informatif fourmillant de détails et de précisions techniques pas toujours accessible aux profanes comme moi. J’ai quand même appris que le Darknet est
une machine infernale où pullulent
les vendeurs de drogues, d’armes,
de services de tueurs à gages ou de pirates informatiques.
L’écriture est très pertinente et le rythme
est très juste. C’est ce qui, en partie, permet d’aller au bout de ce techno-thriller. Il y a aussi le ton employé qui présente comme une voix-off les tenants et les aboutissants du travail de l’hackeur Azi, geek typique
qui est plus à l'aise derrière l’écran que dans la vraie vie.
La version anglaise a remporté le Prix Douglas Kennedy 2020 du meilleur thriller étranger. Le Sunday Times a qualifié ce roman de « fascinant, séduisant, intelligent et inventif ». Le Publishers Weekly écrit
que c’est « à glacer le sang ».
Tom Chatfield est un philosophe de 41 ans. Il a publié, entre autres, 50 Digital Ideas You Really Need to Know (2011), How to Thrive in the Digital Age (2012), Netymology (2013) et Critical Thinking (2017).
22 février 2021
Frédérick Durand, Dans les pas d’une poupée suspendue, roman, Montréal,
Éditions Tête première, coll. Tête ailleurs, 2021, 272 pages, 25,95 $.

Quand la raison cède
le pas aux fantasmagories 

Quand l’attrait de l’interdit s’ajoute
à la révélation d’écrits transgressifs, il n’y a qu’un pas pour plonger
dans un univers psycho-érotico-satanique. C’est ce à quoi nous convie Frédérick Durand en signant le roman intitulé Dans les pas
d’une poupée suspendue
.
Robert Vallet, personnage principal, est décrit comme un jeune homme bizarre, plutôt laid, maladroit auprès des femmes
et ayant un goût pour les vieilles BD.
« Il aurait fallu que quelque chose survienne pour changer sa morne routine. » Cela ne tarde pas à se produire.
Robert a un oncle qui « dissimule sa perversité sous des allures bonasses pour endormir sa vigilance ». Dès que Robert met les pieds dans la chambre de son oncle Hervé, il a l’impression d’entrer dans un monde parallèle où règnent l’anarchie et
la sorcellerie. Il se sent entouré d’êtres émergeant des abîmes ou de décors lugubres.
L’oncle gagne une importante somme à
la loterie et se réfugie loin des siens dans une maison où les têtes de démons sculptées rendent « une expression de rouerie, de méchanceté et de perversité ». La maison est décorée de façon à lui donner une charge surnaturelle. « Partout, des artéfacts lugubres, malsains ou perturbants l’attendaient. »
À la mort de l’oncle, c’est le neveu Robert qui, contre toute attente, hérite de la maison et d’une certaine fortune. Son statut d’héritier le place au-dessus des conventions et des obligations. Ainsi commence le premier jour du reste de
sa vie.
Un membre de la famille, choqué de ne pas avoir été couché sur le testament, décrit Robert comme « un imbécile dégénéré et irrécupérable, un moins que rien pathétique qui aurait dû se suicider au lieu de polluer le monde ».
L’atmosphère, la décoration de la maison, le souvenir d’un oncle excentrique, tout s’additionne pour tisser une toile « dans laquelle la raison s’engluait et cédait le pas aux fantasmagories ». L’oncle lui aurait-il légué plus qu’une maison hantée, lui aurait-il aussi transmis sa folie…?
L’auteur excelle dans l’art de créer
des lieux et des situations propices aux déchaînements de l’imagination. Les actes violents se combinent à une frénésie aphrodisiaque; « tout, ici, ramène à la combinaison de ces deux pulsions ». Mais attention, il faut toujours faire la part entre la réalité et le rêve ou le « songe compensatoire ».
Voici un exemple des descriptions concoctées par Frédérick Durand : « Une grande silhouette vêtue de blanc se tenait devant lui. Une silhouette sans tête qui s’avançait dans sa direction. Vallet recula et faillit tomber, puis il se détendit. C’était une robe de mariée accrochée à une poutre. La trappe l’avait fait bouger en basculant. Quand même, l’effet produit avait été saisissant. »
Ou encore : « C’était un miroir sur pied, l’une de ces grandes glaces placées dans
un châssis mobile qu’on appelle "psyché". L’héritier regarda le cadre dans lequel s’enchâssait la glace. En bois d’acajou ornementé, il représentait des gargouilles, des démons, des visages grimaçants, des tridents et des symboles ésotériques. »
Frédérick Durand écrit que la mort nous attend. « Elle est impatiente de recevoir
son dû. » Elle rode partout dans ce roman et laisse des odeurs troubles. Parlant d’odeurs, quand un homme sent mauvais, une sorcière dit que ça doit être son âme.
Bienvenue à la plume unique de Frédérick Durand !
16 février 2021
Soufiane Chakkouche, Zahra, roman,
Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2021, 336 pages, 26,95 $.

Roman sur le Maroc natal de Soufiane Chakkouche

« – Tu sais, Zahra, il y a des choses que seule toi sais dire. Tu devrais écrire des histoires, tu pourrais commencer par la tienne.
– Celle-là, quelqu’un va l’écrire
un jour. »  
Ce quelqu’un est Soufiane Chakkouche qui vient de publier le roman Zahra consacré au sort de ces « petites bonnes » issues
du Sud marocain et traînées de force dans de riches familles de Casablanca pour se trouver à la merci du maître des lieux.
Zahra est la fille d’Oumaya qui fut cédée dès l’âge de huit ans à une famille de notables casablancais comme petite bonne
à tout faire. Lorsqu’elle accouche, on la renvoie dans son village et Zahra est élevée comme une jeune fille libre et bourgeoise.
Quand Oumaya a été violée en une minute et douze secondes, quand elle est devenue « adulte par adultère », elle a perdu sur
le coup la foi en la meilleure œuvre d’Allah : l’Homme. Le roman excelle dans l’art d’illustrer comment l’âme humaine
peut être nivelée par le vice.
Il y a plusieurs ébats sexuels dans cette histoire tantôt érotique, tantôt poétique.
Cela donne parfois lieu à des envolées comme « cette coulée de chaleur, ce torrent de frissons, cette sorcellerie des sens qu’est le sexe, perceur de l’âme et garant de la part animale chez l’homme ».
Zahra rencontre Wassim, un dealer de Haschich, qu’elle trouve séduisant. Elle tombe follement amoureuse de ce jeune homme qui va causer sa déchéance.
Le prénom Wassim signifie « Celui qui se démarque par la beauté de ses traits ». Il est cause d’une descente policière et réussit à se sauver. Résultat : la prison injustifiée escroque les vingt plus belles années de Zahra.
Chaque fois qu’un prénom arabe est donné, l’auteur indique entre parenthèse sa signification : Zahra (La fleur), Chahid (Le martyr), Hanane (La tendresse), Siham (Les flèches), Malika (Celle qui possède), Yasir
(Le prospère), etc. Je n’ai pas trouvé que cela ajoutait grand-chose au récit.
Le roman est truffé de mots arabes expliqués dans une cinquantaine de notes en bas de page. Exemples : zob, mot arabe signifiant bite ; Allah yrehmou, formule arabe équivalente à Paix à son âme ; herragas, brûleur en argot marocain, en référence aux clandestins qui brûlent leurs papiers d’identité avant d’arriver à destination.
Soufiane Chakkouche a un style coloré. Pour dire qu’une fille a un postérieur particulièrement rebondi, il écrit qu’elle a un « surplus façonné dans le moule de l’harmonie ». Quand la tempête arrive droit sur trois clandestins à la dérive, il concocte cette belle expression : « la mer a la chair de poulpe ».
Comme je fais quatre ou cinq mots croisés par jour, j’ai pu comprendre « traverser
la chaleur de l’erg, la tristesse du reg ».
Mais en tant que personne diabétique, j’ai sursauté en lisant que le diabète est
« la maladie du diable ».
Pour dire que Casablanca est une ville populeuse, Chakkouche écrit qu’elle « abrite beaucoup de personnes, plus que les étoiles durant une nuit d’été ». Il aime lancer de petites phrases lapidaires, dont voici deux exemples : « si la perfection fait la beauté, l’imperfection fait le charme » ; « chacun pour soi et Allah pour personne, car Dieu n’aime pas les égoïstes ! »
Je dois avouer que j’ai trouvé ce roman
archi hétérosexiste. Le moindre désir ou soupçon homoérotique n’a pas sa place, même si c’est pour le condamner au nom d’Allah. L’occasion aurait pu faire le larron
à plus d’une reprise, mais elle a été tue ou évacuée. Dommage !
Après avoir publié deux romans policiers, L’inspecteur Dalil à Casablanca et L’inspecteur Dalil à Paris, Soufiane Chakkouche explore, avec Zahra, une existence « entre le mal qui ne manque
de rien et le bien trop longtemps resté dans le besoin ».
3 août 2021
Marc Levy, Si c’était à refaire, roman,
Paris, Éditions Retrouvées, 2021, 448 pages, 22,95 $.

Intrigue tordue
d’une résurrection

Vous faites votre jogging matinal
le long de la rivière Hudson à
New York, quelqu’un vous suit,
vous agresse, vous transperce le dos et vous perdez vie dans une mare de sang. Cela demeure plausible.
Mais voilà que vous reprenez connaissance… deux mois plus tôt. Vous avez soixante jours pour découvrir l’identité de celui qui vous a assassiné et l’empêcher d’arriver à ses fins. Assez peu plausible, me direz-vous, sauf pour Marc Levy qui raconte le tout dans Si c’était à refaire.
Auteur d’une vingtaine de romans, tous publiés aux Éditions Robert Laffont, Marc Levy entame sa carrière d’écrivain sur
un chapeau de roue. Son premier roman
Et si c’était vrai, paru en 2000, fut traduit dans une quarantaine de langues et s’est vendu à cinq millions d’exemplaires.
C’est en 2012 que Levy publie Si c’était
à refaire
, un roman que les Éditions Retrouvées nous offrent maintenant à
« lire en grand », c’est-à-dire en gros caractères. Les 440 pages se lisent peut-
être plus facilement, mais l’intrigue tordue donne parfois du mal à y voir clair.
Grand reporter au New York Times,
Andrew Stilman est cet homme qui fait
son jogging matinal le long de la rivière Hudson, qui est assassiné, puis qui revient
à la vie deux mois plus tôt, juste avant
son mariage… d’un jour. Mener des enquêtes journalistiques relève de ses compétences; il n’en va pas de même pour une enquête criminelle.
Le meilleur ami d’Andrew Stilman identifie quelques suspects dans cette ténébreuse affaire. Il y a d’abord un collègue du New York Times, jaloux de la réussite d’Andrew. Puis ce couple qui a perdu son enfant adopté suite à un reportage du journaliste sur la vente de bébés chinois à des orphelinats américains.
L’assassinat pourrait-il être lié à un voyage-reportage de Stilman en Argentine, sur les traces d’Ortega ? Un policier à
la retraite n’écarte pas, pour sa part, l’idée que l’épouse du journaliste aurait pu orchestrer sa mort. Le nouveau-marié
n’a-t-il pas avoué, le soir de ses noces,
être tombé soudainement fou amoureux d’une autre femme rencontrée dans
un bar… ? 
Une large partie du roman nous propulse en Argentine où Stilman mène une enquête pour le New York Times. Puissance de l’armée, veulerie du président, appareil judiciaire muselé, amnistie de tortionnaires et chacals, tout y passe avec une profusion de détails inutiles et de digressions ennuyantes. J’aurais coupé facilement
100 pages.
Marc Levy écrit : « Vous n’imaginez
pas combien humiliation et imagination s’accordent quand il s’agit de se venger. » J’avoue avoir trouvé son imagination parfois trop débridée. Et je me serais passé
d’un commentaire à l’effet que la vie est une maladie mortelle dans cent pour cent des cas.
Un personnage dit « si on pouvait s’épargner une fricassée de museaux… ».
Il ajoute que c’est une expression québécoise. Je ne sais pas où Levy est allé chercher cela. Il aurait mieux fait de choisir le mot « gibelotte ».
Malgré les longueurs qui alourdissent l’intrigue, le roman fait preuve d’un doigté psychologique qui rend les personnages attachants. On s’accorde avec le romancier qui glisse tout bonnement que « l’amour
de sa vie, c’est celui qu’on a vécu, pas celui qu’on a rêvé ».
 19 juillet 2021
Elly Griffiths, Mortelle dédicace, roman traduit de l’anglais par Vincent Guilluy, Paris, Éditions Hugo Thriller, 2021, 416 pages, 29,95 $.

Accro au meurtre

Pour me détendre, il m’arrive souvent de lire des romans policiers. Ceux de Chrystine Brouillet et de Louise Penny sont des valeurs sures. Récemment,
je me suis attaqué à Mortelle dédicace, de l’auteure britannique Elly Griffiths. Quatre-cents pages
de rebondissements psycho-dramatiques ponctués de sous-intrigue amoureuse.
L’action se déroule en Angleterre et
en Écosse. La mort de Peggy Smith, 90 ans, n’a rien de suspect, a priori… Mais voilà qu’on découvre une carte postale insérée dans le polar qu’elle lisait et portant
les mots « On vient vous chercher ! »
On apprend que Peggy Smith était accro
au meurtre ; elle avait une connaissance encyclopédique du roman policier.
Des auteurs de polars la consultaient pour trouver de nouvelles façons de tuer leurs personnages et la mentionnaient dans
leurs remerciements.
Présentée comme « une âme d’assassin cachée dans le corps d’une gentille vieille dame », Smith attire l’attention de
la lieutenante Harbinder Kaur qui se décrit, pour sa part, comme « meilleure policière sikh gay du West Sussex ». Elle ne tardera pas à avoir du pain sur la planche puisque deux autres morts vont s’ajouter, deux écrivains de romans policiers ayant eux aussi reçu la fameuse carte postale
« On vient vous chercher ! »
Harbinder Kaur n’est pas la seule à enquêter. Trois personnes prochesde Peggy Smith s’improvisent détectives privés. Il y a d’abord Natalka Kolisnyk, une aide de vie d’origine polonaise qui s’occupait de Smith ; puis Benedict Cole, un ancien moine qui tient un café très populaire ; enfin, Edwin Fitzgerald qui est un ancien journaliste et un gay âgé. Harbinder les qualifie de « trois mousquetaires ».
La témérité, l’audace et la perspicacité
de ce trio rendent l’intrigue palpitante et occasionnent des soubresauts pas piqués des vers. De plus, leur constante interaction donne lieu à d’intéressantes réflexions
sur l’amitié, la vie de famille et les relations amoureuses (peu importe l’orientation sexuelle).
De nombreux passages illustrent la vie
des écrivains : écriture solitaire, révision
et édition, lancement, séances de signature, entrevues, etc. Je me suis reconnu plus d’une fois dans ces brèves mises en scène.
L’autrice écrit que le monde littéraire est perçu comme « tellement civilisé : livres, bibliothèques, thé et petits gâteaux ».
Or, voici que ce monde devient un milieu où l’on se fait tuer juste pour quelques mots.
Le dialogue est parfois casuistique, comme dans ce cas :
– Mais il n’est pas venu ?
– Non, Un fâcheux contretemps. Il était mort.
Les pistes pour mettre la main au collet
du ou des responsables des trois meurtres se multiplient allègrement. Je suis prêt à parier ma dernière chemise que vous ne trouverez jamais les coupables. Elles ne sortent pas d’un chapeau, mais confondent les enquêteurs les plus aguerris.
 11 juillet 2021
Camille Deslauriers, Eaux troubles et autres embruns, nouvelles, Montréal, L’instant même, 2021, 154 pages, 13,95 $.

Jeter des ponts
sur l’eau trouble de la vie

À travers vingt-quatre nouvelles assez succinctes, Camille Deslauriers décrit les troubles de l’adolescence, s’arrêtant plus particulièrement
à l’identité, à l’amitié, à la sexualité et à l’imagination. Son recueil
Eaux troubles et autres embruns peint une brochette de jeunes souvent
en période de rébellion.
Camille Deslauriers a publié Eaux troubles en 2011 et, à l’occasion de la réédition en format poche, elle a jouté dix nouveaux
très courts récits dans une section intitulée « Et autres embruns ». On retrouve
Moema, Olga, Nicolas, Marc-Aurèle, Amélia et compagnie en salles de classe au niveau secondaire ou dans leurs familles, tentant de jeter des ponts sur l’eau trouble de
leur vie.
Les mises en scène sont variées et parfois drastiques. Ainsi, Amélia ne voulait pas
se suicider lorsqu’elle est montée sur
le parapet du pont Jacques-Cartier. « C’est juste le vertige qu’elle recherche. » Nicolas, pour sa part, a choisi de dessiner car lorsqu’on invente, « on peut même changer le cours de sa vie ».
Pour Olga, derrière le voile des illusions,
il y a la scène; son exutoire est le théâtre. Quant aux nageuses Noémie et Mylène,
la vie s’avère une chorégraphie perpétuelle; on les appelle « les Conjuguées » et elles semblent évoluer sous les regards complices de Sappho…
Les profs sont présents dans ce recueil, surtout sous des sobriquets. Jacinthe Sénéchal, prof d’arts plastiques, devient Jacinthe-Sénéchal-Prozac. Jérôme Saint-Gelais, prof de géographie, est appelé Jérôme-Saint-Gelais-l’Australopithèque.
La prof de yoga Béatrice Migneault a droit
à trois surnoms : Béatrice-Béatitude-Migneault, Béatrice-Bouddha-Migneault
et Bienheureuse-Miséricorde-Migneault.
Camille Deslauriers excelle dans l’art de commencer une nouvelle par une phrase incisive ou intrigante. En voici quelques exemples : « Pierre-Luc est une huître. 
Le secret d’Émilie a un goût d’orange.
Il y a des mots qui puent. »
Dans une nouvelle au sujet de
la suppléante de français, Amélie Larose,
on a droit à une leçon sur les noms employés comme adjectifs. On écrit
« nous étions coquelicot, pas de s »,
mais « nous étions écarlates, avec un s ». Pourquoi ? « Parce que rose, mauve, pourpre, incarnat, écarlate et fauve sont
des exceptions. » Il n’en faut pas plus pour que la suppléante soit surnommée Amélie-Larose-Mauve-pourpre-incarnat-écarlate-et-fauve ! À noter que la prof suppléante utilise des textes poétiques pour faire découvrir des univers littéraires. Et que choisit-elle ? Un poème de Cécile Cloutier.
Eaux troubles et autres embruns se veut
un recueil introspectif sur une période souvent problématique de la vie. Les mots de Camille Deslauriers sont ceux d’une
fine psychologue.
3 juillet 2021
Charlotte Bellière, Et toi, la famille ?, album illustré par Ian De Haes, Bruxelles, Alice Éditions, 2021, 40 pages, 24,95 $.

La diversité des familles

Il est révolu le temps où le portrait d’une famille représentait un papa, une maman et des enfants tous de la même couleur et du même sang. La réalité est beaucoup plus complexe depuis une génération
ou deux. Voilà ce que Charlotte Bellière tente d’illustrer dans
son album Et toi, la famille ?
Il s’adresse aux 5 à 9 ans.
Dans une cour de récréation, les enfants s’apprêtent à jouer à un jeu universel : papa et maman. Oui, mais voilà, tout
le monde n’a pas un papa et une maman… Un garçon a deux mamans. Une fillette précise que sa maman « a décidé de m’avoir toute seule, donc on est une famille de deux ».
Puis il y a cette jeune qui a un beau-père qu’elle visite dans une autre maison où
il y a déjà deux enfants. Et un autre qui
est élevé par sa nounou ou par sa mamie. Chaque fois qu’un nouvel enfant entre dans la ronde, le portrait familial se diversifie
à qui mieux mieux.
Les illustrations d’Ian De Haes sont de deux types. Il y a d’abord tous ces enfants aussi variés que les délégués aux Nations Unies ; la couleur et les traits du visages sont rendus avec brio. Ensuite, il y a ces scènes qui rappellent des contacts que les enfants ont avec un grand frère, une mamie cuisinière, un chien inséparable… ;
les illustrations sont alors plus détaillées.
En discutant, les enfants découvrent
qu’ils ne vivent pas tous dans des familles semblables, loin de là. Ils adaptent alors
les règles d’un jeu vieux comme le monde à l’époque qui est la leur et à la situation de chacun.
Charlotte Bellière et Ian De Haes vivent tous les deux à Bruxelles. L’une et l’autre sont fascinés par des histoires qui demeurent
à la fois simples et extraordinaires. Leur travail conjoint fait de Et toi, la famille ?
un album tout en douceur et drôlerie
sur la diversité des familles.
15 juin 2021
Sophie Laurin, Fausses routes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021,
256 pages, 22,95 $.

Cherche amour,
rencontre amitié

Pas facile de trouver l’amour,
de rencontrer l’âme-sœur ou l’âme-frère. Sophie Laurin se penche
sur cette question dans Fausses routes, un roman qui est parsemé de nostalgie et d’humour.
Le titre laisse croire qu’il faut avoir un œil sur la route et l’autre sur
le rétroviseur pour éviter que
les histoires d’amour finissent
dans un cul-de-sac.
Narratrice du roman, Marjorie Morin aimerait bien avoir un petit copain comme c’est le cas pour sa meilleure amie Sara Langlois qui fréquente Sébastien Simard.
Le coloc de ce dernier, Jean-Philippe Leclerc, s’entend bien avec Marjorie, mais
ça reste au niveau d’une solide amitié.
Le récit alterne entre des flashbacks du primaire-secondaire-cegep et l’intrigue actuelle au niveau du baccalauréat.
Soirées dansantes, fêtes bien arrosées, repas au restaurant, sorties en boîte, tout semble axé sur une possible rencontre amoureuse.
Marjorie n’est pas comme la majorité
des filles au secondaire. Un gars lui dit : « Juste pour que ce soit clair, t’es pas mon genre. Moi, j’aime les filles cool. Toi, t’es…
un peu… étrange. T’aimes les affaires que personne aime. Pis tu t’habilles bizarre. »
À 16 ans, Marjorie est impopulaire
et incapable d’attirer le seul gars qui l’intéresse. Durant tout son secondaire,
elle croit que personne ne veut rien vouloir savoir d’elle. « Est-ce que je poignerais,
un jour ? Est-ce que je réussirais à frencher ? »
La narratrice a tellement l’impression d’être juste bonne pour accumuler les déceptions et les échecs. On en vient à se demander
si elle demeure douée plus pour l’amitié
et moins pour l’amour…
Le ton du roman se veut léger. Lorsque Marjorie rencontre un gars qui déteste
le jogging et qui aime la crème glacée,
elle se dit tout de go qu’il est clairement l’homme de sa vie. Les rares fois que
la narratrice réussit à embrasser un gars avec précipitation et maladresse, elle se dit que deux bouches soudées ne peuvent
que confirmer une chose : « j’ai enfin trouvé ce que je cherchais ».
Les personnages sont tous hétérosexuels, aucune petite intrigue LGBTQ ne vient pimenter la réflexion sur l’amour. Cela m’a un peu surpris puisque le déroulement
au présent est campé en 2007.
Malgré l’énorme succès remporté par
son premier roman intitulé En route vers nowhere, Sophie Laurin se fait toujours autant demander si elle écrit son nom de famille comme celui de Sophie Lorain.
30 mai 2021
Francis Juteau et Alice Lacroix, On couche ensemble, roman et poésie, Montréal, Éditions Hamac, 2021, 136 pages, 17,95 $.

Libido,
quand tu me tiens !

Francis Juteau et Alice Lacroix
sont à la fois les personnages et
les auteurs d’un étrange bouquin intitulé On couche ensemble.
Ils décrivent les hauts et les bas d’un jeune couple libidineux,
lui en prose, elle en poème.
Le nom d'Alice Lacroix est
un pseudonyme employé
par souci de confidentialité.
On s’envoie les jambes en l’air pendant
au moins 100 des 130 pages. S’abandonner à fond est le fantasme ultime. Le langage
est direct, cru, laissant peu à l’imagination.
Dans un chapitre, Francis décrit une scène où il joue le rôle de soumis dominé. Alice lui claque les joues à toutes les minutes
et il s’échappe en lançant Fuck you!
« Alice répondit en me giflant sainte-tabarnakement la queue. L’humiliation
me rendait high. »
Tel que mentionné au début, le dire d’Alice prend la forme de courts poèmes, dont voici un exemple : « y’en a qui sucent pour faire venir / le plus rapidement possible / une course au cumshot /
pas moi / j’ai pour objectif de te soutirer un secret / que tu ne connais pas / t’entendre supplier de jouir / le plus longtemps possible / je suce comme
une tortionnaire »
Le cerveau d’Alice bande lorsqu’elle mime à la fois une fellation et une masturbation, avalant le sexe de Francis en s’assurant d’éviter quelque friction que ce soit. Elle
est une « championne du air blowjob ».
Le couple libidineux se posent des questions. S’il n’y pas de pénétration, est-
ce du non-sexe ? D’où vient ce fantasme
de jouir en même temps pour avoir du sexe de qualité ? Cela ne leur arrive presque jamais. La seule fois où c’est le cas, Francis avoue que « cette baise-là s’en va direct dans son top dix ».
Un chapitre s’intitule « Se sauter à
la Ricardo » Il s’agit d’une recette dont
les ingrédients sont « un amant poivre
et sel, une amante carotte, tant pis pour
le reste ». Il faut déposer les fesses nues sur le comptoir tiède, badigeonner le cou
de morsures, croquer avec parcimonie, éviter de concasser les noix, enfourner
une fois la température désirée atteinte.
On assiste évidemment à du sexe oral
de grand jour. Chaque fois qu’Alice est sur le point de retirer la queue de Francis
de sa bouche, ce dernier ressent un afflux sanguin qui lui traverse la tige et qui lui gonfle le gland, ça crée une décharge,
un point de tension, un choc qui amène Alice à gémir elle aussi. C’est « un 69 sur son 31. »
Dans une scène, Alice fait une pipe dans
un cimetière et se fait baptiser la face. Maintenant, « chaque fois que je passe devant une église / je retiens ma respiration ».
Francis est reconnaissant d’avoir été choisi par Alice pour baiser à qui mieux mieux.
Il la remercie avec sa sueur et sa sève,
bien entendu.
Les romans érotiques queer que j’ai lus
en français ne sont pas aussi épicés
qu’On couche ensemble. En anglais, c’est une autre paire de manche ou de jockstrap.
18 mai 2021
Leanne Baugh, L’histoire sur mon visage, roman traduit de l’anglais par Michel Rudel-Tessier, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021 342 pages, 24,95 $.

Le regard qui compte
est transcendant

Chez les ados, l’apparence physique revêt parfois des proportions herculéennes. Mais qu’arrive-
t-il quand cet extérieur voile
un intérieur authentique ? Leanne Baugh répond à cette question
dans le roman intitulé
L’histoire sur mon visage.
La narratrice est Abby Hughes, 17 ans,
élève de Rocky View High School à Calgary. En 11e année, elle menait la vie d’une ado jolie et ordinaire. Puis, durant l’été, Abby subit l’attaque d’une ourse grizzly dans les montagnes Rocheuses.
Son visage devient méconnaissable.
Réseau de cicatrices. Joue concave. Œil
droit presque entièrement recouvert par
sa paupière. Front enfoncé. Plus bas, trois balafres : une sur son sein gauche et deux juste au-dessus, là où le grizzly a presque réussi à lui ouvrir la poitrine.
Après sept chirurgies pour redonner forme un tant soit peu à son visage, Abby décide de retourner en classe. Elle est timidement accueillie par la plupart de ses anciennes amies, voire carrément dénigrée par deux gars. Sur la porte de son casier, ils écrivent en stylo-feutre ces mots : « Fast-food
pour ours ».
Ce n’est que la pointe de l’iceberg, côté harcèlement et intimidation. La romancière montre comment à quel point les ados peuvent être incroyablement, cruels, méchants et machiavéliques. Leurs gestes, ici, prennent un tournant dangereux.
Au point où Abby en vient à souhaiter
que l’ourse l’ait achevée.
Or, le problème ne se situe pas au niveau de l’attaque d’un grizzly. Il réside plutôt chez les gens qui entourent Abby.
« Les humains sont devenus mes prédateurs, et ils sont sans pitié. »
Ça commence par un regard en coin,
puis des yeux ronds, ensuite une moue dédaigneuse.
L’ado suit des thérapies de groupe et apprend peu à peu à arrêter d’avoir peur
de la vie, à mettre un frein pour que son accident cesse de drainer toute son énergie. Une trans lui confie qu’il faut restez fidèle
à ce qu’on est profondément. Se foutre complètement de l’avis des autres.
La vie est trop courte pour s’en soucier, clame la trans. « Soyez vous-même. Vivez votre vie en dolby surround sound.
Vous le méritez. » Abby doit se rappeler constamment ce leitmotiv : « Je suis forte.
Je suis courageuse. J’ai confiance en moi. » Mais souvent, cela devient « Je suis forte.
Je suis courageuse. Je suis… sérieusement angoissée. »
L’histoire sur mon visage est un roman
qui ne se nourrit pas d’une vaine pitié
mais plutôt d’une sublime piété du regard intérieur. Celui qui compte, qui soutient,
qui transcende.
Leanne Baugh est née à Calgary (Alberta)
et vit présentement à Victoria (C.-B.) lorsqu’elle ne se plaît pas à parcourir
le vaste monde. The Story of My Face, son premier roman, a paru en 2018 et est traduit par Michel Rudel-Tessier.
10 mai 2021
Gary Lawrence, Fragments d’ici. 25 récits pour (re)découvrir le Québec, Montréal, Éditions Somme toute, 2021, 168 pages,
22,95 $.

Cocktail d’îles, reliefs, hameaux et vallons

Après le succès de Fragments d’ailleurs – 50 récits pour voyager par procuration, Gary Lawrence propose Fragments d’ici, un choix
de 25 chroniques pour (re)découvrir le Québec. Si l’auteur a déjà foulé du pied plus de cent pays et territoires, il n’a pas oublié de profiter des merveilles d’ici.
Dans une longue introduction, Lawrence rappelle que, juste avant la pandémie,
le tourisme représentait 16 milliards de dollars (3,5 % du PIB québécois). Plus de 30 000 entreprises et 400 000 emplois sont reliés à cette activité.
L’auteur aime jouer sur les mots et cela
a souvent un écho dans le titre de ses chroniques. En voici quelques exemples : Les belles histoires des pays dans l’eau, Maître de chais nous, Chaude nuit à l’Hôtel de Glace, Deux mâles alpha au parc Oméga.
L’île aux Basques, nous apprend-il, porte
ce nom parce que, dès le XVIe siècle, des marins d’Euskal Herria- le Pays basque – vinrent y chasser la baleine. Aujourd’hui, on peut « investir rivages et sentes, causer avec les phoques, humer les roses sauvages et se laisser nimber par la brunante ».
En 2007, 5 500 km2 du mont Mégantic sont devenus la première Réserve internationale de ciel étoilé au monde.
Dans l’observatoire, la lorgnette du télescope de 24 tonnes permet d’observer une centaine de milliers d’étoiles qui ont parcouru 25 000 années de voyage interstellaire.
L’ouvrage signale que Stanstead est à califourchon sur la frontière Canada-USA. C’est là que Brian Mulroney et George
Bush père ont paraphé l’Accord de libre-échange en 1988. La bibliothèque Haskell est la seule au Canada à ne pas disposer
de porte d’entrée (elle est sur Derby Line au Vermont), et la seule des États-Unis
qui ne contient pas de livres (tous rangés du côté canadien).
René Lévesque est né à New Carlisle et
une statue lui rend hommage. Elle ne mesure que 5 pieds 4 pouces. Ce qui fait dire à Gary Lawrence qu’il ne faut jamais se fier aux apparences : « on ne juge pas
la grandeur d’un homme à sa taille, mais bien à ce qu’il a accompli. Et à ce titre,
René est, et sera toujours, un géant. »
Esseulée à une quinzaine de kilomètres
au large de Grosse-Île, Brion est l’archétype des Îles-de-la-Madeleine telles qu’elles étaient avant le déboisement, la mine
de sel et les demeures pharaoniques
des Montréalais. Jacques Cartier y a passé deux jours en juin 1534 et l’a baptisée en l’honneur du parrain de son expédition, l’amiral Philippe de Chabot, seigneur de Brion.
Quand les moins d’Oka ont déménagé
à Saint-Jean-de-Matha, en 2009, ils ont cessé de fabriquer du fromage. Ils élaborent d’autre produits, dont « ces bouchées chocolatées devant lesquelles il est aisé
de succomber à la première tentation ».
On peut se confesseur sur place, lol.
Dans la région de Rougement, la Routedes cidres relie sur 140 km des artisans qui cultivent le fruit leur amour.« Ce parcours permet de visiter les installations,
de distiller une conversation, de tutoyer
un verre de cidre ou de se laisser saouler par le spleen pastoral ». 
En terminant, je signale que Gary Lawrence ne manque jamais une occasion de jongler avec les mots. Pour séjourner à l’Hôtel
de Glace Québec-Canada, de Valcartier, écrit l’auteur, « il faut être plutôt dégourdi, un peu givré, ne pas avoir froid aux yeux ni être frileux sur la dépense ».
3 mai 2021
J.L. Blanchard, Le silence des pélicans,
roman policier, Montréal, Éditions Fides, 2021, 352 pages, 24,95 $.

Humour et satire
dans un premier polar

Le premier roman de J.L. Blanchard est un polar intitulé Le silence
des pélicans
. Il met en scène
un jeune enquêteur brillant mais irrévérencieux qui seconde
un lieutenant-inspecteur médiocre dont on cherche désespérément 
à se débarrasser.
Ce lieutenant-enquêteur se nomme Bonneau. La directrice des ressources humaines le qualifie de franchement incompétent et ajoute qu’il emmerde
la direction, ses collègues et son syndicat.
Il s’avère « imperméable à toute forme d’intimidation psychologique »
Elle précise que Bonneau est insensible
aux insultes, aux sarcasmes, « et même
les griefs administratifs sont perçus par lui comme une preuve de sa compétence et de la grandeur de sa vocation ». Quant à son assistant Lamouche, il est décrit comme « un casse-pied de haute voltige ».
L’action se déroule à Montréal. La mort d’une jeune étudiante apparemment sans histoires prend une tournure inattendue.
On passe d’enquête prématurément routinière à un « bal des vampires ».
On cherche un assassin et quelqu’un recommande à Lamouche de « quitter
ce job avant qu’il ne t’assassine ».
J’ai lu plusieurs polars, mais Le silence
des pélicans
est le premier à se démarquer par son ton léger, voire humoristique.Voici un premier exemple. Quand Lamouche explique que la fonction « étoile 69 »
lui a permis de savoir qui a été la dernière personne à avoir téléphoné, Bonneau a cette remarque devant ladite personne : « C’est vous l’étoile du 69 ? »
Et lors d’une discussion avec la directrice des ressources humaines, Lamouche n’est pas sans remarquer le subtil mouvement ondulatoire de sa poitrine. Elle poursuit
en ces termes : « Vois-tu, tout le monde
est coincé dans cette affaire-là. »
Puis quand Bonneau dit avoir lu tous
les Bob Morane deux ou trois fois,
un collègue ne peut résister à la tentation d’affirmer : « Évidemment ! Parce qu’il n’avait sûrement rien compris la première fois ! »
Dans le titre, le mot « pélican » est
un surnom pour désigner des passeurs
de drogue. Il est approprié car le pélican peut se déplacer la gorge pleine, et c’est l’un des rares oiseaux qui ne chante pas. Les « sourdes-muettes » jouent un rôle clef ici.
Bonneau prétend que si son assistant fait tout ce qu’il lui enseigne, « ça ne sera pas long que tu vas être capable de discerner
le vrai du faux pis démêler les fils du crime ». Vous vous doutez bien que ce
sera plutôt Lamouche qui brillera par
son intuition.
Le silence des pélicans demeure
une intrigue policière finement ficelée 
sur fond d’humour et de satire sociale.
21 avril 2021
Shelley Wood, Auprès des jumelles Dionne, roman traduit par Sophie Cardinal-Corriveau, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021,474 pages, 27,95 $.

Une vérité fictive
sur les jumelles Dionne

Les livres sur Yvonne, Marie, Émilie, Annette et Cécile Dionne – célèbres quintuplées – abondent, tout comme les films. Y a-t-il encore place
pour un autre ouvrage sur ce sujet ? Oui, s’il apporte un regard neuf
et candide. C’est ce que propose Shelley Wood avec Auprès
des jumelles Dionne
.
L’autrice a imaginé une œuvre de fiction
au sujet d’Emma Trimpany, une aide infirmière qui assista à la naissance
des jumelles Dionne et s’occupa d’elles pendant cinq ans. Elle s’est inspirée du Fonds Emma Grace Trimpany (1919-2008)
à Bibliothèque et Archives Canada, lequel comprend de la correspondance,
des journaux intimes et des coupures
de journaux.
Wood écrit que « son but principal était
de tisser une histoire inventée qui ferait
en sorte que la vérité ne soit pas oubliée ; les faits eux-mêmes sont plus étranges
que la fiction ».
Dans cet ouvrage de plus de 400 pages,
on suit Emma Trimpany à travers un long journal intime très détaillé, qui s’échelonne du 28 mai 1934 (date de naissance des quintuplées à Corbeil) au 23 mai 1939 (lendemain de leur rencontre avec le roi George VI et la reine Elizabeth à Toronto).
Ce journal intime est entrecoupé de coupures de presse, principalement du Toronto Star, mais également du Globe
et du Montreal Gazette. Plusieurs lettres
y figurent aussi, notamment entre Emma Trimpany et la garde Yvonne Leroux, présente dès la naissance et pendant
les premières années.
Comme one le sait, c’est le docteur Allan Roy Dafoe qui est appelé chez les Dionne durant l’accouchement de ce qui semble être d’abord des jumelles, puis des triplets. Selon lui, il est impossible que les bébés survivent plus de quelques heures.
Le devoir des deux sages-femmes est
de sauver la vie de la mère qui a déjà
cinq enfants en bas âge.
La presse reprend l’expression de Dafoe, « completely identical », mais Emma n’est pas cet avis. Elles se ressemblent, bien sûr, mais si on écoute leurs faibles pleurs,
on perçoit des différences. Plus tard, Emma dira que Marie est les plus sympathique, Émilie la plus indépendante, Cécile la plus imprévisible, Annette la plus agressive,
et Yvonne la plus maternelle.
Les quintuplées sont coupées de leur famille et vivent dans l’Hôpital Dafoe,
de l’autre côté de la route. « Madame Dionne y débarque à tout moment avec
son eau bénite et ses prières. » Elle insiste pour qu’on leur parle en français. « L’Association canadienne-française d’éducation de l’Ontario s’est jetée dans
la mêlée à la demande des Dionne, exigeant la garantie que els filles allaient recevoir une éducation catholique et française. »
Parlant de langue, les sources biblio-graphiques de cet ouvrage sont tous en anglais. L’ouvrage de Jean-Yves Soucy (Secrets de famille) est inclus parce qu’il a été traduit. Comme l’essai de Gaétan Gervais, Les Jumelles Dionne et l’Ontario français (1934-1944) n’a paru qu’en français, il n’est pas mentionné.
Le livre de Shelley Wood illustre
comment l’histoire des quintuplées a été « une bataille entre Français et Anglais, mais aussi entre catholiques et protestants, riches et pauvres, vulgaires paysans et éminent docteur ».
En mêlant faits et fiction dans son tout premier livre, l’autrice originaire de
la Colombie-Britannique s’avère
une raconteuse hors pair. « L’objectivité s’est perdue sur le chemin, poussée par
le vent, et je n’ai rien fait pour la retrouver, conclut-elle.
17 avril 2021
Isabelle Roy, Brûlé, tome 1, Premier degré, roman, Montréal, Éditions Hurtubise,
248 pages, 16,95 $.

Dans le feu de l’action

L’appât de l’argent, c’est bien connu, peut conduire à des actes répréhensibles. Ceux-ci sont souvent couverts par le mensonge. Isabelle Roy en donne un exemple poignant dans le roman Brûlé.
Il s’agit du premier tome
d’une trilogie.
La romancière adore écrire pour les adolescents. Après sa populaire série Hackers, qui nous plongeait dans l’univers du piratage informatique, elle nous fait maintenant découvrir le monde des pompiers.
À 16 ans, Sam rêve de devenir pompier, comme son père, même si ce dernier
est mort brûlé dans un incendie qu’il tentait de combattre. La mère s’objecte, évidemment, à ce que son fils suive
les traces de son père.
Ce n’est pas facile d’être admis à l’École nationale des pompiers. Le dossier scolaire doit être accepté. Il faut ensuite réussir l’épreuve physique. Puis c’est l’entrevue avec un comité d’admission, le tout suivi par des tests psychométriques et
un examen médical. Il y a 2 000
demandes d’admission par année et seulement 150 candidats sont choisis.
Isabelle Roy raconte comment Sam passe d’une étape à l’autre… en cachant le tout à sa mère. Il est encouragé par Marco, le fils du nouveau conjoint de la mère de Sam. Marco, lui, veut devenir policier et il dit
à son ami : « Tu es comme moi. Tu as besoin d’adrénaline dans ta vie pour
être heureux. »
Sam a une blonde qui rêve de devenir journaliste; elle aime aller au fond des choses. Doutant que l’incendie ayant coûté la vie du père de son amoureux a été accidentel, elle manigance pour obtenir
le rapport de police. On y indique que
ce fut un incendie criminel, mais
les circonstances du drame font en sorte qu’il est impossible de le prouver.
Sans dévoiler les soubresauts de l’intrigue, je peux me risquer à dire que le loup
se trouve dans la bergerie et qu’il est
un monstre. J’ajouterai que tous les moyens sont bons pour forcer son entourage à fermer les yeux sur les crimes du coupable, même si cela exige de faire flamber
les preuves dans un autre incendie.
Le torchon brûle dans le roman Brûlé.
On plonge dans le feu de l’action quand
un ado « arrête d’être le personnage secondaire de sa propre vie ».
9 avril 2021
Entre solitudes et réjouissances.
Les francophones et les fêtes nationales (1834-1982), sous la direction de Joel Belliveau et Marcel Martel, essai, Montréal, Éditions du Boréal, 2021, 330 pages, 29,95 $.

Évolution des identités collectives à travers
les fêtes nationales

Les fêtes organisées par les États pour marquer leur naissance
datent du XIXe siècle : le 4 juillet américain depuis 1870 et
le 14 juillet français depuis 1880. L’essai 
Entre solitudes et réjouissances, sous la direction
de Joel Belliveau et Marcel Martel,
retrace les origines et l’évolution
de quatre fêtes nationales célébrées au Canada : le 24 mai, le 24 juin,
le 1er juillet et le 15 août.
Trois aspects particuliers sont abordés :
« le contenu des fêtes nationales et les tensions qu’elles provoquent, la manière dont les francophones les célèbrent et, enfin, le rôle des États fédéral et provinciaux ». L’ouvrage couvre environ 150 ans, soit de
la première société Saint-Jean-Baptiste en 1834 au rapatriement de la Constitution canadienne en 1982.
24 mai
C’est en 1845 que le Parlement de la province du Canada adopte un projet de
loi déclarant le 24 mai jour de la fête de
le reine Victoria. C’est un prétexte pour valoriser la monarchie et les liens du Canada avec la Grande-Bretagne. Cette fête est doublée pendant un certain par une fête de l’Empire « pour infuser un contenu nationaliste à la première ».
En 1918, les francophones marquent toutefois leur opposition en créant la fête de Dollard en réponse à la fête de la reine Victoria et à celle de l’Empire. Adam Dollard-des-Ormeaux est un soldat français qui a vécu à Ville-Marie (Montréal). Il est mort en 1660 lors d’une expédition au cours de laquelle son groupe de 17 Français et un nombre indéterminé de Hurons furent attaqués par des Iroquois au « long sault », un rapide de la rivière des Outaouais. Les historiens en ont fait « un archétype des valeurs chrétiennes
et le sauveur de Ville-Marie.
Cette nouvelle fête ne franchira pas le cap des années 1960. C’est seulement en 2002 que le gouvernement péquiste de Bernard Landry désignera officiellement le lundi précédant le 25 mai de Journée nationale des Patriotes.
24 juin
La Saint-Jean-Baptiste (24 juin) est célébrée pour la première fois en 1834 à Montréal. « Elle marie alors la foi catholique et
la langue française comme fondements de la nationalité. ». Le livre nous apprend que le 24 juin est célébrée à Toronto dès 1851,
à Saint-Boniface dès 1854 et en Nouvelle-Angleterre dès les années 1860.
Notons que c’est en 1866 qu’un jeune garçon personnifie pour la première fois
le saint patron lors d’un défilé, à Montréal. « Pour les organisateurs, il est primordial d’utiliser le défilé et les autres activités pour démontrer le vouloir-vivre collectif des Canadiens français en dépit de leur statut minoritaire et des pressions assimilationnistes. »
Le 24 juin ne devient pas une fête légale (chômée) avant 1925, et uniquement au Québec. Les auteurs notent que « la messe, la procession, les discours patriotiques,
les jeux et les feux d’artifice sont autant d’outils qui furent déployés pour inciter
les Canadiens français à fêter leur nationalité ».
Il faudra attendre l’élection du premier gouvernement péquiste, en 1976, « pour dépolitiser, décentraliser, et démocratiser l’organisation de cette fête ». En en fait une fête laïque et civique qui inclut l’ensemble des Québécois, peu importe leurs origines ethniques.
L’ouvrage consacre tout un chapitre aux célébrations de la Saint-Jean-Baptiste en Ontario. On apprend que Pierre Elliott Trudeau et ses fils Alexandre et Justin ont assisté, en 1978, à la Saint-Jean de Vankleek Hill, dans l’Est ontarien; cela a attiré quelque 30 000 personnes. Il est fait mention que la Saint-Jean à Toronto cède sa place à la Franco-Fête en 1983.
1er juillet
C’est en 1879 que le Parlement adopte le projet de loi faisant du 1er juillet un jour férie appelé Dominion Day en anglais et
fête de la Confédération en français. À l’exception des célébrations des 50e et 60e anniversaires de la Confédération, en 1917
et 1927, le gouvernement fédéral s’occupe peu de promouvoir la fête du 1er juillet.
Quand John Diefenbaker devient premier ministre en 1957, le fédéral commence à s’occuper de façon active et constante de cette célébration. L’accent est surtout mis sur les origines britanniques du Canada.
Le retour des libéraux en 1963 changela donne. Les festivités soulignent la présence des Autochtones et font la promotion du bilinguisme. Des artistes franco-canadiens participent au spectacle sur la colline du Parlement, lequel est télédiffusé à partir de 1961.
En 1968, Trudeau informe son cabinet
que l’expression « fête du Canada » doit remplacer fête du Dominion ou de la Confédération. Ce n’est cependant qu’en 1982 que le 1er juillet devient légalement
la fête du Canada. La même année,
O Canada devient l’hymne national.
15 août
Lors de la première Convention nationale acadienne à Memramcook (N.-B.) en 1881, les 5 000 délégués désignent le 15 août, jour de l’Assomption de la Vierge Marie, comme fête nationale. Deux chapitres se penchent sur la fête des Acadiens. Il est souligné comment on est passé d’une fête religieuse et communautaire à une célébration du réveil économique acadien, pour enfin aboutir à une occasion to share a good time dans le Moncton multiculturel du XXIe siècle.
La fête des Acadiens n’a jamais eu de signification stable, note-t-on. « De fait, rares sont les fêtes nationales à avoir été redéfinies si souvent en si peu de temps. »
En conclusion, les auteurs affirment que chacune de ces fêtes a pris des couleurs distinctes d’une région à l’autre. En faire
un survol, c’était « une façon d’appréhender l’évolution des identités collectives et même des sensibilités politiques des francophonies canadiennes ».
3 avril 2021
Ben Handicott et Kayla Ryan, 50 pays
du monde
, atlas illustré par Sol Linero et traduit de l’anglais par Marion Richaud, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 112 pages, 29,95 $.

Un tour du monde
en 50 escales

Les jeunes qui aiment l’histoire,
la géographie et le dépaysement seront comblés par un nouvel atlas qui permet de découvrir 50 pays,
de l’Espagne à la Thaïlande en passant par la Colombie et
le Canada. Ben Handicott et Kayla Ryan signent 50 pays du monde,
un album illustré par Sol Linero.
Chaque pays occupe une double page.
Une carte indique ses parcs nationaux,
ses sites historiques, ses richesses naturelles et le relief de son territoire. On présente
un résumé des événements majeurs qui
le marquent, de même qu’un tableau
des informations essentielles (monnaie, langue, population, capitale et symboles nationaux).
J’ai toujours pensé que la Scandinavie comprenait la Suède, le Danemark,
la Norvège, la Finlande et l’Islande.
Ils sont tous des pays membres du Conseil nordique, mais la Finlande et l’Islande
ne font pas partie de la Scandinavie.
Cet atlas nous apprend que le Népal possède au moins huit des dix sommets
les plus hauts du monde, le Mont Everest étant le plus connu, bien entendu.
Les Népalais l’appellent Sagarmatha.
Quant au Cambodge, il abrite le plus grand monument religieux du monde, Angkor Thom; il s’agit d’une cité royale ceinte
de murs de 8 m de haut avec cinq portes grandioses.
Deuxième plus grand pays après la Russie, le Canada possède, comme on le sait,
de belles chaînes de montagnes, d’immenses lacs, des kilomètres de forêts
et d’innombrables occasions de pratiquer des activités de plein air. On souligne que « les Canadiens sont connus pour leur gentillesse et leur non-violence ».
L’Afrique est un peu le parent pauvre
de cet atlas, seulement 9 pays compara-tivement à une vingtaine pour l’Europe. L’Amérique du Sud en compte 6 et l’Asie, 18.
Des ruines de Chichén Itzá (Mexique)
aux paysages grandioses de l’Islande,
cet ouvrage donne l’occasion aux jeunes explorateurs de se familiariser avec les plus fascinants attraits de 50 pays. Les auteurs n’indiquent pas leurs critères de sélection. On souligne qu’« il existe aujourd’hui environ 30 pays de plus qu’en 1990 ».
Le titre dit 50 pays, mais il y en un peu plus car certains sont regroupés, comme
la Scandinavie. Voici la liste complète : France, Royaume-Uni, Irlande, Allemagne, Italie, Russie, Espagne, Grèce, Pays-Bas, Estonie-Lettonie-Lituanie, Pologne, Hongrie, Islande, Suisse, Danemark-Norvège-Suède, Turquie, Inde, Vietnam, Thaïlande, Chine, Indonésie, Japon, Népal, Israël, Iran, Jordanie, Arabie Saoudite et Émirats arabes unis, Malaisie, Corée du Nord et du Sud, Philippines, Cambodge, Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Éthiopie, Nigeria, Madagascar, Kenya, Mozambique, Rwanda, Canada, Mexique, États-Unis d’Amérique, Cuba, Argentine, Brésil, Pérou, Chili, Bolivie, Colombie. Australie et Nouvelle-Zélande.
25 mars 2021
Josée Ouimet, Dans le secret des voûtes, tome 1, « Le trésor des augustines »,
roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 280 pages, 24,95 $.

Les bases d’une saga historico-sentimentale

Josée Ouimet a publié près de quarante romans et biographies,
tant pour jeunes que pour adultes. On lui connaît, entre autres, deux sagas historiques en trois tomes
qui ont connu un bon succès.
Elle a décidé de récidiver avec
Dans le secret des voûtes dont
le premier tome s’intitule
« Le trésor des augustines ».
Pendant plus de 250 pages, la romancière campe ses personnages et développe
des imbroglios, mais ne boucle jamais
la ceinture. Elle garde ses munitions pour faire avancer l’intrigue dans les deux prochains tomes. Parlant de munitions, l’action du premier volet se déroule juste avant la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Solange Lefebvre décide d’entrer chez
les augustines de Québec même si la vie religieuse ne lui dit rien. C’est la seule
façon pour elle de pratiquer le métier d’infirmière. On ne tarde pas à découvrir qu’à travers les soins prodigués aux malades, Solange se cache d’elle-même.
Un passé tantôt trouble tantôt amer la suit.
Un jour, la sœur postulante doit s’occuper d’un séduisant soldat allemand appelé Jörg Munsen. Fait prisonnier en Belgique en 1940, il était détenu dans un camp de bûcherons au Lac-Saint-Jean. Sévèrement blessé en abattant un arbre, il est conduit au couvent des augustines.
L’autrice écrit que « Solange avait cru que l’amour de Dieu comblerait celui qu’elle avait perdu. Aujourd’hui, cependant,
lorsque la main chaude de Jörg Munsen avait gardé la sienne prisonnière, le doute s’était immiscé en elle. » De tendres sentiments ne tardent pas à ébranler
sa foi déjà faible.
D’autres personnages meublent ou compliquent l’intrigue du roman, notamment la mère, les sœurs et le frère
de Solange. Ils semblent tous mener
une vie de misère et de désenchantement. Les sourires et les rires semblent quasiment absents dans les vingt-quatre chapitres
de ce premier tome.
Le titre Dans le secret des voûtes réfère
à plus d’un rebondissement. Jörg tente
de s’évader de l’hôpital avec Solange et
croit pouvoir y arriver lorsque les deux aboutissent sous les voûtes du couvent. Hélas, l’ardeur du loup qui a motivé son plan doit céder la place à la soumission
de l’agneau, « la force du prédateur à
la vulnérabilité de la proie ».
Plus loin, un cortège de diplomates et
de militaires polonais chargés de lourdes caisses arrive chez les augustines dans
le plus grand secret. Mais que renferment donc ces coffres qu’on s’affaire à dissimuler sous les voûtes du monastère ? Rien de moins que des joyaux du patrimoine de Pologne sortis du pays pour ne pas tomber entre les mains des nazis. Le tome 2 nous en dira sans doute plus…
Josée Ouimet semble avoir choisi de concocter un menu pouvant piquer
la curiosité de ses lecteurs. Malgré qu’elle ait ajouté quelques épices sentimentales
et quelques parfums historiques, on reste naturellement sur notre faim. C’est le but
de tout premier tome d’une saga.
20 mars 2021
Camille Bouchard, Les Grossièretés
de Jacques Cartier
, Exploratus 1, roman, Montréal, Éditions Boréal, coll. Boréal Junior #120, 180 pages, 13,95 $.

Jacques Cartier ne se
laisse pas enfirouaper

Camille Bouchard écrit surtout pour un jeune public. On lui doit près
de 150 titres (nouvelles, récits et romans). Avec Les Grossièretés
de Jacques Cartier
, il entame
une nouvelle série intitulée Exploratus, pour les préados.
Le narrateur du roman est Charles-Antoine, 11 ans, qui vit dans un modeste village
de la Côte-Nord. Sa petite vie tranquille bascule le jour où son grand-oncle hérite d’une vieille maison en Colombie-Britannique. Les deux s’envolent vers Vancouver pour voir ce qu’une excentrique parente à léguer.
Dans le Prologue, Charles-Antoine avoue que des trucs bizarroïdes lui arrivent et que, « avec toi à mes côtés, ce sera plus facile de passer au travers des complications qui me tombent dessus ».
Il ne sait pas qui est ce « toi », alors il l’appelle « toi qui lis ». C’est simple et neutre, gars ou fille, jeune ou vieux. L’expression « toi qui lis » revient très souvent dans le récit et ce n’est pas toujours élégant.
Une fois dans la vieille maison, Charles-Antoine laisse son grand-oncle discuté du legs avec le notaire et commence à explorer les lieux. Dans la bibliothèque, il découvre ce qu’il croit être un simple coffret, mais
il s’agit d’un « Exploratus », capable de ramener à la vie – du moins pour quelques heures – les fantômes d’explorateurs disparus depuis des centaines d’années.
La dernière chose à laquelle Charles-Antoine s’attend, c’est de voir apparaître devant lui un Jacques Cartier verbomoteur qui passe son temps à dire des énormités ! Il sursaute « comme une tranche dans un grille-pain ».
Le style de Camille Bouchard est très coloré, notamment au niveau des jurons. En voici quelques exemples : le grand-oncle dit « Misère à pied! »; Charles-Antoine lance des « Crotte de sauterelle! » ou « Pet de grenouille »; Jacques Cartier s’énerve avec « Barbe de bouc! »; La Rocque de Roberval, ennemi juré de Cartier, rétorque « Nom d’une truie! » et « Nom d’un cachalot! ».
Parmi les énormités que lance Jacques Cartier, il y a des commentaires sexistes ou racistes. Dans une remarque adressée à Charles-Antoine, il dit qu’un gars doit toujours être nice avec les filles, « car ce sont de faibles créatures de Dieu ». Il traite une hôtesse asiatique de Sauvagesse et d’Iroquoise.
À noter que Bouchard met dans la bouche de Jacques Cartier des mots qui ne sont pas du tout de son époque, comme cet adjectif nice ou le verbe enfirouaper.
Dans un dossier préparé par l’éditrice,
il est noté que le mot Sauvage employé par les Européens n’avait pas la connotation péjorative qu’on lui connaît de nos jours.
Il signifiait simplement « homme qui vit dans les bois ». Le dossier d’une dizaine
de pages fournit des renseignements sur
la vie et les voyages de Jacques Cartier.
Avec cette nouvelle série Exploratus
pour un lectorat de 9 ans et plus, Camille Bouchard promet de nous faire rigoler tout en nous faisant découvrir, à chaque tome, un explorateur qui a contribué à façonner le monde dans lequel nous vivons.
16 mars 2021
Jean-Pierre Charland, La Pension Caron, tome 3, Grands drames, petits bonheurs, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 416 pages, 24,95 $.

L’armée, l’Église et le sexe

Le romancier Jean-Pierre Charland a un penchant pour les sagas. Comme il fallait s’y attendre,
il nous sert le troisième tome de
La Pension Caron : « Grands drames, petits bonheurs ». Nous sommes en 1941 et la guerre fait rage depuis plus de deux ans.
Ce contexte bouleverse la vie
de plusieurs à la Pension Caron.
Parmi les personnes qui reviennent en force, il y la propriétaire Précile Caron et son amoureux Léandre Gonthier, le couple Louis et Constance Bujold, les « vieilles filles » Jovette et Yvette ainsi que Lise et Hélène, deux jeunes locataires en quête d’un bon parti.
Comme tenancière d’une maison de chambres, Précile Caron sait que les commères ne se distinguent pas par leur ouverture d’esprit, ni par leur charité chrétienne. Et elle n’ignore pas que des querelles entre jeunes filles concernent presque toujours un garçon.
Une locataire envieuse se demande facilement ce que sa voisine chanceuse en amour a plus qu’elle. « Hélène en arrivait à se sentir coupable de sa chance, peut-être comme un soldat qui, après une attaque, se découvrait le seul survivant de son peloton. »
Parlant de soldats, Jean-Pierre Charland écrit qu’il se trouve certains moralisateurs catholiques pour affirmer qu’il s’en passe des vertes et des pas mûres de l’autre côté de l’Atlantique où « des jeunes hommes, loin de leur curé et leur famille, cherchaient les occasions de pécher ».
La couverture du livre montre deux soldats et deux jeunes femmes à l’entrée du Parc Belmont. Tout un chapitre est consacré aux manèges de cet endroit. C’est là que Hélène rencontre Adrien, économiste de 26 ans et employé de la Commission des prix et du commerce en temps de guerre.
Les fréquentations vont bon train, mais Hélène est « une jeune fille bien, soucieuse de n’accorder ses faveurs qu’après le mariage » ; Adrien découvre qu’elle est toutefois prête « à concéder de petits acomptes » en attendant le grand jour.
Le rôle de l’Église à l’endroit des jeunes épouses est fortement souligné. Leur rôle est de procréer, d’élever une famille chrétienne. Cela n’empêche cependant pas certaines locataires de se questionner sur comment ne pas tomber enceinte quelques mois après le mariage.
Hélène, pour sa part, n’hésite pas à mettre cartes sur table. Elle est vierge aujourd’hui et le sera encore le jour de son mariage. Voilà ses valeurs. Elle en fait part à son fiancé, avec cette précision : « en insistant un peu, il réussirait à m’entraîner dans
son lit, car je l’aime, mais cela me rendrait malheureuse ».
L’amoureux de Précile Caron est un homme qui a déjà été marié. Quand Léandre Gonthier se rend à l’archevêché de Québec pour entamer la procédure d’annulation
de son mariage, il se rend compte que
le personnel de l’Église catholique forme
un redoutable réseau d’information, sans doute supérieur à celui de l’armée canadienne.
L’auteur mentionne Fulgence Charpentier, sans préciser que ce dernier est un Franco-Ontarien. Il souligne simplement que Charpentier s’occupait de la section française du Bureau de censure du Canada durant la Seconde Guerre mondiale.
Il est évidemment question de la conscription et de la promesse du premier ministre Mackenzie King. Ce dernier tient un plébiscite en 1942 pour demander à
la population de le dégager de sa promesse de ne pas recourir à la conscription pour
le service outre-mer. Comme on le sait, durant la campagne, il martèle ce slogan ambivalent : « la conscription si nécessaire, pas nécessairement la conscription ».
Ce troisième tome repose de toute évidence sur une recherche méticuleuse. Comme tout le côté militaire est bien connu, j’ai trouvé qu’il était difficile de maintenir l’intérêt
du lecteur à plusieurs moments de
la narration.
8 mars 2021
Agnès Besson, Le Larousse des premières découvertes, album illustré par Séverine Cordier, Paris, Éditions Larousse, 2021,
60 pages, 24,95 $.

Éveiller la curiosité
des petits

Vous voulez aider votre enfant à nommer les couleurs, à reconnaître les nombres, à jouer avec les formes et à repérer les contraires ? Un outil utile est à votre disposition :
Le Larousse des premières découvertes, album d’Agnès Besson et Sévérine Cordier.
Il ya d'abord sept double-pages qui présentent les couleurs : rouge, jaune, vert, bleu, orange, rose, noir, le mélange des couleurs, un méli-mélo de couleurs, des vêtements colorés et des drôles de motifs. Sur une page, il y a 13 illustrations et
une question : je ne suis ni rouge, ni bleu, ni jaune, ni vert, ni marron, qui suis-je ? C’est la vache (noir et blanc).
Suivent sept double-pages présentant les contraires : devant ou derrière, dessus ou dessous, haut ou bas, grand ou petit, dehors ou dedans, gros ou fin, lors ou léger, plein ou vide, sale ou propre, sec ou mouillé, chaud ou froid, doux ou piquant, j’aime ou je n’aime pas, ça sent bon ou ça sent mauvais. Sacha marche SUR la poutre, puis rampe SOUS la poutre.
Puis six double-pages qui présentent les formes : carrés, ronds, rectangles, triangles, méli-mélo de formes à retrouver, des classements et des pièces de jeux de construction. À l’aide d’illustrations,
l’enfant reconnaît une ligne horizontale
ou verticale, une flèche, une spirale,
une ligne ondulée ou brisée.
Enfin, six double-pages présentent les nombres : de 1 à 10, un peu ou beaucoup, méli-mélo de chiffres, la fête
des nombres, chiffres randonnés où chaque enfant apporte quelque chose… À titre d’exemple, pour le 9, on voit une petite fille assise au pied d’un arbre dans lequel sont perchés 8 perroquets colorés, le 9e ayant pris son envol.
Chaque notion est illustrée, comme
un imagier. On retrouve de 30 à 40 mots par double-page. Il y a plein d’activités, parfois une devinette ou une comptine.
Sur fond blanc, les images sont très lisibles pour les tout-petits et suffisamment riches et humoristiques pour les plus grands.
Elles permettent une double lecture : avec l’aide des parents, les petits pointent ce qu’ils reconnaissent puis le nomment.
En grandissant, ils peuvent se raconter
des histoires.
3 mars 2021
Nina LaCour, Tout va bien, roman traduit
de l’anglais par Pauline Vidal, Paris, Éditions Hugo & Cie, coll. New Way, 2021, 228 pages, 24,95 $.

La puissance du non-dit

Quand l’éditeur accole à un titre les étiquettes hashtag #famille, #s’accepter, #amitiéamoureuse, et que ce roman s’intitule Tout va bien, on devine que tout n’ira probablement pas bien. Nina LaCour est l’autrice de We Are Okay (titre original anglais) et elle aime laisser flotter plein
de non-dits.
Selon Nina Lacour, c’est quelques mois après la mort de son grand-père que son épouse lui a lancé l’idée d’écrire un roman sur une fille qui habite près d’Ocean Beach (San Francisco) avec son grand-père. Hormis son penchant pour les blagues et les jeux de cartes, le grand-père de la romancière a peu de points communs avec le Grandpa de Tout va bien. Lacour l’a écrit à une époque de bouleversement et
de désenchantement qui contrastait violemment avec l’amour magique de
sa nouvelle famille.
Personnage principal, Marine a près de trois ans lorsque sa mère meurt ; elle est élevée par son Grandpa qui l’appelle Matelot. Quand ce dernier disparaît dans une noyade, Marine quitte Ocean Beach sans prévenir, même pas sa meilleure amie Mabel, qu’elle aime peut-être trop…
Elle se réfugie à des centaines de kilomètres de la côte Ouest californienne, dans une université new-yorkaise. Sa vie devient une lutte de chaque instant pour oublier
la tragédie qui lui a fait perdre son grand-père, sa seule famille.
Quand arrive la période des Fêtes, Marine s’enferme seule dans sa résidence universitaire. C’est là que Mabel lui rend visite et l’oblige à affronter les non-dits, à surmonter le mur de solitude et de tristesse dans lequel elle a enfermé son cœur.
La romancière écrit que « la vie est fugace et fragile », que « le moindre changement brutal pourrait la déchirer ». D’un chapitre à l’autre, du présent où Marine est narratrice au passé où Grandpa mêle allègrement fantaisie et sagesse, nous naviguons dans les divers degrés d’obsession, de conscience, de chagrin et
de folie.
Le flou de la relation amoureuse entre Marine et Mabel teinte constamment
les dialogues et permet à Nina LaCour de tisser une intrigue autour de la différence entre désir charnel et amour de l’âme. Nous élisons souvent domicile dans l’incertitude.
Voici une citation qui vous donnera une idée du genre de questionnement qui taraude Marine : « Je me demande s’il existe un flux secret reliant les gens qui ont perdu quelque chose. Pas une chose habituelle, plutôt de celles qui vous détruisent la vie, anéantissent votre être, si bien que lorsqu’on se regarde ensuite dans la glace, ce n’est plus son visage qu’on aperçoit. »
Marine se demande aussi comment pleurer quelqu’un que l’on ne connaît pas…
« Et si la personne que j’aimais n’existait pas, comment pourrait-elle être morte ? » À en conclure que le roman se loge à l’enseigne de l’être vs le non-être, du dit vs le non-dit.
Nina LaCour a signé de nombreux ouvrages « jeunes adultes » acclamés par la critique. Son précédent roman, Hold Still, 
a reçu une avalanche de prix littéraires
aux États-Unis, notamment le Best Books for Young Adults Award de l’American Library Association.
21 février 2021
Annie Pastor, 1000 pages pour ne plus vous ennuyer aux WC, tome 2, Paris, Éditions Hugo Desinge, 2020, 1008 pages, 24,95 $.

Devenir intelligent
au petit coin

Culture amusante, faits surprenants, anecdotes bizarres, aventures insolites, drôles d'histoires, on trouve tout cela et plus encore dans 1000 pages pour ne plus vous ennuyer aux WC. Les données ont été recueillies par Annie Pastor et elles se lisent en une, deux, trois ou quatre pages, le temps de votre séjour sur le trône.
En langage familier, on dit parfois d’un fou qu’il est « timbré ». Ce terme fait référence à certaines cloches utilisées au Moyen Âge, Appelées timbres, ces cloches étaient frappées avec un marteau pour signaler l’arrivée d’une personnalité ou pour clore un débat. À force d’être martelées, elles finissaient par se fissurer et donner
un timbre fêlé. Par extension, les personnes simples d’esprit ont été comparées à
ces timbres fêlés, d’où les expressions « timbré » et « fêlé » pour désigner
un individu déséquilibré.
Les mots adultes et adultère n’ont pas
la même origine étymologique. Adulte prend ses racines dans le verbe latin adolescere, qui signifie grandir et qui a donné adolescent. Le nom adultère dérive du verbe latin alterare qui a donné altérer; littéralement, commettre un adultère revient donc à altérer le serment de fidélité conjugale.
Quel animal vit le plus profondément sous terre ? C’est un ver appelé Mephisto, en référence à Méphistophélès, un des princes de l’enfer, incarnation du diable qui fuit
la lumière. Ce ver a été découvert en 2011 dans une mine d’or sud-africaine à 3,6 km de profondeur, où la température oscille entre 37 et 40 °C. Ne mesurant pas plus
de 0,5 mm, il se balade dans l’eau âgée
de 3 000 à 12 000 ans et se nourrit de bactéries.
Pourquoi dit-on « l’appétit vient en mangeant » ? L’expression est utilisée
par Rabelais dans son roman Gargantua.
Il écrit : « L’appétit vient en mangeant, la soif s’en va en buvant. » Cela fait référence au fait qu’il suffit de commencer à manger pour ne plus avoir envie de s’arrêter. On a alors de plus en plus d’appétit, ce dernier étant stimulé par le plaisir que l’On prend en mangeant.
D’où vient l’expression « avoir du toupet » ? Cela remonte au XVIe siècle. Le toupet était une longue frange de cheveux qui servait à dissimuler les traits de brigands. Comme ils n’avaient peur de rien, Avoir
du toupet, c’était tout risquer.
 Énigme : Avant-hier, Catherine avait 17 ans; l’année prochaine, elle aura 20 ans. Comment est-ce possible ? Hier, on était le 31 décembre, elle a eu 18 ans. Cette année, elle va avoir 19 ans et l’année prochaine,
20 ans.
Certains fruits ont fait cavaler l’imagination. Dans les textes d’Aristophane, la figue était associée au sexe féminin. Les boutures de figuier, pour leur part, étaient alors utilisées pour désigner le sexe des jeunes garçons. Pourquoi parle-t-on alors des « couilles du pape » ?
Quelques siècles plus tard, la légende dit que les papes nouvellement élus devaient prendre place sur un trône percé et se prêter à la confirmation de leur sexe. Un cardinal était chargé de vérifier par palpation que le pape était bien un homme. Il devait alors clamer devant le concile :
« Il en a une belle paire et elles sont bien pendantes… comme nos figues. »
Sans jeu de mot, le livre est en format poche; il a une épaisseur de 6,5 centimètres et pèse 907 grammes.
15 février 2021
Maria Hummel, Le musée des femmes assassinées, roman traduit de l’anglais par Thierry Arson, Actes Sud, coll. Actes noirs, 2021, 410 pages, 39,95 $.

Le pouvoir de l’intuition

Miroir magique de la culture nord-américaine, Los Angeles nous montre ce qu’il y a de plus beau,
de plus passionnel chez nous,
et aussi ce qu’il y a de plus monstrueux. Une exposition dans un musée illustre ce dernier point
et demeure au cœur de l’intrigue concoctée par Maria Hummel dans son roman intitulé Le musée
des femmes assassinées.
Le Rocque Museum se prépare à l’événement de l’année, le vernissage de
la nouvelle exposition de Kim Lord, « Natures mortes ». Cela fait cinq ans que l’icône féministe, connue pour ses œuvres provocatrices et d’avant-garde, prépare
ce nouveau projet : une série de onze autoportraits dans lesquels elle incarne
des femmes assassinées ayant défrayé
la chronique.
Kim Lord exploite des crimes horribles et
se donne le droit de se peindre dans leur vie et leur histoire. Elle cherche à mettre en avant « l’anxiété oppressante de la plupart des femmes due à leur vulnérabilité fondamentale, une peur aussi rationnelle qu’irrationnelle ».
Toute la crème de Los Angeles est au rendez-vous le soir du gala, mais
la principale intéressée se fait attendre.
Plus la soirée avance, plus l’inquiétude de l’équipe du Rocque tourne à la frénésie :
où est passée Kim Lord ? Pourquoi ne se présente-t-elle pas ?
Compte tenu de ses méthodes outrancières et de son goût pour le scandale, l’absence de Lord serait-elle un simple coup de publicité… ? C’est ce que croit la narratrice Maggie Richter, rédactrice et correctrice d’épreuves au département des communications du musée. Or, deux jours plus tard, Kim Lord est trouvée morte.
Le titre original en anglais est Still Lives, comme l’exposition « Natures mortes ».
En français, le titre Le musée des femmes assassinées laisse-t-il entendre que
le meurtrier ou la meurtrière de Kim Lord serait une personne à l’emploi du musée… ? Ne recherchez jamais le « quoi », trouvez plutôt le « qui ». Qui y perd, qui y gagne… ?
La romancière écrit que « toutes les femmes n’ont pas le fantasme d’être une esclave sexuelle, une starlette ou la victime d’un meurtre ». Elle se demande pour quelle raison Lord a subitement décidé d’offrir l’intégralité de son expo à la collection permanente du Rocque ?
On parle, ici, d’une perte de millions de dollars.
Le roman devient un polar et le Rocque semble peuplé d’une « congrégation d’ego déchaînés ». Sans dévoiler le dénouement de l’intrigue, je signale que les gens adorent savoir comment on monte une exposition, comment les œuvres arrivent et repartent dans des caisses. On pourrait presque y mettre un cadavre…
Ce que j’ai retenu en lisant ce roman, c’est que « nous ne savons que ce que nous voyons, et ensuite nous laissons parler notre intuition… » Or, il est intéressant
de noter à quel point l’intuition nous en apprend peu sur le monde extérieur, comparativement à tout ce qu’elle révèle sur nous-mêmes.
2 août 2021
Éric Plamondon, Aller aux fraises, nouvelles, Montréal, Éditions Le Quartanier, 2021,
112 pages, 17,95 $.

Lucks et badlucks

Avoir dix-huit ans, c’est finalement atteindre l’âge de la liberté. L’important corolaire qui l’accompagne laisse poindre
des choix, des responsabilités.
Voilà ce que tente de démontrer
Éric Plamondon dans Aller aux fraises, un recueil de trois nouvelles.
Le narrateur masculin aura bientôt 18 ans. Ses parents étant divorcés, il fait la navette entre son père et sa mère selon un horaire qui lui convient. L’ado passe la majeure partie du temps avec ses amis de la fin du secondaire à boire, jouer au pool, se rouler par terre et se promener en voiture.
Une longue scène décrit comment deux amis sont pris dans une tempête de neige
en route par aller déposer les cendres
d’un copain dans un lointain village.
L’un d’eux lance : « M’as crever tusseul icitte comme un rat pis parsonne va savoir quoi faire avec moé. » L’autre regarde l’urne sur le siège arrière et trouve une solution…
Dans ce court recueil, on assiste à la fin d’un monde. Le rideau tombe sur l’enfance-adolescence et sonne la fin d’une relation avec les parents, avec le village, avec un cocon protecteur. À Saint-Basile, tout
le monde se connaît, va à la messe
le dimanche, fréquente la même école,
le même resto du coin, le même bar.
L’auteur écrit qu’à Saint-Basile, il ne se passe parfois rien d’extraordinaire :
« rien d’assez fascinant pour un tirer
une histoire ». Or, c’est précisément ce que Plamondon fait, trois fois plutôt qu’une.
Il tisse trois nouvelles avec presque rien,
en faisant largement appel à ses souvenirs.
Cela donne lieu à de longues digressions,
à de nombreux flashbacks, voire à la description d’un match de pool qui n’en finit plus. Le lever du coude de T-Gilles est aussi précis qu’au moment « de taper la blanche pour la 7 au coin, la 3 par la bande, la 10 au side, la 6 cross-side, la 2 combine avec
la 14 ».
J’aime lire (et écrire) des nouvelles, mais comme j’ai une préférence pour les textes brefs de trois à neuf pages, les nouvelles d’Éric Plamondon m’ont posé un défi, soit celui de garder l’intérêt pendant une trentaine de pages chaque fois. Je trouve que c’est beaucoup de lignes pour en conclure que « dans la vie rien n’est jamais parfait. Les coups de luck pis les badlucks avancent ensemble. »
Né à Québec en 1969, Éric Plamondon a étudié le journalisme à l’Université Laval
et la littérature à l’Université du Québec
à Montréal. Il vit en France depuis 1996. L’auteur a publié huit ouvrages aux Éditions Le Quartanier. Son roman Taqawan a remporté le Prix littéraire France-Québec 2018.
 18 juillet 2021
Sébastien Didier, Ce qu’il nous reste de Julie, roman, Paris, Hugo Thriller, 2021, 432 pages, 29,95 $.

L’imagination galopante
de Sébastien Didier

Une profonde amitié ne meurt jamais ; encore plus que l’amour,
elle résiste au temps. Voilà ce qu’on découvre dans l’intrigue finement ciselée du roman Ce qu’il nous reste de Julie, de Sébastien Didier.
Du coup, le temps et l’amour apparaissent comme des ennemis inévitables.
Ce qu’il nous reste de Julie est le titre
de deux romans, d’abord un texte contemporain de Sébastien Didier,
puis un récit d’un auteur ou d’une autrice fantôme, dont l’action campée dans
les années 1930-1940 est racontée à travers neuf chapitres intercalés ici et là au fur
et à mesure que l’intrigue progresse.
Bien qu’on ne la voie jamais, Julie
demeure l’héroïne des deux romans.
C’était la meilleure amie de Sébastien, Vincent, Émilie et Arnaud. Je dis « était »
car elle a disparu et tout laisse croire
qu’elle a été la victime d’un tueur en série, vingt ans passés.
Pendant 400 pages, le lecteur a droit à
un maelstrom de sentiments douloureux
où les coïncidences demeurent à la fois nombreuses et troublantes. Le titre du roman intérieur est Le Temps d’un été ;
il a été écrit par L. J. Dexley, que le public n’a jamais vu en personne. Julie semble lui avoir dicté ses idées et anecdotes.
On sait que Julie n’a pas connu son père, mais dans le récit de Dexley, il vient pour être avec elle « le temps d’un été »
Ce n’est pas l’histoire d’un père et d’une fille, mais plutôt celle d’une « complicité qui transcende tout le reste ».
L’auteur de Ce qu’il nous reste de Julie est Sébastien Didier. Il en est aussi le narrateur doté d’une imagination galopante. On le voit comme un écrivain qui bascule facilement dans un univers parallèle, celui de ses livres et de son imaginaire.
Une de ses réflexions donne le ton ou l’ambiance des deux romans. Il écrit que « l’écriture ne ment jamais. Lisez entre
les lignes d’un texte écrit par quelqu’un
qui vous aime, vous y trouverez l’écho
des sentiments qu’il vous porte. »
Publié par les Éditions Hugo, dans
la collection Thriller, Ce qu’il nous reste de Julie présente le cas d’un pervers de
la pire espèce doublé d’un être doté d’une intelligence bien supérieure à la moyenne. Les enquêteurs semblent souvent passer
à côté de l’immanquable.
Pour s’étaler sur plus de 400 pages, l’intrigue doit bénéficier de multiples rebondissements. Ils sont souvent complexes et compliqués. Le romancier aime parfois ciseler la dernière phrase d’un chapitre
de façon à nous maintenir sur le qui-vive.
Il écrit, par exemple : « Et, bon sang, vous n’allez pas me croire. » Ou encore : « Émilie, mais… mais qu’est-ce que tu as fait ? »
Il tire parfois une conclusion : « Il était évident que le hasard n’avait nulle place dans cette histoire. »
Sébastien Didier sait très bien illustrer comment la vie avance, efface et écrase, transigeant rarement avec nos états d’âme.
Il aussi excelle dans l’art de démontrer que certaines plaies en apparence cicatrisées
ne demandent qu’à brûler à nouveau.
 10 juillet 2021
Mattia Scarpulla, Au nord de ma mémoire, poésie, Montréal, Annika Parance Éditeur, coll. Sauvage, 2021, 138 pages, 13 $.

Recueil débridé,
décousu et déroutant

D’origine italienne et vivant
à Québec, le poète Mattia Scarpulla
a choisi d’illustrer la fabrication
de nos identités d’une manière fulgurante. Dans son recueil
Au nord de ma mémoire, il campe des personnages qui perdent
des membres ou modifient l
eur apparence physique.
La marginalité a souvent le haut du pavé dans ce recueil écrit sans ponctuation.
Je croyais que cette soi-disant originalité était chose du passé. Pourquoi compliquer la lecture quand le propos est déjà complexe ?
Le premier texte en prose poétique
présente un orchestre dominical. Un Sud-Africain joue du violon avec un seul bras, une Vénézuélienne « sans doigts de mains de pieds sans larmes » joue de la guitare,
le batteur sourd muet arrive de Chine,
le trompettiste palestinien a ni langue
ni testicules, le saxophoniste étatsunien
a décidé de devenir invisible; enfin,
à la basse on retrouve « une femme
sans seins sans utérus sans vagin ».
Je ne vous cacherai pas que j’ai trouvé pénible de lire cet opuscule débridé, décousu et déroutant. Un texte intitulé « Incompréhensions » exprime assez bien ma réaction; en voici un extrait :
« on a écrit absurde
traduit par je ne suis pas d’accord
on a écrit feu
traduit par je brûlerai ta maison
on a écrit chat
traduit par je n’aime pas les animaux (…)
on a écrit sexe
traduit par je veux tuer dieu »
Il y a, bien entendu, des passages moins rébarbatifs. L’un d’eux décrit un habitué
de la Bibliothèque de Québec : « chaque soir à la bibliothèque / je joue le médecin Tchekhov / des ordonnances de livres /
de la camomille un recueil poétique /
de l’échinacée le magazine Ricardo /
de l’arnica une bande dessinée / du rooibos Paris Match / n’importe quoi   me dit
une usagère / pour ignorer l’extérieur ».
L’ébauche des premiers textes d’Au nord
de ma mémoire
a commencé en 2018 lorsque Mattia Scarpulla a exploré le site web du Centre québécois du P.E.N. international, organisme qui vient en aide aux écrivains et journalistes en exil ou
en péril. Quelques proses poétiques y font écho.
Scarpulla est titulaire d’un doctorat en arts, spécialité danse ; il est doctorant en études littéraires – volet recherche et création –
à l’Université Laval. Il organise des ateliers corporels d’écriture et collabore à la création de spectacles littéraires.
2 juillet 2021
Gabriel Osson, Les voix du Chemin, récit, Ajax, Éditions Terre d’Accueil, 2021,
224 pages, 24,95 $.

Une marche
qui a changé une vie

C’est en écoutant les voix
du chemin de Compostelle
que Gabriel Osson a compris
qu’il pouvait se donner
la permission de changer de vie. Partir à pied pour Santiago
a été comme une pause,
un répit vital.
Gabriel Osson a parcouru le chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle en 2006
et a publié un récit de son expérience en 2015, sous le titre J’ai marché sur les étoiles : sept leçons apprises sur le chemin de Compostelle. Il revient à la charge avec
de nouvelles réflexions dans un ouvrage intitulé Les voix du Chemin.
Ce vade-mecum est publié par Terre d’Accueil, une nouvelle maison d’édition située à Ajax, qui est dédiée aux auteurs de l’immigration. Gabriel est originaire d’Haïti.
Ce n’était sans doute pas clair au début,
mais Gabriel a marché pour « essayer de comprendre, de donner un sens è la vie,
à MA vie, d’écouter les voix que ne voulais entendre ». Faire le Camino était une occasion de ralentir les bruits dans sa tête. Il avait l’impression de vivre dans « un état de constante agitation ».
Plusieurs vous le diront, « il faut apprendre à se perdre pour se retrouver, savoir se dépasser physiquement et mentalement ». Pour qui sait abandonner le superflu de pensées, l’expérience de Compostelle peut devenir une occasion de « se libérer de
ce qu’on l’on était pour se donner la chance de découvrir et laisser s’épanouir cet autre soi qui ne demande qu’à s’éveiller sur
le Camino ».
Gabriel a été surpris de croiser des pèlerins qui couraient d’une étape à l’autre sur
les 800 km entre Saint-Jean-Pied-de-Port (France) et Santiago (Espagne), ratant ainsi l’occasion « de vivre la route à chaque pas, à chaque découverte ». Il est important
de toujours rester dans un état constant d’émerveillement pour savourer tout ce
qui nous entoure.
Il n’est pas toujours facile de raconter
un mois de solitude, de privations, de joies et de bonheur à ceux qui n’ont pas fait
la route. De plus, dans ce nouveau récit d’une expérience qui remonte maintenant
à quinze ans. Gabriel partage des pages
de vie très intimes : crise familiale, divorce après trente années de vie commune, suicide de sa fille, maladie (AVC).
Aussi pénétrante et éclairante que soit
la nouvelle démarche de Gabriel en publiant Les voix du Chemin, je me suis demandé
s’il n’y avait pas un trop grand étalage de principes, préceptes et prescriptions. C’est utile pour qui songe à prendre la route,
mais un peu agaçant pour qui désire plus un survol qu’un envol planifié au quart de tour.
L’ouvrage comprend, en appendice, un livret de réflexion de 50 pages (plus de 110 questions), et une liste des objets à emporter sur le chemin. Le plus important consiste à ne jamais laisser les autres, la maladie ou les déboires entraver votre marche victorieuse
10 juin 2021
Frédérique Côté, Filibuste, roman, Montréal, Le cheval d’août, 2021, 118 pages, 20,94 $.

Prise de parole décousue des femmes

Dans son premier roman intitulé Filibuste, Frédérique Côté donne
la parole aux femmes parce que, estime-t-elle, ce sont les hommes qui s’en emparent trop souvent.
Une mère et ses trois filles racontent une histoire où le père joue le rôle principal sans jamais prendre
la parole.
Comme on le sait, le filibuster désigne
une technique oratoire d’obstruction parlementaire visant à retarder l’adoption d’un projet de loi. Pour Frédérique Côté,
cela représente un moment où une femme prend la parole et l’utilise comme arme, comme façon de retarder quelque chose
qui doit arriver.
Le roman met en scène une famille complètement dysfonctionnelle. La mère et ses trois filles sont des femmes ordinaires, un peu obsédées par leur propre quotidien. L’auteure, qui a deux sœurs, dédie d’ailleurs son roman à sa mère.
Volet créatif d’un mémoire de maîtrise à l’Université McGill, Filibuste était à l’origine une pièce de théâtre. On retrouve une trace dramatique dans les dialogues qui sont très vivants, toujours directs, souvent ancrés dans l’oralité.
Les trois filles – Delphine, Flavie et Bébé – sont absorbées par leurs chicanes, par
leurs peurs, par leurs tracas et par leurs obsessions. La mère et ses trois filles regardent religieusement des téléréalités
qui en incitent une à parler vulgairement.
Sans dire un mot, le père demeure dans
le décor. En moto, il a foncé sur une voiture qui roulait en sens inverse. Une grand-
mère et une mère de famille sont mortes
surle coup. Chose étrange, on ne connaît
pas la suite de cette tragédie qui se retrouvera dans la rubrique des faits divers.
À un moment donné, Delphine dit :
« Mon chum couche avec sa sœur. »
Il précise : « Je ne pourrai plus jamais avoir une aussi grande complicité sexuelle avec quelqu’un d’autre, j’ai trouvé mon âme sœur. Littéralement. » L’auteure n’appelle pas ça de l’inceste, plutôt une attirance sexuelle génétique.
La mère sait que ces filles ne veulent surtout pas l’avoir comme amie, elles
ont juste besoin d’un ancrage maternel,
une personne sur qui on peut s’appuyer
parce que c’est elle qui dirige la maison.
« Une mère qui aime ses enfants, mais
qui arrive pas à les garder intacts. »
Au sujet de ce roman, Le Devoir a écritque « les nombreuses et longues digressions sur la téléréalité viennent par endroits plomber, voire freiner, le bon déroulement du drame familial ». Je suis parfaitement d’accord.
J’avoue que j’ai rarement lu un roman aussi décousu, je dirais même sans queue ni tête. Ça va dans toutes les directions. Je me suis perdu, voire ennuyé.
29 mai 2021
Agnès Marot et Cindy Van Wilder, #TOUS DEBOUT, roman, Paris, Éditions Hugo et Cie, coll. New Way, 372 pages, 24,95 $.

Contre le racisme,
pour la liberté d’aimer

On doit parfois agir fortement
si on veut pouvoir continuer
à se regarder honnêtement dans
le miroir. Voilà ce que des lycéens découvrent dans le roman
 #TOUS DEBOUT, roman d’Agnès Marot et Cindy Van Wilder.
Ce qui commence par un simple cas de jeune sans-papiers se transforme en
une histoire de premières amours,
en une révolte à coup de tracts et
de hashtags, en un polar ensanglanté.
L’action se déroule au lycée Saint-Exupéry dans un bled français surnommé Trifouillis-les-Oies. Jeune Iranien, Rahim fréquente Saint-Ex sans que ses collègues sachent qu’il est à la fois sans-papiers et bisexuel.
Rahim est courtisé par Méloée mais se sent plus fortement attiré par Mathis, le lycéen ouvertement gay. Anton est le meilleur ami de Mathis et personne ne sait qu’il se cache derrière le pseudo de Gossip Boy pour jouer les justiciers sur Tumblr.
Chaque chapitre est la voix d’un de
ces personnages. Lorsque Gossip Boy révèle que Rahim est un sans-papiers, Méloée rallie un nombre suffisant de lycéens
pour tenir un blocus et empêcher les CRS (policiers français) d’intervenir pour placer Rahim en rétention administrative, premier pas vers son retour forcé en Iran.
#TOUS DEBOUT est un roman engagé
à plusieurs niveaux. Il est bon ton, ici,
de se dire ouverts et tolérants, tant envers les droits de l’homme que les droits LGBT.
À une intrigue déjà complexe se greffent de premières amours, de premières expériences sexuelles.
C’est ainsi que pendant le blocus, une Méloée un peu saoule couche avec Anton, dans les toilettes. Elle perd sa virginité avec un mec qui n’a pas d’autre attrait à ses yeux que de bien vouloir d’elle. Au moment de jouir, elle susurre le prénom du bel Iranien.
Le lendemain, Méloée en a marre de ne plus savoir où elle en est. Marre d’avoir tellement d’émotions qu’elle finit par s’y perdre. « Dans chaque sanglot, j’entends le son de mon cœur qui se brise. Ou bien est-ce qu’il se répare ? »
Rahim, pour sa part, se demande pourquoi c’est si compliqué à comprendre qu’on puisse tomber amoureux de quelqu’un « parce qu’entre nous, le courant passait,
et peu importe s’il était brun, blond, homme ou femme ». Or, en Iran, si tu es homo,
on te pend.
Dans une petite communauté isolée, la violence demeure souvent le seul moyen d’attirer les médias. Quelqu’un décide donc d’inviter des casseurs à la fête. Rahim voulait échapper à la violence de son pays en venant en France. Or, elle le suit jusqu’à Trifouillis-les-Oies.
Voici un court échange entre Rahim et Anton-Gossip-Boy :
– Merci, souffle-t-il.
– Merci ? Alors que je t’ai dénoncé ?
– Tu m’as obligé à arrêter de mentir.
Bref commentaire sur le style du roman :
les dialogues sont parfois crus, des mots d’argot et du slang anglais se glissent ici
et là, et le français de Rahim est parfois boiteux : « Quelqu’un il doit se révolter…
Je ne suis pas dans l’accord avec ce qu’il a fait… »
Agnès Marot et Cindy Van Wilder ont écrit un roman à quatre mains pour montrer avec force qu’il faut continuer à se battre, contre vents et marées, pour ce qui est juste, pour la liberté d’aimer qui on veut, pour l’éradication du racisme ambiant.
17 mai 2021
Julie Myre Bisaillon, Des bières et des femmes, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 252 pages, 22,95 $.

À chacun son histoire
pas d’allure

Présenté comme un roman en fragments, Des bières et des femmes, de Julie Myre Bisaillon, raconte
les boires et déboires d’un petit resto d’une microbrasserie rurale dans
les Canton de l’Est. Le tout se résume à cette phrase glanée en cours
de route : « À chacun son histoire pas d’allure. »
La narratrice est Maude, 41 ans. Son chum est Nath ; elle à 34 ans. Puis il y a Meg,
la serveuse la plus expérimentée de la gang, qui sait « revirer un client de bord sans
que ça paraisse et gérer les bikers ».
« Bonjour, vous avez rejoint le Restaurant du village, à côté de la microbrasserie. »
On y sert des burgers, des pizzas et des grilled cheese. Pas de crevettes, ni de steaks ou salade César. Que des produits locaux (pas de lime ou de citron).
L’histoire se déroule à la campagne qui demeure, c’est bien connu, un petit milieu. Quelqu’un dit quelque chose à quelqu’un qui le répète à quelqu’un d’autre, pis hop, tout le monde le sait !
Déguster des bières pendant tout un été,
ça n’a pas son pareil pour connaître tout
ce beau monde. La bière servie au comptoir incite tellement à la confidence, au point
où Maude se demande si elle est tenue au secret professionnel.
Le ton du roman est un peu joualisant.
On y lit : «
 Me semble qu’il aurait pu checker ses options avant de m’appeler.
Se donner un range de possibles. » Il y a souvent des petits sous-entendus sexuels, dont voici un exemple avec un beau jeu
de mots : « Le père, j’y ferais pas mal.
Mais le fils, j’y laisserais me faire pas mal d’affaires. »
La répétition est parfois une façon de donner de l’emphase. Mais, ici, on a droit à dix chapitres qui commencent exactement par les trois mêmes phrases, puis à huit autres chapitres qui commencent, eux aussi, par trois autres phrases identiques. C’est original deux ou trois fois ; après cela,
ça devient lassant, voire énervant.
Nonobstant cette faiblesse, les lectrices et lecteurs peuvent en venir à trouver Maude, Nath et Meg parfois drôles et attachantes. Elles gèrent comme elles le peuvent un commerce naissant, avec tout ce qu’il faut
de bonne volonté et d’autodérision.
Des bières et des femmes est un mariage entre le monde de la restauration et les gens de la ruralité. Avec Julie Myre Bisaillon, ce mariage devient un sacrement où à peu près tout un chacun passe au cash.
9 mai 2021
Roxanne Arsenault et Caroline Dubuc, KITSCH QC, Restaurants, bars-salons
et autres lieux dépaysants : histoire
d’un patrimoine méconnu
, essai,Montréal,
Éditions Fides, 2021, 300 pages, 39,95 $.

Un Québec avide d’ouverture sur le monde

Toute une histoire d’un patrimoine québécois méconnu est brillamment révélée par Roxanne Arsenault et Caroline Dubuc dans leur ouvrage intitulé KITSCH QC. On propose
une visite guidée de plus de 250 commerces incontournables partout dans la province.
Ces entreprises ont été fondées entre 1950
et 1980. Les propriétaires souhaitaient « offrir le meilleur dans l’assiette mais également faire vivre un coin de leur pays ». Décor, enseigne, menu et habits
du personnel étaient mis à profit.
Les restaurants, bars-salons et autres lieux sont regroupés par thèmes ou pays.
On aborde d’abord le style rustique, puis
le style maritime. Dans le premier cas, quelques noms suffisent pour donner u
ne idée de ce qui attend le lecteur :
La Catalogne, Le Patriote, le Beaver Club,
la Grange à Séraphin, le Stage Coach Inn,
le WigWam Motel et l’Hôtel Huron.
Côté maritime, il s’agit souvent de transporter le décor gaspésien en ville,
avec ses filets, cages, cordages, bouées, fanaux et gréements. À Montréal,
Le Pavillon de l’Atlantique (1968-1982) évoque l’atmosphère d’un navire ;
ce restaurant avait d’abord été établi sur
le site d’Expo 67.
La représentation de l’identité française
est multiple : restaurants « grande cuisine », bistros parisiens, abbayes
et moines qui les animent, mais aussi commerces aux archétypes propres à
la Provence, la Bretagne, la Normandie et l’Alsace. Un bel exemple est le restaurant
À la Crêpe bretonne, ouvert à Saint-Adèle en 1957.
Sous la représentation alpine, les autrices regroupent l’Allemagne et la Suisse. Avec son relief marqué, la région des Laurentides devient une petite Suisse. Dès 1920, le Chalet Cochand ouvre ses portes à Sainte-Adèle. Quant au restaurant le Vieux Munich,
à Montréal (1969-1994), il s’inscrit dans
la foulée du Bavarian Beer Garden
d’Expo 67.
En 1921, il y a à peine 2 000 Grecs à Montréal, mais ils 150 restaurants.
À Québec, le restaurant Mykonos (1964-1982) transporte les convives dans les îles de la mer Égée. D’autres restaurants appartenaient à des Grecs, mais aucun n’avait encore eu « le décor, l’atmosphère et la gastronomie de la Grèce du Mykonos ».
Les décors de style espagnol dans
les commerces thématiques font référence
à des activités comme les toréadors,
les corridas et les danseurs de flamenco. C’est parfois dans les caves que l’on invite les clients à vivre une expérience espagnole, notamment à Québec avec Las Cuevas (1975-1985).
Après 1950, l’image que les propriétaires italiens mettent de l’avant pour leurs restaurants englobe souvent tout ce qui fait référence aux clichés nationaux. Certains penchent vers le côté plus traditionnel et rustique, d’autres évoquent des périodes ou personnages spécifiques à l’histoire du pays.
Un bel exemple est l’opulent et baroque Paesano à Montréal (1960-1985). Il mélange l’esthétique de la Renaissance italienne et celle des plaisirs de Bacchus. Des salles sont consacrées à de Vinci, Raphaël, Botticelli et Michel-Ange. Celle de ce dernier est couverte de marbre de Carrare et présente une reproduction de son Moïse avec deux pouces en moins.
L’heure avance et je n’ai pas eu le temps
de vous parler de la Chine, du Japon,
de l’Afrique du Nord et de la Polynésie.
Mais sachez que leurs lieux immersifs aux décors exotiques et dépaysants ont fait les beaux jours et les belles nuits d’un Québec avide d’ouverture sur le monde.
2 mai 2021
Joanès Nielson, Les Collectionneurs d’images, roman traduit du danois par Inès Jorgensen, Saguenay, Éditions La Peuplade, coll. Fiction du Nord, 2021, 480 pages, 27,95 $.

Roman sur l’identité féroïenne

Sous le contrôle du Danemark depuis 1388, Féroé regroupe 52 000 habitants répartis sur 18 îles
perdues dans l’Atlantique-Nord.
Pour faire connaître l’identité
de cet archipel, Joanès Nielson signe un roman insulaire intitulé
Les Collectionneurs d’images.
Marin pêcheur puis ouvrier du bâtiment, Jóanes Nielsen est poète, dramaturge et romancier. Il est né et a grandi à Tórshavn, capitale des îles Féroé. Son livre s’avère assez complexe, voire compliqué, car nous avons tour à tour droit à un roman identitaire, mystique, politique et sexuel.
Le roman suit la destinée de six garçons de la classe de 1952 de l’école Saint-François de Tórshavn. Il couvre environ quarante
ans, de l’éducation religieuse à la révolution sexuelle, en passant par les luttes pour
la culture féroïenne et l’exil sur le continent européen.
Djalli meurt le premier d’une méningite; Ingimar est emporté au fond de l’eau
par un filet de pêche; on retrouve le corps de Staffan dans la commune libre de Christiania à Copenhague; Fríðrikur est lâchement assassiné; Olaf meurt d’une maladie interdite à Féroé (sida); Kári fait leur éloge funèbre. C’est lui qui raconte leurs trajectoires.
Le destin de ces six garçons est présenté
à la manière d’instantanés qui sont
autant de récits d’apprentissage dans
un environnement social et géographique difficile. Le roman devient dès lors
le portrait tendre, littéraire et populaire d’une génération féroïenne.
Les collectionneurs d’images, c’est la rudesse de la vie sur les îles, la masculinité toxique, l’homophobie, l’éternelle domination danoise et les lois de l’exil obligé. C’est la manière dont l’archipel, comme l’ogre des contes, dévore parfois ses propres enfants.
Entrelaçant devenirs intimes et collectifs,
le roman déploie une fresque sociale et familiale qui retrace avec émotion l’entrée dans la modernité de cette partie isolée et méconnue du royaume du Danemark.
Jóanes Nielsen offre un bel exemple de
la littérature nordique.
20 avril 2021
Michel Langlois, La Vie avant tout, tome 3,
La vérité sans compromis, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2021, 328 pages, 23,95 $.

Un roman fourre-tout

Le romancier Michel Langlois a
déjà à son actif quatre sagas
en quatre tomes chacune.
Il entend récidiver avec La Vie avant tout, dont le troisième tome vient
de paraître sous le titre
La vérité sans compromis
.
Nous suivons toujours la famille Marion
de Saint-Jean-Port-Joli. Après la mort de Roméo, en 1924, c’est son fils aîné Bruno
qui tient désormais l’Auberge du JoliPort avec sa femme Marie-Ève Bourgault.
Le nom Bourgault à Saint-Jean-Port-Joli
est synonyme de sculpture sur bois. Nous avons droit à un rappel du rôle joué par Médard, André et Jean-Julien Bourgault
pour faire du village le centre québécois
de la sculpture.
L’auteur ne manque pas de souligner
qu’il ne se passe pas un seul événement
le moindrement important « sans que n’interviennent le curé et le maire ».
Ces deux hommes sont de mèche et s’il y a opposition à leurs décisions, « le curé parle d’excommunication et le maire, d’amendes ».
Parlant de religion, Bruno Marion écrit
un conte, « Le petit homme », qui fait fi
de ce que la Bible (ou le Coran) dit. Ce texte de cinquante pages conclut en ces termes : « Va, mon petit homme, et ne laisse pas
les autres t’imposer leurs idées toutes faites. Invente-toi une belle vie ! »
Le roman ne propose pas une intrigue
avec rebondissements, il offre plutôt
un patchwork de souvenirs et d’anecdotes. Michel Langlois aime remonter dans
le temps, aussi loin que dans les Relations des Jésuites. Cela lui permet de parler 
du « Dieu des Sauvages » ou des « mousquilles » (moustiques).
Il fait souvent du remplissage, notamment lorsque Maxime raconte ses débuts en journalisme. On a droit à des petites capsules qui n’ont rien à voir avec le récit. Exemple : « en 1894, en Norvège, on vient de passer une loi interdisant le mariage à toute jeune fille qui ne sait pas tricoter, coudre et cuire du pain ».
Ou encore : il y a entre 100 000 et 150 000 cheveux sur notre tête et nous en perdons 45 à 60 par jour; le nombre d’abeilles dans un bon essaim est de 30 000; 560 livres de blé donnent 240 livres de farine; le nombre d’œufs d’une morue ordinaire est de 9 300 000. Autant de données complètement inutiles !
Michel Langlois aime aussi truffer son récit de petits jeux de mots. Il signale que si
nous utilisons mal le chiffre deux, nous nous retrouvons assis entre deux chaises
à brûler la chandelle par les deux bouts, avec les deux pieds dans la même bottine.
Si ce troisième tome de La Vie avant tout s’avère un fourre-tout assez boiteux, il a cependant le mérite de démontrer comment « un village contient le monde entier avec ses bonheurs et malheurs. On y trouve,
en fait de caractères humains, tout ce que
le monde peut nous offrir. »
La dernière phrase du roman indique déjà une suite. Maxime dit : « Pour ma part, moi qui attends depuis si longtemps et si patiemment mon prochain grand reportage, je viens d’être affecté à la couverture d’un événement absolument incroyable… »
Pas certain que je serai au rendez-vous.
16 avril 2021
Lily Arcœur, Jonas, roman, Paris, Éditions Hugo & Cie, coll. New Way, 2021, 300 pages, 24,95 $.

Homophobie,
harcèlement
et outing

Presque toutes les semaines,
je découvre un roman ou un récit sur une thématique LGBTQ+. Le plus récent est Jonas, de l’écrivaine française Lily Arcœur. Il s’agit
en grande partie d’un texte sur l’acceptation de soi en désaccord avec son environnement familial.
Nous sommes à Paris, en 2012. La narratrice est Louve, 16 ans, et c’est son frère de 15 ans qui s’appelle Jonas. Inséparables, presque comme des jumeaux, ils fréquentent un lycée catholique et leurs parents affichent ouvertement une opposition farouche au mariage de même sexe.
Plusieurs passages du roman portent sur
les manifs contre « le mariage pour tous ». Les parents y participent et défilent en arborant le slogan « C’est Adam et Ève, pas Adam et Yves ! ». À noter que le mariage
de même sexe deviendra légal en France
le 17 mai 2013 (vers la fin du roman).
L’arrivée d’un nouveau lycéen crée un émoi à plus d’un titre. William est anglais et presque toutes les filles tombent sous
les charmes de ce beau gosse. Il change
de blonde à chaque mois. Lorsqu’il sort
avec Louve, la relation s’étend un peuplus longuement, jusqu’à ce qu’elle le surprenne en train d’embrasser… Jonas.
William se défend en clamant que c’est
le frère de sa blonde qui lui a sauté dessus. Résultat : Jonas est outé (forcé de sortir
du placard). S’il a caché son statut gay,
c’est qu’il a déjà deviné « quelles terribles conséquences la révélation de sa sexualité aurait sur sa vie, sur son rapport à
sa famille, aux gens qu’il aime ».
Lily Arcœur illustre avec brio à quel point une ado, la soi-disant meilleure amie de Louve, peut être cruelle, notamment en envoyant des messages anonymes sur les réseaux sociaux. Elle décrit aussi comment les ruptures amicales ne sont pas beaucoup plus faciles à vivre que les peines du cœur.
« Tout le monde a ses secrets, écrit-elle,
et surtout tout le monde tente de cacher
des choses sur sa famille. Est-ce que c’est ça, grandir, devenir adulte ? »
À la maison, l’ambiance est irrespirable. L’attitude du père homophobe consiste
à dire que son fils doit voir un psy pour oublier « ses démons ». La mère opte pour une position intenable. Un jour elle aime Jonas sans conditions, et le lendemain elle l’aime « quand même », malgré « quelque chose qu’il est, comme une tare ».
Le roman peint un portrait poignant
du drame des adolescents homosexuels.
Ils peuvent être rejetés par leurs amis et
par leur foyer familial qui aurait dû être
un rempart. Le pire pour eux, « ce n’est finalement pas parce qu’ils sont rejetés
par tout le monde… c’est qu’ils finissent
par se rejeter eux-mêmes ».
Jonas est un brillant roman sur l’outingpar de soi-disant amis, sur le harcèlement par des confrères de classe, sur l’homophobie des parents, sur le désespoir d’un enfant qui n’a pas choisi d’être ce qu’il est. Pour Lily Arcœur, l’amour est la meilleure réponse face au rejet et à l’incompréhension. 
8 avril 2021
Andrew David Irvine, avec l'aide d’Edmond Rivère et de Stephanie Tolman, Les grands écrivains du Canada. Les lauréats des Prix littéraires du GG, édition bilingue, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2021, 680 pages, 79,95 $.

592 remarquables auteurs, illustrateurs et traducteurs

En 2018, Andrew David Irvine
a publié une bibliographie des 705 prix littéraires attribués par
le Gouverneur général du Canada entre 1936 et 2017. Il revient
à la charge maintenant avec
une notice biographique des 592 auteurs, illustrateurs et traducteurs qui ont maintenant remporté,
au total, 733 prix littéraires.
L’ouvrage, en format bilingue de 680 pages, porte des titres différents; en anglais il s’intitule Canada’s Storytellers et en français, Les grands écrivains du Canada. On y lit que, « En grande partie, l’histoire des Prix est celle du Canada lui-même. Les livres primés ont influencé le Canada autant que ce dernier les a influencés. »
La première partie de cet  répertoire présente une notice biographique et
une photo souvent pleine page des quinze gouverneurs généraux ayant attribué
les prestigieux prix littéraires.
Cela va de John Buchan (1935-1940) à
Julie Payette (2017-2021).
Rappelons que les Prix littéraires du Gouverneur général ont été créés en 1936, sous l’impulsion de la Canadian Authors Association. Il a fallu attendre jusqu’en 1959 avant que des ouvrages de langue française soient primés.
Les notices biographies des lauréats et lauréates sont très courtes, rarement plus
de dix lignes. Il y a quelques exceptions. Hugh MacLennan (cinq fois lauréat) et Réjean Ducharme (trois fois lauréat), compte chacun une vingtaine de lignes.
Seulement un petit nombre de lauréats
ou lauréates ont droit à une photo.
Les francophones hors Québec semblent
être les parents pauvres à ce chapitre; j’ai
vu une photo seulement pour Antonine Maillet et Mishka Lavigne.
Chaque notice biographique est présentée en ordre alphabétique, de Milton Acorn à
Jan Zwicky. Il faut se référer à un appendice pour connaître les listes des prix selon le genre littéraire. Dans le cas des titres pour jeunes, il y a aussi la catégorie Illustration. En français comme en anglais, la Traduction a également ses lauréats et lauréates.
Ce livre espère donner aux lecteurs un aperçu de la vie fascinante d’une brochette de Canadiens et Canadiennes remarquables.
2 avril 2021
Noah Wilson-Rich, Abeilles, une histoire naturelle, essai traduit par Catherine Bricout, Montréal, Éditions de l’Homme, 2021,
224 pages, 39,95 $.

Les abeilles,
essentielles à notre vie

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le monde passionnant des abeilles vous est révélé dans un magnifique
ouvrage de Noah Wilson-Rich, intitulé tout simplement
Abeilles, une histoire naturelle.
Les abeilles ont fait leur première apparition sur Terre il y a 65 millions d’années, après que les plantes aient commencé à se parer de couleurs et d’organes de reproduction parfumés. Aujourd’hui, plus de 20 000 espèces d’abeilles ont été identifiées. Certaines vivent sous terre, d’autres dans
les arbres ou dans des nids, voire dans
les murs de nos maisons.
En dehors du miel et de la cire, nous
avons besoin des abeilles pour polliniser
la majorité des fruits et légumes qui nous alimentent. Aujourd’hui, elles affrontent
de graves problèmes qui vont de la pertede leur habitat aux pesticides et aux maladies mortelles. Cela menace non seulement
leur vie mais celle de toute l’humanité.
Ce livre passe en revue l’évolution,
la biologie et le comportement des abeilles. L’autrice réfléchit sur l’interaction entre l’homme et les abeilles au cours de plusieurs millénaires. On aborde, bien entendu, l’apiculture et on passe en revue une quarantaine des espèces les plus remarquables.
Voici quelques notions qu’il faut savoir sur les abeilles. Seules les femelles piquent et beaucoup d’abeilles solitaires ne piquent pas. Le dard d’une abeille est un organe
de ponte modifié. Une abeille a cinq yeux : deux, composés, perçoivent le mouvement, les trois autres la lumière.
Le régime alimentaire des abeilles ne repose que sur les fleurs : les glucides du nectar
et les protéines du pollen. Les abeilles à miel ne sont pas originaires des Amériques et
les faux-bourdons ne sont pas indigènes
en Australie. Les abeilles pollinisent plus
de 120 espèces de fruits et légumes.
À noter qu’une reine possède les mêmes gènes qu’une ouvrière; elle se transforme
en reine simplement parce qu’elle est nourrie de gelée royale au stade de
la larve. Le génome de l’abeille à miel
a été séquencé; il mesure environ
un dixième du génome humain.
La première ruche connue construite par l’homme, d’un âge estimé à 3 000 ans,
a été découverte en Israël, mais les Égyptiens furent sans doute les premiers apiculteurs. Les représentations dans
les grottes révèlent une longue histoire
de l’apiculture, qui remonterait au moins
à 2400 av. J.-C.
Petite anecdote en terminant : dans
le catholicisme, les abeilles ou l’apiculture sont associées à huit saints et une sainte, dont saint Valentin, patron des amoureux. « Bien qu’on ne comprenne pas son lien avec les abeilles, on peut imaginer que
la douceur du miel a un lien métaphorique avec la douceur de l’amour. »
24 mars 2021
John Grisham, Les oubliés, roman traduit
de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2021, 416 pages, 32,95 $

Une justice mal menée

La quarantaine de romans de John Grisham, grand auteur de thriller contemporain, s’est vendue à plus
de cent millions d’exemplaires.
Son tout dernier, The Guardians
ou Les oubliés en français,
illustre comment « il est facile
de condamner un innocent et quasiment impossible de
le disculper ensuite ».
Avec Les Oubliés, on plonge dans un système où une justice lente est un déni
de justice. John Grisham décrit avec brio comment la prison est un cauchemar
pour ceux qui la méritent et un combat
de chaque jour pour ne pas perdre l’esprit dans le cas des innocents.
L’action se déroule principalement en Floride. Un jeune avocat est tué à coups
de fusil alors qu’il travaille un soir dans
son bureau. L’assassin ne laisse aucun indice. Il n’y a aucun témoin, aucun mobile.
Cela n’empêche pas la police de trouver
un suspect dans la personne de Quincy Miller, un homme noir et ancien client
du jeune avocat. Il est jugé et condamné à
une peine de réclusion à perpétuité. Pendant vingt-deux ans, il se morfond en prison
et ne cesse de clamer son innocence.
Le narrateur du roman est Cullen Post, avocat et ancien pasteur de l’Église épiscopale, qui travaille pour les Anges Gardiens. Dans une longue note de l’auteur, Grisham écrit qu’il a découvert, une quinzaine d’années passées, les Centurion Ministries, un groupe de défense de gens innocents injustement condamnés. Il a été fondé par un ancien aumônier de prison.  
L’auteur s’est inspiré de ce groupe, à qui plus de soixante prisonniers doivent leur liberté à ce jour, pour imaginer « les Anges Gardiens » dans Les oubliés. Le col romain sera plus utile à Cullen que sa toge d’avocat.
Miller se tourne vers les Anges Gardiens et Post se porte à la défense de cet innocent injustement incarcéré. La tâche ne sera pas facile. Durant le procès, des gens se sont parjurés, des policiers ont fabriqué de fausses preuves, des experts ont induit
le jury en erreur, et des procureurs ont suborné des témoins.
Presque tous les témoins de l’accusation
ont menti. On a eu recours à des analyses factuellement fausses, scientifiquement ineptes et parfaitement irresponsables
d’un point de vue éthique et juridique.
Avec le coaching de policiers et de l’accusation, des mouchards sont très convaincants devant le jury.
Le roman nous apprend qu’il y a, aux
États-Unis, environ deux millions de personnes sous les verrous, et qu’il faut
un million d’employés pour s’occuper d’eux. On découvre aussi que les meurtres sont monnaie courante dans les établissements pénitenciers.
Les hommes en cage ne font pas juste inventer systématiquement de nouvelles façons de faire souffrir leurs congénères. Cela peut aller jusqu’à éliminer
une personne à l’intérieur des murs de
la prison pour l’empêcher d’être disculpé.
Le romancier fait dire à Post comment « c’est fou le nombre d’anecdotes que
des avocats pompettes ont à raconter ». Résultat : on a droit à moultes digressions.
Et c’est fou aussi le nombre de pistes que Post doit suivre. Elles semblent abonder dans le seul but de remplir 400 pages..
19 mars 2021
Raymond Cloutier, L’échéance, roman, Montréal, Éditions Québec Amérique,
coll. Tous continents, 2021, 256 pages, 24,95 $.

Comment sortir
du non-amour

« C’est toujours plus facile de commencer que d’arrêter une liaison. Comment en finir ? Comment arracher tous les fils cachés de
son histoire ? » Voilà ce que Raymond Cloutier tente d’expliquer dans son roman simplement
et merveilleusement intitulé L’échéance.
D’un chapitre à l’autre, on alterne entre
le dire de Raymond et celui de Véronique, entre deux visions de l’amour, entre deux générations aussi. À 60 ans, Robert retrouve l’amour avec Véronique, 27 ans. Il rajeunit de vingt ans, il ressuscite, les projets fusent.
Or, après dix ans de vie commune,
« chacun a la conviction de l’obsolescence de la relation. Où est la limite, la fin, la ligne d’arrivée ? Qui se décidera en premier à tirer le rideau ? » Robert et Véronique se sont emprisonnés dans une relation; maintenant ils cherchent, chacun à leur façon, la clé du donjon.
Sans se le dire, Robert et Véronique savent que leur relation n’est plus qu’un échec programmé. Tous deux l’occultent depuis trop longtemps. « Faut mettre un point final, finis les points-virgules ! »
L’un et l’autre sont passés de la passion
au désir, puis du désir à la routine et, enfin, de la routine à l’ennui. L’auteur écrit : « Quand on aime comme des fous, on s’le dit, mais quand ça s’refroidit, on parle d’autre chose, on évite le sujet. »
L’action du roman se déroule principalement à Montréal, mais on a droit à quelques rebondissements à Québec et dans
les Cantons de l’Est. Cela permet aux protagonistes de dériver chacun dans
le couloir des hypothèses.
Raymond Cloutier est un fin psychologue. Sa plume agit comme un scalpel qui dissèque les sentiments. Il illustre avec brio comment l’être humain peut réussir à vivre dans le déni, dans le mensonge. Il analyse jusqu’où on peut aller avant de s’arracher l’un à l’autre. On a beau refouler les faits, anesthésier les souvenirs, « les eaux usées » finissent toujours par remonter à
la surface.
Acteur et écrivain, Raymond Cloutier s’est illustré au cinéma, à la télévision et sur scène. Directeur pendant douze ans du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, il a animé durant quelques années des émissions culturelles à la Première chaîne de Radio-Canada. Après Fin seul, inspiré
de sa jeunesse, L’échéance est son quatrième roman.
15 mars 2021
Andrée Poulin, Pollution plastique, documentaire illustré par Jean Morin, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Point Doc no 5, 56 pages, 21 $.

300 millions de tonnes
de plastique chaque année

Notre planète a connu l’âge de pierre, suivi de l’âge du bronze et de l’âge de fer. Elle est déjà entrée dans l’âge du plastique et Andrée Poulin nous fait réfléchir sur notre dépendance
à ce matériel, ainsi que sur
son impact environnemental.
Son documentaire s’intitule tout simplement Pollution plastique.
Le plastique est partout : à la maison et
à l’école, dans les jeux et à l’épicerie.
Depuis 1950, l’humanité a produit plus
de huit milliards de tonnes de plastique, l’équivalent d’environ un milliard d’éléphants. Tous les ans, les pays génèrent plus de 300 millions de tonnes de plastique et la production va doubler dans les vingt prochaines années.
Le documentaire explore comment
le plastique peut être tantôt une merveille tantôt une menace. Il explique comment le plastique à usage unique est catastrophique, comment les bouteilles, sacs et pailles constituent d’immenses ravages, comment les océans poubelles sont devenus des océans malades.
Une section est consacrée à la Covid-19 et au retour en face du plastique jetable.
Il n’y a pas que les masques et les gants, songeons aux visières et aux écrans protecteurs. Porter des couvre-visages en tissu est une solution. Avec le confinement, la consommation d’aliments prêts à emporter et les achats en ligne ont monté en flèche, ce qui a fait grimper l’utilisation d’emballages à usage unique.
L’autrice signale quelques projets novateurs pour mieux protéger l’environnement.
Je vous en signale des lego à base de plantes, des brosses à dents en bambou et de la vaisselle qui se mange. Oui, ça existe ! En Belgique, l’entreprise Do Eat fabrique
des verrines en épluchures de pommes de terre. En Inde, la compagnie Bakeys produit des ustensiles en farine de millet, de riz ou de blé.
Bien que l’ouvrage s’adresse à un jeune public, il renferme plusieurs mots qui nécessitent une explication. On en retrouve plus d’une vingtaine dans un lexique; en voici quelques exemples : biodégradable, dioxyde de carbone, empreinte écologique, monomère et polymère.
Les planches de ce livre peuvent servir de fiche d’activité avec les enfants et même si
le sujet est sérieux, le côté humoristique de certaines illustrations permet aux enfants d’appréhender le sujet de façon ludique.
Chaque année, les Éditions de l’Isatis ont
à coeur d’informer les jeunes sur des enjeux d’aujourd’hui et de demain, en leur proposant des livres de qualité sur des thèmes qui nous préoccupent tous, comme celui l’environnement. 
7 mars 2021
Jean-Louis Grosmaire, Acadissima, roman, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2021, 370 pages, 29,95 $.

Roman où le lecteur
est un confident

Plusieurs écrivains ont décrit
la contribution des soldats canadiens au front durant la Première Guerre mondiale. Le rôle des soldats-bûcherons, lui, demeure passablement méconnu. Jean-Louis Grosmaire jette un savant éclairage sur cette réalité dans son tout dernier roman intitulé Acadissima.
L’armée canadienne a eu un Corps forestier, composé en partie par le 165e bataillon d’infanterie. Il s’agissait d’un bataillon acadien sous l’autorité du lieutenant-colonel Louis Cyriaque D’Aigle. Grosmaire a effectué une recherche minutieuse et rigoureuse pour faire de ce bataillon la toile de fond d’un roman dont le protagoniste est un jeune Acadien de 18 ans. Jean-Baptiste Beausoleil est un simple manouvrier et aide-pêcheur devenu bûcheron.
L’action se déroule d’abord à Fond-des-Brisants et à Piligan, deux endroits fictifs
qui représentent l’Acadie, là où la terre et
la mer se marient, là où le dur labeur des pêcheurs sur les flots côtoie celui des paysans sur leurs terres. Ce milieu permet à Jean-Baptiste de découvrir que « la vie est comme la mer, un jour douce, toute claire, puis tourmentée, hérissée de vagues sauvages, flots en fracas et puis calme et
en paix ».
Grosmaire décrit avec brio comment
un village ressemble à une famille qui constamment s’observe, se jauge, se juge
et se dénigre. Jean-Baptiste ressort comme
le fils que tout le monde aimerait avoir.
Le 28 juin 1916, il s’enrôle « pour la France et l’Acadie », pour le combat au front.
Le roman, vous vous en doutez bien, renferme une histoire d’amour. Juste avant de partir pour Val Cartier, le jeune soldat revoit une amie d’enfance et c’est le coup
de foudre. Il doit quitter non seulement
les rivages de son Acadie natale, mais également sa bien-aimée Angelaine Kirouac… qui a dès lors « le cœur à marée basse ». Sans dévoiler un rebondissement magistral dans l’intrigue de ce roman finement ciselé, je peux vous dire que
le retour de Jean-Baptiste se fera « tout
feu tout flammes ».
Les fréquentations entre Jean-Baptiste et Angelaine se font par correspondance. Homme de la mer, de la campagne, des bois et des pâturages, le jeune soldat croit qu’il n’a pas d’instruction et qu’il n’est pas doué pour exprimer les mots du cœur. Or, ces lettres sont empreintes d’intelligence et de tendresse. Jean-Louis Grosmaire excelle
dans l’art de décrire les émotions et les sentiments qu’un jeune homme a tendance à taire. On sent Jean-Baptiste prendre de l’assurance, de l’expérience, de la maturité.
Jean-Baptiste arrive en Franche-Comté
le 29 mai 1917. Il a été formé pour combattre l’ennemi, mais c’est contre de nobles arbres qu’il doit se mesurer.
La France est en guerre et les livraisons
de bois donnent lieu à une cadence vorace qui créé une « hécatombe des seigneurs
de la forêt ».
À certains moments, je me suis demandé
s’il était nécessaire d’accorder autant de chapitres au travail du Corps forestier canadien. Peut-être est-ce parce qu’il a regroupé jusqu’à 12 000 hommes en France et 10 000 en Grande-Bretagne – fait carrément inconnu –, que le romancier a cru nécessaire de fournir de nombreuses pages hautement descriptives du travail
des soldats-bûcherons.
Le roman a le mérite d’illustrer comment l’homme aime jouer à être un homme lorsqu’il est dans un groupe. Mais une fois dans la solitude, il entend le fond de son âme, « comme un puits rempli de questions et de doute ». Grosmaire fait dire à un de ses personnages : « C’était pas la route qui était longue, c’était de trouver le chemin
en dedans. »
Il fait aussi dire à un médecin de campagne qu’on rassemble des livres dans sa bibliothèque comme on réunit des amis dans un salon : « On aime discuter avec eux, on écoute leur voix la plus intime,
celle qui n’a même pas besoin d’être parlée.
Celle qui nous touche. Le lecteur, c’est
le confident. » Voilà le plus grand mérite d’Acadissima.
2 mars 2021
Tara Conklin, Les derniers romantiques, roman traduit de l’anglais par Danièle Momont, Montréal, Éditions de l’Homme, 2021, 384 pages, 29,95 $.

L’humain détruit souvent ce qu’il chérit le plus

Pourquoi les gens ne se rendent-ils pas compte de la responsabilité
qui leur incombe dès lors qu’ils deviennent l’objet de l’amour
de quelqu’un ? Voilà la question
à laquelle Tara Conklin tente
de répondre dans le roman
Les derniers romantiques.
Nous sommes en 2079 et la narratrice est Fiona Skinner, poétesse de renom. À 102 ans, elle vient de donner sa première lecture publique depuis vingt-cinq ans quand une jeune femme se lève dans l’auditorium. Elle lui dit s’appeler Luna, comme un personnage clef dans la poésie de Fiona Skinner.
Ce prénom déclenche une avalanche de rétrospectives et d’analyses introspectives.  Au cours de l’été 1981, Reine, Caroline, Joe
et Fiona Skinner perdent leur père, puis assistent, impuissants, à la dérive de leur mère. Âgés de 12 à 4 ans et livrés à eux-mêmes, ils ne sortiront pas indemnes, mais soudés à jamais, de cet été-là
Les derniers romantiques devient dès lors une histoire qui parle des négociations que nous menons avec nous-même au nom de l’amour. La romancière écrit qu’« il n’y a rien de romantique dans l’amour. Seuls
les plus naïfs d’entre nous s’imaginent
que l’amour va les sauver. Seuls les plus robustes d’entre nous y survivront. »
Seul garçon de la famille, Joe tient ses sœurs sur le qui-vive. Il promène au fond de lui un vide immense. À force de silence,
ce vide devient le cœur même de son être. Fiona est celle qui tient le plus à maintenir des liens avec Joe et son univers. Elle en vient à se demander pourquoi les gens
ne se rendent-ils pas compte de
la responsabilité qui leur incombe dès lors qu’ils deviennent l’objet de l’amour de quelqu’un ?
Le lecteur a parfois droit à des passages ironiques. Fiona tient un blog, fruit de
sa libido généreuse. Elle évalue les hommes qui passent à tour de rôle dans son lit. Comme sa libido, sa critique est généreuse. Fiona expose leurs déficiences et leurs défauts, expose la liste de tout ce qu’ils
ont raté.
Plus sérieusement, le roman explore,
en filigranes, le rôle des poètes, ces gens qui « peuvent s’exprimer par-delà les cultures, les genres et le temps ». Tara Conklin explique comment les poèmes ne sont,
au fond, que des récits dans lesquels nous nous livrons.
Ces récits naissent de notre expérience familiale, de nos amis, de l’amour,
de la haine, de nos lectures, de ce que
nous avons vu, ce dont nous avons été témoin. Nous les racontons « jusqu’à y croire pour de bon, jusqu’à croire en nous-mêmes. Rien ne saurait égaler leur puissance. »
Les relations entre Reine, Caroline, Joe et Fiona Skinner donnent lieu à une analyse quasi cruelle de la réalité humaine.
On y apprend que « certaines personnes choisiront, tout au long de leur vie, de détruire ce qu’elles chérissent le plus ».
Ce n’est pas une question de destin,
c’est parce que l’humain est ainsi fait.
Les derniers romantiques est un roman irrationnel, illogique, obsessionnel, malsain… et absolument nécessaire.
20 février 2021
Fernande Chouinard, L’ombre de Rosa, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2021, 190 pages, 24,95 $.

On ne ramène pas
les morts en les racontant

Le mal peut-il engendrer le bien?
La haine peut-elle compenser l’amour? Voilà deux questions auxquelles Fernande Chouinard tente de répondre dans le roman L’ombre de Rosa. Si le ton et l’intrigue n’ont rien de durs, on en vient à se demander si la dureté
de la vie, elle, peut faire franchir
la ligne de la moralité…
Jak, le personnage principal, a quitté sa ville natale depuis plus de vingt ans. Il rêve d’une vie meilleure, loin de son pays plombé par la dictature. Or, le passé le rattrape et Jak ne parvient pas à oublier le meurtre de Rosa Kamel, 19 ans, jeune fille dont il était follement amoureux quand il était étudiant.
Le nom du pays ou de la ville n’est jamais mentionné. Un nom (Kamel), le prénom d’un ami (Farid), une rue (Jasmins), des arbres (cèdre, cyprès) et une révolution m’ont laissé croire que l’action pouvait peut-être se passer au Maghreb ou au Liban.
La romancière écrit que Jak porte depuis vingt ans la douleur traînée après la mort de Rosa « comme une ceinture de crin ». Son corps porte « le souvenir d’un visage aimé et les traces d’un combat inachevé ».
L’action ou la non-action se déroule pendant une semaine dans le Café Yasmine où resurgissent certaines figures oubliées. Jak y arrive, convaincu de son choix, certain qu’il n’est pas un assassin, mais un justicier. Hanté par des événements et des sentiments passés, il se sent petit à petit détourner de sa cible, celle de retrouver le soldat qui a tué Rosa et lui faire subir le même sort.
Fernande Chouinard excelle dans l’art de glisser en douce, ici et là, des petites réflexions comme « L’amitié, la vraie, résiste aux démesures de l’histoire. » Ou encore : « On ne ramène pas les morts en les racontant. Une amitié non plus. »
Le meurtre de Rosa a été camouflé sous un arrêt cardiaque. Jak est convaincu qu’il ne peut compter que sur lui-même pour régler ses comptes puisque la justice a déjà étouffé le crime. Il se dit que le comportement rebelle de Rosa et son geste d’insoumission auraient été qualifiés de bravoure s’ils avaient été accomplis par un garçon.
Mais elle était « une fille invisible dans l’histoire », et Jak ne pardonnera jamais cela.
Tout au long du roman, un Jak questionneur est rappelé à l’ordre par une voix intérieure qui creuse une galerie souterraine, « calmant l’angoisse, inspirant le mépris, ordonnant de tuer ». Parallèlement, « toute la vengeance et tout le ressentiment qui l’enveloppaient le poussaient à passer à l’acte, mais tout ce qui lui restait de morale et de scrupules s’opposait à sa raison ».
Loin de moi l’idée de vous révéler
le dénouement de l’intrigue. Je peux néanmoins m’aventurer à dire que rien
n’est fixé à tout jamais, ni les meilleurs sentiments ni les pires intentions…
Originaire de Tracadie au Nouveau-Brunswick, Fernande Chouinard a été enseignante, conseillère en pédagogie et administratrice scolaire. Elle signe ici son troisième roman, après La tailleuse de clés (Perce Neige, 2012) et Sans réserve
(La Grande Marée, 2016).
14 février 2021
Blaise Ndala, Dans le ventre du Congo, roman, Montréal, Éditions Mémoire d’encrier, 2021, 368 pages, 29,95 $; Paris, Éditions du Seuil, 2020, 384 pages, 40,95 $.

Quand la mémoire est
un antidote pour le futur

Avec Dans le ventre du Congo, paru simultanément aux Éditions du Seuil (Paris) et aux Éditions Mémoire d’encrier (Montréal), Blaise Ndala a écrit le roman qu’il aurait aimé lire
à l’université « pour comprendre quand et comment les peuples d’Afrique noire et ceux de l’Europe occidentale ont échoué, à la fin du XIXe siècle, à faire de leur rencontre un moment d’humanité ».
L’ouvrage de 350 pages raconte l’histoire
de la princesse Tshala Nyota Moelo qui s’affranchit des codes d’une des plus prestigieuses monarchies du Congo précolonial. Séduite par un jeune colon belge, elle aboutit dans le dernier zoo humain de l’Europe, c’est-à-dire dans
le « village congolais » de l’Exposition universelle et internationale de Bruxelles
en 1958, où l’on retrouve l’œuvre coloniale dans toute son ignominie.
Page après page, à travers les péripéties
de la princesse Tshala et de sa nièce qui tente de retrouver ses traces, se dévoilent
la mémoire féconde de l’Afrique et un monde incapable de se réinventer. Dans
le ventre du Congo
se veut « le roman de
la pacification des mémoires pour celles et ceux qui, de Kinshasa à Bruxelles, espèrent sans y croire, que le passé puisse passer
un jour ».
Dès les premières pages, l’auteur présente une brève chronologie libre de l’ex-Congo belge, de 1885 à 2005. Le roman, lui, n’est pas linéaire et le croisement temps-espace m’a un peu dérouté. J’avoue qu’il faut faire preuve de patience et de détermination pour naviguer d’un bout à l’autre de cet ouvrage écrit et inscrit dans divers registres.
Blaise Ndala se fixe un objectif de taille : « le but véritable est de délivrer la parole qui défait les nœuds, brise les chaînes et éclaire la route du marcheur […] parce qu’il n’y a que le pouvoir de la parole pour recoudre la camisole de l’honneur perdu sous le regard scrutateur des gardiens de
la mémoire. »
Tel un prophète, Ndala n’a pour toute arme que les mots qui jaillissent « des recoins
les plus illuminés de son âme tourmenté ». Ces mots ont une force plus grande que
le tonnerre, ont le pouvoir de se faire entendre par l’Afrique tout entière et d’ébranler la nation noire.
Le roman se penche sur la résistance de diverses ethnies à l’État indépendant du Congo (1885), propriété exclusive du roi Léopold II. Les pages sont « ce fleuve qui coule vers l’embouchure et qui jamais ne cherche à rebrousser chemin ». J’aurais préféré qu’une plus large place soit accordée à Expo 58, à une analyse socio-politique de ces femmes et hommes montrés dans un parc pour « nourrir notre curiosité à l’égard du sauvage ».
Le romancier préfère signaler que leur présence permet, de toute évidence, « de légitimer une fois de plus l’entreprise coloniale comme projet de société, aux yeux de nos compatriotes qui auraient pu douter de ce que notre mission civilisatrice avait apporté aux indigènes d’Afrique centrale ».
Le style est finement ciselé et parfois coloré. Quand une tante ordonne à sa nièce de
se sauver, l’auteur écrit « Vite, je te dis ! Emprunte à l’épervier ses ailes ou à la biche ses sabots, mais cours plus vite que le vent… »
Il y a même un brin d’humour. Lors de l’Expo 58, un Pygmée exige 1 franc pour montrer une fesse, 1,50 franc pour les deux; si vous lui donnez 3 francs, il baisse sa culotte jusqu’aux chevilles. On ne dit pas
si des hommes s’en régalaient…
Dans le ventre du Congo ne cherche pas à faire de la mémoire un tribunal, plutôt de l’ériger en « antidote pour le futur, mais
un antidote qui n’opère que pour autant que celui qui s’en réclame veuille faire
un pari sur ce même futur ».
Né en République démocratique du Congo, Blaise Ndala a étudié le droit en Belgique avant de s’installer à Ottawa en 2007. Il a publié J’irai danser sur la tombe de Senghor (L’Interligne, 2014) et Sans capote ni kalachnikov (Mémoire d’encrier, 2017).
10 février 2021
Michèle Vinet, Le malaimant, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2021,
144 pages, 21,95 $.

Une écriture à coups
de varlope et de volupté

Après deux romans, un récit et
un recueil de poésie en une dizaine d’années, on peut douter que
Michèle Vinet connaisse l’angoisse
de la page blanche. Mais force est
de se demander si elle n’est pas passée par là pour avoir pu concocter Le malaimant,
son tout dernier roman…
Le protagoniste est Aurel Alphonse Toussaint, un homme tourmenté par le passé, l’amour et la page blanche. Il s’est acheté un cahier, mais sa main n’arrive pas à écrire un seul traître mot. Il se demande quoi faire pour « que la page jacasse, babille, cause, devise, bavarde, discute, se divulgue ultimo ».
En moins de 150 pages, Michèle Vinet brode une intrigue semée d’embûches, de dangers et de cérémonies infernales, peuplée d’une harpie, d’un médecin et d’un shaman.
Au-delà des rebondissements inattendus, l’important demeure le moment présent, « la griffe, les mots inventés, exagérés,
le franc-jeu de débiter ce qui lui passait
par la tête, par le cœur, par la main ».
Aurel se penche sur son inquiétant cahier,
il y repose la main et même le front,
« pour y demeurer, léthargique, des heures durant ». Il veut à tout prix noircir du papier, pondre un texte, pisser une copie, car, comme on le sait, verba volant, scripta manent (les paroles s’envolent, les écrits restent).
C’est à travers des sentiers accidentés et
les eaux tumultueuses de l’amour que ce personnage énigmatique découvrira comment écrire consiste à aller au bout d’un face-à-face avec soi-même.
Si le style de Vinet déroute parfois, je dois admettre qu’elle excelle dans l’art de ciseler finement une phrase. En voici un bel exemple : « il était plus fragile qu’une porcelaine risquant de se fracasser sur
le carrelage du quotidien ».
J’ai bien aimé aussi les jeux de mots qui parsèment le récit parfaitement saccadé : « à grands coups de varlope et de volupté », « une folie-fiole », « le temps
se faisait frisquet-flanelle ».
Parlant de jeux de mots, la page n’est pas
la seule à être blanche, l’amoureuse d’Aurel se prénomme Blanche. Le cahier blanc a-t-il le pouvoir d’enlever l’être cher…? Chose certaine, Aurel doit affronter seul ce maudit cahier, à l’exclusion de tous les autres Aurel qui somnolent en lui. C’est lui-même qui doit être à la fois esclave et maître de
ses pages. 
Avant de devenir autrice, Michèle Vinet a œuvré dans les domaines de l’éducation,
du théâtre et du cinéma. Son récit L’enfant-feu (2016) a remporté le Prix littéraire
Le Droit; son roman Jeudi novembre (2012)
a été couronné par le Prix Trillium et
le prix Émile-Ollivier; son roman Parce
que chanter c’est trop dur
(2007) a aussi remporté le Prix littéraire Le Droit.