31 mai 2024
Marianne Brisebois, Balcons, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2024,
242 pages, 24,95 $.

T’es nice comme gars

Xavier Pellerin, 24 ans, et Elliot Campeau, 19 ans, sont les deux protagonistes du roman Balcons,
écrit au « je ». Il n’y a pas une voix narrative de la part de l’autrice Marianne Brisebois qui campe
son histoire loin des codes de
la masculinité traditionnelle.
Le « je » est Xavier (Vivi) qui parle comme il marche, c’est-à-dire tout croche. « Penser que ça ait été possible de vivre son intimité avec quelqu’un qui nous désirait pas comme nous on la désirait, ça rend tout croche… »
Magalie Péloquin a été la blonde d’Xavier depuis toujours. Or, elle le quitte pour aimer… une femme. Mag trouve que Vivi et Elliot (Éli) feraient un beau couple. Est-ce que cela lui enlèverait toute culpabilité…? « Ça serait donc parfait qu’on se soit trompés les deux. »
Xavier réfléchit constamment. Il se dit que
le statut d’un homme diffère largement de celui d’une femme. L’acte de naissance d’un gars vient avec « capable de se défendre », celui d’une fille vient avec « victime potentielle ». De plus, un vrai gars passe
le balai sur ses états d’âme.
Xavier n’est pas le premier à avoir expérimenté en dehors de son orientation sexuelle. Son homophobie interne le rend honteux d’avoir un gars ou deux sur
sa liste. Est-ce que deux hommes peuvent avoir le goût de dormir ensemble sans faire l’amour, juste se frencher…?
Ce serait tout simplement de la masculinité décomplexée. « Tu peux choisir qu’il a pas franchi de limites si tu continues à pas en mettre, à t’adapter aux siennes. » C’est ce qu’Xavier a fait avec un leader dans
le mouvement étudiant.
L’histoire se passe à Montréal et les prota-gonistes sont tous francophones. N’empêche que les mots anglais pullulent left and right. On peut s’attendre à checker, nice, weird, anyway, fucking, voire heads up, give up ou feeler cheap. Mais pourquoi dire que le chat se colle sur mon chest, sa façon de me sizer, c’était worth it, je follow le Instagram, c’était crissement wrong, j’ai ghosté l’université, mes trigger warnings…?
On trouve même des phrases complètes en anglais : Welcome to the baby boomer world, bitches. Taste your own medicine. What a weird night. I’m part of the crew. Those twisted minds. J’ai été tenté plusieurs fois de mettre ce roman de côté, ou devrais-je dire on the side ?
Ce qui sauve la mise, c’est l’histoire d’amitié immédiate et sincère entre deux gars qui n’avaient en commun, au départ, qu’un trop grand nombre de blessures à panser.
Éli est propriétaire d’une boutique qui s’appelle Fleurs & Laurier. Le second mot renvoie au gars qu’Éli a aimé plus que tout autre homme et qui s’est enlevé la vie.
À la fin du roman, il y a quelques numéros à composer pour de l’aide, dont celui du Centre de prévention du suicide du Québec.
Les mots ont toujours fait partie de la vie de Marianne Brisebois, une autrice à la plume jeune, assumée, maîtrisée. Quand elle n’écrit pas, cette diplômée en psychologie et en communication adore débattre, discuter
et refaire le monde. 
24 mai 2024
Clara Grande, Un jardin l’hiver, roman, Montréal, Éditions Le Cheval d’août, 2024, 168 pages, 23,95 $.

Un cocon de vie
terne et tendre

Les bleus, les veines, les rides,
les courbatures, les cicatrices, tout cela raconte un passé. À l’emploi d’un Centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD), Clara Grande en est témoin et raconte
son expérience dans Un jardin l’hiver, son premier roman
écrit au « je ».
Madame Petitclerc, Monsieur Delisle,
Madame Gagnon, Monsieur Potvin, Madame Ponzi, Madame Robinson, Monsieur Maltais, Madame Ménard, autant de patients dans
le CHSLD de Rosemont où Clara, 32 ans, remplit le rôle d’aide de service. À une exception près, tous les corps qu’elle touche ont au moins trois quarts de siècles.
Clara se demande à quel instant les patients ont la force de laisser s’envoler leur pudeur. Lorsqu’une cloche sonne, elle doit souvent se rendre à une chambre pour prêter main forte à quelqu’un qui a besoin d’uriner,
de déféquer ou de faire sa toilette. Parfois c’est pour entendre une plainte, un éternel refrain : « Personne s’occupe de moi! »
Le dimanche après-midi, c’est le bingo. Plusieurs sont ravis, certains grimacent.
Les prix incluent des gracieusetés offertes par des employés : sacs de chips, vernis à ongle, gourde de plastique, cahier de sudoku, jeu de cartes, lampe de poche.
Un jardin l’hiver ne manque pas d’humour, comme en fait foi ce petit échange :
– Voulez-vous une banane, madame Thivierge?
– Elle est-tu ben dure?
– Juste parfaite.
– Ah, parce que moi, j’aime ça ben dur!
Le roman transcrit le menu de quatre repas; ils sont tour à tour régulier, tendre, sans sucre concentré, sans sel ou avec contrôle des glucides. Le souper de madame Martin semble appétissant à première vue, poulet sauce veloutée, riz pilaf, légumes, tarte fraise-rhubarbe, tisane. Comme il est classé tendre, on imagine que tout est servi en purée.
Clara raconte aussi les hauts et les bas de
sa vie de célibataire. Au CHSLD, elle est courtisée par le docteur Brière, déjà marié, qui lui envoie des courriels où il insiste sur « l’importance de la bonne communication : il y a les mots, l’écoute, le regard, le ton. » On la voit se débattre avec ce genre d’avances.
L’œuvre en page couverture est The Nest (150 x 150 cm), du plasticien allemand
Nils-Udo. Une place en CHSLD est souvent
un nid ou un cocon pour des gens qui souffrent. La romancière décrit avec brio
le quotidien à la fois terne et tendre de
ces femmes et hommes en situation
de dépendance et d’isolement.
Née en 1989 à Montréal, Clara Grande a étudié les arts au Freies Jugendseminar de Stuttgart en Allemagne, puis le jeu à l’école de théâtre Actéon à Arles, dans le sud
de la France, où elle a vécu quatre ans.
De retour à Montréal, elle enseigne en francisation et se consacre à ses projets d’écriture tout en menant un baccalauréat en scénarisation et création littéraire à l’Université de Montréal. Un jardin l’hiver
est son premier livre.
13 mai 2024
Dana Blue, Demon, tome 2 de Kink Club, Paris, Harper Collins, 2024, 252 pages, 28,95$.

Rudesse et tendresse
font bon ménage

Patron du Leather & Pleasure Club, Damien Archer est surnommé Demon, titre du deuxième tome de Kink Club où Dana Blue poursuit
son exploration de l’univers BDSM (bondage et discipline, domination et soumission, sadisme et masochisme). Elle démontre comment la communication et l’honnêteté sont les facteurs les plus importants dans une relation comme celle-ci.
Jeune avocat agressif et homosexuel refoulé, Cole Walker se présente régulièrement au club newyorkais. Un soir, il y profère des insultes homophobes : « Sales PD ! Vous devriez avoir honte ! Sales tapettes, vous êtes toutes les mêmes ! » Demon lui donne le choix : ne plus jamais remettre les pieds dans son établissement ou être initié aux « plaisirs et sensations les plus extrêmes, plonger dans les désirs les plus enfouis
en toi ».
Cole accepte de pactiser avec le démon.
Il va vite se rendre compte que ce n’est pas que son corps, c’est aussi son âme qui sera mise à nue. Et cela va se produire à travers un mélange excitant de peur et de plaisir, « entre le trouble, le désir, la curiosité et l’appréhension ». Le roman décrit bien comment un club BDSM est un milieu qui intrigue et fascine à la fois.
C’est grâce à Demon que Cole a ses premières expériences avec un homme,
c’est avec un Dom qu’il découvre sa sexualité. Le Soumis apprend comment
le BDSM est un mode de vie, « une relation fondée sur la confiance mutuelle ».
Il appréhende autant qu’il attend ce que Demon peut lui faire subir. Délicieux cocktail de peur et d’excitation.
Le roman regorge de scènes de sexe explicites avec toute une panoplie de gadgets ou sex toys. Chaque centimètre
des zone érogènes est léché, pincé, savouré. D’un chapitre à l’autre, les coups de fouet,
de hanche et de langue se succèdent. Rudesse et tendresse font bon ménage.
Avec doigté et brio, Dana Blue concocte
une intrigue qui nous prend aux tripes.
Plus jeune, Cole a filmé son ami Travis en train de tabasser rudement un homosexuel, au point de le faire passer de vie à trépas. La victime est Warren, alors fiancé de… Damien. Deux ans plus tard, Travis est arrêté et Cole est accusé de complicité dans
un homicide involontaire.
Vous pouvez imaginer tous les états d’âme que traversent Damien et Cole qui viennent de signer un contrat BDSM de soumission. Sans révéler le dénouement, qu’il soit permis de rappeler que c’est le Soumis qui détient le pouvoir dans une telle relation
et que c’est aussi lui qui lèche les cicatrices du Dom pour y placer sa marque…
Je signale que, dès la première page, Dana Blue indique que son roman parle de sexe, d’agressions, d’homophobie internalisée et
de scènes recommandées aux plus de dix-huit ans. Elle invite son lectorat « à prendre le temps de la réflexion » si de telles thématiques risquent d’être « préjudiciables à votre santé mentale ».
9 mai 2024
Pierre Minkala-Ntadi, Du rêve parisien au froid des Prairies, roman, Regina, Éditions
La nouvelle plume, 2024, 174 pages, 20 $.

Quand l’élégance
en prend pour son rhume

Écrivain d’origine congolaise, Pierre Minkala-Ntadi travaille à Saint-Boniface (Manitoba). Il crée un personnage-narrateur qui nous entraîne dans un constant chassé-croisé entre l’Afrique et le Canada.
Ce jeune Adolphe nous en fait voir de toutes les couleurs.
Adolphe vit à Brazzaville et est un adepte de la SAPE (Société des ambianceurs et
des personnes élégantes). Il s’habille avec de grandes marques telles que Chanel, Hermès, Gucci, Rolex, Dior, Giorgio Armani, Hugo Boss, Louis Vuitton, Versace, etc.
Adolphe sait qu’il a été adopté, « mais que
je sois substitué à une autre personne, cela était incompréhensible pour moi ». Il arrive à la conclusion que son père adoptif a remplacé son fils biologique présumé mort par le fils d’un autre, supposément égaré. « Il m’avait utilisé pour essayer de combler une absence. » Adolphe se sent dès lors coupable d’avoir pris la place du fils biologique.
Si le roman commence dans les Prairies,
à Saint-Boniface (Manitoba), il devient rapidement un flash-back sur l’adolescence d’Adolphe et sa vie de jeune adulte au Congo. On apprend qu’aucun statut social n’était autant adulé apr la majorité des jeunes de son quartier que celui de Parisien. Puisqu’Adolphe s’habille comme un Parisien, il en a le titre. « L’habit m’avait déjà fait moine! »
L’auteur montre comment soigner sa tenue vestimentaire pour paraître important aux yeux des autres permet d’augmenter l’estime de soi. « C’est un phénomène social de valorisation de soi par l’habillement. »
En tant que membre incorrigible de
la SAPE, Adolphe est bien sapé et adulé par les jeunes de son quartier. Il peut rêver de s’envoler un jour vers Paris, puis d’effectuer des « descentes saisonnières » à Brazzaville.
Pierre Minkala-Ntadi congolise parfois
une expression bien connue. Il écrit que pour Adolphe, la poésie n’était pas sa tasse de… chocolat. Son roman souffre parfois de longues digressions sur les élections soi-disant transparentes et crédibles en Afrique, sur la fonction publique parlementaires présente partout au Congo, et sur
le chômage endémique qui étrangle notre société.
Quand le jeune Adolphe aboutit dans
un camp de réfugiés, une association internationale lui offre la possibilité d’être accueilli aux États-Unis ou au Canada.
Il rêve plutôt d’être envoyé à Paris (qu’il prend pour un pays). « Accepter une destination étrangère autre que Paris fut pour moi un déchirant renoncement à
la frime et à la mode auxquelles j’étais toujours attaché. »
Arrivé dans les Prairies canadienne,
Adolphe découvre l’hiver et perd du coup son élégance vestimentaire. Le jeune homme demeure dans le Vieux Saint-Boniface et prononce le mots anglais à la française;
il transpose la syntaxe de Molière à celle de Shakespeare. Lorsqu’il s’exprime en anglais, ses interlocuteurs lui demandent presque automatiquement s’il parle français.
La vie du jeune réfugié ne tarde pas à battre de l’aile car il passe à côté des opportunités d’ascension sociale que lui offre son pays d’accueil. Fréquenter
le collège n’est pas sa tasse de chocolat et
il en paie le prix.
Pierre Minkala-Ntadi est le premier auteur canadien d’origine africaine à être publié aux Éditions de la nouvelle plume. Il est arrivé au pays après un long séjour en France où il a décroché un doctorat
en sciences de l’Information et de
la communication à l’Université Grenoble-Alpes. Il enseigne la nouvelle grammaire française à l’Université de Saint-Boniface.
24 avril 2024
Hervé Gagnon, Maria, Les enquêtes de Joseph Laflamme, roman, Montréal, Éditions Glénat Québec, département Hugo Poche, 2024, 432 pages, 14,95 $.

Quand Montréal devient une nouvelle Sodome

Montréal, fin XIXe siècle, religieuses et prêtres copulent sans distinction de sexes ou d’orifices.
De pauvres enfants sont outragés
de toutes les manières que
la perversité peut imaginer. Voilà
en résumé ce que Hervé Gagnon raconte dans Maria; son roman décrit une nouvelle Sodome.
En 1836, le livre Awful Disclosures of
Maria Monk
bouleverse Montréal. Il relate
de sordides histoires de fornication entre
les Hospitalières de l’Hôtel-Dieu et les Sulpiciens, évoquant profanation, assassinats et débauche. La bonne société est en émoi, et l’évêque doit défendre la réputation de son diocèse.
En 1892, toujours à Montréal, un charnier d’enfants est découvert, puis le corps mutilé d’un banquier est retrouvé, ensuite deux fillettes portant de terribles traces d’abus sexuels sont repêchées dans le fleuve.
Les trois affaires ne semblent pas liées, jusqu’à ce qu’un prêtre défroqué remette au journaliste Joseph Laflamme un exemplaire du livre de 1836, en lui laissant entendre que l’histoire se répète.
L’équipe qui mène l’enquête est composée d’un inspecteur dont la femme et les enfants sont pris en orage, d’un constable novice
sur les bords, d’un retraité de Scotland Yard, d’un journaliste plus ou moins alcoolique qui est de connivence avec la police,
d’une modiste amoureuse de l’ex-agent
de Scotland Yard et d’une ex-prostituée amoureuse du journaliste.
Pour réussir à dénouer une affaire sordide, glauque et nauséabonde, le journaliste
et compagnie devront pénétrer dans un univers de corruption aux ramifications insoupçonnées et déterrer un scandale enfoui depuis un demi-siècle. Ils seront à
la fois attirés et repoussés par ce qu’ils découvriront. La morale, apprendront-
ils, est une chose relative, elle devient très élastique.
Dans Awful Disclosures of Maria Monk, une jeune religieuse déclare que son principal devoir avait été de forniquer avec tous les prêtres qui en exprimaient le désir, faisant dans les faits de l’institution fondée par Jeanne Mance un véritable bordel. On se vautrait dans la luxure ; la fornication devenait « une œuvre sainte ».
Dans le roman Maria, on inflige aux religieuses désobéissantes « les punitions les plus délirantes » et on fait passer
« un manuel de l’Inquisition espagnole pour un conte de fées ». De pauvres enfants sont « outragés de toutes les manières que la perversité peut imaginer ».
L’auteur fait dire à Laflamme qu’il tombe
de plus en plus sur des cadavres mutilés
ou dépecés. Le journaliste se demande pourquoi il ne peut pas trouver un mort normal, « sans blessures ni amputations,
pas d’émasculation, ni de pendaison,
ni d’éviscération ».
Les lecteurs et lectrices naviguent entre stupéfaction et horreur, allant d’une macabre surprise à l’autre, parfois sur
un fond de franc-maçonnerie. Et comme si l’intrigue n’était déjà assez sadique, Hervé Gagnon fait écho à l’enfance de Joseph Laflamme dans un orphelinat, plus particulièrement à ce qui se passait dans
le dortoir sous la surveillance des frères religieux. « Ce qu’on le forçait à mettre dans sa bouche. Ce qu’il devait avaler. »
L’auteur a dû avoir sous les yeux une carte de la ville de Montréal en 1892 car il mentionne le nom de chaque rue empruntée par chaque personnage et son cocher. Cela devient assez lassant. Ce livre a d’abord paru en grand format aux Éditions Libre Expression en 2015. J’ai lu le format poche sorti en avril 2024.
16 avril 2024
Jean-Pierre Charland, La famille Chevalier, tome 1, Une génération dans le vent, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2024, 362 pages, 26,95 $.

Coup d’œil sur
le Québec de 1966

Une épouse pudibonde, un mari obligé de faire chambre à part,
une fille qui fréquente des lieux,
peu recommandables (aux yeux de
sa mère), un garçon qui s’entiche d’une demoiselle de la bourgeoisie, un oncle qui a défroqué… bienvenue dans La famille Chevalier, roman
de Jean-Pierre Charland.
L’action se déroule dans la région de Montréal en 1966, au moment où les sœurs enseignantes et infirmières cèdent le pas à des laïcs. Des curés quittent la prêtrise;
des religieuses abandonnent le voile; bientôt, les gens pourront se divorcer et
se marier civilement dans la sainte province de Québec.
Madame Chevalier trouve que sa fille Marie-Paule n’est pas assez sage. Les jeunes de la nouvelle génération savent que leurs parents passent pour vieux jeu, mais Viviane Chevalier remporte le championnat à ce chapitre-là. Personne ne lui convient,
ni son mari, ni ses enfants. « Chacune de
ses paroles contient un sous-entendu méprisant. »
Les chansons écoutées par les jeunes sont plus souvent anglaises : Can’t You Hear My Heart Beat de Herman’s Hermits, Help Me, Ronda des Beach Boys, I Got You Babe de Sonny and Cher. C’est parce que danser sur Mon Pays de Gilles Vigneault serait plus difficile et que personne ne saurait quoi faire en entendant La danse à Saint-Dilon.
Lors de l’émission de fin d’année Ça va éclater (forme de Bye Bye 1965), les vedettes sont Dominique Michel, Denise Filiatrault, Donald Lautrec et Benoît Marleau. L’année 1966 est marquée par la défaite de Jean Lesage, chef du Parti libéral. Daniel Johnson, de l’Union nationale, obtient plus de députés mais moins d’appuis dans la population (six pour cent de moins que les Libéraux).
Le Québec de 1966 représente le quart de
la population canadienne, mais les deux tiers des grèves surviennent dans cette province. Le salaire moyen au Québec est inférieur à celui versé ailleurs au pays.
Marie-Paule devient institutrice et
doit « se montrer d’une probité à toute épreuve » L’exigence d’une moralité exemplaire se trouve d’ailleurs inscrite
dans la Loi de l’instruction publique.
Parlant d’éducation, le cours classique a fait son temps. Il faut créer un palier entre l’école secondaire et l’université. Ce sera
les cégeps. 
Le romancier indique clairement que
« les bonnes filles » doivent fuir « toutes les occasions où leur vertu est menacée ». Il décrit le necking et ne manque pas de souligner que les baisers lascifs conduisent au petting, aux caresses. « Entre le petting
et une relation sexuelle complète, il y a
le heavy petting.
Un autre membre de la famille Chevalier fait l’apprentissage « des plaisirs de la chair ». C’est Monsieur Chevalier qui désire « mettre fin à une longue disette », sa femme lui ayant dit de « faire un nœud dedans ».
La lecture de La famille Chevalier m’est parfois apparue lassante. Pourquoi ? Parce que Jean-Pierre Charland a fouillé plusieurs journaux de l’époque et fait du remplissage en citant allègrement des nouvelles ou incidents de peu d’intérêt.
9 avril 2024
Hervé Gagnon, La Cage, tome 2, L’empoisonneuse, roman, Paris, Éditions Hugo, coll. Jeunesse, 2024, 304 pages, 19,95 $.

Une lecture qui suscite
des frémissements d’inconfort

Auteur d’une quarantaine d’ouvrage, dont plusieurs romans pour
la jeunesse sont devenus des best-sellers, Hervé Gagnon remet en
scène le constable Seamus O’Finnigan dans le thriller trépidant La Cage, tome 2. L’action se dénoue
à Montréal en 1852.
Dans le premier tome de La Cage, Eugénie Lachance, 16 ans, et son frère Alexis, 11 ans, avaient décidé de visiter la cage de fer dans laquelle le corps de Marie-Josephte Corriveau fut exposée en 1763.
Cette visite a lieu 90 ans après la mort
de La Corriveau. Dans le second tome,
la célèbre cage fait maintenant d’Eugénie Lachance une sorcière, une empoisonneuse. O’Finnigan a justement été empoisonné par Lachance. Il a l’air d’un cadavre ambulant.
Il a perdu la santé, si en plus il perd la tête…
L’empoisonneuse, elle, perd définitivement
le peu de raison qu’il lui reste. O’Finnigan sait mieux que personne ce dont Eugénie Lachance est capable; cela va de pire en pire. On lit de la folie dans les yeux de
la meurtrière qui a empoisonné ses parents et bien d’autres gens.
Le contact avec la maudite cage de
la Corriveau est un phénomène que
le constable en congé de maladie ne comprend pas, et cela empire son état. Partout où passe cette damnée relique ou ferraille, des drames surviennent.
Eugénie Lachance glisse entre les doigts de la police montréalaise comme du sable fin, comme une vraie couleuvre. O’Finnigan tourne et retourne la situation dans tous
les sens, cherchant en vain une façon d’en reprendre le contrôle.
Hervé Gagnon mêle encore une fois fiction et réalité. Trois chapitres sont consacrés au grand incendie de Montréal survenu le 8 juillet 1862. Il s’agit de la pire tragédie de
la ville en termes de pertes matérielles, soit environ 1 200 demeures parties en fumée (le sixième de la ville) et 10 000 personnes se retrouvant dans la rue.
On lit ce second tome de La Cage avec trépidation. L’écriture est rythmée,
un rebondissement n’attend pas l’autre.
À certains moments, la lecture suscite des frémissements d’inconfort. Sans dévoiler
le dénouement, je peux vous dire que Seamus O’Finnigan va se retrouver emprisonné dans la célèbre maudite cage…
Ce retour de l’enquêteur O’Finnigan dans
un thriller fort bien réussi va fasciner
les ados. La Cage 2 fait d’ailleurs partie de
la collection Jeunesse aux Éditions Hugo.
La maison précise que Hervé Gagnon adore faire peur aux ados lorsqu’il s’adresse à eux.
24 mars 2024
Patrick Senécal, Civilisés, roman, Lévis, Éditions Alire, 2024, 644 pages, 36,95 $.

Déroulement cauchemardesque
d’une tragédie

L’expression « éprouver des émotions contradictoires » n’a sans doute jamais trouvé terreau plus fertile que dans le roman Civilisés, de Patrick Senécal. Il nous propose une expérience inédite qui débute dans la joie, puis dérape pour devenir horriblement incompréhensible.
L’expérience vise à « étudier les mécanismes psychologiques déployés par les humains lorsqu’ils doivent sauver leur vie et, par la bande, observer les valeurs qu’ils préconisent pour former une société ».
Il faut avoir entre 18 et 70 ans, habiter le Québec, parler français, être libre du 14 au 23 avril 2023. Pas de cellulaire, téléphone intelligent ou portable. Un psychologue recrute douze participants à qui il offre
3 000 $ pour dix jours de leur temps.
Voici comment se répartissent les douze personnes choisies : prof de philo, comédien, prêtre, médecin, avocate, ouvrière, policière, ingénieur, agronome, écrivaine, étudiante
et patient d’une aile psychiatrique (accompagné d’une professionnelle).
Il y a des représentants de la communauté noire et homosexuelle, plus une Arabe qui parle un français erratique. Cette dernière dit gaspacho au lieu de gestapo et dur comme frère au lieu de fer. Le psychologue se targue d’avoir réuni une sorte de microcosme de la société québécoise.
Les interventions du prof de philo commencent souvent par… comme le disait tel écrivain… Il cite, entre autres, Marc Aurèle, Shakespeare, Rabelais, La Rochefoucauld, Montaigne, Cortázar et Yourcenar. Dans
le cas de cette dernière, il sert deux fois
la même citation : « Rien ne rapproche
les êtres comme d’avoir peur ensemble. »  
Senécal s’adresse constamment à ses lecteurs et lectrices au beau milieu de
la description d’une intrigue. Il écrit ainsi : « Vous en jugerez par vous-même dans quelques pages. » Signalant qu’une femme regarde un homme en silence, ses idées quelques peu confuses, il ajoute : « Sans doute plus que les vôtres, car vous avez évidemment compris ce qui se trame entre ces deux-là. »
Les remarques du romancier décrivent parfois sa façon de procéder. « Mais pour
le moment, vous n’en saurez rien. C’est ce qu’on appelle créer un suspense. » Ou encore : « Et profitons de ce moment pour vous préciser que le psychologue dit vrai, au cas où vous seriez en train de prévoir d’éventuels retournements narratifs. »
Senécal invite les lecteurs à noter leurs commentaires à la fin du livre où il y a
six pages blanches avec seulement le nom de deux personnages. Libre à chacun et chacune d’écrire ses réflexions sur douze hommes et femmes qui vivent « cette expérience merdique mal foutue ».
L’auteur ouvre parfois de longues parenthèses ou plonge dans de saugrenues digressions pour finalement conclure : mais ça c’est une autre histoire. Le but demeure sans doute de remplir des pages… comme
si 600 ne suffisaient pas.
L’expérience est financée par un mécène
qui parle le franglais. Exemple : « Ça veut dire que I never follow orders tant que je sais pas quoi il en retourne exactly. So tu vas take two minutes pour m’expliquer what the fuck is going one.”
Les douze participants sont juste supposés jouer aux survivants, mais l’expérience prend une tournure horrible parce qu’entièrement sous la houlette d’un psychopathe. C’est ce dont le psychologue rêvait : le déroulement cauchemardesque d’une tragédie unique et fascinante.
12 mars 2024
Donald Alarie, Tous des gens que l’on croise, nouvelles, Montréal, Éditions La Pleine Lune, 2024, 136 pages, 21,95 $.

Entre grandes étapes
de la vie et petits
faits troublants

À travers 31 brèves histoires du quotidien, réunies sous le titre Tous ces gens que l’on croise,  Donald Alarie met en scène des gens ordinaires, ni héros ni antihéros,
qui traversent des moments plus
ou moins graves et inattendus de leur existence. Il le fait dans un style dépouillé et efficace qui le caractérise depuis bientôt trente ans.
La nouvelle intitulée « La liseuse » me décrit assez bien. Comme le protagoniste,
je ne me déplace jamais sans un livre, je ne me sentirais pas bien, je serais « démuni, perdu, affaibli ». Et pas de liseuse pour moi non plus. « Il me faut toucher le papier,
le humer, écrire dans les marges si j’en éprouve le besoin ».
Plus loin, on fait la connaissance de Paul, confiné à la maison à cause de maladie.
À mon opposé, il n’a jamais cultivé le plaisir de la lecture. « Essayant parfois de lire,
il n’arrive pas à se concentrer. Il trouve ça épuisant. » J’ai connu plus d’un homme comme lui, même un amant.
Il y a des gens qui vivent une seule relation amoureuse durant leur vie. Puis il y ceux
et celles qui vont d’une histoire d’amour à l’autre. C’est le cas de T., une femme toujours en quête de l’homme parfait. « Un plus jeune, un plus veux, un pauvre et un très riche, un très élégant et un très mal vêtu,
un artiste et un autre sportif, un bavard et un timide, un prétentieux et un sous-estimé », ça dure un mois, parfois six. C’est elle qui mais fin à la relation parce que… déçue, titre de la nouvelle.
À plus d’une reprise, le personnage n’est
pas nommé autrement que par Il ou Elle. Étrangement, il n’est question que de relations hétérosexuelles dans ce recueil. Cela est dommage et s’explique mal en 2024.
L’homme dans le texte « Trop » me ressemble. Il n’aime pas les rencontres où
il y a plein de monde, où il faut faire la bise à droite et à gauche, serrer des mains par-ci par-là, « faire du bruit comme tous les autres ». S’Il avait rencontré seulement deux ou trois personnes à la fois, les choses auraient été différente. Notre homme « aurait trouvé du plaisir à les écouter parler et se serait peut-être même confié
à eux ».
L’auteur cite le poète, essayiste et critique littéraire français Jean-Michel Maulpoix : « Vivre n’est pas une science exacte. » Donald Alarie illustre cela à petites doses d’une nouvelle à l’autre. Il campe, par exemple, un couple où Il a déjà deux filles adultes.
La narratrice raconte comment leur vie de couple est régulièrement perturbée par
les petits et les grands malheurs de ces deux femmes. « Je sais maintenant que cet homme aimera toujours plus ses deux filles qu’il m’aimera, moi. Je sais que je viendrai toujours en troisième position. »
Vous êtes-vous déjà arrêtés aux gens que vous croisez lorsque vous visitez une exposition ? Dans la nouvelle intitulée « Seul au musée », Il admire les encres de Jean-Paul Jérôme et se sent envahi, troublé. Assis sur un banc, Il laisse sa pensée dériver, songeant à Jean-Paul Riopelle et à Léon Bellefleur.
« Il envisageait de ne rester là que quelques minutes, mais lorsqu’il revint à lui comme s’il sortait d’un rêve, il réalisa qu’il était assis au même endroit – admiratif, contemplatif, absent et très présent à la fois – depuis presque une heure. »
Je me suis aussi reconnu dans « Claire », dernier texte du recueil. Cette femme est écrivaine parce que cela donne un sens à
sa vie. Comme moi, il lui est arrivé de publier deux livres dans la même année chez deux éditeurs différents, un roman et un essai.
29 février 2024
Annette Boudreau, Insécurité linguistique dans la francophonie, essai, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, collection 101, 2023, 78 pages, 10,95 $.
Communiqué
Vous êtes-vous déjà demandé si vous parliez le français qui convient ? Avez-vous déjà eu honte de votre manière de parler ou de la manière de parler des gens de votre communauté ? Si oui, cet ouvrage vous aidera à mieux comprendre les mécanismes qui régissent ces comportements langagiers.

L’insécurité linguistique, fréquente dans
la francophonie, serait issue de la façon dont la langue française s’est développée,
de l’idée d’une norme unique et d’une vision unitaire et uniforme du français,
qui perdure et qui est à la base d’exclusions sociales.

Cet ouvrage décrit le phénomène de l’insécurité linguistique, son histoire,
ses manifestations et ses retentissements.
Il porte précisément sur l’insécurité linguistique dans la francophonie et puise ses exemples dans la francophonie canadienne.

Cet essai propose une analyse des principales manifestations du continuum qu’est l’insécurité linguistique, de l’hypercorrection – sa forme la plus légère – à la honte et au silence. Il explore les liens entre insécurité linguistique et diglossie,
soit les rapports de domination entre groupes de personnes qui parlent des langues différentes ou entre personnes qui parlent la même langue.
Enfin, il examine le rôle joué par les idéologies linguistiques et sociales dans
la construction identitaire, idéologies masquées qui régissent les discours et qui agissent sur les comportements langagiers.
21 février 2024
Janis Locas, Moi, Jessica M., 37 ans, maman, malheureusement, roman, Montréal, Éditons Somme toute, 2024, 256 pages, 28,95 $.

Roman décapant
sur le burn-out maternel

Une mère frôlant la folie, un père charmant mais absent, deux enfants accaparants, voilà les personnages que Janis Locas met en scène dans Moi, Jessica M., 37 ans, maman, malheureusement, un roman irrévérencieux et même décapant sur le burn-out maternel
La narratrice-maman est Jessica pour qui
la maternité a sonné l’heure du désenchantement. « Avec une famille, s’extraire de la routine est laborieux. »
Cette famille comprend le père Éric et
les enfants Cassandra et Nathan. Si les bébés rendent les hommes sympathiques, ils peuvent rendre les femmes compliquées.
À 7 ans, Cassandra porte toute une brochette de sobriquets : Cassou, Cassolette, Cassouchouette, Cachoupette. Elle fait remarquer à sa mère que « les éléphants ont des oreilles en forme d’Afrique ».
Et c’est vrai.
Quant à Nathan, 3 ans, il est toujours entre deux rendez-vous chez le pneumologue, l’allergologue, l’immunologue ou l’antibio-thérapeute. Lorsque sa narine coule, Jessica dit : « une nouvelle infection pointe
le nez » (beau jeu de mot). 
Éric a du charme avec ses yeux émeraude, ses cheveux ondoyants, ses épaules de déménageur et les bras de Rafael Nadal. Lorsqu’il rentre tard du travail, Jessica lui lance : « Là TOI tu t’occupes des kids avant que je me tire une balle. »
Ici et là, on lit des extraits du roman que Jessica rédige pour raconter « l’histoire décousue d’une mère qui tente d’écrire
une histoire, mais qui se fait déranger par des gamins se chamaillant pour un ver
de gélatine ». Jessica écrit pour se défouler, pour mettre du piquant dans sa vie.
Entre certains chapitres, on lit aussi
les messages laissés sur Facebook par Dave, « une crisse de tapette heureuse » et
un artiste-chorégraphe tapageur. En voici un exemple : « Hey FB, je voudrais me faire livrer les meilleurs cupcakes ou un gâteau red velvet. J’ai un gros craving!!! »  
Plusieurs mot anglais parsèment ce roman. Chubby ou over my dead body sont
bien connus. C’est moins le cas avec
des expressions comme il watche de
la porn, faire des mind games, ou blast
from the past
.
Dans ses moments de dépression, Jessica dit qu’elle a été « enragée toute la soirée, toute la journée en fait, toute la semaine, toute
la vie, tiens ! » Dès qu’elle sent des murs s’effondrer à l’intérieur d’elle-même :
quatre happy pills ! Jessica engloutit aussi des drogues que je ne connais pas : Morfan pour dormir, Céliessa pour relaxer.
À l’hôpital, on lui donne du Regulexiq,
du Calmoft et du Froidril. 
Folle, pas folle, Jessica doit jongler avec
son horaire à la maison et au travail. Mais, comme l’auteure le dit si bien en conclusion, « la vie c’est vivant, ça déborde de tous bords, ça ne pourra jamais rentrer dans
un horaire ».
8 février 2024
Alexis Riopel, Singapour, laboratoire
de l’avenir
, reportage illustré par Valérian Mazataud, Montréal, Éditions Somme toute, 2024, 128 pages, 24,95 $.

Singapour, laboratoire
de densité urbaine

Presque six millions d’habitants
sur moins de 750 km2, telle est
la république parlementaire de Singapour. Singa pura signifie cité
du lion en sanskrit. Le journaliste Alexis Riopel et le photographe Valérian Mazataud nous brosse
un portrait de cette unique cité-État du Sud-Est asiatique.
Depuis son indépendance en 1965, Singapour s’est agrandie de 25 % aux dépens de la mer. La superficie de cet État du Sud-Est asiatique est égale aux îles de Montréal et de Laval réunies. « Toute l’île n’est qu’une ville » qui se traverse de bout en bout en une heure et demie de métro.
Ce petit pays membre du Commonwealth
est voisin de la Malaisie. Il compte trois groupes ethniques : Chinois (74 %), Malais (14 %), Indiens (9 %). On estime à 78 %
le nombre de Singapouriens qui vivent dans un logement social contrôlé par une agence gouvernementale « responsable de
la planification, de la construction des immeubles, de l’attribution et de leur réfaction ».
Le gouvernement possède la quasi-
totalité du territoire et offre « des baux emphytéotiques de 99 ans ».
De nombreuses sociétés d’État génèrent d’importants revenus en remplissant
« des mandats variés, liés à l’eau potable,
à l’industrie, à la finance, aux activités portuaires, etc. »
Alexis Riopel note comment chaque centimètre carré de l’île est mis à profit, comment cette cité-État est un véritable laboratoire de densité urbaine. Il écrit que « la myriade de tours, toutes numérotées, ressemblent à un bout de jupon communiste qui dépasse sous la robe néolibérale de Singapour ».
Il y a une théorie selon laquelle la popu-lation se détache de ses lieux d’enfance et de son histoire. « Elle remet tout entre les mains de l’État. En contrepartie, ce dernier lui assure la prospérité, lui offre un meilleur logement, crée une ville toujours plus belle, plus verte. »
En raison du manque d’espace, le nombre
de voitures est très contrôlé. Les droits d’immatriculation et les taxes sont très élevés. Une Toyota Corolla coûte 140 000 $, une Mercedes-Benz va chercher dans
les 240 000 $.
Les singapouriens aiment manger à l’extérieur. Chaque jour, ils se regroupent dans des hawkers centers, sortes de foires alimentaires très populaires. « Il fait bon d’engloutir à petit prix des mets chinois, malais, indiens, italiens, américains, turcs
ou japonais ».
À noter que ce petit pays produit moins
de 10 % de la nourriture consommée par presque six millions d’habitants. On importe le poulet du Brésil et les œufs de la Pologne. La viande est cultivée en laboratoire grâce
à des cellules animales.
Ce petit ouvrage, composé de chroniques parues d’abord dans Le Devoir en 2022, démontre comment « une cité-État peu démocratique » n’a pas eu le choix d’innover sur une foule d’aspects « pour composer avec son territoire et
ses ressources limitées ».
28 janvier 2024
Colleen Cambridge, Petits meurtres chez Agatha, roman, France, City Éditions, 2023, 320 pages, 31,95 $.

Une personnalité réelle dans une fiction

Dès le premier jour des festivités dans la somptueuse résidence d’Agatha Christie, un homme est retrouvé assassiné dans la biblio-thèque. Ainsi commence Petits meurtres chez Agatha, de Colleen Cambridge. Comme l’enquête de Scotland Yard piétine, c'est
la gouvernante de la célèbre romancière qui prend les choses
en main.
À l’exception d’Agatha Christie et de son mari Max Mallowan, tous deux discrets dans ce polar, le lieu, le personnel et les meurtres relatés sont purement fictifs. Née Agatha Miller en 1890, la créatrice d’Hercule Poirot a épousé Archibald Christie en 1914; deux ans après la mort de ce dernier, Max Mallowan est devenu son second mari. Agatha Christie est décédée en 1976.
La gouvernante et principale protagoniste
se nomme Phyllida Bright, Elle est fort intelligente (bright) et ce qu’elle dit est « parole d’évangile ». Bien qu’il n’y ait pas assez de temps dans une journée pour administrer une maison et pour élucider
un meurtre, Phyllida est capable d’un tel exploit. Elle ne se laisse jamais dominer par ses émotions.
Colleen Cambridge écrit que, « à en en croire ce bon vieux Sherlock Holmes –
que Phyllida trouvait nettement moins intéressant que le fringuant Poirot –,
les coïncidences n’existaient pas quand
on enquêtait sur un crime. » Il n’y a pas d’obstacle pour une gouvernante qui sait fouiner, au point d’inquiéter sérieusement
le ou la coupable.
Rendu à la page 139, il n’y a toujours pas
de suspect, ni personne ayant un mobile. « Tout allait à vau-l’eau à Mallowan Hall. » Et voilà qu’un second meurtre survient sur les lieux de ce manoir dans la charmante petite bourgade de province, loin de Londres.
L’intrigue se corse lorsque Phyllida découvre des photos montrant « deux hommes en train de faire hum-hum […] de se tripoter ». Ce n’est pas le genre de chose qu’une femme de ménage aime voir durant son quart de travail. Aux yeux de Phyllida, lorsque deux adultes consentants se livrent à des échanges intimes, cela ne regarde qu’eux.
Ici et là, l’auteure glisse des références à Hercule Poirot et à Miss Marple, personnages emblématiques des romans policiers d’Agatha Christie. Lorsqu’elle note que les échanges et les relations entre les différents protagonistes permettent de faire la lumière sur la psychologie des uns et des autres,
elle précise qu’il s’agit là « d’un exercice dans lequel Poirot et Miss Marple excellaient ».
L’inspecteur de Scotland Yard et le sergent de l’endroit pataugent lamentablement.
C’est la gouvernante qui leur fournit tous les indices pour faire avancer l’enquête.
« Je n’ai eu d’autre choix que de me rendre à l’évidence, et de faire en sorte de résoudre au plus vite cette affaire. »
Le style est coloré. Ainsi, la cuisinière
manie le hachoir « avec la détermination d’un bourreau qui coupe des têtes ». Une personne hurle « comme une harengère » et un autre beugle « comme une corne de brume ». Quant à la tignasse rebelle d’un personnage, elle s’accorde bien « avec son tempérament d’ours mal léché ».
Colleen Cambridge a publié une trentaine
de livres dans des genres différents. Elle est une historienne accomplie dont les ouvrages séduisent autant les amateurs de fiction historique que de romans policiers.
10 janvier 2024
Lauren Malka, Mangeuses : histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès, essai, Paris, Éditions Les Pérégrines, coll. Genre, 2023, 284 pages, 38,95 $.

La bouffe,
d’Ève au guide Michelin

La journaliste française Lauren Malka a la passion des mets,
des mots et de la philosophie. Cela l’a conduite à mener une enquête très fouillée et à publier Mangeuses : histoire de celles qui dévorent, savourent ou se privent à l’excès.
D’entrée de jeu, on y lit que l’acte de manger ne procure pas systématiquement de la joie pour tout le monde. Besoin primitif, l’alimentation peut affecter le corps en y imprimant les pressions sociales de chaque époque.
Si l’alimentation « se révèle une zone d’entraînement à la virilité pour les hommes, elle s’impose, pour de nombreuses femmes, comme un lieu d’enfermement,
de culpabilité, de honte, d’asservissement, voire de maladie grave ».
Malka cite la sociologue Anne Dupuy qui note tout de go un deux poids, deux mesures quand on parle de bouffe. Si un petit garçon aime les produits sucrés, il est plutôt perçu comme « un bon mangeur », mais si une petite fille adopte le même comportement, elle est davantage considérée comme « une gourmande ».
Qui dit bouffe dit aussi gourmandise.
Il y a des études qui affirment la tendance majoritaire des mères à laisser les garçons prendre davantage de temps que les filles lors des premières tétées. Et dès que l’on mentionne le mot gourmandise, on pense aux sept péchés capitaux; ce sont, en ordre de gravité décroissant, l’orgueil, l’avarice,
la luxure, la colère, la gourmandise, l’envie et la paresse.
Jusqu’à Thomas d’Aquin, la plupart
des écrivains, philosophes, médecins et théologiens s’accordaient à considérer
la gourmandise d’Ève comme « le premier péché de l’humanité ». Le récit originel renforce le lien entre les deux vices charnels que sont gula et luxuria,
la gourmandise et la luxure.
Le verdict des théologiens du XIIIe siècle est définitif : « les femmes seront gourmandes, incontrôlables, dangereuses ». Si beaucoup plus tard Molière fait dire à Tartuffe : « couvrez ce sein que je ne saurais voir », aujourd’hui c’est « cachez ce ventre que l’on ne saurait voir ».
Quand les femmes conquièrent de nouvelles positions dans le monde social et politique, le modèle culturel de la minceur prospères. Or, les régimes amaigrissants, dans la grande majorité des cas, entraînent des comporte-ments boulimiques ainsi qu’un effet yoyo, c’est-à-dire une reprise de poids plus importante que la perte initiale.
À Paris, c’est en 1891 qu’une école professionnelle de cuisine et de sciences alimentaires voit le jour; elle est exclusivement réservée aux hommes.
Il faudra attendre 1980 pour que les femmes y soient admises. « Manger est une affaire sérieuse, avec laquelle on ne plaisante
pas ! »
Dans le chapitre intitulé Gourmettes vs Gastron-hommes, on clame haut et fort
que la gastronomie est un milieu de gros machos. Sur les 600 tables étoilées du guide Michelin en 2016, seulement 17 étaient tenues par des femmes, soit 2,8 %.
Les hommes sont critiques gastronomiques alors que les femmes sont journalistes culinaires.
L’alimentation ou la gastronomie figure abondamment dans la littérature. Quand Henry Miller publie Under the Roofs of Paris, il campe un personnage qui semble incapable de parler de sexe féminin sans métaphore fruitière, ni de sécrétion vaginale sans analogie avec le miel.
Chez Émile Zola, l’oncle Bachelard n’accepte aucune femme aux repas luxueux qu’il offre à sa bande de gastronomes. « Les femmes ne savent pas manger, rappelle-t-il : elles font du tort aux truffes et gâtent la digestion. »
Jusqu’au siècle dernier, on ressassait des arguments archaïques comme « à cause
de leurs règles, le goût des femmes est fluctuant. C’est pour cette raison qu’elles ne peuvent pas être maîtres sushis. » Comme on le sait, la viande est considérée comme un aliment viril; on associe les hommes au barbecue.
L’ouvrage de Lauren Malka est extrême-ment fouillé (bibliographie de 14 pages).
À préciser que les enquêtes qu’elle mène, les références qu’elle cite et les exemples qu’elle donne sont largement liés à
la France.
31 décembre 2023
Jean-Philippe Bernié, La punition, roman, Montréal, Les Éditions Glénat Québec, 2023, 224 pages, 26,95 $.

Romans
à plusieurs mains

Certains se demandent parfois comment un auteur ou une autrice écrit son roman. En suivant
un plan ? En travaillant à certaines heures seulement ? En sirotant
un verre de vin ou en grignotant des noix d’acajou ?
Je ne sais pas comment Jean-Philippe Bernié a écrit La punition, mais son personnage principal est une illustre romancière qui procède de manière assez peu conven-tionnelle. Sa méthode fait sourciller, voire vitupérer.
Ce personnage est Grace Davenay Lockhart, écrivaine américaine installée dans la région de Montréal. Sa saga House of Dancastre a connu un succès fracassant. Monica Réault a lu tous les tomes dans
sa jeunesse et est ravie de rencontrer l’auteure lors d’une conférence.
Après quelques rendez-vous, Grace engage Monica comme assistante littéraire pour s’occuper de la revue Fictions du passé,
du présent et du futur
, version anglaise et française. La jeune femme prend un vif plaisir à évaluer et sélectionner les textes reçus.
Quand Grace formule des suggestions, tant sur le plan littéraire que sur le plan social, elle s’attend à être obéie. Ses livres et son magazine sont la seule chose qui l’intéresse. « Le jour où quelqu’un déclenchera
la troisième guerre mondiale et fera six milliards de morts, elle se plaindra que
ça retarde sa date de parution. »
Grace se consacre à un nouveau tome
de House of Dancastre. Elle regarde son manuscrit « comme un alcoolique regarde une bouteille de vodka ». Appelée à collaborer également au roman en chantier, Monica apprend que, pour chaque tome, Grace prépare des synopsis, des plans plus ou moins détaillés d’environ soixante pages, et confie ensuite la rédaction aux « petites mains » d’une équipe qui pond quatre cents pages qu’elle révise en bout de ligne.
Depuis plus de cinquante ans, Grace s’est toujours réfugiée dans ses histoires, dans
un univers où « il ne s’y passait que ce
que je voulais qu’il s’y passe ». Bien que la romancière excelle dans l’art de décortiquer les émotions de ses personnages, elle demeure peu sensible, voire indifférente,
aux émotions des autres dans la vraie vie. Elle traite Monica comme une servante.
La jeune assistante (35 ans) imagine une stratégie pour que les gens commencent à s’indigner « du fait qu’une célébrissime et prolifique écrivaine puisse signer des romans qu’elle n’avait pas écrits ». Or, il n’est pas facile de déjouer un manipulateur.
Il faut plusieurs outils dans son coffre.
Et le combat n’est pas toujours à armes égales.
En lisant La punition, j’ai pensé à certains écrivains un peu trop prolifiques pour être rassurants. En une dizaine d’années, Michel David a publié au moins 26 romans historiques de 400 à 550 pages chacun.
Le dernier est paru en 2014. Or, David est décédé en 2010. Difficile de ne pas songer
à des « petites mains » collaboratrices…
Pour ma part, j’ai publié une cinquantaine de livres, dont seulement deux en collaboration. Je n’en ai jamais écrit un
au crayon ou à la plume. J’ai souvent commencé à rédiger un chapitre à l’encre… pour bloquer au bout de deux ou trois pages. Dès que je transcrivais mon ébauche à l’ordinateur, les mots coulaient naturellement, les chapitres s’enchaînaient allègrement.
Quand j’ai écrit Des œufs frappés…, j’avais
un plan de l’intrigue affiché au mur, ainsi qu’une cinquantaine de fiches sur la prohibition, la contrebande et l’histoire locale. Je rédigeais un chapitre le matin
et le révisais l’après-midi. J’ai toujours eu tendance à écrire de façon impulsive.
16 décembre 2023
Rosa Mogliasso, L’irrésistible appel de
la vengeance
, roman traduit de l’italien par Joseph Incardona, France, Éditions Finitude, 2023, 248 pages, 38,95 $.

La matriochka littéraire d’une romancière italienne

Dans L’irrésistible appel de
la vengeance
, roman de Rosa Mogliasso, une dizaine d’adultes
se rencontrent et produisent, sous
la houlette d’une animatrice, une vingtaine de chapitres d’un polar. Nous lisons donc un roman dans
un roman. Nous avons entre
les mains une poupée russe ou
une matriochka littéraire.
L’action du roman se déroule à Turin (Italie) et la narratrice est Amanda. À sa naissance, elle fut baptisée Amata (aimée). À treize ans, elle change son nom pour Amanda (celle qui aime). À cinquante ans, cette autrice sur le déclin anime un atelier sur l’art d’écrire un polar.
Amanda impose des règles comme « il faut au moins deux cadavres » et « le crime ne doit pas être commis par des professionnels du milieu » (Mafia, Narcos, Camorra). Assassin et victime doivent se connaître : « on ne tire pas dans le tas ». Avidité jalousie luxure et toutes les émotions qui « chauffent la culotte » sont bienvenues.
Pour réussir un polar, il faut laisser le lecteur dans une situation d’ambiguïté qui requiert une participation active de sa part à la construction de scénarios possibles. « Rappelez-vous que dans un polar, il est important que diverses pistes aient du potentiel, au lecteur ensuite de décider
ce qu’il néglige ou ce qu’il retient. »
Curieusement, il est mentionné que les adverbes ne sont pas les amis d’un écrivain. Leur utilisation serait un indice qu’on a « manqué de précision, de subtilité, dans
la manière de représenter l’action ». Ceci dit, la romancière a recours à cinq adverbes dans les sept pages suivantes !
D’une rencontre à l’autre, l’animatrice de l’atelier offre ses brefs secrets d’écriture. Selon elle, la possibilité de jeter sur papier des choses politiquement incorrectes est
le seul acte de résistance à la portée de l’écrivain.
Rosa Mogliasso estime que le suspense est une sorte de pacte de communication entre l’auteur et le lecteur au détriment des personnages. Ceux-ci doivent cependant nous surprendre, et pour cela, il faut savoir se plier aux volontés de la Muse.
L’autrice glisse de très nombreuses références à des auteurs célèbres. D’après Hemingway, écrit-elle, il faut écrire en
étant soûl et corriger une fois sobre.
Elle mentionne Shakespeare (Othello), Louis-Ferdinand Céline (Bagatelle pour
un massacre
), Henry James (Portrait of a lady), Alexandre Dumas (Le Comte de Monte-Cristo), Pirandello (Six Personnages en quête d’auteur) et Italo Calvino
(Les Leçons américaines).
Lorsque la romancière explique la possibi-lité de terminer un chapitre avec un événement dont l’issue est incertaine, elle appelle ce procédé cliffhanger et souligne que « le terme décrive d’un feuilleton de l’écrivain anglais Thomas Hardy, A Pair of Blue Eyes ».
Le roman regorge de mots qui ont paru
en français dans le texte original italien.
En voici quelques exemples : gratin, je vous ai compris, grasse matinée, le mot juste, feuilletons, j’accuse. Il y a même des phrases complètes : « la recherche des traces n’est fructueuse que dans la mesure où elle
est immédiate » ou encore « le temps qui passe, c’est la vérité qui s’enfuit ».
J’ai publié des romans de facture historique, psychologique ou homoérotique. Jamais
de polar. Rosa Mogliasso ne me donne pas le goût d’explorer cette avenue.
6 décembre 2023
Sophie Bordet-Petillon, Livres, album illustré par Noelia Diaz Iglesias, Paris, Éditions Kilowatt, 2023, 32 pages, 26,95 $.

Un condensé
sur l’histoire du livre

Un livre permet de vivre
des aventures, de voyager, de passer du rire aux larmes, du frisson à
la passion. Il peuple nos pensées
de mille personnages et paysages. Mais d’où vient-il et comment
le fabrique-t-on ?
Dans Livres, Sophie Bordet-Petillon raconte son histoire. Elle note d’abord que l’écriture remonte à 5 000 ans, au Moyen-Orient.
Les scribes utilisent d’abord un roseau taillé pour graver des blocs d’argile, puis on écrit sur le papyrus, ensuite sur le parchemin.
Les livres sont d’abord fabriqués un à un,
à la main.
Le papier est né en Chine il y a 2 000 ans. Il est d’abord fait de fibres de plantes ou de vieux tissus. Ce n’est qu’en 1440 que l’Allemand Gutenberg invente l’imprimerie. Les presses rotatives sont créées au XIXe siècle. Toutes les couleurs sont possibles en mêlant le jaune, le bleu et le rouge au noir.
Ce n’est qu’au XXe siècle que les couver-tures souples remplacent les couvertures rigides. « On imprime des couvertures vernies, argentées ou dorées, des livres en plastique ou en tissu, des pages animées, découpées ou en relief, des textes en braille ou accompagnés de musique… Quelle créativité ! »
Grâce au format poche et à la traduction,
les livres n’ont jamais autant voyagé. Derrière cet objet universel, il y a un éditeur, un chef d’orchestre qui dirige
le travail de l’auteur, de l’illustrateur, du correcteur, du graphiste, de l’imprimeur
et du distributeur. Les librairies et les bibliothèques rendent les livres accessibles.
On pourrait aussi souligner le rôle des salons du livre et des bouquinistes (livres usagés) dans la diffusion des romans, recueils de poésie ou de nouvelles, récits, essais, pièces de théâtre, biographies et albums jeunesse.
L’informatique et Internet jouent un rôle
de premier plan depuis la fin du XXe siècle. Le livre numérique dispose de plusieurs plateformes : ordinateur, tablette, liseuse, smartphone. Pour ma part, je préfère tenir l’objet dans mes mains, tourner les pages, souligner des passages… pour vous écrire ensuite une recension.
24 novembre 2023
Monstres et fantômes, collectif sous la direction de Stéphane Dompierre, nouvelles, Montréal, Éditions Québec Amérique, coll.
La Shop, 2023, 352 pages, 22,95 $.

Un buffet d’horreurs

Un collectif de quinze écrivaines relève le défi d’écrire une nouvelle dans un genre qui ne leur est pas habituel : l’horreur. Le résultat est Monstres et fantômes, une preuve que Patrick Senécal n’est plus le seul à occuper ce créneau au Québec.
J’avoue, au départ, ne pas connaître ces quinze auteures : Mélikah Abdelmoumen, Jade Bérubé, Fanny Bloom, Stéphanie Boulay, Catherine Côté, Fanie Demeule, Marie Demers, Laurence Gough, Geneviève Jannelle, Marie-Hélène Larochelle, Véronique Marcotte, Maude Nepveu-Villeneuve, Mikella Nicol, Erika Soucy, Mélissa Verreault.
Ce qu’elles racontent n’est évidemment pas des « belles histoires où les demoiselles
en détresse se font sauver par des bons samaritains ». Nous sommes souvent plongés dans une nuit froide « avec une odeur de feuilles mortes et d’arbres morts
et de cadavres ».
Catherine Côté campe une femme dans
une pièce où les murs sont recouverts de papier-peint fleuri. Quand elle les regarde, les fleurs se transforment en bouches béantes qui s’ouvrent de plus en plus grandes pour… l’avaler.
Quand quelqu’un sert des crudités,
on s’attend souvent à tremper des bâtons
de céleri, carotte ou zucchini dans une trempette aux fines heures. Marie-Hélène Larochelle signe une nouvelle intitulée Crudité et l’action se déroule à Toronto,
dans le loft d’une maison victorienne sur
la rue Borden au nord de la rue College.
Des femmes sado-maso traquent un homme sur le site de rencontre Tinder. Elles le forcent à avaler des bouchées inédites : feuilleté menstrues, omelette au sperme, macaron cyprine, ganache de selles. Leurs ingrédients n’ont pas de limites; elles ont accès à des placentas et à des membranes ovulaires, une niche qu’elles souhaitent développer davantage.  
Dans Le chat noir et autres contes, la protagoniste de Maude Nepveu-Villeneuve ne sait pas si elle est tombée sur un illuminé qui s’amuse à la faire paniquer pour se désennuyer, mais chose certaine, elle lui fournit toutes les idées sur un plateau d’argent. « Ça m’apprendra à faire lire des contes d’horreur à des jeunes impressionnables et à me féliciter ensuite quand ça leur fait de l’effet. »
Petite précision sur cette auteure. Il arrive encore à Maude Nepveu-Villeneuve de faire de l’insomnie parce qu’elle a parlé du film The Shining avec son chum avant de se coucher.
Mélissa Verreault, pour sa part, a toujours détesté les films d’horreur. Elle n’est pas à une contradiction près lorsqu’elle accepte l’invitation d’écrire une nouvelle qui fait peur. « À l’instar de son personnage,
elle hallucine souvent des affaires, comme des animaux machiavéliques dans les marbrures de la céramique de la salle de bain ou des femmes à barbe dans les reliefs en plâtre du plafond de chez sa grand-mère. »
Je parie que certaines des auteures de
ce collectif récidiveront, car leurs mots s’emboîtent ou s’arriment souvent pour créer d’étonnantes phrases terribles où
les monstres défient les humains.
13 novembre 2023
Robert Major, Identité, appartenances,
Un parcours franco-ontarien,
essai, Ottawa, Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2023, 130 pages, 21,95 $.

Parcours franco-ontarien d’une « tête bien faite »

Franco-Ontarien de naissance, Québécois d’élection, Robert Major
a toujours travaillé à Ottawa.
Il partage son cheminement dans Identité, appartenances, un essai
que j’ai pleinement savouré parce qu’il faisait souvent écho à
mon propre parcours.
Dès les premières pages, l’auteur souligne que toute vie humaine contient des pépites ou des filons, « d’où notre intérêt pour
le récit de vie ». À la fin de l’ouvrage,
il précise que son essai est mi-autobiogra-phie, mi-mémoriel, mi-historique et mi-réflexif. Cela fait plusieurs demis et rend
le texte d’autant plus percutant.
Originaire de New Liskeard, sur les bords
du lac Témiscamingue, Robert Major est né le 22 mars 1946. Il a grandi, comme moi, avec Gene Autry, Hopalong Cassidy, Roy Rogers, Laurel and Hardy, Three Stooges
et Perry Como.
Son premier lieu d’appartenance demeure néanmoins l’Ontario français, « à son corps défendant ». C’est à l’âge de 16 ans qu’il découvre vraiment sa fibre identitaire en participant au célèbre Concours de français et en devenant le lauréat provincial au niveau secondaire en 1962.
Au sujet de cette compétition, LE concours par excellence, il écrit qu’on fêtait
« la survie et la vitalité de langue française, sa vigueur sans cesse renouvelée, gage d’une pérennité problématique mais ardemment souhaitée ».  
Comme lauréat, Robert Major reçoit une bourse pour quatre années de cours classique au Petit Séminaire d’Ottawa.
Il se dirige ensuite vers l’Université d’Ottawa et y passe quarante-cinq ans, d’abord comme étudiant aux études supérieures, puis comme professeur et gestionnaire.
À ses yeux et avec un brin de nostalgie,
le cours classique était un univers de lectures, de réflexions et d’émulation d’une grande intensité, C’était une formation générale pour une « tête bien faite ».
L’auteur et moi avons fréquenté la Faculté des arts de l’Université d’Ottawa à la même époque, lorsque le père Joseph-Marie Quirion était doyen, lorsque le père Roger Guindon était recteur. L’institution se voulait alors « francophone sans ambiguïté aucune ». On n’y enseignait cependant pas encore la littérature québécoise, encore moins la littérature ontaroise.
Produit et cadre de l’Université d’Ottawa, Major en fait l’éloge, bien entendu. Il ouvre une longue parenthèse au sujet de l’Université de l’Ontario français (UOF), qui ne lui « semble aucunement répondre aux besoins de la collectivité et dont les chances de succès sont pour le moins douteuses ».
Il estime que l’UOF demeure « une université bancale, créée de toutes pièces, sans orientation précise et dans le scepticisme le plus total des observateurs, sauf pour un petit groupe d’idéologues ».
Il va même jusqu’à parler d’un « château en Espagne » qui attire présentement qu’un petit nombre d’étudiants étrangers et quasi aucun élève franco-ontarien. « Ce château inhabité risque de devenir coquille vide ou ruine, à courte échéance ».
La conclusion de ce court essai de 130 pages souligne comment on assiste désormais à un retour de la désignation de « Canada français ». Autrefois honni comme étendard ethnique, le concept de Canada français est toujours là. « Il faudrait peut-être prendre acte de son potentiel si on veut sortir de la déprime nationaliste actuelle et du découragement occasionné par chaque nouveau recensement de Statistique Canada. »
Je signale, en terminant, que cet essai
est truffé de nombreuses références à
des écrivains de diverses époques. Cela va de Montaigne à Lionel Groulx, en passant par Laurence Sterne (18e siècle), François-Xavier Prieur et Tocqueville (19e siècle), Jean Genet, Gérald Godin, Antoine Gérin-Lajoie, Gérard Bessette, Paul Chamberland, Cornelius Jaenen et Roger Bernard, entre autres.
5 novembre 2023
Marine Sibileau, Les nuages du métro, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2023, 112 pages, 22,95 $.

Imagination fertile
d’un guichetier de métro

La Torontoise Marine Sibileau conjugue ses origines françaises
et son vécu canadien pour nous inviter à voyager dans Les nuages du métro. Sous sa plume,
ce transport public devient poème
et tous ceux qui défilent se voient parer d’une histoire.
Le personnage principal est Francis Jego,
un Français établi à Montréal, un guichetier à la station de métro Sherbrooke. Il aime regarder les usagers à travers le prisme de son imagination et leur inventer une vie.  
« Je les appelle les nuages. Pourquoi ?
Parce que toutes ces silhouettes […] sont aussi furtives que des nuages. Certaines
sont aériennes comme des cirrostratus,
ces nuages qui siègent avec grâce en haute altitude aussi légers que de la tulle de soie, d’autres sont lourdes et grises, telles
des cumulonimbus prêts à déclencher
un orage. »
La vie est comme une vague qui s’éloigne puis revient plus fortement. La station
de métro Sherbrooke est capable de se relever de tout, même de la COVID. Sans
les passagers-nuages, l’imagination de Francis demeurerait en panne.
Le samedi, le guichetier aime les nuages
qui arrivent « avec une énergie contagieuse qui ferait même break danser un régiment de bonnes sœurs ». Devant la vie qui se déroule sous ses yeux, Francis imagine
les autres plutôt que de s’imaginer lui-même.
Les samedis soir « sont bien plus roffe
sur les chums de fille que sur les chums
de gars. Ils font remonter à la surface
des blessures profondes et personnelles
qui brisent des amitiés, rien que ça. »
Des couples se forment aussi, bien entendu.
La journée du dimanche permet à l’autrice de faire le pont entre la France et le Québec tout en la sucrant d’un jeu de mot :
« ils ont leur propre cerise sur le gâteau (pour nos amis français) ou sur le Sunday (pour nos amis québécois ». On reconnaît
la cerise sur le sundae.
On prend le métro pour se rendre à
une destination… en théorie. Il y a cependant « les nuages égarés », ceux qui errent toute la journée sans but précis, sans point de chute. Tout un chapitre leur est consacré.
Francis a beau être un rêveur qui se bourre la tête avec plein d’histoires, certaines deviennent trop lourdes à porter pour son imagination. « Et mon imagination, c’était
ce que j’avais de plus précieux. Alors pas étonnant que par esprit de conservation,
je fasse le choix inconscient d’éradiquer tous les égarés de ma vie. »
Une station de métro peut être une destination érotique. Francis nous raconte l’histoire d’une liaison entre une dame de
la station Crémazie et un homme de
la station Verdun. Le guichetier ne peut pas révéler tout s’il veut « que ce livre reste classé dans la bonne catégorie ».
Le métro est une part de la vie intérieure
de Francis. Il entretient une relation avec
la station Sherbrooke, « comme si c’était
une personne ». Il ne se voit pas occuper un emploi classique de bureau. « Je ferais quoi si je n’avais plus personne à observer ou imaginer ? »
Ce court roman de cent pages réussit avec brio à démontrer comment un lieu peut
se graver dans le cœur d’une personne, comment il peut devenir un trait d’union entre l’imagination de l’un et la présence des autres.
29 octobre 2023
Fred Langan, Elle a osé réussir, Biographie de l’honorable Marie-P. Charrette-Poulin, traduction de Chantal Ringuet, Ottawa,
Les Presses de l’Université d’Ottawa, 2023, 290 pages, 31,95 $.

Biographie de Marie-P. Charrette-Poulin,
femme hors pair

Première fondatrice-directrice
d’une station de radio publique, première femme nommée vice-présidente, puis secrétaire générale de la Société Radio-Canada, première sénatrice franco-ontarienne, première femme francophone élue à la présidence
du Parti Libéral du Canada, Marie-Paule Charrette-Poulin est beaucoup plus que cela. Elle a osé réussir,
titre d’une biographie que signe
Fred Langan.
Née à Sudbury le 21 juin 1945, Marie-Paule Charrette fait ses études secondaires à l’Académie Sainte-Marie de Haileybury,
ce qui lui permet de connaître les endroits où vivent nombre de francophones du Nord ontarien. Cela lui est fort utile lorsqu’elle fonde le poste de radio CBON (Sudbury)
en 1978 et lorsqu’elle est nommée au Sénat en 1995.
En 1966, encore étudiante, Marie épouse hâtivement Hugues Quirion ; le mariage est une erreur et le couple se brise quelques années plus tard, après la naissance de leur fille Elaine. En 1977, Marie épouse l’artiste-portraitiste Bernard Poulin. De ce mariage réussi à tous points de vue, naît une seconde fille, Valérie.
À la barre de CBON, Marie « donne à
la communauté franco-ontarienne la prestance et le statut qui lui manquaient ». Lorsque cette femme croit en quelque chose, elle a la conviction nécessaire pour mener
à terme sa mise en œuvre.
En 1983, Marie est promue au siège social de la SRC et devient vice-présidente associée de la radiodiffusion régionale (radio et télé françaises). À seulement 43 ans, elle gravit rapidement les échelons pour devenir secrétaire générale (sous Pierre Juneau),
puis vice-présidente aux ressources humaines et aux relations industrielles.
Tous les vice-présidents de la SRC reçoivent une prime basée sur leur évaluation. Marie est la seule femme et sa prime est deux fois moins élevée que celles de ces collègues masculins. Elle quitte la société d’État en 1992.
Parmi les postes occupés après les années de radiodiffusion, signalons celui de secrétaire des communications au Bureau du Conseil privé (à l’époque de Brian Mulroney) et de présidente fondatrice
du Tribunal canadien des relations professionnelles artistes-producteurs.
Marie est en Italie lorsque Jean Chrétien souhaite lui parler d’urgence. Il veut la nommer au Sénat pour « représenter non seulement le Nord de l’Ontario, mais
les francophones de l’Ontario et
les femmes ». Comme parrain, elle choisit
le sénateur Leo Kolber, de la minorité anglophone du Québec.
Marie n’a jamais cru à la féminisation des titres en français. À CBON, le mot Directeur était affiché sur sa porte. À la Chambre haute, elle préfère sénateur à sénatrice.
Et lorsque la politicienne accède au caucus libéral, elle se rend compte que plusieurs femmes coupent les ponts avec elle, certaines allant jusqu’à rompre leur amitié.
À 59 ans, Marie décide de faire son cours
en droit à l’Université d’Ottawa. Elle est encouragée par le greffier du Sénat, Paul Bélisle, un Franco-Ontarien originaire de mon village natal de Saint-Joachim, près
de Windsor.
Le chapitre le plus sombre de la vie de Marie-P. Charrette-Poulin est le scandale des dépenses du Sénat. Elle est victime d’une chasse aux sorcières. Après quelques années d’enquête, elles et ses collègues sont absous de tout acte répréhensible. « Son exonération est une piètre consolation.
Elle a vécu un véritable enfer », affirme l’honorable John Manley qui signe aussi
la préface de ce livre.
Le sénateur conservateur Hugh Segal n’hésite pas à dire que sa collègue
« est l’une des personnes les plus polyvalentes, compétentes, diligentes, créatrices et brillantes dans le domaine
des politiques publiques que j’ai rencontrée ». 
Pour rédiger cette biographie, l’auteur Fred Langan a interviewé 67 personnes, dont deux premiers ministres, plusieurs ministres, députés et sénateurs, des membres de
la famille, des cadres de la SRC et des entrepreneurs.
20 octobre 2023
Jean-Pierre Charland, L’œuvre de chair
ne désireras. Une enquête d’Eugène Dolan
, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2023, 346 pages, 27,95 $.

Aimer jusqu’à tuer

Après Père et mère tu honoreras (2016), Un seul Dieu tu adoreras (2018), Impudique point ne seras (2019) et Homicide point ne seras (2022), Jean-Pierre Charland s’inspire d’un autre commandement de Dieu pour nous offrir L’œuvre de chair
ne désireras
, une nouvelle enquête de l’inspecteur Eugène Dolan.
« Œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement » est le neuvième commandement et il institue le mariage comme seul cadre légitime pour exercer
sa sexualité. L’auteur écrit que
« les épanchements hors du “vase naturel” s’avèrent un péché plus grave, puisqu’ils détournent la sexualité de sa fin naturelle : la procréation. »
Nous sommes dans le Québec de 1912 et
les médecins clame haut et fort que
le grand air a le meilleur effet sur la santé. Parmi les destinations populaires dans
la Belle Province, Métis-sur-Mer a autant
la cote que les Laurentides ou Charlevoix.
Dans ce lieu de villégiature, deux mondes différents se rencontrent. « À cause des niveaux de richesse, bien sûr, mais aussi
de la langue et de la religion. »
Le terrain habituel de Dolan, ce sont
les trottoirs de Montréal, pas les sous-bois du Bas-du-Fleuve. Son épouse et sa fille profitent de l’air marin à Métis-sur-Mer et
il va les rejoindre chaque fin de semaine.
Il y passera plus de temps que prévu à
la suite du meurtre d’un juge, lui aussi en vacances à Métis.
Mais chaque chose en son temps. Il faut d’abord s’intéresser à « l’œuvre de chair ». Blanche, 29 ans, est l’épouse du juge Paul Lavergne, 52 ans. Ce dernier aime plutôt
faire bonne chère que bonne chair, au point où le couple finit par faire chambre à part. Cela ouvre de nouvelles perspectives…
Blanche est constamment agitée par une « tempête des sens ». Sa beauté attire tous les regards concupiscents. Sa crainte de rompre les engagements du mariage s’estompe rapidement dans les bras d’un jeune médecin américain en vacances à Métis.
L’auteur décrit aussi les assiduités d’Émile, collégien de 17 ans, pour Blanche. Le jeune amoureux est transi devant l’objet de son désir. Cette femme l’obsède, l’ensorcèle. Lors de sa prochaine confession, il avouera avoir « abusé de soi » (s’être masturbé).
Le ronflement bien audible du mari de Blanche vaut une absolution pour le péché que Blanche s’apprête à commettre à qui mieux mieux. Le mari « dort du sommeil du juste quand sa femme le cocufie ».
Blanche a quelques petits épisodes avec Émile, mais cela ne représente pas plus qu’un amuse-gueule, rien pour satisfaire son appétit vorace de luxure. Métis-sur-Mer devient la nouvelle version de Sodome ou Gomorrhe.
Au milieu des débordements sexuels hors mariage, le juge Paul Lavergne est assassiné. Il ne faut pas plus que dix minutes pour que toute la région soit au courant.
« Il s’agissait d’une trop grosse nouvelle pour que l’employé du standard du téléphone se prive de la partager. »
L’enquête est confiée à Eugène Dolan. Tous croient qu’un ivrogne est coupable puisqu’il avait menacé publiquement de tuer le juge. Or, un solide alibi l’écarte des suspects,
tout comme le jeune médecin américain.
La plume du romancier démontre que, en réponse à leur instinct de survie, certaines personnes, coupables ou innocentes, réarrangent la vérité. Le travail de Dolan consiste à faire en sorte que ces gens s’emmêlent dans leurs mensonges.
Jean-Pierre Charland est un écrivain prolifique dont les ouvrages sont souvent des fresques historiques. Ils se sont écoulés à quelque 900 000 exemplaires au Canada et à l’étranger.
13 octobre 2023
Thomas C. Spear, Les mascarades du Wisconsin, roman, Québec, Éditions Hamac, 2023, 304 pages, 32,95 $.

L’étau d’une relation père/fils

Pour raconter la vie de son père,
un fils doit remuer la boue au fond des rivières de sa mémoire.
Le parcours que trace Thomas C. Spear dans Les mascarades du Wisconsin se loge à l’enseigne de
la misogynie, du racisme, de l’antisémitisme et de l’homophobie.
Il s’agit d’une saga familiale remplie de non-dits et de mensonges imposés par la figure dominante paternelle.  L’action se déroule dans la seconde moitié du XXe siècle, dans une ville « ouisconsinienne » on ne peut plus WASP (White Anglo-Saxon Protestant).
Le père est un quidam semblable à celui décrit par Arthur Miller dans Mort d’un commis voyageur. L’éducation des enfants n’est pas de son domaine. Il sait plutôt
les engueuler, rappeler leurs fautes,
les condamner à obéir.
Ce personnage m’a rappelé Archie Bunker
de la célèbre série All in the Family. L’auteur mentionne, plus loin, l’émission Mickey Mouse Club et signale « la voix de ma préférée, Annette. » Il faut avoir plus de soixante ans pour savoir qu’il s’agit d’Annette Funicello.
Bobby, le fils, brosse le portrait d’un père dont la langue ne chôme pas de propos racistes, d’insultes colorées, de provocations irrévérencieuses et de blagues corsées.
Le paternel n’est pas intéressé à rencontrer des gens aux mœurs qui diffèrent des siennes, mais cela ne l’empêche pas de
les dénigrer.
Le père ne veut rien savoir des libertés civiles et sexuelles. Il apprend à ses enfants que « les pédés sont des hors-la-loi anormaux. Il faut les punir, les exclure de
la société fréquentable. » Le fils narrateur est homo dans le placard, étranger chez lui, « pas normal à tes yeux à toi, Papa ».
Il aimerait bien rencontrer l’âme-sœur,
celle qui serait une compagne pour la vie,
la mère de ses enfants, « celle qui m’aiderait à freiner mes envies d’hommes ». Or, l’éloignement du Wisconsin et les voyages confirment ses penchants d’homo. Il finit par être bien en couple, avec un mec.
Bobby fouille les archives et découvre
la plus grosse mascarade : son père est juif.
Ce dernier perd tout estime en ayant cherché à arracher ses racines, en s’étant débarrassé de racines trop encombrantes,
en voulant les cacher à tout prix. Il persiste et signe : il faut brûler les juifs, tout comme les communistes, les gauchistes, les hippies et les homos.
Les mascarades du Wisconsin est un roman où masculinités et identités s’entrechoquent dans des intrigues d’affiliations et de désaffiliations. Le père n’a jamais lu un livre, encore moins un livre d’un auteur étranger. Tout en l’incarnant on ne peut mieux,
il ignore la fameuse phrase de Gide : « Familles, je vous hais ! »
Spécialiste de l’autofiction, Thomas C. Spear est professeur de langue française et de littérature francophone à la City University of New York. Il signe un ouvrage retentissant sur une difficile relation père/fils et, partant, sur les conflits
familiaux qui en découlent.
4 octobre 2023
Maryse Rouy, La Maison d’Hortense, tome 3, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2023, 328 pages, 24,95 $.

Émancipation des Québécoises avant 1940

La romancière Maryse Rouy mêle, une fois de plus, la fiction historique et la vérité dans son troisième tome de La Maison d’Hortense. L’émancipation de la femme québécoise y est traitée avec doigté et originalité.
L’action se situe en 1938 et 1939. On suit quelques pensionnaires de la maison de madame Hortense, notamment Justine qui réussit son cours de droit haut la main,
et ce, malgré le fait que les professeurs et les étudiants mâles lui aient rendu la vie difficile, voire insupportable.
Justine ne peut pas accéder au barreau, encore limité aux hommes seulement.
Une fois engagée, la parajuriste se voit plus souvent confié des tâches de secrétaire. Lorsqu’un avocat apprend que la nouvelle employée est mariée, il affirme haut et fort que la place d’une épouse est à la maison.
« Un mari incapable de boucler sa femme dans sa cuisine n’est pas un vrai homme. » Alors qu’elle croyait être aidée par son statut de femme mariée, que cela
« lui donnerait de la respectabilité et lui faciliterait les choses », Justine découvre
à son grand désarroi que c’est tout
le contraire.
La romancière se sert du couple que forment Antoine et Germaine pour illustrer comment plusieurs jeunes filles sont ignorantes, n’ayant « même pas idée de
ce qu’un homme a dans son pantalon ». Elles imaginent le devoir conjugal comme une épreuve qu’il faut subir et dont elles
se passeraient bien.
Les curés prétendent d’ailleurs que
les femmes « honnêtes » n’aiment pas les relations physiques. S’ils s’acharnent tellement à combattre ce qu’ils appellent des « comportements impurs », est-ce que cela ne prouve pas que les gens s’y adonnent ?
Quelques femmes du roman croient que
les curés se contredisent en affirmant que c’est un devoir de concevoir des enfants, mais un péché d’y prendre plaisir. « Si Dieu avait créé toute chose, la jouissance des corps en faisait partie. »
Un père réagit brutalement aux désirs d’indépendance de sa fille pourtant majeure. Lorsqu’on lui présente un soupirant aussi vieux que son père, la fille explique qu’elle est suffragiste, qu’elle estime les femmes égales aux hommes, et qu’elle exigera que son mari la traite en conséquence. Résultat : le prétendant fuit à toutes jambes.
On retrouve la journaliste Danielle, très compétente et particulièrement émancipée. Elle éprouve à l’endroit d’une femme des sentiments allant au-delà de l’amitié. Cette facette homosexuelle ou lesbienne est malheureusement peu explorée dans
le roman.
Dans ce troisième tome, les pensionnaires
de la maison de madame Hortense et leurs proches sont unies par une solidarité qui transcende les classes sociales et les aide à aller de l’avant. Ensemble, elles luttent pour se faire une place dans un monde où les femmes sont rarement maîtresses de leur destin.
23 septembre 2023
Steeven Chapados, Lune : culture, nature, exploration, essai, Montréal, Éditions Fides, 2023, 156 pages, 39,95 $.

L’ami le plus précieux
de la Terre

Elle croît et décroît, disparaît et réapparait. Qui est-elle ? La Lune, l’astre qui a été vénéré, déifié et craint à travers les civilisations, qui fascine les scientifiques, qui inspire les écrivains, peintres, musiciens
et cinéastes. Steeven Chapados y consacre un essai/beau-livre en signant et illustrant Lune : culture, nature, exploration.
La Lune occupe une place de choix dans
la mythologie. Les Grecs et les Romains la représentaient jadis à travers une figure féminine (Artémis, Diane) en raison de
la correspondance entre les cycles lunaire
et menstruel.
La pleine lune est omniprésente dans le folklore et la superstition. Les loups-garous se transforment et les vampires se regénèrent à ce moment-là; folie et criminalité sont en hausse; le sommeil est perturbé; le cinquième jour après la pleine lune est le moment idéal pour concevoir
un enfant.
Plusieurs proverbes y font référence.
« Lune brouillée, pluie assurée » et
« En lune rousse, rien ne pousse » sont d’origine inconnue. Du côté français, on trouve « Qui cherche la lune ne voit pas
les étoiles » et « La lune est belle lorsque
le chien l’espère » (proverbe savoyard).
Nombre d’expressions populaires y sont associées : demander la lune, promettre
la lune, depuis des lunes. « Faire voir la lune en plein midi » signifie abuser de
la naïveté d’autrui; un visage joufflu est « une face de lune »; once in a blue moon indique que ça n’arrive que très rarement.
En littérature, on pense tout de go à H. G. Wells (The First Man in the Moon, 1901) et à Hergé : Objectif Lune (1953) et On a marché sur la Lune (1954). Côté cinéma, Georges Méliès vient en tête de liste avec Le Voyage dans la Lune (1902) et Au clair de la lune ou Pierrot malheureux (1904).
L’ouvrage de Steeven Chapados fourmille de données sur la nature de la Lune. Il recense 7 montagnes, 10 mers et 24 cratères.
Un tableau fournit les chiffres suivants :
sa masse est 1,23 % de celle de la Terre;
sa superficie totale est 7,44 % de la surface terrestre; sa circonférence est 10 921 km à l’équateur; sa température de surface moyenne est -73 oC. La durée moyenne d’un cycle lunaire est 29 jours, 12 heures,
44 minutes et 3 secondes.
L’exploration de la Lune a été une course entre l’URSS et les États-Unis. Elle commence par Luna 2, 1959 (URSS).
Les États-Unis répliquent avec Surveyor 5 en 1967 et, bien entendu, avec Apollo 11 en 1969. Les trois dernières explorations sont menées par l’URSS : Luna 20 (1972), Luna 21 (1973) et Luna 24 (1976).
« Quel que soit l’angle sous lequel nous regardons la Lune, écrit Steeven Chapados, nous voyons qu’elle offre des possibilités infinies pour nous exprimer, mieux comprendre le cosmos, développer nos technologies et encourager notre présence ailleurs dans l’Univers. […] Les découvertes et les avancées scientifiques qu’elle nous permettra de réaliser ont le pouvoir de transformer notre compréhension du monde et de notre place en son sein. »
8 septembre 2023
Giovanna Covone, Bottega : nos recettes et traditions familiales, Montréal, Éditions de l’Homme, 2023, 224 pages, 39,95 $.

Buon appetito !

Il paraît que c’est dans les pizzerias Bottega, à Montréal et Laval, que l’on déguste les meilleures pizzas napolitaines hors de l’Italie. La cheffe Giovanna Covone nous présente 70 recettes familiales tirées du menu Bottega, mais aussi de son carnet personnel transmis d’une génération à l’autre.  
Alors que manger est une simple activité chez bien des gens, pour Aniello, Giovanna et leurs fils Fabrizio et Massimo, « c’est un devoir, une mission. La cuisine est un lieu et un art que la famille Covone maîtrise. »
« Chaque recette de ce livre a été cuisinée en famille, partagée entre amis, évocatrice de toutes une vie de souvenirs culinaires », écrit Massimo. Elles portent toutes un nom italien et sont regroupées sous sept rubriques : Aperitivo, Sfizi, Primi, Secondi, Pizza, Feste et Dolci. Il y a un index des recettes et un index par catégorie (cocktails, salades, légumes, pâtes, pizzas, poissons et fruits de mer, viandes, desserts).
En plus des ingrédients et de la préparation, une recette décrit parfois une marche à suivre pour mieux la réussir. Ainsi, sous Crocchette di baccalà (Croquettes de morue), on indique comment dessaler ce poisson.
Une image vaut mille mots. La photo
d’Orata al cartoccio con vongole (Daurade
et palourdes en papillote) est une œuvre d’art. Ce qui frappe, ce sont les palourdes dans leurs coquilles divisées qui entourent les deux daurades. Celles-ci sont agrémentées d’une salsa à base de tomates, capres, olives noires, persil, jus de citron et huile d’olive.  
La section Pizza commence par la préparation de la pâte (il y a neuf étapes
à suivre puis trois autres pour la cuisson).
On note qu’il est toujours mieux de garnir la pizza avec des ingrédients froids. La chaleur dégage trop d’humidité et peut détériorer la pâte.
Pour Pâques, Giovanna Covone propose
un mets composé de cinq ingrédients : épaule d’agneau, carottes, choux de Bruxelles, pois et pommes de terre. Pour
la veille de Noel, la soupe de poisson comprend des palourdes, des seiches,
des poulpes, de la lotte et du flétan, plus du vin blanc sec et du persil haché, au goût. 
Lorsque j’ai vu la photo des caragnoli (beignets), j’ai pensé qu’il s’agissait d’une guirlande de pâte enroulée sur elle-même. À l’aide d’une roulette dentelée, on taille
la pâte en bande de 4,5 cm de largeur et
65 cm de longueur. Pour façonner les beignets en forme de rose, on la roule en colimaçon et on la pince ici et là. Résultat : beignets croustillants servis avec miel
chaud ou sucre glace.
Outre les photos couleur de chaque mets,
le livre de recettes comprend un grand nombre de photos en noir et blanc de la famille Covone dans les années 1970, 1980, 1990, 2000 et 2010.
Native du Molise. Giovanna Covone a étudié la cuisine et la pâtisserie dans plusieurs écoles culinaires de l’Italie. Elle est cheffe et cheffe pâtissière des renommés restaurants Bottega et du café San Gennaro.
30 août 2023
Antonine Maillet, Mon testament, récit, Montréal, Éditions Leméac, 2022, 112 pages 14,95 $.

Le testament littéraire d’Antonine Maillet

Sans descendance directe, Antonine Maillet signe Mon testament
elle lègue la juste part qui revient
à certains des personnages créés
au fil de soixante ans d’écriture.
Elle le fait dans un savoureux
dialogue avec ses créatures.
Comment choisir parmi au-delà de mille personnages espérant franchir « la ligne Maginot de mon imaginaire » ? Ses héritiers seront les seuls à qui elle a pu promettre une longue vie, « plus osée, plus durable,
et tout aussi unique que la mienne ».
Ce testament littéraire comporte onze articles et un codicille. À tout seigneur,
tout honneur : La Sagouine est la première héritière. Antonine Maillet lègue à ce personnage issu directement de son cœur
et de son imagination « le Pays qui porte son nom ». La Sagouine avec un S majuscule est la plus choyée de ses créations, celle qui l’a fait entrer en littérature.
Dans l’article 2, la romancière lègue à Pélagie, dite la Charrette, cette Acadie qui
a survécu à la Déportation de 1755. À ce personnage le plus héroïque et mythique, elle peut témoigner que l’Acadie « est en constante progression ».
Mère Jeanne de Valois se glisse à l’article 3 parce qu’elle demeure « encore bien vivante dans ma mémoire réelle ». Cette religieuse a fondé le premier collège classique pour filles en Acadie. C’est Jeanne de Valois qui a permis à Antonine Maillet « d’aborder les rivages de l’écriture ».
L’article suivant est consacré à une femme aux antipodes d’une Sagouine, d’une Pélagie ou d’une Jeanne de Valois. Il fallait une ménagère avec la vue assez large et pointue pour comprendre les besoins d’une créatrice d’un univers nouveau et turbulent.
« Il fallait à Mamozelle Tonine une Madame Perfecta. »
Dans les articles 5 à 11 défilent des personnages aussi colorés que le nain Gros comme le Poing, Tit-Rien, Pierre Bleu, Don l’Orignal, Bessoune et Piroune, Mariaagélas
et Radegonde. La romancière a créé Mariaagélas « pour chambarder les croyances et coutumes et faire un colossal pied de nez aux gardiens de l’ordre et de
la morale ».
Grand Dieu ! Tonine allait oublier ses lecteurs. « Sacordjé ! il me fallait un codicille. » Du plus fidèle qui la lit depuis ses premiers écrits jusqu’au plus récent qui l’espionne avec une curiosité nonchalante, elle lègue tout le restant : « la part enfouie aux creux de mon être que mes personnages, mêmes les plus voraces, n’ont pas réussi à grignoter ».
À l’exception d'une thèse universitaire sur Rabelais et les traditions populaires en Acadie, parue aux Presses de l’Université Laval, les Éditions Leméac ont publié
les quelque quarante ouvrages de Maillet. Les trois premiers titres avaient cependant vu le jour sous les auspices d’autres éditeurs : les romans Pointe-aux-Coques (Fides, 1958) et On a mangé la dune (Beauchemin, 1962), ainsi que la la première pièce de théâtre Les crasseux (Rinehart and Winston, 1968).
Le testament d’Antonine Maillet est écrit cinquante ans après sa thèse sur Rabelais. Elle se sent toujours fidèle à son maître jusqu’à lui emprunter les dernières paroles articulées sur son lit de mort : « Je m’en vais chercher un grand Peut-Être. »
21 août 2023
Boucar Diouf, Ce qui la vie doit au rire, Montréal, Les Éditions La Presse, 272 pages, 29,95 $.

Le rire chasse
les énergies négatives

Un an après Ce que la vie doit à
la mort
, voici que Boucar Diouf nous offre Ce que la vie doit au rire,
un livre pour faire sourire, réfléchir et rire, parce que, comme le dit
une sagesse populaire, « le rire,
c’est comme les essuie-glaces :
ça n’arrête pas la pluie, mais ça permet d’avancer ! »
Pour le biologiste devenu humoriste, le rire est une façon de se protéger contre les violences du monde. « Un bon éclat de rire est comme un ventilateur qui permet de chasser les énergies négatives. Il fait partie des briques de construction de cet édifice bien plus complexe que nous appelons
le bonheur. »
Le sarcasme, l’ironie, l’autodérision,
l’humour noir ou absurde demeurent autant de source du rire humain. Mais comme
la nature a voulu que nous soyons très diversifiés jusque dans nos goûts, ce qui fait rire les uns peut laisser les autres de glace. À chacun son type d’humour.
Diouf souligne que l’humour fait tomber
les barrières et favorise l’émergence d’une identité commune « qui outrepasse parfois les limites de la couleur, de la race, de la religion et du compte en banque ». L’onde de rigolade permet de passer des messages qui, autrement, auraient été plus délicats à transmettre.
« Le comique de scène parle de ses problèmes à demi-mot et, de l’autre côté,
le spectateur se reconnaît dans son histoire. Les spectateurs sortent de la salle convaincus d’avoir participé à une thérapie qui a bien tourné et rentrent chez eux en
se disant que la vie n’est pas aussi sérieuse qu’on veut nous le faire croire. »
La parlure québécoise a souvent fait rire Boucar Diouf. On n’a qu’à penser aux pets-de-sœur, aux crottes de fromages et au grand-père dans le sirop d’érable. Et que dire de cette remarque entendue dans
un bar : « Check pas les foufounes de
ma pitoune. A fait sa poupoune, mais elle
est pas guidoune. »
Ou encore : « Ché pas youskalé. Pis a m’a pas dit youskava. » Ça pourrait bien être
de l’arabe, du russe ou de l’ukrainien.
La première fois que la blonde de Boucar
l’a invité à souper, elle lui a dit que ce serait un plat typiquement québécois. « Ça s’appelle du pâté chinois et c’est fait avec du blé d’Inde. » Il s’est demandé si elle était nulle en cuisine ou vraiment poche en géographie.
Au sujet de ce mets, Diouf trouve la recette on ne peut plus discriminatoire : « le blanc trône en haut, le jaune est au milieu et
le brun se trouve en bas. Le ketchup, qui
est rouge, on le met en réserve, à côté. »
On n’a qu’à se comparer pour se mettre à rigoler. À preuve quelques expressions et proverbes québécois avec leurs équivalents africains. Donne à manger à un cochon, au Québec, et il viendra chier sur ton perron. Si l’arbre savait ce que lui réserve la hache africaine, il ne lui aurait pas fourni le manche. Au Québec, on dit « dans le temps comme dans le temps »; en Afrique, « on ne peut pas courir et se gratter les fesses en même temps ».
Une des blagues que l’humoriste aime intégrer dans ses spectacles est la suivante : « Le Québec d’aujourd’hui est si ouvert qu’on y souligne pendant un mois l’histoire des Noirs. Le hic, c’est qu’on a choisi le mois de février : le plus court, le plus frette et
le plus blanc de l’année. »
31 juillet 2023
Patricia Cornwell, Livide, roman traduit de l’anglais par Dominique Defert, Paris, Éditions JC Lattès, 2023, 368 pages, 34,95 $.

Nouvelle enquête
de la reine du crime

Avec plus de 130 millions de livres vendus dans le monde, l’écrivaine américaine Patricia Cornwell s’est imposée comme une reine du crime. Sa plus récente enquête de
la médecin médico-légiste Kay Scarpetta s’intitule Livide, un thriller qui nous tient en haleine
jusqu’au bout.
Livide, du latin lividus, signifie bleuâtre.
On dit, par exemple, livide de rage, livide de terreur. La lividité désigne les taches rouge foncé tirant sur le violet, qui apparaissent sur le corps peu après la mort.
La Dr Kay Scarpetta est appelée comme experte dans un procès pour meurtre très médiatisé et controversé, celui d’une ancienne reine de beauté dont le corps s’est échoué sur le rivage de Wallops, en Virginie. Après un pénible contre-interrogatoire du procureur, Scarpetta quitte le tribunal et apprend que la sœur de la juge chargée
de l’affaire a été retrouvée morte dans
la maison de cette dernière.
À chaque enquête de Kay Scarpetta, il faut toujours imaginer le pire scénario et s’y préparer parce que ça va arriver… si ce n’est déjà fait. Le temps de se rendre difficilement sur place, à travers un strict barrage policier, Scarpetta apprend qu’un second meurtre a eu lieu dans le village voisin.
Un fou furieux avec un canon à micro-ondes armé d’un rayon de la mort, semble avoir pour objectif d’instaurer la terreur, de créer le chaos et de détruire l’ordre existant. Avec ce recours aux armes à micro-ondes, on se croirait dans un scénario d’horreurs décrites par H.G. Wells dans La Guerre des mondes.
Personne n’a vu l’attaque venir, ni le Service Secret ni le FBI. On n’avait pas ce genre de tueur dans le collimateur. On ne savait rien de lui, on n’a rien vu jusqu’au dernier moment. Et ce ne sont pas ses portables
que l’on a repérés, c’est le rayonnement de ses armes à micro-ondes.
La romancière rend son intrigue troublante en créant un lien entre la sœur de la juge
et son travail à la CIA. De là, il n’y a qu’un pas pour se demander si la Russie ne serait pas derrière le crime. Ou est-ce juste
une vendetta pour atteindre la sœur de
la victime qui préside un procès très médiatisé…?
En lisant Livide, on apprend qu’« espionner et mentir, c’est pareil. L’un ne va pas sans l’autre. » On découvre que des choses parfois infimes en disent très long sur l’état de la personne ou sur ses activités.
La romancière n’est pas la première à décrire le suspect comme une personne tranquille, sympathique, voire serviable.
Le genre de type à aider son voisin à faire démarrer sa voiture ou à déneiger son allée. Pas méchant pour deux sous. « Les psycho-pathes le sont rarement en société. »
Un mot sur la traduction de Livide : on utilise l’inversion du pronom à la première personne du présent indicatif à de très nombreuses reprises, jusqu’à deux fois par page. En voici quelques exemples : ajouté-je, annoncé-je, conclus-je, demandé-je, expliqué-je, insisté-je, interviens-je, m’enquiers-je, précisé-je, proposé-je, répété-je, répliqué-je, réponds-je. Cela est assez agaçant; on s’attend à lire ce genre d’inversion le plus souvent avec le verbe dire seulement (dis-je).  
Devant le sinistre, Patricia Cornwell aime tout consigner, tout photographier, tout filmer. Avec le résultat que le lectorat n’en peut plus de l’espèce humaine.
9 juillet 2023
Julie Francœur, Sortir du rang. La place
des femmes en agriculture
, essai, Montréal, Éditions du Remue-ménage, 2023, 112 pages, 17,95 $.

L’agriculture,
chasse gardée des hommes

Dans le secteur de l’agriculture, l’expérience passée et présente
des femmes demeure invisible. Pourtant, la sociologue Julie Francœur sait qu’elles sont partout
et nombreuses. Elle le démontre clairement dans Sortir du rang.
La place des femmes en agriculture
.
Au Québec, on estime qu’une agricultrice sur trois travaille encore dans une entreprise familiale sans salaire ni parts sociales.
Les femmes dont l’autrice parle sont pour
la plupart blanches, hétérosexuelles et sans handicap. Elles évoluent dans un monde
où l’agriculteur moyen est un homme de
54 ans.
« Il est temps, écrit Julie Francœur, de mettre des visages féminins sur l’image qu’on se fait des personnes qui produisent nos aliments, de faciliter et même de forcer leur reconnaissance, et de laisser libre cours à leur potentiel transformateur dans le milieu. »
Historiquement, on ne transmettait presque jamais de terres à une fille. On la mariait à un garçon établi. S’il existait des travaux de femmes, comme la production et la vente
de fromage, l’activité des agricultrices était comprise et organisée comme si elle constituait une activité secondaire en comparaison du « vrai travail masculin ».
Francœur souligne comment les agricul-trices ont longtemps été soumises à
une triple journée : travail à la ferme, responsabilités familiales, travail à l’extérieur de chez elles. L’alimentation
bon marché dépendait du surtravail gratuit des femmes.
L’essai fait ressortir à quel point les femmes expriment une plus grande sensibilité pour la nature que les hommes, qu’elles se préoccupent davantage de l’écologie que leurs homologues masculins. Lorsqu’elles participent à la prise de décision, les femmes ont tendance à être plus vertes.
Dans un rapport pour le Conseil du statut de la femme (2019), on note que les femmes en agriculture font encore partie d’un véritable boys’ club. Si leur place dans
le métier continue de dépendre du bon vouloir des hommes, Francœur prend soin de souligner leur propre capacité à sortir des sentiers battus.
Il existe des femmes qui osent prendre seules (ou avec d’autres femmes) les rênes d’une entreprise agricole. Dans ce cas, on ne les prend pas aussi au sérieux que celles qui travaillent aux côtés d’un homme.
De plus, elles rencontrent plus d’obstacles pour se faire reconnaître dans le métier.
« Tout au plus, elles sont one of the boys. […] Ne pas se conformer au rôle de femme d’agriculteur et pratiquer l’agriculture en dehors du mode traditionnel et familial
ne va pas de soi. »
Au Québec comme ailleurs, les agricultrices ont hérité de structures mises en place par des hommes, qui leur conviennent et qui font en sorte qu’ils se maintiennent dans
des positions de pouvoir. Néanmoins,
des portes s’ouvrent.
Mais attention, ce serait une erreur « d’affirmer que l’agriculture se féminise. Les femmes demeurent une minorité dans
le monde agricole. La plupart des voix audibles sont encore masculines. »
4 juillet 2023
John Boyne, La Vie en fuite, roman traduit de l’anglais (Irlande) par Sophie Aslanides, Paris, Éditions JC Lattès, 2023, 336 pages, 36,95 $.

Une fiction plus vraie
que la réalité

Les romans traitant de l’Holocauste abondent, la fiction étant parfois
plus éloquente que la réalité.
Les historiens donnent les faits,
les romanciers y greffent des sentiments, des états d’âme. Voilà
ce que La Vie en fuite de John
Boyne réussit avec brio.  
Dès les premières pages et plusieurs fois au fil du roman, il est question d’un lieu qui n’est nommé que par l’expression l’Autre Endroit. Il est ainsi question de « Berlin, l’Autre Endroit, Paris, Sydney, Londres ».
Le lieu précis n’est révélé qu’à la fin du roman, mais on devine bien avant qu’il s’agit d’un camp de concentration durant la Seconde Guerre mondiale.
Les chapitres alternent entre les années
de guerre et d’après-guerre, d’une part,
et le présent, presque quatre-vingts années plus tard, d’autre part. La narratrice est Gretel, une Allemande qui a douze ans lorsque la guerre prend fin. Chaque étape de sa vie est hantée par ce que son père SS a fait de sang-froid.
Pour survivre jusqu’à presque 90 ans, Gretel doit mentir sur son passé tous les jours, dans chaque ville où elle élit domicile.
« Si tu racontes une histoire assez souvent, elle devient vérité. » Elle ne se voit pas avouer les secrets de son passé, la vraie vérité sur son enfance.
« Berlin, Paris et l’Autre Endroit m’apparaissaient comme des lieux appartenant à un univers différent, un cauchemar dont j’étais sortie. » Son passé est presque intégralement « construit sur l’esquive, la tromperie, l’instinct consistant à me protéger avant de protéger les autres ».
Elle mène une autre vie dans des endroits lointains, sous divers noms, mais demeure écrasée par les mêmes traumatismes.
« En ne faisant rien, tu as fait beaucoup – tout. En prenant aucune responsabilité,
tu portes toute la responsabilité. »
Certaines réflexions sont assez troublantes. Ainsi, un personnage reconnaît que donner la vie demeure une chose merveilleuse. « Pourtant c’est loin d’être aussi excitant que de l’ôter. »
L’Autre Endroit évoque la question juive, « la Solution finale ». Pour le père de Gretel, les Juifs ne sont pas des gens, « du moins, pas au sens où nous l’entendons ».
Le premier amant de Gretel, à Londres,
est un Juif. Il ne connaît pas le passé de l’élue de son cœur, il pense à ses compatriotes dans son sommeil, ses rêves
se transforment en cauchemars. « Je suis là, avec eux, nu dans la chambre à gaz… »
Dans une note en fin de volume, John Boyne écrit que La Vie en fuite, « c’est un roman sur la culpabilité, la complicité et le deuil, un livre qui a l’ambition de sonder la culpabilité d’une jeune personne plongée dans le tourbillon des événements historiques qui se déroulent autour d’elle,
et de voir si elle parvient à racheter les crime commis par les gens qu’elle a aimés ».
Les erreurs commises par Gretel, sa complicité dans le Mal et tous ses regrets ont persuadé Boyne à raconter son histoire. Les derniers mots de l’auteur sont :
« Ce sera au lecteur de décider si elle mérite d’être lue. » Je réponds haut et fort par l’affirmative. Ce roman risque d’être
un de mes coups de cœur en 2023.
Petite note en terminant. Le roman original écrit en anglais d’Irlande contient des expressions en français dans le texte original; en voici quelques exemples : putain, dégradation nationale, joie de vivre. On les reconnaît grâce à des notes de
la traductrice Sophie Aslanides.
30 mai 2024
Anna Stuart, La Sage-Femme de Berlin, roman traduit de l’anglais par Stéphanie Alglave, Paris City Éditions, 2024, 432 pages, 36,95 $.

Il faut plus qu’un mur
pour séparer les gens
qui s’aiment.

Une courageuse survivante d’Auschwitz tatoue les chiffres 41400 sur l’aisselle de son enfant dans l’espoir fou de la retrouver un jour. Ce fait véridique inspire Anna Stuart à écrire le roman La Sage-Femme
de Berlin
.
En décembre 1943, dans l’infâme camp de concentration, Ester caresse doucement
les cheveux de Pippa, son nouveau-né.
C’est un miracle que sa petite fille soit blonde, car grâce à ce détail l’enfant pourra rester en vie.
Quelques jours plus tard, les nazis prennent le bébé pour le donner à une famille allemande. Une fois la guerre terminée, Ester veut croire qu’elle retrouvera Pippa grâce à son numéro de déportée secrètement et malhabilement tatouée.
Les chiffres 41400 symbolise l’espoir.
À l’exception du Prologue (1943) et de l’Épilogue (1990), l’action du roman se déroule en 1961, à la frontière de l’Allemagne de l’Est et de l’Allemagne de l’Ouest, principalement à Berlin. Plusieurs chapitres nous plongent dans l’univers sportif, car Pippa évolue sous un autre nom dans la lancer du javelot et est encadrée par des entraîneurs qui sont aussi
des espions est-allemands.
Les parents biologiques de Pippa n’ont jamais cessé de la chercher. Ils ont écumé les orphelinats et les camps de réfugiés, passé des annonces dans chaque Land (État fédéré d’Allemagne), chaque église et chaque synagogue imaginable, sans jamais retrouver sa trace. Pour ne pas l’enlever à sa mère adoptive, la seule que l’enfant
a connue, Ester et son mari se disent qu’attendre le moment des dix-huit ans serait peut-être moins douloureux.
« – Tu y vas maintenant ?
– Et pourquoi pas ?
– Il est bien tard.
– Tu as raison, admit-elle. J’ai dix-sept ans de retard, et je ne vais pas patienter une minute de plus. »
Additionnez 1943 plus 18 et vous obtenez 1961. Dans la nuit du 12-13 août de cette année-là, des barbelés encerclent Berlin-Ouest, ce qui marque le début du processus d’édification du Mur, projet secret du gouvernement est-allemand ou Deutsche Demokratische Republik. Les hommes de
la DDR murent le reste du pays pour l’isoler de l’Ouest « corrompu et décadent ».
Au cours d’une nuit infâme, Berlin est donc scindée en deux. La famille adoptive et
la famille biologique de Pippa se trouvent, hélas, de part et d’autre « du mur de
la haine ». Mère et enfant semblent « vouées à être séparées comme elles l’ont toujours été, et cruellement destinées à ne jamais se rencontrer ».
Se trouver du mauvais côté signifie que
les retrouvailles demeurent désormais impossibles. Pippa « avait été sur le point de rencontrer sa mère biologique et éprouvait le désir d’hurler sa frustration devant l’inutile et vicieuse cruauté de
la situation. » Il est possible de faire une demande pour un laissez-passer, mais
la démarche s’avère vaine.
Toute cette histoire se déroule à l’époque
où Washington et Moscou parlementent. Kennedy et Khrouchtchev sont deux hommes qui s’adonnent à des jeux de pouvoir à des milliers de kilomètres de gens innocents qui subissent la présence
de leurs chars blindés. 
Je n’en dis pas plus sur le dénouement d’une intrigue complexe et compliquée, finement ciselée et racontée. Je signale tout simplement qu’Anna Stuart écrit : « le lien qui existe entre une mère et son enfant ne peut être coupé par quelques blocs de béton. »
23 mai 2024
Dana Blue, Desire, tome 3 de Kink Club, Paris, Harper Collins, 2024, 270 pages,
28,95 $.

C pour Caspian, chaton, contrat et cicatrisation

Après les aventures de Devil et Terrence, puis de Demon et Cole, voici les turpitudes de Caspian et Ryan. Dana Blue clôt sa tri-logie du Kink Club avec Desire, surnom
d’un dominant doué de ses mains et de
ses chaînes, qui s’éprend d’un soumis ingérable.
Ryan Beaumont est un rouquin qui a
une belle gueule et un cul d’enfer. Ses yeux sont « deux pierres d’émeraude pétillantes de malice et rebelles ». Il rencontre Caspian Tyson, un colosse Noir avec « des muscles découpés au couteau » et un membre vraiment impressionnant. Entre ça et
le poing, Ryan n’est plus sûr de rien. Chose certaine, c’est aussi effrayant qu’excitant.
Dans l’univers BDSM (bondage et discipline, domination et soumission, sadisme et masochisme), le soumis renonce à sa liberté et à ses droits en remettant son corps et
son âme entre les mains de son dominant protecteur. Ryan veut surtout donner à Desire « l’accès et le contrôle total de
sa sexualité et de son intimité ». Son seul objectif est de plaire à son Dom.
Autant Caspian est délicieusement cruel, autant Ryan est savoureusement arrogant. Desire est un dominant qui ne fait rien gratuitement; il est exigeant et prévient
son soumis qu’il va en baver. Quant à Ryan, il est considéré comme un brat qui fait « souvent exprès d’attiser la colère de
son Dom pour être puni, car il trouve l’excitation dans la correction de son maître » qui l’appelle chaton.
Lié par un contrat, le dominant ne doit jamais aller à l’encontre du mot de sécurité d’un soumis. Dans le cas de Ryan, ce mot est « rouge » et Caspian l’ignore une fois,
à regret. Le pardon est pénible et se réalise à un prix que Desire n’aurait jamais imaginé devoir payer : se mettre à genou, se faire traiter comme un soumis. Preuve, s’il en faut, que « c’est le soumis qui choisit
son Dom et jamais l’inverse ».
Tatouages, piercings et scarifications sont
de la petite bière en comparaison au knife play, voire au branding que le roman décrit. Le fer rouge marque les bêtes, a jadis indiqué la possession d’un esclave et va maintenant sceller la relation entre Caspian et Ryan. Ce dernier savoure la douleur parce qu’elle vient de son Dom. La cica-trisation ne sera pas juste physique,
elle sera le signe le plus tangible de
la réconciliation.
Desire renferme une brochette de scènes lubriques que plusieurs lecteurs trouveront sans doute barbares. L’intensité sexuelle
fait parfois l’objet de passages envoûtants.
En voici un exemple : « Le souffle de Desire était haché, les muscles de ses cuisses tendus, ses pupilles dilatées et son visage en proie au désir. Les fourmillements de l’orgasme se répandaient dans son bas-ventre. Ryan aimait avoir cet effet sur son Dom. Lui et lui seul pouvait lui provoquer autant de plaisir. Personne ne lui arrivait
à la cheville. »
C’est la première fois que je lis un roman où la chambre à coucher est tour à tour
un lieu de tendresse insoupçonnée, de désirs dévastateurs, de pénétrations déchirantes, de tiraillements et d’engueulades acerbes, de rapprochement
et de réconciliation durables.  
12 mai 2024
Daniel Marchildon, Pigeons de fortune, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Pigeon voyageur, 2024, 168 pages, 17,95 $.

Une collection
qui roucoule
aux Éditions David

Une famille franco-ontarienne fait
le voyage de Chapleau à Lafontaine. Un pigeon voyageur part d’Ottawa pour la baie Georgienne. Sa sœur bat de l’aile entre Windsor et Lafontaine. Voilà comment Daniel Marchildon campe l’histoire de
ses Pigeons de fortune.
Ce roman est le premier de la collection Pigeon voyageur aux Éditions David. Destinée à un lectorat de 9 à 13 ans, cette collection est composée de romans mettant en vedette une ville ou un lieu du Canada. Elle vise à amener un jeune lectorat à explorer et à découvrir des territoires géographiques, à travers l’imaginaire.
La famille Bernier vit à Chapleau, petite ville de 2 000 habitants du nord de l’Ontario. Une mère amène son fils et sa fille pour une visite chez sa cousine excentrique à Lafontaine. Celle-ci étant colombophile, elle propose aux deux ados une course entre pigeons voyageurs, assortie d’une généreuse bourse d’études.
Pierre choisit Pé, un mâle de six ans.
Valérie opte pour Voyag, une femelle de cinq ans. Frère et sœur, comme leur parrain et marraine, ils devront faire un trajet de 350 km, l’un depuis Ottawa, l’autre depuis Windsor.
Comme la collection vise à faire découvrir des territoires, l’auteur décrit Windsor en mentionnant le parc Assomption, la rivière Détroit et le pont Ambassadeur. Pour Ottawa, il signale le pont Alexandra,
la rivière des Outaouais et le Parlement
du Canada.
Divers repères géographiques figurent
dans la course et des notes en bas de page donnent plus de précisions : autoroute 417, lac Sainte-Claire, ville de Bancroft, raffinerie de pétrole à Sarnia, Wasaga Beach, lac Huron, etc.
Dans des conditions favorables, un pigeon voyageur parcourt en moyenne 90 km à l’heure. Or, des turbulences et des tempêtes peuvent mettre des bâtons dans leurs roues, pardon, dans leurs ailes. Pierre et Valérie sont sur le qui-vive en consultant
le bulletin de météo. La tension est raide comme la porte de la volière ou l’anneau
à al patte du pigeon.
Daniel Marchildon s’amuse à faire penser
et parler les animaux car, souvent, ils sont moins bêtes que les humains. Les deux pigeons font donc plus que roucouler.
Pé s’exclame en disant rourourou, mais rouspète en lançant « bec de faucon ! » Voyag dit roucoucou et son juron est
« aile de poule ! »
Pigeons de fortune est beaucoup plus qu’une histoire de course et de lieux géographiques. Le trajet de Pé et Voyag sert de tremplin au rapprochement entre frères et sœurs, qu’ils soient ados ou adultes.
On reconnaît ici la devise de l’auteur : « Avec ou sans raison, mais toujours avec passion. »
La collection Pigeon voyageur a trois niveaux de lecture. D’abord des textes courts dotés d’une langue accessible pour les pigeons qui prennent leur envol.
Ensuite des textes pour les pigeons à l’orée de l’adolescence, qui affinent leur technique de vol. Enfin, des textes plus longs assortis d’une langue riche pour les pigeons prêts
à partir en expédition. Le roman de Marchildon s’inscrit dans ce dernier créneau.
8 mai 2024
François Gravel, L’arme du crime, roman, Montréal, La courte échelle, coll. Noire, 2024, 208 pages, 14,95 $.

Droit de mort
sans conséquences

On dit que la colère est mauvaise conseillère, mais elle peut procurer des pouvoirs extraordinaires à certaines personnes. C’est ce que
le jeune Alec, 16 ans, découvre dans L’arme du crime, de François Gravel.
Ce roman est publié dans la collection Noire de La courte échelle, qui souhaite faire frissonner les jeunes lecteurs et lectrices
en leur proposant des romans d’horreur et des intrigues policières captivantes. Ce titre s’adresse aux 13 ans et plus.
Dès la première page, François Gravel prévient son jeune lectorat de ne pas céder à la tentation d’utiliser le don qu’il va décrire, au risque d’être condamné à faire « des cauchemars de plus en plus violents ».
Un an après l’accident de vélo qui a tué son père, Alec assiste au procès de celui
qui l’a heurté avec sa voiture. L’adolescent est furieux d’apprendre que le coupable n’écope que d’une légère peine.
En criant « Qu’il crève, ce salaud. », Alec ressent une brûlure à la base de son cou.
Il a le pressentiment que cela ne relève
pas de la physique ordinaire. L’ado se sent habité par une énergie vengeresse que rien ne semble pouvoir arrêter.
Une journaliste qui a suivi le procès contacte Alec et lui explique comment
il peut agir par la force de sa pensée.
Cela s’appelle la télékinésie. « Tu as un don, Alec. Un don rare et précieux. Ce serait criminel de ne pas l’utiliser. »
La journaliste ne dit jamais « tuer ce bandit ». Elle propose plutôt de l’empêcher de nuire, de le neutraliser, d’intervenir,
de passer à l’action. Elle souligne l’impuissance de la justice et « le devoir moral que nous avons d’empêcher
les crapules de faire d’innocentes victimes ».
Au verso de la page couverture, la maison d’édition a écrit en lettres majuscules INTERDIT AUX PEUREUX. Guidé par
la journaliste, Alec va tout de go neutraliser le salaud qui a tué son père. Il n’en ressent pas la moindre culpabilité.
L’ado passe ensuite à l’action dans le cas d’un trafiqueur de drogue qui a fait des centaines de morts. Alec ne s’arrête pas là. Encouragé par la journaliste, il accepte d’empêcher un type à la tête d’un réseau de prostitution de continuer à exploiter
de très jeunes filles et garçons.
L’auteur décrit dans les détails comment son protagoniste devient un poltergeist.
On voit comment le pouvoir d’agir par
la seule force de la pensée peut être plus dangereux que le pouvoir politique ou celui de l’argent. « Il confère à qui le détient un droit de vie ou de mort sur ses semblables, sans aucun risque d’en subir les conséquences. »
Le style de François Gravel est toujours coloré. Lorsqu’il note comment les complices suivent de près un criminel,
il écrit « comme les cardinaux derrière
le pape ». Pour expliquer la façon dont
la journaliste nourrit la colère d’Alec, il fait allusion à un mécanicien d’une ancienne locomotive à vapeur qui « lance des pelletées de charbon dans le ventre de
sa machine pour entretenir le feu ».
François Gravel a publié plus d’une centaine d’ouvrages pour tous les publics. Il a l’intention d’écrire jusqu’à ce qu’il ait 85 ans; il a présentement 72 ans. L’écrivain prendra alors deux semaines de vacances (mais pas plus) avant de s’y remettre.
23 avril 2024
Claude Lavoie, Pissenlit contre pelouse :
une histoire d’amour, de haine et de tondeuse
, essai, Montréal, Éditions MultiMondes, 2024, 234 pages, 27,95 $. 

Finie la guerre
aux pissenlits

Il faut apprendre, ou plutôt réapprendre, à vivre avec le pissenlit. Que cela plaise ou non, il est là pour rester. Voilà ce que démontre le biologiste Claude Lavoie dans Pissenlit contre pelouse :
une histoire d’amour, de haine et
de tondeuse
. Il s’agit de l’essai
le plus documenté sur ce sujet.
Le pissenlit est de la famille botanique des asteraceae et remonte à plus de 83 millions d’années en Patagonie, Amérique du Sud, dans ce qui est aujourd’hui l’Argentine et
le Chili.
L’auteur nous fait découvrir comment
le pissenlit, honni et détesté des amateurs de pelouses, a pourtant de bonnes raisons de se faire aimer. Il sauve non seulement les abeilles, mais on lui redécouvre des vertus alimentaires et médicinales.
Ce livre raconte la relation amour-haine que l’on entretient envers le pissenlit et
le plus populaire des écosystèmes créés
par l’être humain, la pelouse. Avant 1920,
les manuels de jardinage ou d’agriculture ne mentionnent presque pas le pissenlit.
Il agace tout de même un peu à l’occasion, car, à n’en pas douter, il est envahissant. 
« Ce n’est qu’à partir des années 1950, avec l’émergence des banlieues à titre de lieu d’habitation privilégié et la généralisation des pelouses comme seul et unique couvre-sol acceptable, que le pissenlit a généré la franche hostilité des partisans
de la pelouse impeccable. »
L'auteur souligne comment les pelouses sont artificielles puisqu’on les fertilise de façon répétée avec de l’azote, du phosphore et du potassium. Ceux qui prêchent les vertus environnementales de la pelouse – comme le refroidissement de l’air, la captation de carbone ou la filtration de l’eau – oublient que les pelouses sont en grande partie redevables « à l’usage de quantités d’eau considérables, de pesticides toxiques et d’engrais polluants ».  
Lorsqu’on s’intéresse aux bienfaits et aux inconvénients de la pelouse et du pissenlit, les arguments sont plus souvent basés
sur des présomptions que sur des faits scientifiques. L’auteur s’attarde ici à rectifier la situation et à dresser un portrait plus juste de ce phénomène de société qu’est l’amour d’un gazon impeccable et la haine de cette plante considérée comme « indestructible » en les observant
d’un point de vue historique, social et environnemental.
On entend souvent dire que quelqu’un a fait du vin de pissenlit. Il y a plus que ça car le pissenlit est une plante nutritive mangée depuis des siècles. Ses feuilles sont consommées en salade. Ses racines et
ses fleurs sont également comestibles.
On fabrique du vin en faisant fermenter
des fleurs dans l’eau à laquelle on ajoute du sucre, du jus de citron, du jus d’orange, des raisins et de la levure. La boisson qui en résulte présente un taux d’alcool de 12
à 15 % et se boit généralement deux à six mois après la préparation.
Le Barbocheux, aux Îles-de-la-Madeleine, produit un vin demi-sec à base de canneberge et de pissenlit.  La distillerie Oshlag, à Montréal, se démarque avec son gin Dentelion qui surprend l’amateur de boissons de pissenlit avec son taux d’alcool de 41 %.
J’ai mentionné que Pissenlit contre pelouse est l’essai le plus documenté sur ce sujet. C’est le fruit d’une imposante, voire d’une monumentale recherche. La bibliographie d’une trentaine de pages renferme, tenez-vous bien, plus de 490 ouvrages.
15 avril 2024
Collectif sous la direction d’Estelle Bonetto, À cœur ouvert : Quatre voix au féminin
de l’Ouest canadien
, conte, poésie et récit, Regina, Éditions de la nouvelle plume,
coll. Voix nouvelles, 2024, 212 pages, 20 $

Tendresses, déchirures, allégories et aventures

Situées à Regina, les Éditions de
la nouvelle plume annoncent
la publication de À cœur ouvert, Quatre voix au féminin de l’Ouest canadien. Il s’agit du second titre
de la collection Voix nouvelles. L’ouvrage est écrit par quatre auteures : Marie Carrière, Sharon Pulvermacher, Frédérique Roussel et Mychèle Fortin, sous la direction d’Estelle Bonetto.
À cœur ouvert donne la parole à des femmes dont les parcours et les écrits s’entrecroisent et s’enrichissent pour exprimer la diversité de leurs créations littéraires. Poésies, contes, récits et rêveries s’unissent en un univers unique ponctué de tendresses, de déchirures, d’allégories et d’aventures.
Marie Carrière est née à Ottawa et habite
à Edmonton où elle est professeure de littérature et vice-doyenne à la recherche
à l’Université de l’Alberta.
Sharon Pulvermacher est née à Bruno,
en Saskatchewan. Elle détient un bacca-lauréat en beaux-arts en céramique et
un baccalauréat en éducation française de l’Université de la Saskatchewan.
Originaire de Québec, Frédérique Roussel s’est installée en Colombie-Britannique après avoir complété son baccalauréat en enseignement du français langue seconde afin de poursuivre son rêve de devenir comédienne. Elle a œuvré dans le milieu théâtral francophone de Vancouver pendant quelques années, en plus de participer à divers projets artistiques et cinématographiques, devant ou derrière la caméra.
En Saskatchewan depuis 2013, Mychèle Fortin a été rédactrice en chef du journal L’Eau vive et signe la chronique Coup d’œil sur le monde depuis l’automne 2014. Elle a édité plusieurs livres pour les Éditions de la nouvelle plume..
8 avril 2024
Joan Samson, Délivrez-nous du bien, roman traduit par Laurent Vannini, France, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2024,
300 pages, 31,95 $.

Roman sur une forme déroutante de soumission

Joan Samson (1937-1976) a écrit
The Auctioneer en 1975. Il s’agit
d’un roman sur la dépossession
des plus pauvres et les menaces
des forces de l’ordre. Publié en français sous le titre Délivrez-nous de mal, cette fiction se situe à
mi-chemin entre le thriller et
le conte terrifiant.
L’action se déroule à Harlowe, petite ville rurale du New Hampshire non loin de Boston. C’est un coin tranquille où tout
le monde se connaît et où chacun a
sa place. Mais cet ordre paisible est petit à petit amené à changer à compter du jour où Perly Dunsmore fait son apparition.
Dunsmore est un commissaire-priseur
au charme indéniable, globe-trotter averti, raffiné, poli et instruit. Avec l’aide du chef de la police locale, il commence à organiser des ventes aux enchères dans le but d’améliorer la sécurité et de faire prospérer la petite communauté.
Le commissaire-priseur écume les granges, les caves et les greniers pour amasser
des fauteuils à bascules cassés, des tables bancales, des miroirs fêlés, une presse à cidre rouillée et des outils d’un autre âge. Puis il met la main sur de belles bergères, des lits sculptés, une écrémeuse à manivelle d’autrefois magnifiquement façonnée et
des vaisseliers en noyer.
Dunsmore ne s’arrête pas là. Il passe ensuite à un lopin de terre qu’il décrit en ces termes : « si charmant, si séduisant, qu’il vous fera des choses que votre premier amour n’a jamais faites ». La foule se dit que le commissaire-priseur se prend pour « un créateur de cadres de vie ».
Les enchères ne connaissent pas de limites et incluent des enfants aux plus offrants. Pas de douleurs de l’accouchement, pas de problème de race, pas de chinoiseries administratives. « Donc, est-ce que j’entends dix mille ? » Deux couples se font la lutte ; les enchères grimpent à 11 000 $, puis 12 000 $ et 12 500 $, pour clore à
15 000 $.
Les habitants jouent plus ou moins le jeu, mais lorsque les demandes se font de plus en plus pressantes et que les refus sont poliment écartés, les choses commencent peu à peu à déraper. Le commissaire-priseur a beau se présenter comme
le sauveur désintéressé de ce petit bout
de campagne, personne n’a pourtant lancé un appel à l’aide.
Délivrez-nous du bien est un roman sur une forme déroutante de soumission.
23 mars 2024
XYZ, la revue de la nouvelle, no 156 – « Hors réserve » et no 157 – « Bibliophilie et autres pathologies », Montréal, hiver 2023 et février 2024, 104 pages, 14 $.

Deux livraisons d’XYZ,
la revue de la nouvelle

En choisissant « Hors réserve » comme thème de sa 156e livraison, la revue XYZ a voulu faire état de ce désir de tout faire péter.
Un traumavertissement est donné dès la première page : « ce numéro n’est pas un safe space. Les barreaux de la cage fraîchement scié demeurent coupants pour celui ou celle qui cherche à s’en extirper. »
Gilles Vigneault a déjà dit que la meilleure façon de défendre une langue, c’est de
la parler bien, de l’écrire le mieux possible et de la lire beaucoup. Mathieu Villeneuve signe la première nouvelle où son personnage « checke vite fait que la pelle mécanique est en bonne shape » et reprend la route « avec son trailer loadé ». Inutile de dire que je ne l’ai pas suivi « sur sa trail ».
David Bélanger signe la deuxième nouvelle et rappelle qu’Émile Durkheim a noté en 1900 que les suicides s’adaptaient à l’environnement : « les poutres nues des campagnes appelaient les pendus, comme les immeubles des villes les défenestrés ». Aujourd’hui, il est difficile de répertorier « toutes les possibilités offertes à qui veut se donner la mort ».
Yann Leblanc illustre bien ce qui est authentique, c’est-à-dire « ce qui sort de toi avec sincérité ». Son personnage est un artiste qui décide de peindre les sons,
« les retranscrire en lignes, touches, couleurs, aplats et formes ». Il va réaliser
sa meilleure exposition : « la peinture à bout de souffle ».
Le personnage que campe Jocelyn Sioui travaille dans un hôpital montréalais. L’auteur en profite pour glisser plusieurs notes historiques. Il souligne que Jean Mance a bâti le premier hôpital en 1643, que Ochehagas est la meilleure prononciation du mot Hochelaga qui signifie le peuple de la montagne. Il ajoute même que selon l’éminent neurochirurgien Wilder Penfield, notre mémoire se situe dans les lobes temporaux. « Si vous perdez la mémoire, vous savez désormais où la trouver. »
Les premiers mots de la 157e livraison sont : « La bibliophilie est l’amour des livres. Cet amour ne délivre pas toujours. » Beau jeu de mot et verdict qui s’applique à plusieurs nouvelles beaucoup trop longues à mon goût.
Frédéric Hardel tourne les pages d’un cahier pour découvrir que chaque page
est blanche. Je veux bien comprendre qu’il n’entendre plus la voix d’un être cher, mais il y a des mots pour exprimer cette situation.
Romain Menini est un bibliophile qui prit plaisir « à caresser le plat supérieur de
son exemplaire, la pulpe de son index délicatement pressée sur la guirlande de feuillage mosaïquée. Il huma la blondeur suave du maroquin citron. » Rien sur
le contenu, sur la substantifique moelle.
Coté emballage, Bruno Lalonde nous parle de livres reliés en peau humaine.
Sa bibliothèque est un Temple et certains ouvrages lui confèrent « une aura de sanctuaire sacré ». Les livres errants tombent-ils dans les limbes, dans la réserve d’un bibliophile pathologique ?
Le parfum enivrant de l’encre, la texture exquise d’une reliure et le doux bruissement du papier semblent tous plus enchanteurs que les histoires racontées.
11 mars 2024
Guillaume Musso, Quelqu’un d’autre, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2024, 350 pages, 32, 95 $.

Suspense psychologique imprévisible
de Guillaume Musso

Crime crapuleux, intimidation mafieuse, vengeance personnelle…? Dans le tout dernier roman de Guillaume Musso, Quelqu’un d’autre. la police a du mal à identifier qui a tué une riche héritière italienne.
Y aurait-il deux femmes dans
la victime…?
Au large de Cannes, sur un yacht à la dérive, repose Oriana Di Pietro, sauvagement agressée. Cette riche héritière meurt après dix jours de coma. Musso construit son récit autour d’un homme et de trois femmes qui livrent leur version de l’histoire.
Il y a d’abord Adrien, le mari d’Oriana, puis Adèle, son insaisissable maîtresse, ensuite Oriana elle-même à travers le récit des dernières semaines de sa vie, et Justine,
la policière chargée de l’enquête. Personne ne ment, mais personne n’est d’accord sur
la vérité.
L’affaire est « une pieuvre tentaculaire aux milles ramifications » et alimente tous
les fantasmes. Or, les flics ne réussissent
pas « à glaner la moindre preuve pour crédibiliser une piste plutôt qu’une autre ».
Le romancier a recours à des analogies sportives pour décrire une garde à vue. Cette dernière obéit à la même philosophie qu’une partie de tennis : « pour gagner,
il fallait imposer sa balle à l’adversaire,
pas seulement la lui renvoyer ».
Parlant sport, Musso assume que tous
les lecteurs savent ce que représente OM
et PSG. Il m’a fallu fouiller pour découvrir qu’il s’agit de deux clubs de football français, Olympique de Marseille et Paris Saint-Germain, éternels rivaux. Il faut aussi savoir que DPJ ne signifie pas Direction de la protection de la jeunesse mais Direction de la police judiciaire.
Le mari d’Oriana est le suspect numéro un. Une fois celle-ci décédée, il hérite d’une fortune colossale, soit environ trois milliards de dollars. Adrien respire l’opulence; son polo en vigogne légère, la laine la plus fine et la plus rare du monde, coûte 3 900 euros.
Oriana est décrite comme une personnalité flamboyante mais écrasante, une femme brillante qui attire la lumière, « mais aussi une femme tourmentée, dominatrice, sujette à des crises de violence ». Elle régente tout : couple, famille, carrière.
La police croit qu’Adèle est « l’info décisive » recherchée depuis le début pour démêler l’écheveau de l’enquête. Elle fournit à la fois le mobile du meurtre et l’existence d’une complicité éventuelle. Or, elle demeurera introuvable.
La commandante Justine est tenace et poursuit son travail, « tel un faucon pèlerin frappant sa proie de ses serres acérées ». Lorsqu’elle approche de la vérité, elle découvre qu’il s’agit de quelque chose de mouvant, qu’elle ne doit pas la laisser filer, bien entendu.
Nous avons droit à un cours complet sur
le TDI, trouble dissociatif de l’identité. Justine pense alors à cette phrase du Dernier Métro, film de François Truffaut : « Il y a deux femmes en vous. » Deux identités alternent l’une avec l’autre de manière involontaire.
L’histoire racontée par Guillaume Musso ne livre sa vérité qu’à la dernière page, non,
la dernière ligne. Traduit en 47 langues, « le maître français du suspense » (New York Times) nous offre un roman aussi fascinant qu’audacieux.
28 février 2024
Marika Lhoumeau, Devenir Margot, Fragments d’un faux souvenir, récit, Montréal, Éditions Somme toute, 2024,
120 pages, 19,95 $.
Une société mal préparée
à faire face à l’Alzheimer
Relation père-fille, entraide d’une proche-aidante, soins de longue durée, démence, Alzheimer, autant de sujets qui sont abordés avec justesse dans le récit Devenir Margot de Marika Lhoumeau. Ce récit suit
la tendance actuelle en création documentaire.
Entre 2019 et 2022, Marika Lhoumeau se rendait dans un centre hospitalier de soins de longue durée, où habitait désormais son père Roger, nonagénaire atteint de démence mixte, un mélange d’Alzheimer et de démence vasculaire. L’auteure note l’origine latine « de-mens », c’est-à-dire privé d’esprit.
Un jour, le visage de Roger s’illumine dès que Marika entre dans sa chambre. Pourquoi ? Parce qu’il reconnaît une certaine Margot, « ma première blonde quand j’étais petit gars ». Il oublie son statut de père et retombe en enfance.
Marika Lhoumeau devient Margot Fournier. Actrice de formation, elle ne se doute pas que son père vient de lui offrir le rôle qui changera sa vie. Avant, c’était papa et Marika, maintenant on passe à Roger et Margot. Qui est cette Margot qui s’immisce entre Marika et son père?
Marika n’a pas auditionné pour le rôle de Margot, ne l’a pas convoité, désiré, répété. « Je dois, sinon le jouer, au moins l’accepter. » Ce faisant, Margot voit comment le niveau émotionnel de Roger est comme un tsunami. Il y a des revirements spectaculaires, comme un enfant qui passe des larmes au rire en un éclair.
Avec les personnes qui souffrent d’Alzheimer, il faut parfois leur mentir pour éviter de l’anxiété, pour adoucir leur réalité. Cela s’appelle un mensonge thérapeutique. En réalité, Marika a « l’impression d’avoir été un peu plus près de la vérité que du mensonge ».
On peut se demander si le cerveau de Roger a remplacé Marika par Margot dans le but de pouvoir vivre la relation qu’il a toujours voulu avoir avec sa fille. Par cet étrange stratagème, Roger et Margot ne sont-ils pas en train de recréer
« une relation père-fille idyllique » ?
Le fait de devenir Margot est une responsabilité que Marka prend très au sérieux. Avec ce rôle, elle devient la dernière dépositaire de la mémoire de l’enfance de son père.   
Marika Lhoumeau livre une intéressante remarque. Elle note que les bébés et les gens aînés sont tous deux fragiles et dépendants. Or, nous traitons les premiers comme la prunelle de nos yeux, alors que nous abandonnons les seconds comme s’ils avaient déjà disparu.
Devenir Margot est un roman qui illustre avec brio comment notre société est mal préparée à faire face à la montée en flèche de l’Alzheimer. Nous y voyons seulement un chemin parsemé de stress, de désarroi
et de douleur, alors qu’il s’agit aussi d’un parcours glané de beauté, de tendresse
et d’amour.
20 février 2024
Donna Leon, Une promesse d’aventure, mémoires, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2024, 220 pages, 34,95 $.

Une maestra du polar fascinée par l’Italie

J’ai souvent recensé des romans
de Donna Leon mettant en scène l
e commissaire de police Guido Brunetti à Venise. Cette fois-ci,
la romancière se raconte et partage sa soif de découverte dans
des mémoires intitulés
Une promesse d’aventure.
Née dans le New Jersey, la romancière vient d’une famille de lecteurs. Très jeune, elle découvre qu’un mot peut avoir deux sens différents. « J’eus soudain la révélation que la langue était le meilleur jouet », qu’elle était aussi une source d’astuces, comme les énigmes verbales. Dès qu’elle a mis les pieds dans une bibliothèque, Donna Leon n’a jamais plus connu l’ennui.
Avant de devenir romancière, elle a enseigné la littérature aux États-Unis, en Iran et en Chine. Un des grands bonheurs de ses cours, « c’est d’avoir la liberté de parler de tout sujet, du moment qu’il apparaît dans une nouvelle, un roman,
une pièce, ou encore un poème ».
Donna Leon est à moitié irlandaise,
un quart latino-américaine et un quart allemande. Aucunes origines italiennes. Pourtant, c’est à Venise qu’elle a choisi
de s’établir au début des années 1980 et d’écrire des polars. C’est lors d’un repas chez des habitants d’un village de
la province d’Avellino, que Leon tombe amoureuse des Italiens du Sud, voire
de tout le pays. Italia, ti amo.
C’est en Italie que l’écrivaine a pris son premier cappuccino, mangé sa première assiette de pâtes avec des légumes qui venaient du potager, « mangé pour
la première fois du pain qui avait été cuit le matin même et bu du vin fait avec les vignes qui poussaient derrière la maison. » Pour une Américaine qui avait grandi avec du pain blanc et du beurre d’arachides, habituée aux steaks et aux haricots en boîte, c’était un pays magique, féerique,
le véritable paradis.
Femme paisible, Donna Leon prend plaisir à observer le comportement des gens, à leur inventer des stratagèmes. Elle écrit que « l’agressivité, quelles que soient les tentatives de la supprimer, échappera à toutes les brides qu’on lui imposera et
le désir d’expansion et de possession l’emportera toujours sur les plus hautes conceptions du comportement humain ».
La romancière a dû écrire une lettre en anglais et en allemand pour prévenir les touristes que le commissaire Guido Brunetti n’est pas un employé de la Policia di Stato et ne se trouve donc pas à la questure, pas plus que la signorina Elettra. C’est un peu comme les lecteurs qui cherchent l’inspecteur Gamache de Louise Penny
dans les cantons de l’Est.
Qui dit métier dit déformation professionnelle. Dès que la romancière a commencé à écrire des polars, le crime
est devenu chez elle une seconde nature. Lorsqu’elle entre dans un magasin pour acheter une bouteille de prosecco, elle s’imagine en train de partir avec quelques bouteilles de Tignanello ou de Gaja cachées dans ses bottes ou dans les manches de
sa veste.
Ces mémoires sont truffés de mots en italien sans traduction. Il y a ceux qui sont faciles à comprendre – commissario, signor, dottor, laguna, gondolieri, parmigiano, acqua potabile – et d’autres un peu plus compliqués comme miele di barena ou traghetto
Une promesse d’aventure peint une maestra du polar qui a été fascinée par l’Italie,
par la culture vénitienne, son art,
sa gastronomie et sa musique.
7 février 2024
James Patterson et Maxime Paetro, La 20e victime, roman traduit de l’anglais par Carole Delporte, Paris, Éditions JC Lattès, coll. Le Women’s Murder Club, 2024, 336 pages, 36,95 $.

Justiciers infatigables
vs
policiers redoutables

Auteur de thrillers le plus lu au monde, avec quelque 300 millions de livres vendus, James Patterson ajoute un nouvel épisode dans la série Le Women’s Murder Club avec La 20e victime. On est en présence non pas d’un mais de plusieurs serial killers qui s’en prennent à des vendeurs de drogues.
Chaque titre de la collection Le Women’s Murder Club inclut un chiffre en ordre croissant. Cela va de 1er à mourir (2003) jusqu’à La 20e victime (2024), en passant par Le 5e Ange de la mort (2007), La 11e 
et dernière heure
 (2013), 17e Suspect (2019), et ainsi de suite. L’action se déroule encore une fois à San Francisco, mais a des ramifications dans d’autres villes américaines.
La narratrice est la sergent Lindsay Boxer, du San Francisco Police Department (SFPD). Elle dégotte une foule d’indices qui mènent nulle part, « beaucoup de pièces du puzzle, mais aucun moyen de les assembler ».
Le SFPD interviewe des gens qui ont beaucoup d’amis et d’ennemis; or, il n’est pas facile de les différencier. À défaut de preuves, Boxer se fit à ce qu’elle ressent
au fond de ses tripes.
Dans son enquête sur la folie meurtrière qui touche Frisco (San Francisco), Los Angeles, Chicago, Houston et San Antonio, la police découvre un lien vers le jeu vidéo Cibles mouvantes, où les adeptes tuent des cibles fictives. Est-on en présence de psychopathes qui s’entraînent à tirer sur des cibles vivantes…?
Patterson décrit un univers où des snipers se sont donné comme mission de débarrasser les États-Unis de la drogue. Face à un déferlement de tirs erratiques,
la peur tout comme la fascination galvanise le pays.
On assiste à une appréciation grandissante de l’opinion publique pour ce qu’il est convenu d’appeler « une nouvelle guerre à la drogue ». Les justiciers qui éliminent
les trafiquants manifestent un amour pour la violence; tirer une balle en pleine tête procure un frisson, un plaisir indescriptible.
Au fur et à mesure que le nombre de victimes augmente, la population se demande si les justiciers ne sont pas plus nombreux que la police, mieux organisés, voire plus intelligents. Cela n’empêche pas Boxer de chercher sans relâche le chaînon manquant, l’anomalie subtile, le lien au-delà d’une corrélation évidente entre victimes et vendeurs de drogues.
Parallèlement à l’enquête du SFPD, l’auteur plonge le mari de Lindsay Boxer dans
ce qui semble être une série de morts suspectes dans un hôpital. Un de ses très bons amis croit que son père n’est pas mort d’une crise cardiaque. Quelques-uns des 123 courts chapitres sont consacrés à cette sous-intrigue.
Patterson adopte un style tantôt cru, tantôt imagé. En décrivant une avocate, il écrit : « sous ses allures de petit chat, elle avait
la férocité d’un bouledogue ». Quant à l’esprit de Boxer, « il crépite comme un fil électrique tranché ». Et des hommes s’effondrent « comme des marionnettes dont ou aurait tranché les fils ».
Le Women’s Murder Club se réunit peu souvent dans ce 20e épisode. Les membres portent une fois un toast à la chance
qui tinte leur travail et leurs amitiés.
Une chance qui ne saurait jamais être considérée comme acquise.
27 janvier 2024
Gilles Archambault, Vivre à feu doux, nouvelles, Montréal, Éditions Boréal, 2024, 112 pages, 19,95 $.

Étrange sagesse
de Gilles Archambault

Dans la force de l’âge, on est dans
le feu de l’action. Dans un âge avancé, on se contente de Vivre
à feu doux
, titre du tout dernier recueil de nouvelles que signe
Gilles Archambault, 90 ans, tout comme le personnage de
la dernière nouvelle.
Ce recueil d’une centaine de pages renferme trente-deux nouvelles. C’est vous dire comment elles sont brèves, jamais plus que deux ou trois pages, parfois seulement cinq ou six courts paragraphes. Les sujets traités n’en demeurent pas moins sérieux : amitié, amour, bonheur, estime de soi, création, vieillesse, mort.
Les nouvelles sont regroupées sous quatre ensembles aux libellés évocateurs : Immensément triste comme d’autres sont immensément riches, Je ne me suis pas habitué à moi, Vivre à feu doux, Couvercle fermé.
Dans le premier ensemble, une nouvelle s’intitule « Qui es-tu, au juste ? ». Il est question d’un homme qu’une femme arrive difficilement à comprendre. Une personne qui donne parfois « l’impression d’être
un livre ouvert, parfois pas du tout ». L’intérêt de la fréquentation réside dans cette énigme.
Un des plus longs textes, presque quatre pages, a pour titre « Le Rival ». On fait
la connaissance d’un modeste prof d’université, qui vient de terminer un roman refusé par trois éditeurs. Il apprend qu’une femme longtemps oubliée a avoué sur son lit de mort qu’il avait été l’amour
de sa vie.
La réaction du prof est la suivante :
« C’est plus fort que moi, je ne peux pas croire que je puisse inspirer le moindre mouvement de passion. Je pense toujours qu’il y a eu erreur sur la personne. »
À plus d’une reprise, il est question d’un homme qui a écrit des romans, « non publiés et parfaitement nuls ». Archambault note qu’une personne qui se voue à l’écriture « a tendance à ne s’intéresser à
la vie que de loin, de très loin ».
Un dénommé Damien est comédien approchant l’âge de la retraite.
Une spectatrice lui dit qu’il a été l’idole de sa mère et que son père l’a adoré dans une pièce de Marcel Dubé. Damien est tenté de demander à cette inconnue si elle l’a aimé. « Bien sûr, il n’en fait rien, craignant
la réponse qui viendrait. »
Au fil de ces brèves nouvelles, on découvre que devenir un fieffé menteur est une façon comme une autre de participer à
la vie. On se demande pourquoi il faut vivre si longtemps alors qu’on apprécie si modérément la vie.
L’auteur va jusqu’à poser cette question : « Tu n’as jamais eu l’impression qu’on a toujours exagéré la valeur de la vie ?
Et que cela explique la cruauté de vivre? »
Les réflexions de certains personnages font-elles écho à l’état d’esprit de Gilles Archambault ? Est-ce fiction ou autofiction ? On se le demande en lisant une phrase comme « Je croyais vaguement à l’avenir,
le présent m’étant insupportable. »
Ou encore « je pense que toute vie est morte à la naissance ».
Le personnage de la dernière nouvelle se nomme Gilles et a 90 ans. « Il a même l’impudence de continuer à écrire. » Archambault est né en 1933 et a publié plus de quarante ouvrages (romans, nouvelles, récits, chroniques).
Le Gilles en question n’a jamais oublié
« la chaleur de l’accueil qui lui a été accordé ». Le souvenir qu’il a eu de
son parcours « le soutiendrait jusqu’à
sa mort ».
9 janvier 2024
Felicity Buckell, Lionel Venne: Entrelacer
le soleil – Around the Sun Again
, album bilingue traduit de l’anglais par Michel Massie et Jocelyn Blais, Haileybury, 2023, 238 pages, 50 $.

Le soleil brille sur Lionel Venne, artiste visuel franco-ontarien

Artiste multimédia, Lionel Venne exerce un puissant impact,
« que l’on soit attiré par le réalisme ou par l’abstraction ». Ainsi s’exprime Felicity Buckell dans Lionel Venne: Entrelacer le soleil – Around the Sun Again.
Né à Verner en 1936, ce Franco-Ontarien autodidacte a exposé ces peintures, aquarelles, tapisseries, collages et sculptures en Ontario, au Québec, en Colombie-Britannique, aux États-Unis, en Australie,
en Italie et en Roumanie.
C’est en étudiant à North Bay pour devenir un enseignant qu’il découvre sa fibre artistique. Il loge alors chez une tante qui fait du tissage, de la tapisserie. Ce sera sa première passion. À 36 ans, il abandonne l’enseignement pour devenir artiste.
Venne n’aime pas suivre des modèles. Ses tapisseries « incorporent des objets trouvés pour créer des textures : roseaux, bois de grève, écheveaux de laine brute ».  En tant qu’artiste du nord de l’Ontario, il aime communier avec la nature, le ciel,
les aurores boréales et les paysages de toutes les saisons. 
Tout comme les tapisseries de Venne sont composées d’objets trouvés, ses collages et ses œuvres mixtes sont construits à partir d’une corne d’abondance de matériaux (carton, tissu, écorce de bouleau, ficelle). « Des objets et des formes ordinaires deviennent des montagnes et des rivières ».
Les objets ne sont ni créés ou détruits
par la main de l’artiste, mais seulement transformés. Ils conservent leur vie intérieure. S’il s’agit de bois, « la sève originelle de la vie coule alors toujours à l’intérieur ».
La création peut être accidentelle. Un jour, Venne donne son premier coup de pinceau sur une feuille d’aquarelle et se rend compte, trop tard, qu’il l’a trempé dans
sa tasse de café. « Attendez, cela pourrait être très intéressant… et j’ai continué à peindre. » L’album présente cinq de
ces résultats.
Plusieurs œuvres de Venne se développent en succession. Les idées et les inspirations vont et viennent, tout est continuellement créé et recréé, travaillé et retravaillé.
L’artiste est évidemment passionné de couleurs. Il aime particulièrement le bleu
et le noir. « Vous pouvez trouver un Lionel Venne sans rouge, jaune, vert ou orange, mais vous aurez du mal à en trouver
un sans au moins une couleur noire ou bleue! »
L’ouvrage reproduit quelque 290 œuvres (ou détails). On trouve, à la fin, des coupures de presse, des photographies et d’autres trésors provenant des archives de l’artiste.  
Lionel Venne: Entrelacer le soleil – Around the Sun Again a été publié à compte d’auteur et a reçu l’appui du Centre culturel ARTEM, de Temiskaming Foundation (tous deux de New Liskeard) et du Conseil des arts de l’Ontario.
30 décembre 2023
Didier Leclair, Le prince africain, le traducteur et le nazi, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2024, 270 pages, 24,95 $.

Dixième roman
de Didier Leclair

Didier Kabagema a publié tous
ces romans sous le pseudonyme Didier Leclair (patronyme de son épouse Holly). Son dixième ouvrage vient tout juste de paraître et porte le titre le plus long : Le prince africain, le traducteur et le nazi.
Il s’agit d’un roman d’espionnage.
Didier Leclair a dû avoir sous la main
un plan détaillé du Paris des années 1940
et de ses arrondissements pour écrire
son roman qui peint la Ville Lumière sous l’Occupation allemande. La recherche historique et toponymique est très réussie.
Il est fait mention d’une pléiade de rues,
de nombreux endroits comme la gare du Nord, la Porte de Clignancourt, ou encore
de certains lieux légendaires comme l’Hôtel Ritz, le café Lapérouse et le cénacle du jazz Hot Club de France. Il glisse aussi le nom
de la maison close Sphinx et du cinéma Gaumont Palace (qui présente le film allemand L’Océan en feu).
Les références à l’armée allemande (Wehrmacht) sont détaillées. Il est question, bien entendu, de la Gestapo et de la fameuse Schutzstaffel (SS), mais aussi de
la police de sécurité allemande Sipo-DD.
Il y a même une référence à l’Anschluss ou annexion de l’Autriche en 1938. Plusieurs scènes se déroulent à l’Hôtel Majestic, quartier général du haut commandant nazi en France (avenue Kléber à Paris).
Le titre du roman renvoie au prince
Antonio Jose Henrique Dos Santos Mbwafu (du royaume Kongo dans l’Angola colonisé par les Portugais), au traducteur et interprète de swahili Jean de Dieu (dandy svelte et élégant), ainsi qu’au major nazi Baumeister (tortionnaire colérique et homophobe au cœur froid, sans remords
ni empathie).
Aux yeux de ce dernier, les Noirs comme
le prince et son traducteur représentent une race inférieure et doivent être traités comme des animaux. Baumeister ne se sent heureux que quand il leur fait du mal. Comme tout bon nazi, il déteste le jazz,
cette musique de Noirs venus d’Amérique. La major admet à contrecœur que, dans le cas du prince Antonio et du traducteur Jean de Dieu, « la nature avait été généreuse sans logique apparente ».
Le major se réjouit lorsqu’il est en train de « se consacrer à la comptabilité des morts aux mains de la Gestapo ». Paris étant remplie d’espions à la solde des nazis, cela l’aide « à canarder des Juifs, fomenter des exécutions et torturer au nom du Troisième Reich ».
Même si l’Hôtel Majestic est qualifié d’enfer et que le major en est de diable en chef, cela n’empêche pas le romancier de camper Baumeister au ciel… dans les bras de prostituées. Des photos compromettantes du démon lubrique vont d’ailleurs donner
du piquant à l’intrigue.
Ce n’est pas un secret que Leclair raffole du jazz. Cette passion se reflète souvent dans le roman. La radio captée d’Angleterre joue Body and Soul, chanson enregistrée par
le saxophoniste Coleman Hawkins en 1939. L’auteur glisse le nom de Lester Young, joueur de saxophone ténor, et mentionne comment certains de ses personnages fréquentent allègrement des clubs de jazz.
Côté style, le romancier est toujours coloré, voire raffiné. Il écrit, par exemple, qu’une femme rêve « d’aimer un homme comme Michelle Morgan aime Jean Gabin dans
Le Quai des brumes ».
Le prince africain, le traducteur et le nazi se lit comme un thriller où chaque protagoniste essaie d’être plus malin que l’ennemi. Le lecteur a droit à de captivantes chasses à l’homme dans le Paris de 1941.
15 décembre 2023
Laurier Gareau, La Nation provisoire -
The Provisional Nation
, théâtre, version bilingue, Régina, Éditions de la nouvelle plume, 2023, 182 pages, 20 $.

Li gouvarnament l’a pas ripond aux pitchissions
des Mitchifs

La Bataille de Batoche (1885) est la toile de fond de la pièce La Nation provisoire - The Provisional Nation, de Laurier Gareau. Elle met en scène des personnages-clé de cette résistance qui a bouleversé le monde des Métis dans le Nord-Ouest canadien et décrit les relations tendues entre francophones et anglophones.
Rappelons que Louis Riel a dirigé la Résistance de la rivière Rouge (1869-1870), qui a débouché sur la création de la province du Manitoba. Les Métis plus à l’ouest (actuelle Saskatchewan) lui demandent de revenir de son exil à Saint-Pierre au Montana (États‑Unis), en 1884, pour défendre leur cause.
Au retour de Riel, les Métis adoptent, le 8 mars 1885, une Déclaration révolutionnaire des droits proclamant,
entre autres, la possession de leurs fermes. Ils proclament également la constitution, le 19 mars 1885, d’un gouvernement provisoire, dont la capitale est à Batoche.
Le 25 mars, le gouvernement fédéral ordonne la mobilisation de
la milice. Le 10 avril, ces forces armées atteignent le territoire de ce qui deviendra la Saskatchewan. Il faut à peine un mois pour réaliser la prise de Batoche et mettre fin au soulèvement. Le gouvernement provisoire s’effondre, Louis Riel se rend le 15 mai et Gabriel Dumont s’enfuit dans
le Montana.
La Nation provisoire met en scène cinq personnages-clé : le père oblat Alexis André, Louis Riel (chef politique des Métis), Gabriel Dumont (chef militaire), son épouse Madeleine Dumont et le Premier Ministre John A. Macdonald.
Dans la version française, les textes de
la pièce sont rédigés en trois langue :
le père André et Riel parlent le français conventionnel, Dumont et son épouse parlent le français mitchif et Macdonald parle l’anglais. Dans la version anglaise, Macdonald parle le français et les autres parlent l’anglais. Il y a aussi quelques
voix off en français.
Le dramaturge Laurier Gareau s’intéresse aux approches différentes de Riel et
Dumont lorsqu’ils transigent avec les forces fédérales qui veulent coloniser les Métis.
La pièce ne campe pas Riel comme un fanatique, mais comme un homme très religieux ; elle le montre souvent en prière.
Le français mitchif est la langue d’une minorité (comme l’ontarois pour les Franco-Ontariens). En voici un exemple : « Lil Mitchifs, i sont pas contents.
Li gouvarnament ça l’a pas ripond aux pitchissions qu’lii Mitchifs l’ont enwèyii. C’est bin ’a raison Gabriel pis lii z-out’ l’ont partchi criir Louis àà Mission Saint-Pierre. I’ont bisoin de quéquin qu’l’a y-u enne idzhucâssion. C’i toujours bin ça qu’Gabriel l’a dzhi. »
Le terme « Indien » n’est pas accepté dans le discours actuel, mais il était utilisé dans le contexte historique, de même que pour la Loi sur les Indiens et la législation coloniale qui lui est associée. Quant au mot « Sauvages », il était couramment utilisé par les Français et les Métis à la fin du XIXe siècle. Pour les Métis, ce n’était pas péjoratif. Dumont et son épouse utilisent ce mot dans la pièce.
5 décembre 2023
Vitali Konstantinov, La Grande Histoire de l’argent : des coquillages aux crypto-monnaies, essai traduit de l’allemand par Bénédicte Eustache et Hélène Boisson, Genève, Éditions La Joie de lire, 2023,
80 pages, 49,95 $.

L’histoire du pognon
à travers le monde 

On connaît le dollar, le yen, le franc,
le mark, la livre, le rouble, le yen, le won,
la roupie, le peso, la couronne, le dinar
et j’en passe. Pour approfondir nos connaissances sur ces monnaies, Vitali Konstantinov propose La Grande Histoire
de l’argent
.
L’expression « l’argent fait tourner le monde » est bien connue. Pognon, flouze, pèze ou grisbi, personne sur Terre n’en a jamais assez. L’argent a toujours fasciné
les humains, et pas uniquement sous forme de pièces ou de billets.
En alliant documentaire et bande dessinée, l’auteur raconte le parcours de l’argent dans le monde, de son invention jusqu’au XXIe siècle. Il inclut même des anecdotes sur l’utilisation de la fausse monnaie pendant les guerres et les crises économiques.
Selon Aristote, l’argent n’a aucune valeur intrinsèque. « Ce n’est qu’une convention passée entre les humains pour faciliter l’échange d’objets. » Il a fallu du temps avant que le troc se fasse sous forme
de pièces ou billets.
Il y a 100 000 ans, on utilisait la coquille des cauris (mollusques) comme bijou, porte-bonheur ou offrande funéraire.
De là, il n’y a qu’un pas pour que les cauris deviennent « la première monnaie mondialisée de l’histoire ».
L’apparition de l’argent sous forme de pièces remonterait à 700 av J.-C. Certains noms de monnaies se retrouvent à différents endroits du monde. Le trade dollar (XVIe siècle) a donné naissance au dollar US, canadien et de Singapour,
par exemples.
« Les anciennes colonies britanniques
ont conservé la livre ou le schilling,
les anciennes colonies françaises le franc, les anciennes colonies espagnoles le perso. Dans de nombreux pays de l’océan Indien, les commerçants venus des Indes ont popularisé la roupie. »
Le zloty est la monnaie nationale polonaise. À l’origine, c’est ainsi que l’on appelait
les pièces d’or des pays étrangers. Pourtant, les premières pièces en zlotys, au XVIe siècle, furent frappées en argent de très mauvaise qualité.
Les billets modernes portent plusieurs caractéristiques infalsifiables : impression en relief, filigrane, nombre à couleur changeante, micro-impressions, hologramme, etc. « Malgré toutes ces précautions, en 2019, on a saisi plus de
500 000 faux billets ! »
L’auteur s’intéresse aux marchés et bourses. Il note que le New York Stock Exchange (Wall Street) est la première bourse
de valeurs du monde. « En 2000,
la capitalisation de l’ensemble des sociétés
qui y sont cotées atteignait 25 000 milliards de dollars (USD). Chaque jour,
on y échange jusqu’à 6 milliards de dollars (USD). »
Quelle est la plus grande pièce d’or au monde ? Elle se rapproche plus des médailles et on l’achète comme investissement ou objet de prestige.
En 2007, le Canada s’est vanté d’avoir
la plus grosse pièce d’or du monde :
100 kilos d’or pur. En 2012, les Australiens ont créé une pièce d’une tonne d’or, surnommée Australian Kangaroo.
Après La Grande Histoire de l'écriture (2021), Vitali Konstantinov nous revient avec un album tout aussi unique et anticonformiste. Plus qu’un survol détaillé des monnaies,
il nous offre une formidable exploration
des cultures et des continents.
23 novembre 2023
Monique Hauy, Je mens, songe et m’en tire, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Voix narratives, 2023, 248 pages, 24,95 $.

Une fin de vie n’est
pas toujours finale

Bienvenue au Paradis sur terre, résidence pour les personnes âgées, la où le mot
mort est interdit, banni, proscrit, tabou.
Dans le roman Je mens, songe et m’en tire, de Monique Hauy, on dit plutôt qu’une personne est partie, nous a quittés, a changé de domicile. Si quelqu’un trépasse, on tient ça mort.
C’est à cette résidence montréalaise qu’Emma est animatrice en loisirs. Pour joindre les deux bouts, elle propose à des résidentes de rédiger leur biographie.
L’une d’elles, la très gentille madame Cohen, est trouvée sans vie dans sa chambre.
Les rumeurs vont bon train au sujet de cette mort suspecte. La police enquête sur un éventuel méméricide.
Emma a écrit la biographie de madame Cohen et passe maintenant à celle de madame Jolibourg. Ses clientes lui ouvrent leur cœur, « des cavernes d’Ali Baba remplies de trésors… Elles se délivrent en me livrant leurs secrets ».
Emma a déjà soumis des manuscrits à des éditeurs, mais ses écrits ne correspondaient pas à leurs créneaux. « J’étais un écrivain qui écrivait en vain. Ou une écrivaine qui n’avait pas de veine. »
Vous avez sans doute remarqué que Monique Hauy adore jouer sur les mots.
Le roman est truffé de pirouettes stylistiques. Une coiffeuse coupe les cheveux en quatre. Quelqu’un sent la force lui revenir en force. Une célibataire endurcie est celle qui ne s’endure pas.
Une femme peut être déçue et déchue.
Certaines tournures sont plus recherchées, comme le titre Je mens, songe et m’en tire. Voici un autre exemple : « sa ceinture sous le ventre ne sert à rien, ne serre rien ».
Ou encore : « je ne suis pas née dans
une éprouvette, je suis plutôt un bébé éprouvé ».
Un jeu de mot peut avoir une connotation sexuelle, surtout lorsque s’exprime un résident iranien qui apprend le français.
Le mot beaucoup devient beaucu et les enfants vont jouir dans le parc. Il préfère
les propositions aux prépositions.
Le policier qui mène une enquête sur
la mort de madame Cohen s’appelle Marchand. Un garçon de dix ans l’appelle « le Marchand de justice ». Pas très plausible, à mon avis. J’avoue, aussi, que
les jeux de mots sont à ce point nombreux qu’ils ont fini par m’agacer.
Revenons à Emma… et à ses petits vieux. Elle parle, rit et joue avec eux. Elle les écoute et les console. Elle est aux petits soins pour eux. Madame Cohen était comme une grand-mère pour Emma, qui a été adoptée, qui n’a pas connu ses origines,
du moins pas encore…
Le roman consacre plusieurs pages à
la directrice de la résidence et explique comment elle a réussi en très peu de temps à transformer le Paradis sur terre… en un univers d’enfer (le jeu de mots terre-univers est de moi).
Elle tient chaque employé à l’œil. Elle interdit à Emma d’écrire des biographies sous prétexte que cela sert à extorquer de l’argent aux résidentes. Elle va jusqu’à faire disparaître un cadavre qui ternirait sa réputation de bonne gestionnaire.
En bout de ligne, c’est à travers des interactions avec les personnes âgées qu’Emma en vient à faire face à ses tourments, à affronter certaines vérités qui remettent en question sa propre identité.
12 novembre 2023
Roger Levac, L’odeur de l’oubli, roman, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2023, 184 pages, 21,95 $.

Roman coup de poing
sur le sort des Alzheimers

Avec un titre comme L’odeur
de l’oubli
, il n’est pas étonnant que Roger Levac se penche sur le sort des Alzheimers. Comme si la mémoire n’était pas déjà knock-out, ce roman à l’effet d’un véritable coup de poing.
Il met en scène une jeune femme témoin
de la maladie de sa mère placée dans un maison d’accueil appelée La Sablière.
Les ordres des préposées pleuvent : debout, assis, heure du bain, heure du dodo. L’endroit entretient le soupçon que chacun a « échoué dans cette piaule en attendant de mourir ».
Le monde de la mère se rétrécit jusqu’à n’être plus qu’un souvenir incertain.
À La Sablière, la vie « coule entre les doigts comme du sable ». La mémoire est « une peau de chagrin qui rétrécit un peu chaque jour ».
La fille-narratrice couche par écrit ce qu’elle vit, ce que sa mère endure et leur passé commun, troublé par le passage d’un père violent. Elle griffonne chaque jour
ses observations, ses secrets, ses pensées
les plus intimes, les moins avouables.
Les notes que renferment son cahier finissent par former un livre. Ce n’est pas tout à fait le roman que nous lisons car
elle dédicace ce livre à son père, alors
que L’odeur de l’oublie est dédicacée à
la mémoire de la mère de Roger Levac.
Dans son jeune âge, la narratrice a été violée par son père. Selon la mère, l’enfant était la fautive, la seule à blâmer, le père n’ayant « que cédé aux avances de
sa fille ». La mère ajoute que le père en avait besoin, « ça le calmait ».
Devenue adulte, la fille martyrise les mots : « je m’en sers comme un torchon à essuyer les bavures de ma conscience ». Écrire est sa seule façon de vider sa mémoire de ce qui la torture, de creuser plus avant pour voir clair en elle-même, de se purger du mal qui lui a été fait, d’affronter ses démons « avec le seul outil que j’avais : les mots ».
Après la mort de sa mère, la fille en vient
à affirmer « qu’il était aussi faux de dire qu’elle ne m’avait jamais aimée que de dire que je ne l’aimais pas. On avait manqué notre rendez-vous. »
Roger Levac excelle dans l’art de concocter de courtes phrases finement ciselées.
En voici quelques exemples : « Rien ne tue l’amour, même pas son impossibilité. Je fais confiance aux mots qui m’appellent, qui m’épellent. On reste Gros-Jean comme devant la page blanche de la mémoire. »
Quand l’auteur note que la mère « a pris un aller simple vers le pays de l’oubli »,
je ne peux m’empêcher de penser que l’écriture lui sert à se protéger contre l’oubli du sort de sa propre mère. Je n’en sais rien, bien entendu, mais la force des mots me laisse croire que ça pourrait être le cas.
Mère de la fille ou mère de l’auteur, il y a une question qui se pose en bout de ligne : « sans souvenir, est-ce qu’on peut être soi-même ? »
Roger Levac réside à Cornwall, en Ontario, et a fait carrière dans l’enseignement. Il a publié quatre livres, dont Petite crapaude ! (Prise de parole, 1997), qui a reçu le prix littéraire Trillium et le prix Le Droit.
4 novembre 2023
Panayotis Pascot, La prochaine fois que tu mordras la poussière, récit, Paris, Éditions Stock, 2023, 236 pages, 29,95 $.

Le quotidien observé
avec acidité et lucidité

« Tu sais je vais bientôt mourir. » Ainsi s’exprime Le Père dès la première ligne
dc La prochaine fois que tu mordras
la poussière
, de Panayotis Pascot. Il s’agit d’un récit autobiographique aussi acide qu’ultra-lucide.
Au dire de l’éditeur, l’auteur s’attaque
d’une plume tranchante et moderne à
trois thématiques : la relation au père, l’acceptation de l’homosexualité et
la dépression. Le tout s’enchevêtre dans
un violent passage à l’âge adulte.
C’est parce que son père est à l’hôpital que Panayotis sent le besoin d’écrire. Il fouille
le passé, creuse sa mémoire, déniche
des anecdotes et des souvenirs qui sont décortiqués et analysés sous toutes les coutures.  Il ne s’est « jamais senti pénétré par quelqu’un. Je ne parle pas de sodomie, je parle d’âme, de cœur. »
L’auteur vide son sac dans ce bouquin et
ça l’aide à se comprendre, à se sentir,
à se constater. « Moi c’est le vide qui remplit mon corps. »
Les mots comme « couple » lui mettent
de la pression. Il préfère la zone grise. L’expression « je t’aime » est nulle. Toute
le monde la dit, elle appartient aux films romantiques, aux chansons d’amour (Cabrel).
Quand Panayotis croise un mec, il se demande si celui-ci aime potentiellement les hommes. Puis si le mec le regarde, il doit interpréter l’intention derrière ce regard.
Dans une anecdote, Panayotis raconte, avoir sorti une capote de son pantalon et précise que son partenaire l’a prise, l’a ouverte avec ses dents et l’a enfilée.  
« – Non, c’est pour moi.
– Ah mais moi je me fais pas baiser.
­– Ah bah moi non plus. »
Résultat : ils ne font rien de plus que des baisers maladroitement exécutés de nuit, toujours de nuit; « il ne faut pas trop que ça se voie que nos langues de garçons se touchent ».
Panayotis voit une spy « pour arrêter de faire mal à ceux que j’aime, ou ceux que
je me fais croire que j’aime, ou dont j’aime le fait qu’ils m’aiment, tout ça c’est pareil ».
Est-ce qu’aimer rend malade ? Il se dit que c’est normal pour la première fois puisque quelqu’un entre en toi. « C’est nouveau,
tu n’as jamais fait ça, tu n’as aucun anticorps. »
L’auteur ne fait pas les choses comme tout le monde. Exemple : il met le lait avant
les céréales dans on bol parce que l’inverse est la coutume. Il se place dans la baignoire avant de faire couler l’eau.
En tête-à-tête avec un homme, Panayotis propose un jeu. S’ils faisaient un enfant avec leurs deux ADN, quels traits physiques ou de caractère chacun aimerait-il que l’enfant prenne ? Le mec : lèvres, yeux, jambes, fesses, épaules, discipline. Lui : cheveux, pectoraux, humour, rapports sociaux, débrouillardise. Les deux : détermination. De qui prendrait-il la manières de douter ? Difficile à dire.
Au lieu de donner un nom précis à ses principaux personnages, Panayotis les appelle Le Père, La Vie et Le Bonheur. Dans une note à la fin du bouquin, il remercie
La Vie pour l’initiation au frontal, et
« Le Bonheur avec qui je veux partager mon quotidien encore et encore ».
28 octobre 2023
Marianne Brisebois, Mais l’automne est arrivé, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2023, 392 pages, 29,95 $.

Complexité d’une relation fusionnelle

Existe-t-il des liens étroits qui n’ont rien à voir avec frère et sœur ou meilleurs amis ? Marianne Brisebois le croit et le démontre clairement dans le roman Mais l’automne est arrivé, où elle décrit une relation fusionnelle qui est à la fois amour, amitié et fraternité, passion,
affection et platonisme.
Les protagonistes du roman sont Gabriel,
21 ans, et Emma, 19 ans. Les chapitres alternent entre la voix narrative de l’un et de l’autre. Ces deux jeunes adultes doivent répondre aux questions de la police qui enquête sur une tragédie commise dans une secte.
Gabriel et Emma ont figuré parmi les jeunes adultes de cette étrange communauté (appelée la Cité par la romancière). Témoins du pouvoir « des Élus qui couchaient avec des mineures », ils ont fui la secte juste avant qu’elle ne soit le théâtre d’un suicide collectif entraînant 48 morts.
Grâce aux interrogations policières et aux soupçons de meurtre, nous découvrons que la vie des deux personnages principaux est pleine de paradoxes. Gabriel est la personne qu’Emma aime le plus au monde, il est son meilleur ami. Elle ne veut pas qu’il soit
son chum. Emma a juste besoin de Gabriel, comme il a besoin d’elle.
« L’amitié est un mot bien faible pour décrire le lien qui nous unit. » À une complicité et une complexité hors norme se mêlé une envie criante, brûlante de l’autre. Même si Gabriel aimait les filles, lui et Emma ne seraient pas glorieux comme couple. Ils ont trop besoin d’être là l’un pour l’autre pour que ça marche.
Marianne Brisebois décrit comment l’amitié ne s’apprend pas. Elle se ressent plutôt. Cela arrive entre certaines personnes, à certains moments de leur vie. L’amitié est « le fruit de ce que nous sommes, beaucoup plus que de ce que nous savons. »
La partie amoureuse du roman se passe entre Gabriel et William, 25 ans. Le premier dit : « C’est fou tout ce que tu me permets de vivre, ce que tu arrives à me faire oublier, comment tu me donnes le goût d’être spontané, d’être moi-même… de m’aimer moi-même. C’est évident que je veux passer le reste de ma vie avec toi. »
Le jour de leur mariage, William s’exprime ainsi : « T’es trop spécial pour l’ordinaire, mon amour, alors je te promets l’extra-ordinaire. » La romancière fait remarquer que jouir est la meilleure sensation au monde quand tu comprends que le sexe
est fait pour être beau.
Brisebois écrit que « L’incertitude émerge d’une multitude de possibilités, une réponse qui n’est jamais claire. Elle sous-entend que d’autre choix sont à venir, parsèmeront
une route encore inconnue. » C’est ce que Gabriel a toujours voulu. 
Comme c’est souvent le cas dans les romans québécois des années 2000, les dialogues sont émaillés de mots anglais. Il y les expressions courantes comme « by the way, le goût de chiller, je suis un stalker, backer quelqu’un, sonner boring ». Puis il
y a des mots plus rares comme « badtriper, mansplainer (jouer au grand connaisseur pour expliquer quelque chose très connue), ghoster ma famille », ou le très inattendu « tout le monde t’a unfollow ».
Vous pouvez lire Mais l’automne est arrivé en choisissant votre perspective : roman sur l’amitié, sur l’amour, sur l’affection ou sur
le désir.
19 octobre 2023
Collectif, Les 50 plus beaux itinéraires autour du monde, Montréal, Guides Ulysse, 2023, 208 pages, 39,95 $.

Cinquante suggestions pour votre prochain voyage

Premier éditeur en tourisme au Canada, Ulysse propose une mise
à jour du beau livre Les 50 plus beaux itinéraires autour du monde, qui fait partie de la collection
50 itinéraires de rêve. L’ouvrage renferme plus de 300 photographies et 51 cartes.
Chaque itinéraire est décrit selon sa durée (de 4 à 22 jours) et est classé selon
le meilleur moment de l’année pour le parcourir (printemps, été, automne, hiver). Le guide met en lumière des expériences inoubliables à vivre, des paysages spectaculaires à voir et des découvertes étonnantes à faire.
En voici quelques exemples : suivre
les traces du capitaine Cook en Nouvelle-Zélande ; sillonner la Route de la soie en Ouzbékistan ; participer aux festivals de musique sacré du Maroc ; célébrer le solstice d’été en Islande ; faire un safari aux gorilles au Rwanda ; découvrir la culture maya du Guatemala ; goûter à La Havane des jazzmen.
Une carte du monde indique les 50 lieux
à visiter. Aucun ne se trouve en Russie, alors que les États-Unis en comptent trois.
Le Canada y figure une fois avec un circuit de 12 jours sur les pas du Groupe des Sept. Le premier arrêt est à Kleinburg (Collection McMichael d’art canadien) et inclut des arrêts dans les parcs provinciaux Killbear
et Killarney, à l’île Manitoulin et au Parc national de la Péninsule-Bruce.
Les deux itinéraires les plus courts s’étendent sur 4 jours. L’un consiste à hisser les voiles aux Bahamas en mars ; l’autre nous invite à célébrer la Fête des Lumières à Lyon en décembre.
Le plus long itinéraire s’étire sur 22 jours
et propose une exploration de l’Antarctique. Ce « continent blanc » est régi par un traité que 56 pays ont signé en 1959. Aucune population n’y vit, hormis des chercheurs internationaux.
L’itinéraire qui touche le plus grand nombre de pays est une incursion en Europe de l’Est. On explore tour à tour
des coins de l’Allemagne, de la Pologne,
de la Hongrie, de la Slovaquie, de l’Autriche et de la Tchéquie, le tout en 18 jours.
Chaque trajet est accompagné d’une section À la carte. On y présente un portrait du ou des pays couverts, notamment la capitale,
la ou les langues officielles, quelques règles d’étiquette propres à cette région et un artiste à découvrir.
Les parcours sont des propositions de base qui peuvent être remodeler à notre guise. On peut suivre un tracé en sens inverse, choisir un autre point de départ ou allonger le temps consacré à une étape. Rien n’est défendu. Toutes les libertés sont permises.
Il y a 13 circuits pour le printemps, 12 pour l’été, 12 pour l’automne et 13 pour l’hiver.
Si je devais en choisir un seul par saison, ce serait la rencontre des peuples des Andes (Bolivie) au printemps, les vestiges anciens de la Serbie et du Monténégro en été, la route des comptoirs anciens au Sénégal en automne et la découverte du vaudou au Bénin en hiver.
Les 50 itinéraires que propose ce guide Ulysse sont-ils vraiment les plus beaux du monde ? « Voilà une question qui suscitera inévitablement quelques débats… et c’est tant mieux ! Cela ne fera que démontrer, comme s’il était encore nécessaire de
le faire, que le monde est vaste et que
les possibilités de voyage sont infinies. »
12 octobre 2023
Dana Blue, Heartbeat, roman, Montréal, Éditions Glénat Québec, coll. Hugo Jeunesse, 2023, 318 pages, 19,95 $.

Cœur malade,
cœur chaviré

Avec un titre comme Heartbeat et deux garçons en page couverture, on devine que le roman de Dana Blue traite d’une relation homosexuelle. C’est beaucoup plus que ça; il est aussi question
du don d’organes.
« Ne t’attache pas, je vais sûrement mourir à la fin. » Voilà les mots qu’Elliot, un garçon atteint d’une grave maladie du cœur depuis l’enfance, lance à Rudy, un adolescent rebelle contraint de faire du bénévolat à l’hôpital pour éviter d’être expulsé de son école.
Rudy : 16 ans, cheveux teints en rouge, piercings, jean déchiré, mauvais dossier scolaire plus épais qu’un dictionnaire, turbulent, supportant difficilement les règles, prenant plutôt plaisir à les briser.
Il se cache derrière une sorte d’armure psychologique.
Elliot : 16 ans, détaché et humoristique,
en attente d’une greffe du cœur. Dès qu’il voit Rudy, son cœur bat plus vite. Il voit
le vrai Rudy sous son armure et s’acharne
à le convaincre d’en sortir. On devine
une attirance sensuelle. On imagine aussi les deux garçons à poil.
La manière dont Elliot prononce le nom de Rudy fait remonter quelques frissons de long de l’échine de ce dernier. Lorsque Rudy sent le souffle d’Elliot caresser sa joue, ses lèvres si près des siennes, il se demande ce que ça serait d’embrasser
un garçon.
Chose certaine, Rudy se considère comme un esprit libre. Il réfléchit peu à sa sexualité. Il n’est pas le genre à s’interroger sur
le genre ou le sexe de la personne qui ferait un jour battre son cœur. À vrai dire, l’ado a rarement parlé de filles ou d’amour.
Il y a bien eu quelques regards évocateurs de certaines étudiantes, « mais il n’avait pas montré suffisamment d’intérêt pour que ça aille plus loin ». Se peut-il que son intérêt homo le ravageât déjà à 15 ans…?
Rudy rougit en imaginant qu’Elliot
pense peut-être la même chose que lui.
La romancière prend plaisir à étirer
la relation naissante entre les deux ados. Dana Blue décrie avec brio « la dure réalité d’un adolescent qui tente de survivre dans un monde incertain ».
Tout comme Elliot, Rudy est puceau.
Il se sent maladroit en faisant descendre
la fermeture éclair du pantalon de son partenaire. Il craint tellement « de gâcher
la première expérience ». Quelques mots l’encouragent : « Tant que je suis dans
tes bras, je suis OK. »
Le roman ne s’attarde pas à décrire ce qui se passe au lit. On sait qu’un condom est utilisé et que Rudy ne pourrait jamais oublier l’intimité si particulière qu’il a partagée, « la sensation du corps d’Elliot contre le sien, la douceur de sa peau sous ses doigts ».
De longs passages décrivent comment il est facile de tomber amoureux, voire de sentir que le sentiment est réciproque… même si les mots « je t’aime » ne sont jamais prononcés. Ce qui est plus important, c’est qu’Elliot a besoin d’un nouveau cœur.
Le roman traite donc du don d’organes.
Elliot insiste pour que Rudy signe sa carte santé pour autoriser cette démarche.
3 octobre 2023
Cally Oldershaw, Anthologie illustrée de
la Terre
, traduction de Sylvie Lucas et Emmanuelle Pingault, illustrations de Daniel Long et Angela Rizza, Montréal, Éditions Hurtubise, 2023, 226 pages, 32,95 $.

Beautés fascinantes
de la Terre

D’après nos connaissances, la Terre est la seule planète du système solaire à avoir de l’eau à sa surface, permettant d’accueillir la vie. Spécialiste des sciences de la Terre, Cally Oldershaw a étudié comment notre planète fonctionne et nous offre une Anthologie illustrée
de la Terre.
L’ouvrage renferme une centaine de rubriques de deux pages chacune, réparties sous cinq thèmes : La planète Terre,
La terre, L’eau, L’air et Les paysages.
Les sujets vont des volcans destructeurs aux spectaculaires geysers, en passant
par les montagnes arc-en-ciel, les impressionnants glaciers, les déserts froids et les forêts tropicales verdoyantes.
On y apprend que la température au centre de la Terre est proche de celle qui existe à la surface du Soleil, soit plus de 5 200 degrés Celsius. On découvre que les montagnes arc-en-ciel dans le nord-
ouest de la Chine ont plus de 55 millions d’années; « elles sont constituées de multiples couches de grès aux teintes rouge, orange, jaune, bleu et violet ».
C’est sous la rubrique des fossiles que figure une première référence au Canada : le squelette fossilisé de Gryposaurus, trouvé en Alberta, pouvait atteindre 9 mètres de long et avait un bec de canard.
Au sujet des îles volcaniques, on y lit que, « mesuré depuis le fond de l’Océan, le volcan de Mauna Kea, sur l’île Hawaï, est
la montagne la plus élevée de la planète, avec ses 9 760 m ».
Saviez-vous qu’un terrain qui glisse
peut se déplacer à plus de 55 km/h, que
la partie visible d’un iceberg ne représente qu’un huitième de sa masse, le reste se trouvant sous l’eau ou que c’est en Australie que la rafale de vent la plus rapide fut jamais enregistrée : 407 km/h en 1996 ?
Quand une chute d’eau gèle, il arrive que les stalactites et les stalagmites se rejoignent, créant des colonnes de glaces spectaculaires. À ce sujet, une deuxième référence au Canada est une photo d’une impressionnante chute d’eau gelée dans
le canyon Johnston du parc national de Banff.
La troisième référence concerne
les tempêtes de verglas : celle « de 1998
au Québec fut l’une des plus dramatiques, avec des accumulations de glace de 10 cm d’épaisseur par endroits ».
Cette anthologie comprend des illustrations spectaculaires et des photographies à couper le souffle. À n’en point douter,
cet ouvrage unique présente les beautés fascinantes de notre planète.
L’autrice note que c’est en découvrant comment la Terre fonctionne aujourd’hui qu’on peut « apprendre beaucoup de choses sur le passé et imaginer ce qui pourrait arriver dans l’avenir ».
22 septembre 2023
Collectif sous la direction de Mattia Scarpulla. Hors de soi, nouvelles, Montréal, Éditions Tête première, 2023, 168 pages, 21,95 $.

Hors des sentiers battus

Sept nouvelles dont les personnages s’aventurent au-delà de leurs frontières intimes et sociales. Voilà ce que nous offre le recueil Hors
de soi
, sous la direction de Mattia Scarpulla. Le voyage, l’identité,
le déracinement, la migration,
la critique sociale, autant de thématiques qui y sont abordées.
Les sept nouvelles sont des créations de Chantal Garand, Ayavi Lake, Sara Lazzaroni, Éric LeBlanc, Karine Légeron, Éric Mathieu et Félix Villeneuve. En postface, Mattia Scarpulla explique comment ces textes nous offrent un voyage hors de soi « entre les passés, les origines et les identités ».
J’ai entamé ma lecture en me tournant d’abord vers « Quand le jour est égal à
la nuit », du Franco-Ontarien Éric Mathieu. Son personnage principal est un trisaïeul français qui est invité en 1910 à travailler pour la Commission géologique du Canada.
Il deviendra rapidement professeur de linguistique à l’Université d’Ottawa (comme l’auteur) et élira domicile dans le quartier Côte-de-Sable. Mathieu et son personnage enlèvent et remettent des visages, comme des masques. Ils arpentent les couloirs universitaires en se posant des questions sans réponses.
La « Basse-Ville » de Sara Lazzaroni est celle de Québec où une femme rêve à
une autre vie si elle était née sous une meilleure étoile. Elle fuit « les regards accusateurs, les jugements méprisants ».
Cette sans-abri trouve refuge dans la Bibliothèque Gabrielle-Roy où les toilettes sont utilisées pour se laver, pour étendre son linge sous les sèche-mains, voire
pour offrir discrètement des services de « quartier rouge ». Il y a même des intervenants sociaux au deuxième étage.
Dans « Sans frontières », Ayavi Lake met en scène une doctorante d’origine africaine qui débarque à Montréal et devient chauffeuse de taxi durant la nuit.
« Elle retranscrit le jour ce qu’elle vit
la nuit : le sexe, la violence, la souffrance. »
En signant « Océan intérieur », Félix Villeneuve campe un personnage pour qui les êtres humains lui paraissent tous
« très bizarres ». Les femmes intéressantes sonnent toujours « en la majeur, en do majeur ou septième, en si mineur ». Chez l’une, il décerne une sorte de fa dièse dans sa présence. « Les vagues chantent leur longue et lente mélopée en sol et en do… »
Chantal Garand publie « Résonances »,
un texte où son consignées les confidences d’une jumelle qui décrit les fibrillations de son âme, les pensées anarchiques qui font pomper son sang de travers.
La postface de Mattia Scarpulla est un long poème sans ponctuation, qui fait écho à chaque nouvelliste, à chaque personnage principal. Il confirme que l’écriture permet de sortir de soi, de trouver une liberté, de se regénérer ailleurs et autrement. Hors de soi est un recueil hors des sentiers battus.
7 septembre 2023
Michèle Vinet, Jaz, roman, Ottawa, Éditions L’Interligne, coll. Vertiges, 2023, 192 pages, 24,95 $.

Roman sur
les meurtrissures de l’âme

Oubliez jazz avec deux z, comme la musique. Place à Jaz, avec un seul z. C’est le titre du nouveau roman de Michèle Vinet, pour qui l’art et l’amour peuvent bien tenter de démasquer le mystère de la vie. « Jaz et son art. Folie déchaînée. Absolument parfait ! »
Incapable de faire son deuil d’une femme mystérieuse, Jaz peint pour oublier son mal. L’aubergiste du coin (le lieu de l’action n’est jamais mentionné), accroche quelques tableaux dans son établissement. Une série d’œuvres peintes dans l’obscurité s’intitule Lumières.
Le public contemple « couleurs, pudeurs, humeurs, ferveurs, fureurs, aigreurs, petits et grands bonheurs ». Tous les tableaux trouvent preneurs. Le public en redemande. Après Série obscure et Lumières, voilà une collection hors de l’ordinaire : L’Absence, « non pas celle de ce qui n’est plus, mais celle de ce qui pourrait être ».
Jaz peint pour s’adonner à la contemplation de son for intérieur. Pas de portraits, de paysages, de natures mortes, pas d’art décoratif. Michèle Vinet décrit avec brio les nuances de chaque coup de pinceau : « rouge chagrin, rouge-élan, vert-naissance, bleu-tendresse, violets aussi glycines que sorciers ».
Le talent de Jaz est remarqué et on lui propose une exposition dans un grande galerie, puis au niveau international. Chaque fois, il refuse d’inclure un tableau qui dort face au mur de son atelier. On devine qu’il s’agit du portrait de la seule femme que Jaz a aimée, puis perdue suite à un accident de la route.
Tout au long du roman, un « je » glisse des remarques, des sentiments. Au début, on se demande s’il s’agit de la voix de Michèle Vinet, en sourdine… Serait-ce plutôt la mystérieuse Maria Victoria Álvarez Santiago ?
La romancière truffe son histoire de plusieurs références littéraires. On retrouve tour à tour Julien Sorel (héros du roman
Le Rouge et le Noir de Stendhal), Jocelyn (esclave du sacerdoce dans Vie de Henry Brulard, également de Stendhal), Heathcliff sans l’amour de sa Catherine (Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë), le Chevalier
des Grieux (personnage du roman Manon Lescaut de l’abbé Prévost), le poison noir
de Madame Bovary (Flaubert), les trains d’Anna Karenina.
Quand il est question d’écrire une lettre,
la romancière glisse une allusion à Anaïs Nin et Henry Miller, à George Sand et Musset. Elle parle d’une histoire d’amour à la Miss Emily Brontë.
Un des personnages s’exprime en espagnol, sans traduction. On comprend facilement estoy muy bien, muchas gracias, buena suerte, peut-être même estoy trabajando mucho. Ça devient plus compliqué lorsqu’on lit Querido señor, usted es un consuelo para mi. Mis días pertenecen a
mi otra vida, pero mis noches son suyas
.
Le style de Vinet est varié. On a droit à
des envolées saccadées comme : « Le voilà qui attend. Qui tourne en rond. Qui peine à respirer. À avaler. Il doute. Il vacille. Il se sent tout petit. Démuni ».
L’envolée peut aussi être poétique. Voici
un exemple où la romancière décrit comment certains hommes savent parler aux femmes : « Ils sont semblables à
des jardiniers. Ils savent cultiver la féminité, soutenir sa floraison, se régaler de son parfum. »
Tout comme les couleurs de Jaz, les mots
de Vinet se gourment, toussotent, font leur toilette pour accueillir le lectorat. Tout comme les tableaux de l’artiste, les chapitres de la romancière crient, pleurent, rient,
nous giflent et nous embrassent à la fois.
L’artiste Jaz et la romancière Michèle Vinet deviennent chorégraphes d’un univers-poésie, chefs d’orchestre d’un concerto-conscience.
29 août 2023
Sarah Desrosiers, Sa belle mort, roman, Montréal, Éditions Hamac, 2023, 320 pages, 29,95 $.

La mort fait partie
de la vie.

Dans le roman Sa belle mort, Sarah Desrosiers choisit de décrire
la relation du quotidien entre une grand-mère mourante et sa petite-fille qui porte le même prénom
que la romancière. Cela suscite
des questions fondamentales sur
le temps, la mémoire et la perte. 
La grand-mère est Françoise Lane et la narratrice est sa petite-fille Sarah. À la fin de l’été, l’aïeule évoque devant ses enfants l’idée d’avoir recours à l’aide médicale à mourir. L’action du roman se déroule entre septembre et avril.
De tous les membres de la famille, Sarah
est celle qui rend visite le plus souvent
à la mourante qui vit dans un petit appartement d’un Centre local de services communautaires (CLSC). En janvier,
la travailleuse sociale estime que la place de madame Lane est maintenant dans un Centre d’hébergement de soins de longue durée (CHSLD).
Une infirmière évalue la situation et conclut « que laisser madame Lane en résidence malgré le niveau de soins dans elle avait besoin constituait presque une forme de maltraitance ». La mère de Sarah doit décider du niveau de soins à offrir. Cela va de A (toute action nécessaire pour la maintenir en vie) à D (aucune intervention outre les soins de confort). Le niveau D est choisi.
Saisie par l’urgence, Sarah décide de reprendre avec sa grand-mère une relation qu’elle avait laissée s’étioler au fil des ans. Jour après jour, elle observe un quotidien monotone et fait l’expérience de la beauté et de l’absurdité d’une fin de vie qui s’éternise.
Curieusement, c’est avec l’arrivée de l’hiver, saison morte, que mamie devient moins mourante, qu’elle abandonne l’idée d’une aide médicale à mourir, préférant partir
de « sa belle mort ».
La mort est un passage ; ça fait partie de
la vie. N’empêche qu’établir le contact peut devenir laborieux, le maintenir encore plus.
Sarah tire une grande satisfaction à l’idée que sa grand-mère vit en elle. « Je tenais
à la préserver, à ne pas la laisser s’effacer au fil du temps. » La petite-fille arrive « préparée, engagée, curieuse de creuser des souvenirs ».
Malgré l’étroite relation entre mamie Françoise et Sarah, la douleur de l’aïeule n’appartient pas à la petite-fille.
« La pudeur m’intimait de ne pas réagir à sa souffrance. Même un air navré et empathique aurait été de trop. »
En avril, une infirmière demande à Sarah
si tous les enfants de madame Lane sont « en paix avec la situation ». L’expression « la situation » est la mort imminente de sa grand-mère.
L’autrice a une façon particulière d’écrire certains dialogues. En voici quelques exemples : « Elle disait Comprenez-moi bien, je ne suis pas contre… François a dit S’ils pensent avoir les ressources, laissons-les aller… J’ai acquiescé, C’est certain qu’il y a une période d’adaptation… La préposée a balayé mon commentaire, C’est mon travail. »
Sarah Desrosiers a fait des études de danse classique à l’École supérieure de ballet contemporain, puis de littérature à l’Université de Montréal. Elle a posé son baluchon pendant quelque temps sur l’île de Vancouver, avant de revenir s’installer au Québec. Chemin faisant, elle a publié
le roman Bon chien (2018) et participé à différents collectifs littéraires.
20 août 2023
Richard Osman, Le Mystère de la balle perdue, roman traduit de l’anglais par Sophie Alibert, Paris, Éditions du Masque, 2023, 400 pages, 32,95 $.

Un Murder Club
pas très réussi

Le Thursday Murder Club est de retour. Dans un troisième épisode intitulé Le Mystère de la balle perdue, le romancier britannique Richard Osman campent les octogénaires Elizabeth, Joyce, Ibrahim et Ron qui s’attellent à
de vieilles affaires de meurtre, pour en découvrir le fin mot là où
la police a échoué. 
Les quatre retraités inoffensifs se penchent sur le cas de Bethany Waites, une journaliste de télévision qui enquêtait sur une énorme fraude concernant la taxe sur la valeur ajoutée, lorsque sa voiture a été chassée d’une falaise au milieu de la nuit
et dont le corps n’a jamais été retrouvé.
La formule du Murder Club n’est pas originale puisque le romancier américain James Patterson a publié plus de vingt épisodes du Women’s Murder Club entre 2002 et 2023. Je vous ai parlé d’au moins quatre épisodes, dont Le 19e Noël.
Le Mystère de la balle perdue n’est pas
un roman policier sombre, avec des poursuites dangereuses et des morts horribles. L’impulsion ou l’impact de l’intrigue ne vient pas de la résolution du crime ou de la fuite du danger. L’auteur essaie plutôt à nous faire profiter du Thursday Murder Club face à tout ce qui
se présente immanquablement sur son chemin.
Or, comme il y a quatre membres du club, souvent avec des points de vue divergents, on ne sait jamais si Richard Osman cherche à nous conduire vers quelque chose ou à nous éloigner de quelque chose.
À vrai dire, le romancier excelle dans l’art de faire du coq à l’âne et, partant, de brouiller les pistes un peu trop à mon goût. À un moment donné, il écrit que l’Angleterre sait vraiment se montrer terne quand elle le veut. Je reconnais que ce n’est pas gentil de ma part de parodier ses mots, mais je ne peux m’empêcher de dire que l’auteur sait se montrer terne dans cette aventure du Thursday Murder Club.
Je dois être honnête et vous dire que la critique a été assez élogieuse lors de la sortie de l’édition originale en anglais de
ce polar. Le New York Times a signalé :
« il n’aura fallu à Richard Osman que deux romans pour rejoindre l’élite des auteurs de polar ». Le Point a ajouté que « c’est bien troussé, et si anglais ».
J’ai eu de la difficulté à me rendre jusqu’à
la page 400. Je ne cessais de penser à ce que l’auteur fait dire au chef de police qui écrit des romans durant ses temps libres : « on ne fait qu’écrire un mot, puis un autre et on prie « pour que personne ne découvre le pot aux roses ». La citation serait de Lee Child (James Dover Grant de son vrai nom), écrivain et scénariste britannique.
30 juillet 2023
Suzanne Aubry, Le Portrait, roman, Montréal, Éditions Libre Expression, 2023, 288 pages, 29,95 $.

Roman en sept poupées gigognes

Autrice de la saga Fanette (dix tomes vendus à plus de 110 000 exemplaires), Suzanne Aubry signe Le Portrait, une brillante fiction qui tient à la fois du roman psychologique et du roman policier.
L’action se déroule entre 1912 et 1931. Cherchant à échapper à son existence monotone d’institutrice dans une école de rang, Clémence Deschamps, 22 ans, devient la gouvernante de Tristan, garçon de 11 ans à la santé fragile, dans une maison cossue d’un docteur à Outremont (Montréal).
Outre la gouvernante, le docteur Charles Levasseur a une ménagère et un homme à tout faire qui doivent lui obéir aveuglement. Clémence est saisie par le portrait d’une belle femme au regard et à la chevelure d’ébène. La ménagère lui explique qu’il s’agit de la défunte épouse de son maître, Jeanne Valcourt.
La gouvernante a la profonde conviction que le destin l’a menée auprès du garçon maladif et solitaire pour lui venir en aide. Elle apprend que Tristan a un étrange don : il peut voir les âmes des personnes décédées. Elle découvrira que les enfants possèdent parfois une plus grande capacité que les adultes à s’adapter aux pires malheurs…
Après seulement quelques jours au service du docteur Levasseur, Clémence se rend compte que le mystère entourant la mort de la mère de Tristan demeure on ne peut plus opaque. Chaque fois qu’elle croit découvrir un élément de réponse,
une nouvelle interrogation surgit. Clémence se fait dire de laisser le passé en paix, « sinon il risque de vous mordre ».
Suzanne Aubry nous tient en haleine avec brio. À chaque chapitre, une nouvelle strate s’ajoute aux mystères déjà opaques qui planent sur la luxueuse demeure d’Outremont et sur ses occupants, telles
des poupées gigognes.
Le roman est construit comme la matriochka russe. Il est divisé en sept parties ou poupées. La première partie décrit l’arrivée de Clémence et le mystère de la mort de Jeanne, mère de Tristan. On assiste ensuite à une série de flash-backs qui nous ramènent à 1912, puis 1919 et de nouveau en 1931.
Le personnage du docteur Levasseur fait froncer les sourcils. Sous le vernis de ses bonnes manières se cachent une âpreté et une dureté étonnantes, voire effarantes. Avec sa belle-famille, il se montre disert, spirituel et amusant, mais avec sa femme il redevient « le Charles vindicatif, blessant, sombre ».
En acceptant d’épouser Charles Levasseur, Jeanne Valcourt avait posé une condition : sa sœur jumelle Isabelle devait vivre avec eux. Ses plans sont déjoués puisque Isa est placée à Saint-Jean-de-Dieu, hôpital psychiatrique bien connu à Montréal. Jeanne devient rapidement une épouse prisonnière, vivant continuellement « dans la crainte de déplaire à son mari, de susciter sa désapprobation, voire son courroux ».
Avec environ une demi-douzaine de personnages, la romancière réussit à tisser une solide intrigue où feindre l’obéissance permet aux plus soumis de vaincre les forces autoritaires, voire meurtrières.
Autrice de plusieurs romans, d’un recueil de contes et de nombreuses pièces de théâtre, Suzanne Aubry a été présidente
de l’Union des écrivaines et écrivains québécois de 2017 à 2023.
8 juillet 2023
Christian Beaudry, Les espérances inachevées, tome 1, L’indomptable, roman, Rimouski, Éditions du Tullinois, 2022,
262 pages, 29,95 $.

Le cœur pour l’un,
le corps pour l’autre

Grande Ceinture d’argile, Temiskaming and Northern Ontario Railway (TNOR), Hôpital Sensenbrenner, Kapuskasing Inn, Spruce Falls Pulp & Paper Company, autant de repères nord-est ontariens qui émaillent le roman
Les espérances inachevées de Christian Beaudry. Et au cœur
de cette fiction historique trône Catherine L’indomptable,
titre du premier tome.
L’action débute vers la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un officier de la Luftwaffe est envoyé au camp Q-23 de prisonniers
de guerre, à l’extrémité sud du comté de Cochrane. Helmut réussit à s’évader, monte à bord d’un train de la TNOR, lequel déraille et cause plusieurs morts ou blessés.
Malgré ses blessures, Helmut Schreiber sauve la vie au soldat canadien Arthur Edwin et, voyant un soldat britannique mort à ses côtés, décide d’usurper son identité. Helmut, devenu Josh Cohen, et Arthur sont transférés à Sensenbrenner, hôpital fondé à Kapuskasing en 1929.
C’est là où Catherine, infirmière québécoise bilingue, travaille et s’éprend des deux hommes.
Lorsque le prisonnier Helmut-Josh entend le nom Catherine (et non Katrin), il lui demande si elle est Franco-Ontarienne. C’est là un anachronisme car le gentillé Franco-Ontarien/Franco-Ontarienne n’est pas retenu avant le début des années 1970. On disait plutôt les Canadiens français
de l’Ontario.
Le roman fourmille de détails sur des épisodes de guerre et de camps de prisonniers. Nous avons parfois l’impression de lire de longs passages inspirés de recherches sur Internet, ce qui alourdit
la fluidité du récit. Quoi qu’il en soit,
la beauté, le charme, la vitalité, l’autonomie, l’impulsivité et la fougue de Catherine nous entraîne vers de nombreuses aventures romantiques.
Catherine épouse Arthur, mais garde Josh comme amant. Arthur est au courant
et l’insatiété sexuelle de son épouse ne l’embête pas. Le romancier décrit comment Arthur privilégie « la fidélité du cœur plutôt que celle du corps ».
Catherine est amoureuse d’Arthur et comblée par Josh. Elle ne peut imaginer
sa vie sans l’un, sans l’autre, « sans vous deux à mes côtés ». Le trio finit par s’installer à Montréal et leur style de vie jure dans le décor de la Grande Noirceur (1944-1959) sous Maurice Duplessis. Heureusement, Catherine travaille dans
le domaine de la santé publique qui n’est pas sous la houlette des évêques, du clergé, d’une majorité d’hommes.
La fausse identité de Helmut-Josh va évidemment le rattraper. Christian Beaudry sait bien architecturer son intrigue pour nous réserver des rebondissements de taille. En dépit de certaines longueurs, l’écriture demeure assez fluide et le portrait d’une femme professionnelle, militante et mère
de famille ne nous laisse pas indifférents.
La dernière page du roman annonce
un second tome où Catherine se trouvera aux premières loges lors de la victoire du Parti québécois en 1976. Un délire qui ne sera pas partagé par son fils…
3 juillet 2023
Nicolas Weinberg, Vivre ou presque, nouvelles, Ottawa, Éditions L’Interligne, 2023, 152 pages, 24,95 $.
Vivre n’est pas un cadeau
Le Franco-Torontois Nicolas Weinberg a beaucoup réfléchi sur ce qui peut rendre difficile l’existence dans notre société. Son recueil de nouvelles Vivre ou presque illustre comment nous nous retrouvons parfois dans des situations où nous ne partageons pas les valeurs dominantes, comme
la recherche aveugle du pouvoir et
de la domination.
Les sept récits qui composent ce livre ont été écrits entre 2013 et 2020. Ils ont en commun d’être marqués du sceau de la lucidité la plus totale. Ils nous font la démonstration que la vie n’est pas nécessairement un cadeau, plutôt le mal de vivre.
La première nouvelle, qui donne son titre au recueil, met en relief l’hyper-financement de la mort. Le personnage principal va bientôt mourir et il lui faut presque une calculatrice pour connaître la valeur de chaque étape à venir : coût des traitements, revenus des dons d’organes, funérailles.
Dans cette nouvelle, le couple s’offre un cadeau de Noel en laissant l’étiquette du prix « afin que l’autre puisse vérifier s’il n’a pas dépensé plus, auquel cas il y a rééquilibrage par un transfert monétaire de main à main au moment du dessert ». C’est une coutume pour eux, la preuve que les bons comptes font les bons amis.
Né à Paris en 1967, l’auteur inclut parfois des références à la France dans ses nouvelles. L’action de l’une d’elles se passe dans les bois et les collines du Lot, dans la vallée du Celé. Une autre histoire fait un arrêt au jardin
des Gobelins et mentionne la rivière Bièvre soustraite à la vue des Parisiens sous
les voûtes qui la ravalent au rang d’égout.
Aujourd’hui traducteur, Weinberg a d’abord
été journaliste et il estime que cela le sert
bien dans son écriture car le journalisme couvre une foule d’événements, d’incidents
et d’accidents qui alimentent on ne peut mieux la fiction.
On dit que l’odorat constitue sans doute
le sens le plus mystérieux; certains de ses mécanismes restent d’ailleurs encore incompris. À en croire l’auteur, mieux sentir permet de mieux écrire. Le pouvoir évocateur d’une odeur est bien plus fort que celui d’une image ou d’un son.
Dans « Le Parfumeur du comte », un person-nage excelle dans l’art de concocter des odeurs végétales et minérales qui provoquent une reconnaissance, un souvenir, un signal. Qu’en est-il de l’odeur humaine…?
Plus loin, deux hommes subissent simultané-ment la même amnésie. Ils découvrent qu’il en va de la conscience comme du mouvement : « c’est dans le temps et non dans l’espace que l’une et l’autre se réalisent ».
J’ai souvent mentionné ma préférence pour
les nouvelles courtes, de préférence avec
une finale inattendue. Les 152 pages du recueil de Nicolas Weinberg ne contiennent que sept textes, dont le dernier qui s’étend sur 37 pages. Le nouvelliste affectionne les longs paragra-phes, certains s’étirant sur trois pages et demie, voire quatre pages.
En entrevue à Radio-Canada, Weinberg reconnaît que la démarche prêtée à Esther, personnage d’une nouvelle qui porte son nom, demeure une façon détournée de dire comment l’écriture est exaltante. « Je crois avoir compris qui j’étais, qui je n’étais pas, qui je ne voulais pas être. J’ai compris que la seule lectrice qui compte, c’est moi-même à l’instant où j’écris… »
En 2004, Nicolas Weinberg a publié la nouvelle « Le Fardeau » dans le premier numéro de la revue Éclats de Rêves; en 2009, « Le Boucher » est paru dans la revue Solaris. Vivre ou presque est son premier recueil solo.
29 mai 2024
Nita Prose, L’Invité mystère, roman traduit de l’anglais par Estelle, Roudet, Paris Éditions Calmann-Lévy, 2024, 360 pages, 26,95 $.

Tasse de thé, scones
et… meurtre

Un écrivain mondialement connu s’écroule raide mort dans le salon de thé d’un prestigieux hôtel. Molly, la protagoniste de La Femme de chambre se retrouve une fois de plus sur la sellette dans L’Invité mystère de Nita Prose, autrice et éditrice basée à Toronto.
Le polar alterne entre le temps où Mamie travaillait pour l’écrivain J. D. Grimthorpe
et le temps où sa petite-fille Molly est responsable des femmes de chambre à l’hôtel Regency Grand. Mamie a jadis été
la bonne de l’écrivain ; sa petite-fille l’accompagnait, polissait l’argenterie et lisait dans la bibliothèque dont un pan cachait une porte vers le bureau du soi-disant plus grand auteur de polar.
Dès que la police s’amène pour élucider
la mort suspecte de Grimthorpe, Molly pose les questions les moins attendues à l’inspectrice, fait des liens auxquels la police n’a pas songé et se demande pourquoi on saute à des conclusions hâtives.
Elle brasse les cartes Meurtre, Crime, Suspects, Mobile et Alibis en tentant de distinguer entre la part de vérité dans cette histoire et ce qui n’est pas la réalité. « Parfois, un truc de rien du tout au début devient la clé qui permet de percer
le mystère. Il suffit de savoir rassembler
les morceaux. »
La thédomancie est la lecture des feuilles
de thé pour détecter des indices subtils combinés à l’intuition et à l’expérience. Nita Rose a sans doute écrit ce roman en y ayant recours.
Lorsque l’autopsie révèle que Grimthorpe a été empoisonné dans le salon de thé du Regency Grand, certains membres du personnel deviennent des suspects, dont
la responsable des femmes de chambre. Douée pour les détails, Molly entend bien prouver le contraire. Elle dit à l’inspectrice : « Je passe peut-être à côté de ce qui vous paraît évident, mais j’ai toujours été attentive à ce que les autres ignorent. »
Le polar met aussi en scène un club de femmes qui sont des fans irréductibles de Grimthorpe. L’une d’elle, véritable aficionado, se targue d’en être la biographe officielle,
ce que nie l’auteur. Cette femme sait que l’écrivain aime sucrer son thé avec du miel.
Molly connaît le son du tintement d’une vraie cuillère en argent contre une tasse en porcelaine fine, « une véritable musique à mes oreilles ». Elle a non seulement l’œil pour les détails les plus curieux, elle a l’oreille aussi. Cuillère et pot de miel vont-ils faire chavirer l’enquête policière en ouvrant une nouvelle piste… ?
L’invité mystère du titre est la fille de celle qui a dactylographié tous les polars de Grimthorpe. Elle sait ce que l’écrivain s’apprêtait à révéler avant de tomber raide mort dans le salon de thé du Regency Grand. La soi-disant biographe officielle
l’a aussi deviné.
Autant de rebondissements qui font de L’Invité mystère une enquête haute en couleur, qu’on savoure en sirotant une tasse de thé, bien entendu.
22 mai 2024
Andrée Christensen, Plonge, Freya, vole ! récit poétique, Ottawa, Éditions David, hors collection, 2023, 184 pages, 26,95 $.

L’ivresse des mots
chez Andrée Christensen

Finaliste au Prix littéraire Trillium pour
son récit poétique Plonge, Freya, vole ! Andrée Christensen reprend son person-nage Freya, disparu prématurément dans
les pages du roman Depuis toujours, j’entendais la mer (2006), pour une nouvelle gestation qui se veut une allégorie de l’acte d’écrire.
Dans la mythologie scandinave, Freya
est vénérée en tant que déesse de l’amour et de la beauté. Dans ce récit poétique,
elle « devient un nom fondateur,
une convocation à la transformation ».
On ne tarde pas à découvrir comment
un personnage peut s’acharner sur
son créateur pour exiger la parole.
Vous croyez sans doute que l’auteur
connaît mieux que personne l’intimité de ses personnages. Détrompez-vous; ce n’est pas toujours le cas. Les mots sont vivants; ils évoluent dans un temps autre; leurs mouvements demeurent imperceptibles,
sauf à ceux qui savent voir au-delà
des apparences.
Freya-Andrée démontre comment les mots ont un pouvoir spécial, celui d’arrêter
le temps. Ils permettent à la romancière-poète d’être doublement figée dans une même ivresse, celle de la peur et de
la fascination.
Tout au long de son récit poétique, Andrée Christensen glisse des références artistiques ou mythologiques. Il est tour à tour question de la déesse-sorcière Circé (Ulysse), d’un visage qui a l’ovale des nymphes de Botticelli, de la fée Mélusine,
de l’allegretto d’un battement d’ailes et
de l’or bleu de la Renaissance.
Parlant du bleu, la poète trouve toute une panoplie de nuances : bleu muscari, aigue-marine, bleu pervenche, lapis-lazuli, saphir, outremer, velours de Perse. Parmi les quatorze oeuvres qui illustrent le récit,
il y a « La convocation du bleu ».
Ces œuvres ont été réalisées par l’autrice après avoir écrit Plonge, Freya, vole ! Il s’git de techniques mixtes et collages, sans message didactique. Les créations ne font pas appel à la raison, plutôt à l’émotion et
à l’intuition.
Porté par une écriture envoûtante, Plonge, Freya, vole! est un livre inclassable qui se
lit comme un roman, mais se savoure tel
un long poème.
Poète, romancière et artiste visuelle, Andrée Christensen a publié plus de vingt-cinq titres, dont certains traduits en anglais et en roumain. L’autrice a également réalisé cinq livres d’artistes à partir de ses recueils de poésie avec des artistes visuels de l’Ontario et du Québec.
Créé en 1994, le Prix Trillium de langue française demeure la plus prestigieuse récompense littéraire en Ontario.
Les finalistes de cette année, sont : Martin Bélanger pour La fin de nos programmes, Andrée Christensen pour Plonge, Freya, vole!, David Ménard pour L’aurore martyrise l’enfant, Paul Ruban pour Le parfum de
la baleine
 et Nicolas Weinberg pour Vivre ou presque. La ou le lauréat sera connu
le 20 juin.
11 mai 2024
Dana Blue, Devil, tome 1 de Kink Club, Paris, Harper Collins, 2024, 288 pages, 28,95 $.

Bienvenue dans
l’univers du BDSM

Passionnée de romance, l’écrivaine québécoise Dana Blue (pseudonyme) nous surprend en explorant
un univers peu connu pour
les effusions de sentiments romantiques en signant Devil.
Il s’agit du premier tome d’une trilogie intitulée Kink Club. Bienvenue dans l’univers du BDSM.
L’action se déroule à New York, au Leather & Pleasure Club, un lieu de rencontre haut de gamme pour une clientèle avec certains moyens. Les hommes membres de cet établissement ont des goûts marqués pour le bondage et la discipline, la domination et la soumission, le sadisme et le masochisme (BDSM).
Les deux principaux personnages sont
le dominateur Dave Knight alias Devil et
le soumis Terrence Robinson alias le chiot. Ce dernier s’est sauvé d’une secte religieuse où le gourou l’a violé. Il réussit à trouver
un emploi de serveur au Leather & Pleasure Club. Les lumières tamisées,
les meubles en bois massif et les fauteuils en cuir l’impressionne.
Plusieurs membres du Club sont, eux, impressionnés par la beauté androgyne de Terrence, par son physique à la fois en forme et fragile. Grâce à une aura écrasante de dominance, Devil leur dame le pion et s’approprie celui qu’il va appeler le chiot.
Il lui fait signer un contrat d’obéissance aveugle pour une durée d’une semaine.
Dana Blue peint un chiot doué pour obéir. Avec Devil, Terrence trouve son espace mental de soumission; il a vraiment cela dans les veines. N’empêche qu’il ne sait jamais s’il frisonne d’appréhension ou de plaisir, d’angoisse ou d’envie. Chose certaine, le chiot « ne s’est jamais senti davantage libre que sous le contrôle de son Dom ».
Si l’homosexualité est généralement acceptée en société, s’afficher comme
un pratiquant de BDSM demeure le plus souvent mal vu. « Les gens ont encore beaucoup de préjugés et son mal informés sur la discipline. »
La romancière décrit comment ce n’est
pas la douleur en elle-même qui apporte
le plaisir aux soumis les plus masochistes; « c’est plutôt l’intense joie et la satisfaction qu’ils ressentent à l’idée d’avoir réussi à plaire à leur Dom ».
Devil passe aisément d’un extrême à l’autre, de la délicatesse à la rudesse. Sans punition, un Dom est en droit de se demander où serait le plaisir d’une relation BDSM, n’est-ce pas? Une panoplie de sex toys pimente son comportement : collier, menottes, cage, plug, pince, anneau.
Au terme de son contrat, Terrence a gagné beaucoup de confiance en lui-même et
n’est plus l’homme timide et brisé que Devil a rencontré la première fois au Leather & Pleasure Club. La soumission lui offre désormais les plus étourdissantes des sensations.
Les deux autres tomes de la série Kink Club sont Demon et Desire.
7 mai 2024
J.L. Blanchard, La femme papillon,
Une enquête de Bonneau et Lamouche, roman policier, Montréal, Éditions Fides, 2024, 350 pages, 29,95 $.

Bonneau et Lamouche enquêtent en France

Les enquêtes de l’inspecteur Bonneau et de son assistant Lamouche, de la police montréalaise, n’ont plus de frontière. Dans
La femme papillon, le romancier
J.L. Blanchard les dépêche à Paris où ils affrontent le mystérieux et redoutable Ordre des Monarques.
Le président de la République a invité Bonneau pour le remercier d’avoir résolu une affaire de célèbre tableau, racontée dans Les os de la méduse . Aussitôt arrivé à l’aéroport Charles-de-Gaulle, l’inspecteur est kidnappé et cela déclenche un branle-bas de combat entre le directeur de
la police nationale, le coordonnateur de
la lutte contre le terrorisme, la ministre
de l’Intérieur, le premier ministre et
le président de la République.
Pour retrouver Bonneau avant qu’il ne soit coupé en petits morceaux, l’assistant Lamouche s’envole pour Paris. Il est reconnu pour être impertinent, voire un peu rebelle, mais plutôt futé. Le voici « au beau milieu d’un échiquier sans en connaître tous
les enjeux ». Paris n’entend pas laisser
« ce jeune assistant de mes fesses se mêler de l’enquête » et le tient à distance.
En acceptant de devenir l’assistant du lieutenant, Lamouche savait qu’il allait probablement en voir de toutes les couleurs. « Mais jamais il n’aurait cru qu’il devrait aussi jouer les James Bond… » Pour retrouver son patron en vie, Lamouche doit élucider le mystère entourant l’énigmatique Ordre des Monarques dont les fondements semblent être l’ambition et la cupidité.
J.L. Blanchard démontre comment la convoi-tise fait commettre bien des crimes et croire bien des sottises. Il pimente son récit en décrivant des scènes d’initiation à l’Ordre des Monarques, où les membres cherchent « l’apothéose de la sagesse dans la célé-bration des plaisirs charnels ». Son style est aussi coloré que les fantasmes des initiés.
Avec un titre comme La femme papillon,
les protagonistes doivent se montrer à
la hauteur de la tâche, pas comme des chenilles ou pire encore, des larves. Et pour cause car ils se retrouvent au cœur d’une intrigue rocambolesque dans les hautes sphères du pouvoir.
Parlant de hautes sphères, Blanchard émaille son récit de citations dans la bouche du président de la République, qui s’exprime ainsi : comme le disait si bien Jacques Chirac… ou Mitterrand avait l’habitude de répéter… De Gaulle y passe aussi, lui qui affirmait que « la gloire se donne seulement à ceux qui l’ont rêvée ».
À plus d’une reprise, il m’a semblé que Bonneau ou Lamouche bénéficiaient de coups de chance un peu trop gratuits. Quelque chose d’étonnant apparaît soudainement au fond d’une alcôve.
Une échelle de corde lui tombe sur la tête.
Il craint qu’une porte soit verrouillée, mais non ! Il sort miraculeusement d’une pièce.
Cela n’empêche pas Bonneau et Lamouche de débarquer en France pour notre plus grand plaisir !
Né en 1957, Jean-Louis Blanchard est un écrivain canadien féru d’histoire. C’est à 64 ans qu’il a publié son premier roman,
Le silence des pélicans, lançant ainsi la populaire série « Une enquête de Bonneau et Lamouche ».
22 avril 2024
Zabel Bourbeau, L’Ontario à moto, Montréal, Guides Ulysse, 2024, 208 pages, 31 cartes, 29,95 $.

Évasions ontariennes
sur deux roues

Avec la belle saison qui approche,
les évasions sur deux roues ont
le haut du pavé. Les Guides Ulysse proposent donc une trentaine de road trips dans L’Ontario à moto,
de Zabel Bourbeau. L’autrice ne parle pas de voyages ou de vacances mais plutôt d’aventures à moto car il faut conjuguer avec les humeurs de Dame Nature.
Deuxième plus grande province après
le Québec, l’Ontario est la plus populeuse
et Toronto n’est pas le seul lieu d’attraction. D’immenses contrées 100% nature attendent les motocyclistes dans « une paix, un calme et un panorama remarquables ». Parcouru de rivières, l’Ontario couvre plus d’un million de kilomètres carrés percés de plus de 250 000 lacs.
Les circuits proposés par Zabel Bourbeau indiquent en un coup d’œil rapide
la longueur (km), la durée (jours), le niveau de difficulté (débutant, intermédiaire chevronné), le nombre de courbes sur une échelle de 1 à 5 et la beauté du paysage, également sur une échelle de 1 à 5.
Ce guide Ulysse semble viser les motocyclistes de la Belle Province. Pourquoi ? Parce que pour chaque circuit, on indique d’abord la distance à parcourir depuis Montréal et depuis la ville de Québec pour entamer la randonnée.
Regroupés sous cinq régions, les circuits permettent de rouler pour découvrir
1) Ottawa, les Mille-Îles et l’Est,
2) La péninsule du Niagara et le Centre,
3) La péninsule de Bruce et le Sud-Ouest, 4) Le Nord-Est, contrée de lacs et de forêts, 5) Le Nord-Ouest, le lac Supérieur et au-delà.
À titre d’exemple, je choisis le circuit intitulé Sur les traces du Groupe des Sept. Il s’étend de Sault-Sainte-Marie à Wawa, soit 230 km, requiert 2 à 3 jours et est de niveau chevronné. Le tronçon de l’autoroute Transcanadienne porte le nom de Route du Groupe des Sept (artistes) parce que « leur style audacieux et les couleurs vives mirent en valeur le caractère singulier de la nature du pays ».
Comme je suis originaire du Sud-Ouest ontarien, je ne peux pas m’empêcher de signaler le circuit L’extrême sud du Canada (100 km, 2 jours, niveau débutant). On propose une visite du Parc national de
la Pointe-Pelée et de l’île Pelée, situés à
la même latitude que Barcelone et Rome.
Ce guide offre plus que des circuits bien structurés. On y trouve une liste de plus
de 180 concessionnaires ontariens pour
les marques suivantes : BMW, CF Moto, Ducati, Guzzi, Harley-Davidson, Honda, Indian, Kawasaki, Suzuki, Triumph, Victory et Yamaha.
Zabel Bourbeau indique aussi quoi faire
en cas d’orage, de noirceur, de brouillard,
de gravier, de froid pénétrant ou d’intense chaleur.
Que ce soit pour une journée, un week-end ou des vacances de quelques semaines,
le motocycliste trouvera tout ce dont il a besoin dans ce livre pour rouler au fil de l’eau, savourer les routes sinueuses, admirer les villages les plus charmants et profiter des attraits accessibles.
Entièrement en couleurs et orné de photos inspirantes, L'Ontario à moto s’intéresse à tous les trajets possibles au-delà de
la traditionnelle autoroute :
chemins de campagne pittoresques, routes secondaires sympathiques et routes panoramiques spectaculaires.
14 avril 2024
Anne Trépanier, De l’hydre au castor. Imaginaire et représentations de
la Confédération dans la presse canadienne, 1844-1867
, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2024, 276 pages, 39,95$.

Visiter l’imaginaire
des Canadiens en 1867

Phrases mordantes composées
par des écrivains satiriques ou représentations loufoques dessinées par des caricaturistes, voilà sur quoi s’est penchée Anne Trépanier pour écrire De l’hydre au castor.  Imaginaire et représentations de
la Confédération dans la presse canadienne, 1844-1867
.
L’autrice expose et rassemble dans ce livre des représentations du « Canada à naître », tirées de journaux et de feuilles satiriques provenant des provinces de l’Amérique du Nord britannique avant leur entrée dans
la Confédération le 1er juillet 1867 :
la Nouvelle-Écosse, le Nouveau-Brunswick, le Canada-Est (Québec) et le Canada-Ouest (Ontario).
Il ne s’agit pas d’une thèse ou d’un livre érudit, mais plutôt d’une « exploration curieuse et attentive d’images qui donnent corps et figures à des lieux communs de l’argumentation », au moment où se forme le Canada politique de 1867. On n’hésite pas à utiliser la puissance de l’imaginaire
des monstres pour décrire le projet de Confédération : spectres, fantômes, hydres
et pieuvres.
Selon l'essayiste Anne Trépanier, bien que les journaux soient en noir et blanc,
les images laissent voir un grand spectre
de personnages colorés. On y trouve Batiste pour les Canayens, John Bull pour
les Britanniques et Brother John pour
les Américains.
S’ajoutent des portraits caricaturés de politiciens tels que George Brown, John A. Macdonald ou Louis-Joseph Papineau, pour n’en nommer que trois.
On ne saurait trop insister sur l’importance des journaux dans le développement de l’opinion publique et de « l’alphabétisation politique » des futurs Canadiens.
Or, l’objectivité n’avait pas sa place dans
les journaux de la période étudié.
Comme l’expriment les auteurs de l’essai Histoire du livre de l’imprimé au Canada, « elle était non seulement absente de
la presse d’opinion du XIXe siècle mais contradictoire avec la conception même d’un journal politique ». Ils rappellent qu’entre 1830 et 1870, le journal d’opinion est justement à son apogée dans la Bas-Canada et le Canada-Est.
Les images satiriques sont très présentes dans l’affirmation de l’imaginaire et de l’identité. Les métaphores viennent tout naturellement à la rescousse dans les deux cas. Et comme on le sait, la métaphore fait voyager les images, celles qui valent mille mots.
« Lorsque la narration est appuyée par
des images fortes, en particulier lorsque
ces allégories sont mises en images,
la performance identitaire est soulignée et plus facile à lire. Les étapes de la distinction et de la différenciation, de l’identification et de la reconnaissance prennent alors des reliefs appréciables. »
Anne Trépanier montre clairement comment les images textuelles et visuelles ont permis d’entrevoir un certain imaginaire de la Confédération. Par exemple, ces images montrent bien le rapport trouble qu’entretient le Canada en devenir à l’égard de la Grande-Bretagne et des États-Unis.
Le corpus évoque aussi « les tensions existantes entre les provinces et la peur, commune, de l’inconnu ».
Le Canada de 1867 est un pays jeune, plein de controverses. Certaines réalités du XIXe siècle n’ont pas encore disparu au XXIe siècle.
7 avril 2024
Lucy Maud Montgomery, Les Chroniques d’Avonlea, nouvelles traduites par Patricia Barbe-Girault, France, Éditions Monsieur Toussaint Louverture, 2024, 232 pages,
32,95 $.

La prose élégante
de Lucy Montgomery
 

Autrice la plus lue au Canada, Lucy Maud Montgomery publie Les Chroniques d’Avonlea, son premier recueil de nouvelles, en 1912. Un second tome paraît en 1920.
Les Éditions Monsieur Toussaint Louverture ont réuni douze nouvelles qui jouissent d’une prose élégante, poétique et pleine
de charme.
Lucy Maud Montgomery est née à l’Île-du-Prince-Édouard en 1874 et décédée en Ontario en 1942. Son premier roman Anne, la maison aux pignons verts (1908) a été imprimé continuellement pendant plus d’un siècle, a été traduit en plus de 35 langues,
y compris le braille, et adapté des douzaines de fois en divers médias. Montgomery a écrit plus de 500 nouvelles, dont
Les Chroniques d’Avonlea.
On retrouve le village d’Avonlea et
les premières années d’Anne Shirley à
Green Gables (pignons verts). On plonge dans des récits tour à tour tendres, nostalgiques et drôles. On découvre aussi bien le quotidien routinier que le côté extraordinaire de la vie sur l’Île-du-Prince Édouard.
Dès les premières lignes, deux traits
d’Anne Shirley sont décrits : « sa jolie tête couronnée de tresses auburn » et « ses grands yeux gris comme deux lacs sombres où miroitait la lune ». Tandis qu’elle n’est encore qu’une jeune fille, Anne Shirley va découvrir divers personnages colorés qui peuple Avonlea et ses environs.
À quelques reprises, l’autrice fait référence aux Saintes Écritures. Les pieds d’un personnage se détournent de la jeunesse « pour marché dans la vallée des ombres » (allusion aux Psaumes, 23 :4). Ou encore : « chaque parole qu’il prononça était pour elle comme une pomme d’or dans un tableau d’argent » (allusion aux Proverbes, 25 :11). Quand quelqu’un « travers la Vallée de l’ombre de la mort », il s’agit bien entendu d’une allusion aux Psaumes, 23:4.
Pour dire que Tante Nan est décédée, Lucy Montgomery écrit qu’elle « s’était endormie du sommeil qui ne connaît pas de réveil ». Le style finement ciselé s’applique aussi à
la vieille Mlle Lloyd que l’on croit avare et excentrique, au petit Felix et à sa passion pour le violon, à Pa Sloane et à son amour des encans, ou encore à Prissy Strong à qui on ferra une cour bien particulière. 
Voilà douze histoires captivantes qui dévoilent la richesse humaine d’une petite communauté au tournant du vingtième siècle.
22 mars 2024
Évelyne Ferron, Histoires de constructions
et monuments incroyables
, album documentaire illustré par Jordanne Maynard, Montréal, Éditions Fides, coll. Civilisations, 2024, 48 pages, 22,95 $.

Les plus fascinants
édifices et structures
de notre planète

La Terre regorge de constructions et monuments incroyables. On n’a qu’à penser à La Grande Muraille, au Colisée de Rome, au Taj Mahal ou
au Parthénon. Les Éditions Fides ont créé la collection Civilisations pour faire connaître des faits étonnants.
Évelyne Ferron signe Histoires de constructions et monuments incroyables,
un album documentaire illustré par Jordanne Maynard. Il couvre aussi bien
la préhistoire et l’antiquité que le Moyen Âge, l’époque moderne et l’époque contemporaine. Chaque construction ou monument est décrit en une page, plus
une illustration et une photo.
À tout seigneur, tour honneur. La pyramide de Khéops ouvre le bal. C’est le tombeau d’un pharaon plus de 4 500 ans passés.
À la même époque, le cercle de pierre de Stonehenge s’élève en Angleterre; il s’agit
du plus énorme calendrier solaire.
La Grande Muraille de Chine (environ 2 500 ans) est « si longue qu’elle pourrait faire tout le tour des États-Unis ». On a inventé des histoires à son sujet, comme l’idée qu’on peut la voir de la Lune. C’est faux, mais cela montre à quel point elle impressionne.
Parmi les constructions et monuments présentés, j’ai vu Stonehenge, la Grande Muraille, la pyramide du Soleil (Mexique),
le Colisée de Rome, le Parthénon, l’Alhambra (Espagne), le Château de Versailles, la Tour Eiffel et Habitat 67.
Oui, vous avez bien lu. La dernière construction dans cet album est
« un étonnant édifice à logements fait d’immenses cubes empilés les uns sur
les autres ». Ces 158 appartements répartis sur 12 étages inégaux ont été érigés lors d’Expo 67 à Montréal.
Depuis la nuit des temps, les humains
sont d’incroyables bâtisseurs. Sans outils spécialisés ni logiciels, ils ont réussi à creuser un tombeau à même une falaise,
à bâtir des châteaux dignes d’un conte de fées et à ériger des structures si hautes qu’elles semblent toucher le ciel !À travers les pages de ce livre, nous visitons quelques-uns de ces édifices aussi bizarres que surprenants et nous rencontrons
les peuples qui les ont construits.
10 mars 2024
Florence Sara G. Ferraris, Ruelles, livre pratique avec photos d’Ariel Tarr, Montréal, La courte échelle, 2024, 256 pages, 29,95 $.

La ruelle est
une communauté
tricotée serrée

Oreille tendue et œil grand ouvert, voilà comment il faut arpenter
une ruelle pour saisir l’essence
d’une ville. La journaliste Florence Sara G. Ferraris et la photographe Ariel Tarr ont parcouru nombre
des 4 000 ruelles montréalaises pour nous offrir Ruelles,
un hommage aux gens qui
les peuplent.
Ces petites artères souvent cachées s’étirent sur près de 500 kilomètres. Elles épousent les formes suivantes : en ligne droite, en H, en T et en S. « Terrains de jeux pour
les enfants, lieux de passage pour certains et espaces de rencontres pour d’autres,
les ruelles montréalaises font partie de l’imaginaire collectif. »
Les ruelles n’existaient pas en Nouvelle-France. Elles font leur apparition après
la Conquête britannique, permettant aux domestiques de gagner les cuisines sans être vus et aux cochers d’accéder aux écuries des vastes maisons de style anglais.
Un personnage typique des ruelles au
19e siècle est le guenillou, appelé aussi chiffonnier ou vendeux de guenilles.
D’un ton éraillé ou nasillard, il lance son « bouteill’ guenill’ à vendre ». Il est
« un peu comme un bonhomme Sept-Heures réinventé ».
L’ouvrage note que la ruelle était l’univers des enfants. Les parents y venaient seulement pour acheter de la glace ou du pain. « C’était vraiment notre terrain de jeu. » Mais il faut écouter les consignes, peu importe l’adulte qui les dicte. « La ruelle, c’est une communauté où tous s’occupent les uns des autres. »
Pour l’écrivain Michel Tremblay, les ruelles racontent quelque chose de bien particulier sur Montréal. « C’est une fenêtre sur l’intime, sur la vie des gens ordinaires… et c’est unique à chez nous. » La ruelle de la rue Fabre a été son lieu de parties de cache-cache, de concours de balle au mur et d’interminables tournois de « kick
la cacane ».
C’est entre les murs de tôle des hangars, avec de la garnotte plein les souliers, que
le parolier Pierre Huet a commencé à écrire ses premières chansons. Le chanteur Michel Rivard ajoute : « ce n’est pas comme si on avait pu raconter notre enfance sur le bord de la mer à Natashquan » (Vigneault). Pour l’un et pour l’autre, parler des ruelles, c’était parler d’une certaine insouciance associée
à l’enfance, parler de liberté et évoquer
un désabusement nostalgique.
Il arrive parfois que le public ne se reconnaît pas dans l’offre culturelle du centre-ville et de la place des Festivals.
Pour cette raison, le Festival des arts de ruelle (FAR) voit le jour à la fin des année 2010. « Le FAR, c’est une livraison culturelle en proximité citoyenne. »
Florence Sara G. Ferraris écrit que les ruelles catalysent les rapprochements.
« On y observe des relations qui poussent et qui fleurissent entre les jeunes et les moins jeunes. » Des liens égayent le quotidien et un réseau solide se tricote.
Cela peut parfois aller jusqu’à changer
le cours d’une vie.
Visiter des ruelles de Montréal, c’est une façon de découvrir la ville autrement. L’ouvrage propose dix parcours – d’Hochelaga-Maisonneuve à Verdun en passant par Rosemont, La Petite-Patrie,
Le Plateau et le Mile End. Il y a un code QR qu’on peut balayer pour se repérer sur une carte.
27 février 2024
Lucette Larouche, Le roman de ma mère, roman, Montréal, Éditions Québec Amérique, 2024, 318 pages, 29,95 $.

Deux sexes, deux poids, deux mesures

Lucette Larouche a décidé de reconstituer la vie de ses parents dans les chantiers vers les années 1950-1960. Dans Le roman de ma mère, c’est Évelyne, 78 ans, qui raconte le passé à sa fille Odile.
La mère bouge les yeux dans
le vague « comme s’ils se déplaçaient d’un souvenir à l’autre ».
Québec Amérique offre un espace de création aux auteurs émergents, avec
la mention « Première impression », et souligne ainsi la parution de leur premier livre. C’est le cas de Lucette Larouche.
Thomas, le mari d’Évelyne, a un poste de commandement dans un campement de bûcherons et il peut y amener sa femme.
Le cuisiner, appelé cook, est accompagnée
de sa femme dans la cookerie. Évelyne est
la seule autre femme dans le campement.
Le dimanche après-midi, elle aide les hommes à écrire une lettre à leur épouse ou blonde.
Un bûcheron lui demande de rédiger
une lettre d’amour, ce qu’elle n’a jamais fait du temps où Thomas était au loin dans les chantiers. À part « j’ai hâte que tu reviennes », elle n’a osé aucun mot affectueux. « C’est exclu de leur langage,
à Thomas et à elle. »
Au lit, Évelyne trouve les assauts de son mari déplaisants, mais elle s’y habitue et, « comme ça ne dure jamais très longtemps, ça ne la dérange pas trop ». Pour Thomas, chaque grossesse est une preuve de plus
de sa virilité ; pour Évelyne, c’est
« la bénédiction du bon Dieu, comme le prêche le curé ».
Quand un bûcheron avertit qu’un « géant » s’apprête à tomber, il s’agit d’un arbre. Même s’il n’y a que des hommes dans les soirées, les reels alternent avec les sets carrés.
Les mâles les plus enthousiastes « se secouent les gigots, suivant les consignes
du calleux de quadrilles ».
Le prêtre qui visite les camps de bûcherons est un Rédemptoriste et ami de jeunesse de Thomas. Évelyne sait que son mari y voit
un saint. Un homme en soutane ne peut pas avoir de défauts, Or, Thomas ne se rend pas compte que ce prêtre est « un tâteux » lorsqu’il s’approche de sa fille.
Évelyne a un accouchement difficile. Elle doit être hospitalisée. Thomas lui murmure qu’il a peur de la perdre. Il n’a jamais fait
un aveu aussi touchant. Elle perd l’enfant
et le médecin informe Thomas qu’il va procéder à « la grande opération ».
Lorsqu’il l’informe qu’on « enlève tout dans son ventre pour pus qu’elle ait d’enfant », Thomas réagit comme un macho : « Ça veut dire qu’elle sera pus “bonne” ! » Le médecin lui lance : « Tu as eu neuf enfants, elle a eu douze grossesses, sans compter deux fausses couches. Tu trouves pas qu’elle a fait son devoir ? »
Odile, la fille de Thomas et Évelyne, est celle qui raconte dans la seconde partie du roman. Elle fait tout pour ne pas connaître le même sort que sa mère. Pas question d’être enchaînée à un mari et à une douzaine d’enfants. J’ai moins vibré à ce témoignage composé de flash-backs d’inégale valeur.
Il n’en demeure pas moins que Le roman
de ma mère
brosse un intéressant tableau d’une famille, d’une époque. Ce portrait de
la vie des femmes nous rappelle qu’il n’y a pas longtemps qu’elles peuvent choisir leur destin.
19 février 2024
Hugues Théorêt, La Patente : L’Ordre
de Jacques-Cartier, le dernier bastion
du Canada français, essai, Québec, Éditions du Septentrion, 2024, 200 pages, 24,95 $.

Le refus de la modernité entraîne la fin de
La Patente

Au début du XXe siècle,
les Canadiens anglais profitent
du réseautage découlant des loges maçonniques, des Knights of Columbus et de l’Ordre d’Orange. Sentant le besoin de se doter
d’une organisation semblable pour défendre leurs droits, les Canadiens français créent l’Ordre de Jacques-Cartier en 1926, dans la région d’Ottawa.
Hugues Théorêt décrit la montée et la chute de cette société secrète dans La Patente : l’Ordre de Jacques-Cartier, le dernier bastion du Canada français. Jacques Cartier ayant découvert le Canada en 1534, il est une figure de choix pour décrire la portée
de l’Ordre de Jacques-Cartier (OJC)
« qui dépassait largement les frontières de la province de Québec ».
L’auteur décrit d’abord la fondation de l’OJC dans le sous-sol du presbytère du curé François-Xavier Barrette, sa structure,
son rituel d’initiation et son mensuel L’Émerillon (1930-1965). Il souligne ensuite les réalisations de l’Ordre, souvent appelé
La Patente, notamment les timbres, billets
de banque et pièces de monnaie bilingues, l’achat chez nous, la défense des minorités francophones hors Québec, la lutte contre
le communisme et l’autonomie provinciale du Québec.
Divers livres et des articles ont paru avant cet ouvrage de Théorêt, mais leur portée n’a pas été aussi grande. Denise Robillard s’est attardée au rôle du clergé au sein de l’Ordre et « aux divergences de visions entre Canadiens français majoritaires du Québec qui appuyaient l’idée d’indépendance du Québec et ceux issus des minorités dans
les autres provinces canadiennes ».
Les historiens Robert Choquette, Marcel Martel et Michel Bock ont mis l’accent sur
le rôle des Franco-Ontariens au sein de l’Ordre. Roger Cyr a jeté un pavé dans
la mare en révélant « les secrets de la maçonnerie canadienne-française ». James Trépanier s’est concentré sur les rivalités entre l’OJC et les Knights of Columbus. Philippe Volpé s’est penché sur le projet économique de l’Ordre au Nouveau-Brunswick.
Bien que l’Ordre de Jacques-Cartier ait apporté sa contribution à l’adoption du fleurdelisé comme drapeau officiel du Québec le 21 janvier 1948, « il n’était pas nécessairement en faveur de l’idée de créer un État francophone indépendant en Amérique du nord ». Face à la Révolution tranquille, l’OJC reste attaché aux valeurs traditionnelles et demeure dépassé par
les événements.
L’OJC plaçait Dieu et la patrie sur un pied d’égalité, Or, le Québec était rendu ailleurs. L’auteur écrit que « l’Ordre de Jacques-Cartier n’a jamais voulu embarquer dans le bateau de la modernité. Devenue un vieux rafiot qui prenait l’eau, la Patente était donc prédestinée à couler avec ses vieux principes. Le naufrage était inévitable. »
Avec ses secrets dévoilés et la Révolution tranquille qui faisait son œuvre, « l’Ordre
de Jacques-Cartier n’eut d’autre choix que de se saborder ». La dissolution des Commandeurs de l’Ordre de Jacques-Cartier est annoncée par télégramme le 3 mars 1965. On tente d’afficher un air de mission accomplie.
Les administrateurs décrètent la dissolution « en raison de l’existence et de la puissance de nombreuses structures sociales, économiques et nationales au Canada français et parce que l’Ordre a accompli
sa mission ». Le télégramme souligne que
la Patente se glorifie de léguer à la nation canadienne-française « une floraison d’œuvres et de réalisations positives qui
lui survivront ».
6 février 2024
Yolande Bastarache, Détresse et nostalgie, nouvelles, Ottawa, Les Presses de l’Université d'Ottawa, 2023, 116 pages,
21,95 $.

Yolande Bastarache
tenait à ses bonheurs

Après Mon village, la côte, les Presses de l’Université d’Ottawa nous offrent un autre recueil de nouvelles de Yolande Bastarache, décédée en 2019. Les seize textes de Détresse
et nostalgie
décrivent les aléas
du quotidien qui croisent cette insaisissable soif de l’horizon.
Le début de la première et de la dernière nouvelle commence par un poème. On y lit : « Les bonheurs viennent et s’en vont si vite / si vite, / le temps est si court. / Je ne veux plus perdre mes bonheurs, / je veux les garder plus longtemps. »
On devine que les textes sont souvent autobiographiques. On apprend que, à onze ans, l’auteure était « une petite fille parfaitement innocente, jouant dans
les champs de marguerites, courant entre
les pierres plates sur la plage, libre comme le vent et ne voyant que la beauté dans
la nature ».
Dans une nouvelle, Yolande Bastarache écrit qu’un collant à mouches en spirale pendait du plafond, dans le coin le plus éloigné de la table. Chez nous, il pendait plutôt juste au-dessus de la table. Le même texte mentionne qu’une femme a eu vingt-
deux grossesses, dont douze survivants.
Ma grand-mère a eu dix-huit enfants, mais seulement onze ont survécu.
Je ne sais pas si la rime est ici volontaire, mais toujours est-il que « le troisième frère était devenu fonctionnaire et s’était perdu dans ses papiers et formulaires ». Toujours côté style, on trouve cette comparaison : « sourire comme les annonces de dentifrices à la télévision ».
J’ai été surpris de lire dans le même paragraphe : « une photo de six centimètres sur huit centimètres », puis « un homme
de sis pieds et un pouce ». Peut-être qu’un centimètre sonne plus petit qu’un pouce et qu’un pied fait plus grand qu’un mètre…
La nouvelle intitulée « Libération » ne mentionne jamais le nom de la protagoniste, désignée uniquement par le mot Elle.
Il y a aussi « celle-là », deux petits mots qui la blessaient profondément.
Lorsqu’il est question de télévision,
la nouvelliste écrit que le bulletin de nouvelles ne parle que de malheurs et horreurs. Quant aux journaux, « les mauvaises nouvelles se succèdent en caractères plus ou moins gras ». La radio, pour sa part, « déverse son flot de fautes
de français ».
Autre temps, autre vocabulaire. Il n’est plus question d’aveugle, patient, infirmière, sourd, handicapé et Indien. Pour être politiquement correct, il faut dire non-voyant, client, préposé aux clients, malentendant, physiquement désavantagé, Autochtone.
Dans presque chaque histoire, la vie est calme et tranquille.  Les crimes sont si rares qu’on ne peut en faire « un sujet de conversation de plus de cinq minutes,
y compris l’introduction et la conclusion ».
Les jeunes quittent leur coin de pays pour étudier et pour travailler. Lorsqu’Estelle revient dans son village natal, « elle se sent remplie de nostalgie, de souvenirs, de chaleur et de joie ». La jeune femme y redécouvre sa mère et sa mer. Les vagues sont tour à tour « nordiques, blafardes ou miroitantes ». Un lieu de naissance demeure toujours endormi d’une enfance.
Yolande et Michel Bastarache ont eu deux enfants handicapés. Ces êtres chers occupent une place spéciale dans la dernière nouvelle intitulée « Je ne veux plus perdre mes bonheurs ». L’auteure note que des gens
lui ont souvent demandé pourquoi elle ne plaçait pas ses enfants en institution.
« La question me dépasse, me bouleverse, m’attriste au plus au point. Mes enfants, Émilie et Jean-François ! Je leur réponds :
je les aime. Mais ils ne comprennent pas. Pourquoi je ne veux pas les mettre en institution ? Parce que ce sont mes bébés, mes enfants. »
26 janvier 2024
Isabelle Hébert, Les sœurs Senécal, tome 2, L’audace de choisir, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2024, 360 pages, 26,95 $.

Quand convenances
et apparences dictent
la conduite

Isabelle Hébert nous plonge encore une fo
is dans un tourbillon d’émotions en signant le second tome de son roman historique
Les sœurs Senécal. Nous ne pouvons point rester indifférents face à des personnages
si humainement imparfaits.
L’action se déroule en 1916-1917 dans de petits villages de la région Centre du Québec. Le titre du roman renvoie surtout aux sœurs Josette, Agathe et Toinette. Cette dernière est institutrice et cherche toujours à tenir cachées les circonstances de son arrivée au monde.
Toinette Senécal enseigne dans une école
de rang à Saint-Albert. Elle est le genre de femme à dire ce qu’elle pense, même au curé. Cela va lui attirer des ennuis. Toinette se sacre du monde autant que le monde
se sacre d’elle.
La romancière décrit avec brio le vécu assez ordinaire de familles rurales. Nous voyons comment le parvis de l’église et
le magasin général sont des lieux de choix pour rapporter des qu’en-dira-t-on, des racontars, des potins, des ragots, voire y pratiquer la médisance crasse.
Le style d’Isabelle Hébert s’harmonise avec le milieu où l’action se passe. Voici l’exemple d’une comparaison : « Une bru qui fait la baboune, elle avait besoin de ça autant que d’un bras cassé en pleine moisson. »
Lorsqu’elle décrit les fréquentations, ce ne sont pas les belles promesses et les beaux discours qui sont de mises. « Parle-moi comme d’habitude. C’est dans les petites choses de tous les jours que ça se passe bien entre nous. » Et si un homme s’absence trop souvent, trop longtemps,
cela devient éloquent.
Le monde des sœurs Senécal et de leurs maris ou prétendants en est un où
les convenances et les apparences dictent
la conduite. Il s’agit d’un milieu où les gens se comportent selon un code bien précis, même si cela implique de vivre dans l’hypocrisie et le mensonge.
Le roman souligne que « c’est toujours
les femmes qui sont blâmées quand
les convenances sont pas respectées ».
Il démontre aussi qu’une vieille fille se sent souvent « finie inutile et inclassable ».
L’institutrice Josette fait la connaissance d’Adèle qui enseigne elle aussi dans
une école de rang à Saint-Albert.
Elles s’entendent bien et font de petites promenades ensemble. De là à soupçonner une amitié particulière, il n’y a qu’un pas.
Le curé les met en garde car « malheureusement de bonnes gens pourraient se mettre à jaser et ça pourrait vous coûter vos postes ». En tant que directeur de conscience des ouailles, le curé est évidemment un homme respecté, sauf qu’un personnage masculin n’hésite pas à envoyer « paître l’homme d’Église sans ménagement ».
Ce second tome démontre bien comment, dans la vie, il y a des limites à ce que
nous pouvons contrôler. Dans le cas d’un prétendant, la vie lui fait peur, car il ne peut rien tenir pour acquis. De plus, comme plusieurs personnages masculins, il n’est pas à l’aise avec les émotions. « Ça me vire à l’envers. »
Dans ce roman qui conclut la duologie et
la saga entourant les Senécal, Isabelle Hébert jongle à merveille avec réalité et fiction en campant des personnages colorés et en faisant ressortir autant leurs forces que leurs faiblesses.
8 janvier 2024
Pierre Béland et Daniel Jolivet, Le douzième juré – La pire erreur judiciaire au Canada, récit, Montréal, Éditions Somme toute, 2023 336 pages, 34,95 $.

Les lecteurs appelés à devenir membres d’un jury

En 2024, Daniel Jolivet entamera
sa 32e année de détention pour
un quadruple meurtre qu’il n’a pas commis. Comment est-ce possible. C’est que révèle Le douzième juré, récit de Pierre Béland
et Daniel Jolivet.
Cet ouvrage décrit l’interminable combat contre l’injustice subie par Jolivet. Bien qu’écrit en collaboration avec l’auteur Pierre Béland, le récit est rédigé au « je » parce que c’est l’homme faussement accusé qui raconte. Une bonne partie du livre se présente sous forme de journal de bord.
Daniel Jolivet a été arrêté le 14 novembre 1992 et condamné le 1er avril 1994 à
la prison à perpétuité pour un quadruple meurtre à Brossard (Québec). Les victimes étaient un trafiquant de cocaïne et
son associé, ainsi que la blonde et la petite amie déçue de ce dernier.
Ce récit repose sur une kyrielle de démarches judiciaires. Voici les instances impliquées : Sûreté municipale de Brossard, Sûreté du Québec, Cour provinciale, Cour d’appel du Québec, Cour supérieure du Québec, Cour fédérale, Cour suprême du Canada, ministère de la Justice et Groupe de la révision des condamnations criminelles.
Jolivet explique en long et en large
les méandres, soubresauts et tergiversations entourant le quadruple meurtre à Brossard. On apprend, par exemple, que six boîtes contenant 687 fichiers de documents numérisés, chacun comptant de 1 à 258 pages pour un total de plus de 10 000 pages, n’ont jamais été divulguées.
Le 14 novembre 2017 marquait les vingt-cinq ans de détention sans interruption
de Jolivet. Il avait droit à une libération conditionnelle, mais comme il a toujours
nié sa culpabilité et fait d’interminables recherches et démarches pour le prouver,
il est considéré comme non repenti et ne peut pas être libéré.
En novembre 2019, le premier ministre
du Canada a reconnu l’échec du Groupe de la révision des condamnations criminelles.
Il a mandaté le ministre de la Justice de réformer le mode de révision des demandes de personnes se disant victimes d’une erreur judiciaire.
Le douzième juré relate une affaire criminelle qui a déraillé, en commençant
par le fait qu’il n’y avait que onze jurés au procès de Daniel Jolivet, au lieu des douze règlementaires. Jolivet conclut son récit en ces termes : « Vous êtes le douzième juré, vous avez maintenant toute la preuve pour décider s’il subsiste dans votre esprit ne serait-ce qu’un doute raisonnable sur
ma culpabilité. »
Ce livre est le dernier recours de Daniel Jolivet.
29 décembre 2023
Elle Kennedy, Bad Girl Reputation, roman traduit de l’anglais par Thierry Laurent, Paris, Éditions Hugo, 2023, 404 pages,
27,95 $.

Un peu cruelle,
légèrement dangereuse, tellement irrésistible 

L’écrivaine canadienne Elle Kennedy a publié 42 livres depuis 2008 (plus de deux par année). C’est avec Bad Girl Reputation, tome 2 de la série Avalon Bay, que j’ai découvert cette prolifique romancière diplômée
de l’Université York.
Il n’est pas nécessaire d’avoir lu le premier tome pour apprécier le deuxième car l’écriture d’une rare intensité nous plonge tout de go dans la relation passionnelle et tumultueuse entre Genevieve West et Evan Hartley, incapables de se passer l’un de l’autre.
Genevieve tente de s’éloigner de son petit ami à la bouche affamée et au corps impatient. Elle quitte même Avalon Bay
pour garder ses distances. « Je n’ai pas dit au revoir à Evan, mais je ne pouvais pas.
Si je l’avais fait, Evan aurait réussi à me convaincre de rester. Je n’ai jamais pu lui dire non. »
Lorsque Gen revient pour les funérailles
de sa mère, elle n’ignore pas qu’aucune
des filles avec qui Evan a couché en son absence ne lui arrive à la cheville. Impossible d’imaginer sa bouche sur une autre que la sienne ou ses mains explorant des courbes que ne lui appartiennent pas.
Personne n’excite autant Evan que Gen. « C’est simple, elle me rend dingue. »
Le super jeune homme a compris depuis longtemps que rien ne peut supprimer
la superbe jeune femme de ses pensées. « Elle est comme cousue à moi… si j’essaie de l’arracher de mon cerveau, je vais me déchirer moi-même. »
La romancière décrit avec brio comment il existe une sorte de tension entre les deux protagonistes qui se cherchent et s’esquivent en permanence. Il y a un phénomène d’addiction. Il y a, aussi « cette tension sexuelle qui les enveloppe en permanence ». Evan sait prendre Gen comme si c’était sa dernière nuit sur terre.
Or, les sentiments éprouvés de part et d’autre demeurent trop compliqués pour qu’ils puissent être exprimés clairement avant au moins 300 pages sur le qui-vive. Kennedy brode une sous-intrigue visant à rompre le lien immuable qui ramène toujours Gen vers Evan. Rien à faire, dès que les deux tourtereaux se retrouvent dans le même lieu (bar, restaurant, discothèque, plage), un regard magnétique et une vibration électrique prennent le dessus.
Le titre Bad Girl Reputation réfère au fait que Genevieve est « une femme à la fois
un peu cruelle, légèrement dangereuse et tellement irrésistible ». Jeune, elle a été connue comme étant sauvage et casse-cou. « Ça ne fait de mal à personne d’être une mauvaise fille de temps en temps. »
Evan a aussi sa réputation. Aucun homme ne peut embrasser Gen comme il le fait, encore moins connaître sa bouche et son corps comme il les savoure. Evan est souvent un jeune homme qui a plus d’audace que de bon sens.
Petite remarque, en terminant, sur la traduction de ce roman. Étrangement,
le nom du traducteur Thierry Laurent est caché en toutes petites lettres sur la page du copyright et du numéro ISBN (que personne ne lit).
14 décembre 2023
Freida McFadden, Les Secrets de la femme de ménage, roman traduit de l’anglais par Karine Forestier, Paris, City Editions, 2023, 368 pages, 34,95 $.

Quand la plume
d’une romancière
trempe dans le sang

Tout commence par un simple boulot de ménage… qui se termine avec du sang que Millie doit éponger sur
le plancher. Elle est la protagoniste du roman Les Secrets de la femme de ménage, de l’écrivaine-physicienne américaine Freida McFadden, traduite en trente langues.
Une chance inespérée permet à Millie de décrocher un nouveau travail chez les Garrick, un couple fortuné de New York. Sa tâche consiste à faire le ménage et préparer les repas. Aussi ravie qu’elle soit de son emploi bien rémunéré, quelque chose la met mal à l’aise.
Cela paraît trop beau pour être vrai. Dès qu’elle entre au service des Garrick, Millie se doute qu’il y a quelque chose de louche. De plus,
elle a l’impression que quelqu’un l’observe, l’espionne, la suit partout où elle va. 
La jeune femme de ménage, 27 ans, ne tarde pas à remarquer que son patron, Douglas Garrick, est d’humeur de plus en plus changeante. Son épouse Wendy reste toujours enfermée dans la chambre d’amis, d’où s’échappent parfois des cris et des pleurs.
Les secrets du couple Garrick émoustillent la ménagère. Wendy est-elle une femme battue ? Chose certaine, elle lève le nez (ensanglanté) sur l’aide que veut lui apporter Millie.
Pas question que cette dernière s’ingère dans la vie intime des Garrick.
Le jour où Millie découvre du sang sur
le lavabo, sur la moquette du corridor et
sur une chemise de nuit, elle ne peut plus rester les bras croisés. La femme de ménage veut découvrir les secrets derrière les portes closes… même si cela risque de se retourner contre elle.
On peut qualifier Les Secrets de la femme
de ménage
de roman policier, psychologique
et romantique. Freida McFadden dévoile au compte-gouttes le passé obscur de Millie.
On apprend subtilement que cette femme de ménage a déjà croupi dix ans en prison.
Elle est qualifiée de « hard-core », du « genre dangereux ».
Millie craint que si son cavalier apprend tout à son sujet, il paniquera et la larguera sur-le-champ. Elle est fatiguée de cacher ses propres secrets. Chaque fois qu’elle se décide de tout révéler à son petit ami, un contre-temps surgit.
Après 220 pages de d’intrigues haletantes, voire de rebondissements renversants, nous sommes soudainement ramenés quatre ans en arrière. Nous découvrons comment Millie sait « qu’il ne sert à rien d’aller voir les flics lorsqu’il s’agit de se retourner contre ces hommes incroyable-ment riches et puissants : ils savent quelles pattes graisser ».
À la fin du roman, Freida McFadden signe
une lettre un peu pathétique invitant
ses lecteurs et lectrices à communiquer avec elle par courriel, via son site web ou par l’entremise de Facebook. Dans ses remerciements, elle écrit que « c’est grâce
à vous que ça en vaut la peine ! »
4 décembre 2023
Sophie Hannah, La mort frappe aussi
les gens heureux
, roman traduit de l’anglais
par Fabienne Gondrand, Paris, Éditions du Masque, 2023, 352 pages, 36,95 $.

Les cellules grises de Poirot ne font jamais faux bond

Après avoir enquêté sur deux affaires, Hercule Poirot a le regret
de dire qu’elles « constituent sans l’ombre d’un doute les deux meurtres les plus tristes que j’aie
vus de toute ma carrière ». Sophie Hannah campe ces deux assassinats dans le roman La mort frappe aussi les gens heureux.
La romancière est la première écrivaine à qui les héritiers d’Agatha Christie (1890-1976) ont donné carte blanche pour écrire de nouvelles aventures d’Hercule Poirot, dont Meurtre à Kingfisher Hill que j’ai déjà recensé.
Le19 décembre 1931, Hercule Poirot et l’inspecteur Edward Catchpool (Scotland Yard) sont appelés pour élucider le meurtre d’un homme dans un hôpital du Norfolk
(est de l’Angleterre). Un second meurtre s’ajoutera une fois les deux enquêteurs arrivés sur place.
Tout au long du roman, on se demande si les éléments inventoriés relèvent de faits
ou d’opinions, de commérages ou de spéculations erronées. L’ouvrage regorge
de digressions pour planter le contexte
des deux meurtres. Il en résulte des longueurs ennuyantes.
Les souvenirs abondent aussi et ils sont de drôles de créatures. Nous croyons qu’ils ont pris la poudre d’escampette, et soudain voilà que ces créatures resurgissent après avoir longuement rôdé dans l’ombre et érodé notre raisonnement.
Le titre renvoie aux deux personnes assassinées, de nature optimiste et joyeuse malgré la gravité de leur maladie. Catchpool s’en remet entièrement aux petites cellules grises de Poirot. « Elles ne m’ont encore jamais fait faux bond. » Selon l’illustre limier belge, la fréquentation d’un esprit lourdaud ternit le lustre des intellects les plus brillants, d’où la nécessité de protéger ces précieuses cellules.
Poirot a beau dire que Catchpool et lui sont tous deux uniques – « c’est pour cela que nous nous entendons à merveille » –, l’agent de Scotland Yard a toujours du mal à décrire ce qu’il éprouve lorsque le détective belge entre dans une pièce. « C’est l’équivalent mental d’être transformé en couleur par la fluorescence du diamant. »
Poirot explique son modus operandi en
ces termes : « Quand les détails troublants d’une affaire commencent à proliférer, quand les incohérences s’accumulent et que chaque nouvel élément fait voler en éclats le tableau qui se dégage au lieu de le préciser… c’est à ce moment que j’ai la certitude d’avancer inexorablement vers
le dévoilement final. »
Poirot et Catchpool sont invités à séjourner à Frellingsloe House, et même à y passer Noël. Cette résidence dans le Norfolk porte le surnom Frelly. Les propriétaires aiment
le bâtiment comme s’il s’agissait d’une personne douée d’émotions et dotée d’une âme.  La famille qui y loge est autant une bénédiction qu’une malédiction.
Quand Catchpool promet à Poirot qu’il va débusquer tous les menteurs, il se fait répondre que les plus gros menteurs sont nos propres pensées et suppositions.
« Ne vous y fiez pas. Remettez-les en question comme vous le feriez face à
un suspect de meurtre. Et ne cédez pas à
la confusion. »
Sans révéler le verdict de Poirot, je peux dire que Sophie Hannah a ciselé son roman de façon à nous obliger de penser de manière contre-intuitive.
22 novembre 2023
Victor Bégin, La complicité des fjords, roman, Montréal, Éditions Tête première, 2023,
212 pages, 25,95 $.

Road trip queer
en Islande

J’ai déjà parlé d’un récit queer publié par Victor Bégin; il nous offre maintenant un premier roman,
La complicité des fjords, ouvrage encore une fois aux accents LGBTQ+.
Le personnage principal est Jude qui quitte Magog pour aller explorer l’Islande. Il ne faut pas plus que 16 ou 17 heures pour faire le tour de ce pays nordique, sur la route 1. Afin d’explorer les charmes islandais, il est recommandé d’y séjourner une bonne semaine. C’est ce que Jude fait, parcourant les 1 332 km du nord au sud, s’éloignant souvent de la route 1.
En juillet-août, les températures sont
les plus élevées, une manière de parler puisqu’elles oscillent entre 8 et 13 degrés Celsius. Le soleil ne se couche pas complètement durant cette période;
il semble « inviter les gens à continuer
le party ».
En Islande, Jude retrouve sa solitude :
« on s’ennuyait l’un de l’autre ». Il la prend par la main et la rassure : « nous voilà entre nous ». Jude a tendance aussi à chercher « la trace que laisse le silence ». On a droit, ici, à un roman surréaliste.
Être queer en Islande ne dérange pas, bien au contraire. Deux hommes se tenant
la main, c’est un couple comme les autres. Tout le paysage peut reposer sur les fesses d’un mec. Jude en rencontre un prénommé Asgeir. Refaire l’amour équivaut à « renouveler nos vœux charnels ».
La traduction française de Reykjavik, capitale de l’Islande, est Baie-des-Fumées. La langue islandaise peut sembler rébarbative au commun des mortels,
surtout avec des lieux, rue, église ou festival comme Hallgrimskirkja, Valpjofstaoarfjall, Skolavoroustigur, Selljavallalaug et Jolabokafloo.
Toutes les cultures ont leurs beignes
maison. On les appelle parfois croquignoles. En Islande, il s’agit de kleinur. Ce mot islandais figure dans le texte, tout comme takk (merci), skyr (yogourt), elskan (chérie) et kærasta (amante) ou kærasti (amant).
Dans ce pays, l’amour est une ligature qui unit le a et le e, deux lettres solidaires
qui se fondent l’une dans l’autre. 
Le romancier n’hésite pas à s’inspirer du paysage pour décrire une personne :
« son sourire radiant nous souhaite
la bienvenue. Ses joues produisent deux fjords qui partent des ailes sous son nez pour aboutir aux commissures de ses lèvres. » 
Une des légendes de l’Islande est liée aux champs de lave des volcans. On dit que
des trolls y habiteraient. On raconte que des enfants se sont déjà perdus dans les fissures de la terre et qu’on ne les a jamais retrouvés. Il n’en faut pas plus pour que Jude soit convaincu d’entrer dans l’univers des trolls.
Victor Bégin a opté pour une économie de virgules. Il écrit : « Je suis en vacances je suis en congé je suis en Islande je prends
le pouls de ma vie devant le paysage qui me plaît. » Je suppose que ça se lit tant bien que mal sans ponctuation. C’est un peu moins le cas ici : « Aslang sonde mon visage défait surpris curieux méfiant elle touche mon épaule offre un sourire magistral. »
Comme je ne voyage plus à l’étranger et
que je n’ai pas visité la Scandinavie lors de mes nombreuses excursions en Europe,
ce road trip en Islande m’a apporté
un dépaysement bienvenu.
11 novembre 2023
Scott Thornley, La Mort en perspective, roman traduit de l’anglais par Éric Fontaine, Montréal, Éditions du Boréal, coll. Boréal Noir, 2023, 426 pages, 32,95 $.

Un tabaslaque
de bon polar

Dans un quatrième roman consacré à l’inspecteur-chef MacNeice, Scott Thornley met nos nerfs à vif dès les premières pages et ne relâche jamais la tension jusqu’au dénouement spectaculaire de l’intrigue.
La Mort en perspective est un page-turner.
Le lieu de l’action est Dundurn, un endroit inventé pour désigner ni plus ni moins
la ville de Hamilton (qui a son château Dundurn). Scott Thornley est originaire de cette ville, mais vit présentement à Toronto.
Il y a des meurtres de vengeance, des règlements de comptes entre motards,
des exécutions commises par la mafia et
des crimes passionnels. Mais ici nous avons droit à des assassinats qui sont des éléments de décor… pour une séance de photo.
Le meurtrier a une connaissance de l’histoire de l’art supérieure à la moyenne. Chaque photo prise s’inspire d’une œuvre d’un artiste connu, la plus connue étant
La Pieta de Michel-Ange.
Il y a Rue Transnonain, le 15 avril 1834, lithographie d’Honoré Daumier illustrant
un massacre ordonné apr l’État contre ses citoyens qui songeaient à la rébellion. Puis Les Désastres de la guerre, de Francisco de Goya, œuvre de 1820 brouillant la frontière entre fiction et réalité.
Le meurtrier est le portrait type du marginal. Il rêve d’exposer ses photos dans une galerie à Londres, Berlin ou Paris.
Sa victime féminine était « en proie à une authentique et irrésistible euphorie lorsqu’elle est morte ». Le public va penser à photoshop ou maquillage truqué, mais
le sang est celui d’un égorgement. Meurtre sauvage immortalisé par l’art.
Les photos prises par le tueur en série
après chaque exécution représentent son testament, « son hommage à la brutalité humaine qui avait traversé les siècles ».
Il cherche à illustrer « les plus belles représentations de l’inhumanité de l’homme envers l’homme ».
L’inspecteur-chef MacNeice (prénom
jamais mentionné) est « le Wayne Gretzky des Crimes majeurs ». Il réussit à étudier
le cheminement, le comportement et l’errement du meurtrier. MacNeice sait qu’il est lui aussi étudié pour un homme rusé qui ne dévoile jamais son visage.
L’homme traqué est un assassin professionnel. Alors que MacNeice et
son équipe consacrent temps et énergies
à rassembler des preuves, à mener
des entretiens, à affiner leur intuition, l’ennemi peaufine ses méthodes d’exécution. « Il agit sans le moindre état d’âme. »
Tout au long de son enquête, MacNeice a des conversations avec sa défunte épouse. Kate est toujours sa partenaire privilégiée, celle avec qui il partage tout. Il n’a pas été capable de la protéger contre la mort et
il est « terrifié de faillir à la tâche une fois de plus ».
Une note, en terminant, sur la traduction québécoise de ce polar finement ciselé.
Je dis « québécoise » parce qu’Éric Fontaine inclut des expressions comme « glissant en tabaslaque, mouillait à siaux, un char pis une barge, ostie de bout de crisse, t’as l’air de la chienne à Jacques, c’t’ostie toastée, pété une fuse, tabarnak de câlisse ».
3 novembre 2023
Isabelle Hébert, Les Sœurs Senécal, tome 1, Le courage de changer, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2023, 344 pages, 26,95 $.

Nouvelle vie
pour deux personnages d’Isabelle Hébert

Après avoir connu un succès avec les tomes 1 et 2 de Destins, Isabelle Hébert reprend quelques-uns de ses personnages pour
les camper dans le Québec rural des années 1910. Elle se penche sur l’avenir des Sœurs Senécal, titre d’une nouvelle série.
L’action se déroule en 1915-1916, dans
le village de Saint-Albert où Toinette Senécal a été engagée comme institutrice.
Le reste de sa famille, dont sa sœur Josette, demeure à Saint-Barnabé, mais la jeune enseignante ne leur rend pas visite.
Dans le prologue, l’autrice note : « Il n’est pas nécessaire d’avoir lu Destins pour pouvoir apprécier cette nouvelle série. »
La lecture demeure cependant plus ardue, car il y a certaines références à des événements troublants qui sont pris pour acquis mais non décrits.
Toinette Senécal s’entoure de nouveaux
amis qui sauront remplacer sa famille.
On se demande pourquoi. Quel pan de son histoire passée cherche-t-elle à oblitérer ? La romancière écrit que le physique de Toinette transformé en femme la protégerait d’être reconnue. Par qui ? On l’ignore.
Toinette n’est pas le genre à suivre bêtement un troupeau. Elle est un berger. Et la jeune femme n’arrive pas à contrôler ses envolées oratoires. Elle s’en prend même au curé… sans en ressentir le moindre remords.
À Saint-Barnabé, Josette Senécal ne veut
pas devenir une vieille fille. Elle accepte qu’un homme arrogant et manipulateur vienne accrocher son fanal, vienne la courtiser. Josette se demande si le mariage est comme la naissance. Est-ce un coup de chance, est-ce une loterie ?
Dans ce village, le monde jase pour des riens. C’est à croire qu’il n’a rien d’autre à faire. Le magasin général demeure
le véhicule publicitaire le plus efficace.
Et alors que « les gens de la ville allaient
à la messe pour paraître, […] ceux de
la campagne s’y rendaient pour bien paraître devant Dieu. »
La romancière ne cherche pas à échafauder une intrigue susceptible de nous tenir en haleine. Pendant plus de 300 pages, elle s’intéresse plutôt à la psychologie des sœurs Senécal. Leurs remarques, pensées et émotions sont décortiquées et analysées avec minutie.
Ce procédé nous nous fait comprendre à quel point une femme blessée peut devenir réaliste et on ne peut plus prudente. C’est
le cas de Toinette. Elle a « l’air d’un oiseau
à l’aile brisé ».
Diplômée de l’Université de Montréal en littérature et ancienne enseignante de français, Isabelle Hébert est une grande lectrice de romans historiques, particulièrement ceux de Michel David,
dont l’action se passe à la campagne.
27 octobre 2023
Jacques Pasquet, Frère Marie-Victorin, un botaniste plus grand que nature, biographie illustrée par Adeline Lamarre, Montréal, Éditions de l’Isatis, coll. Bonjour l’Histoire,
no 20, 2023, 84 pages, 13,95 $.

L’immense legs
du Frère Marie-Victorin

Le nom Marie-Victorin est associé au Jardin botanique de Montréal et à la Flore laurentienne, encyclopédie des richesses végétales de la vallée du Saint-Laurent. Jacques Pasquet brosse un portrait très détaillé de
cet homme dans Frère Marie-Victorin, un botaniste plus grand
que nature
.
Joseph-Cyrille-Conrad Kirouac naît
le 3 avril 1885. Il entre chez les Frères
des Écoles chrétiennes et reçoit le nom Marie-Victorin. Le jeune religieux se rend compte rapidement qu’il a « des hardiesses que tout le monde n’apprécie pas ».
On lui confie une classe de jeunes ados turbulents, mais ses hémorragies de tuberculose l’éloignent de la salle de classe, même s’il est un excellent pédagogue.
Il peut cependant se consacrer à des recherches.
En 1915, il commence à publier des billets dans Le Devoir. Son premier texte s’intitule Not’langue et dénonce le Règlement 17 qui met « en péril la survie du français en Ontario ». En 1919, la communauté publie les légendes et souvenirs de sa jeunesse (Récits laurentiens), puis ses randonnées botaniques (Croquis laurentiens).
La même année, l’Université de Montréal
lui offre la responsabilité d’une chaire botanique. Il devient professeur agrégé
en 1920. Trois ans plus tard, il participe à
la fondation de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences.
En 1929, Marie-Victorin représente son université à un congrès au Cap, en Afrique du Sud. Il en profite pour visiter des jardins botaniques et musées des sciences en Europe. Une escale à Orotava l’impressionne au plus haut point.
« Si une petite ville des îles Canaries, perdue en plein Atlantique, possède
un aussi beau jardin botanique, Montréal doit avoir le sien ! » Une première tentative avait été tentée en 1885, mais s’était soldée par un échec.
Le maire Camilien Houde est un ancien élève du Frère Marie-Victorin et il appuie
le projet. Une somme de cent mille dollars permet de commencer les travaux. Lorsque Maurice Duplessis (en faveur du Jardin botanique) est battu par Adélard Godbout (contre le projet), Marie-Victorin doit se trouver de nouveaux alliés.
Il est vraiment un botaniste plus grand
que nature. Lorsqu’il publie La Flore laurentienne, après vingt ans de recherche,
il la situe dans l’ensemble des flores mondiales. « L’ouvrage lui assure, ainsi
qu’à ses collaborateurs, une reconnaissance mondiale et contribue à faire entrer
le Canada français dans le monde scientifique. »
Marie-Victorin succombe à une syncope
le 15 juillet 1944, à l’âge de 59 neuf ans seulement. Un monument en bronze du célèbre frère se dresse à l’entrée du Jardin botanique depuis 1954.
Son legs n’a jamais cessé de grandir.
On inaugure un jardin japonais en 1988,
un jardin de Chine en 1991 et un jardin des Premières Nations en 2001. En 2008, le Jardin botanique de Montréal est désigné comme lieu historique national du Canada.
Pour rappeler l’œuvre du Grand Frère botaniste, le gouvernement du Québec a créé, en 1977, le prix Marie-Victorin destiné à couronner l’ensemble d’une œuvre scientifique d’importance majeure.
18 octobre 2023
Donna Leon, Le Don du mensonge, polar traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Paris, Éditions Calmann-
Lévy, 2023, 358 pages, 36,95 $.

Fraude finement
orchestrée à Venise

Guido Brunetti mène une nouvelle enquête dans la Sérénissime. Donna Leon campe encore une fois son intrigue à Venise dans Le Don du mensonge. Une trentaine de romans avec ce commissario di polizia ont paru entre 1992 et 2023.
Les activités criminelles semblent se
calmer à Venise tandis que la ville sort de
la pandémie du Covid. La trêve prend fin lorsqu’une amie d’enfance de Brunetti arrive en catastrophe à la questure. Elle soupçonne son gendre d’être mêlé à des affaires sordides…  
Brunetti se sert des contacts et du pouvoir de la police pour aider cette amie d’enfance à résoudre un problème personnel, pour l’aider à apaiser ses doutes. Les actions du commissaire et de deux ou trois adjoints sont dictées par un lien d’amitié appartenant à son passé.
Les maigres résultats attestent que le mari de cette amie est un homme adultère et
le directeur d’une institution caritative douteuse. Les fonds recueillis doivent venir en aide à un hôpital au Bélize, mais sont canalisés, en réalité, dans des fraudes fiscales habilement échafaudées ou orchestrées.  
La romancière écrit que l’affaire s’est « métastasée en un enchevêtrement sordide de spéculations ». Chaque rencontre avec un membre de la famille, chaque interrogatoire est une véritable boîte de Pandore.
Les événements échappent rapidement
au contrôle du commissario di polizia, « comme un camion de livraison dont
les freins avaient lâché et qui avait commencé à dévaler la pente de plus en plus vite ».
Brunetti attache une importance à la gestuelle d’une personne. À son avis, cela révèle souvent leur véritable état d’âme.
La posture peut être synonyme d’aisance de la conscience. En ne se concentrant que sur les mouvements du corps, Brunetti recherche des preuves attestant
« un éventuel propos mensonger ».
La religion catholique est omniprésente en Italie. Ainsi, un ancien monsignore continue de porter un crucifix en bois sur sa poitrine, réalisé expressément pour lui : « c’était
sa clef USB qu’il gardait toujours cachée dans le creux gauche du croisillon et dont le mécanisme d’ouverture était le clou fiché dans la main droite du Christ ».
Pour décrire le mouvement d’un petit ascenseur qui prend un nouvel élan, Donna Leon écrit que ce mouvement fait songer aux « bernaches du Canada cherchant à prendre leur envol depuis un lac aux eaux cristallines ».
Brunetti s’adresse parfois en vénitien plutôt qu’italien. « Il avait constaté, au fil des années, l’effet calmant que produisait cette langue, surtout sur les femmes. » Plusieurs mots figurent en italien ou en vénitien dans le texte, avec une traduction en bas de page.
Certains mots sont courants, comme prego (je vous en prie), nonno (grand-mère), nonna (grand-mère) ou buon pomeriggio (bon après-midi). D’autres sont moins connus, comme binario (quai), ragioniere (comptable), edicole (kiosque à journaux), cicchetti (amuse-gueule accompagnant
le vin) ou laurea magistrale (diplôme de maîtrise). Il y a même des bouts de phrase : dopo una lunga malattia (après une longue maladie).
Avec ce nouveau polar, Donna Leon remonte jusqu’aux milieux mafieux de Venise et fait éclater au grand jour un vaste imbroglio
de mensonges, d’arnaques et de menaces.
11 octobre 2023
Collectif, Les Prix Arthur-Ellis-3, nouvelles policières traduites de l’anglais par Luc Baranger, Patrick Dusoulier et Pascal Raud, Lévis, Éditions Alire, 2023, 330 pages, 16,95 $.

Place aux meilleures plumes criminelles

Les prix Arthur-Ellis, créé en 1984, récompensent l’excellence en littérature policière (d’abord
les romans, puis les nouvelles à partir de 1988). Ils sont appelés
les Crime Writers of Canada Awards of Excellence depuis 2021.
Arthur Ellis, de son vrai nom Alexander Armstrong English, fut le bourreau officiel du Canada entre 1912 and 1935. Il aurait conduit plus de 600 personnes à
la pendaison dans chaque province et territoire.
Le recueil comprend onze nouvelles gagnantes, dont neuf ont été écrites par
des femmes. Pas mal pour un genre que certains osent qualifier de… masculin !
Les nouvelles primées sont : Tellement de choses en commun de Mary Jane Maffini,
Ce qu’a fait Kelly de Catherine Astolfo,
Le Couteau à cran d’arrêt de Yasuko Thanh, Des empreintes de pas sur l’eau de Twist Phelan, Matelas de pierre de Margaret Atwood, L’Avocat de Scott Mackay, Mort au presbytère de Susan Daly, L’Anomalie de Catherine Astolfo, Terminal City de Linda L. Richards, Les Portes de Peter Sellers et Vague de froid de Marcelle Dubé.
L’action de ces nouvelles se déroule parfois dans des endroits qui ne sont pas nommés. Certaines sont campées à Toronto, Vancouver, Whitehorse, New York, Saint-Jean (Terre-Neuve) ou en Arctique.
Les malins sont souvent des salauds. Ils s’y entendent pour instaurer la confiance,
et ensuite exploiter la cupidité. Et ils font
la même chose avec les jurys des tribunaux.
Mary Jane Maffini observe à temps deux oiseaux de malheur, À propos de volatiles, elle réussit à merveille le canard laqué du lac Brome. C’est le genre de plat qu’elle ne peut déguster qu’avec ses meilleurs amis. À vous d’interpréter le sens de « meilleurs » …
Catherine Astolfo campe une jeune enseignante à qui on a enseigné de ne pas être trop proche des enfants, de garder ses distances, son objectivité, de ne pas les toucher, de ne pas les prendre en amitié et, par-dessus tout, de ne pas els aimer. C’est évidemment à tout le contraire qu’elle excelle.
Yasuko Thanh met un scène un pendu. Comme Arthur Ellis, le bourreau pèse soigneusement la victime de manière à déterminer la bonne longueur de corde.
Le criminel lui demande s’il fait d’abord un test avec un sac de patates. « Pour les tests, j’utilise des sacs de farine.
Avant d’être pendu, l’homme cherche à se souvenir de ce à quoi ressemblait autrefois sa mère « quand elle se tenait près du poêle, un tablier autour de la taille, en train de remuer le chocolat chaud qu’elle me préparait chaque jour quand je rentrais de l’école ».
Twist Phelan campe un policier interprète d’origine rwandaise. Il parle le français, l’anglais, le swahili et le kinyarwanda.
Ni tutsi ni hutu, il est rwandais, mais
la nouvelle est imprégnée des conflits entre
ces deux peuples, de l’Interahamwe, de
cette milice qui a massacré près d’un demi-million de Tutsis.
Margaret Atwood fait appel à des poètes pour donner vie à sa nouvelle criminelle. Une mère est influencée par James Thomson, poète écossais du XVIIIe siècle. Un mari parle dans son mode keatsien.
« Ces Victoriens mêlaient toujours le sexe et la mort. »
Le mort au presbytère de Susan Daly est un pasteur qui lit des romans « remplis d’idées dangereuses, de vulgarité et de personnages impudiques ». Et ce, pour préparer ses homélies ! Évidemment, toute personne dotée d’un esprit stable peut facilement séparer la fiction de la réalité.
Linda L. Richard commence pour un jeu de mots : « exécuter un contrat », c’est-à-
dire exécuter un homme. Plus loin, son personnage américain a « du temps à tuer ». L’action se déroule à Vancouver,
et son Yankee imagine que les Canadiens n’ont que du sirop d’érable et des castors à manger, possiblement du fromage.
Richard signe la meilleure nouvelle, à mon avis. Une relation amoureuse se développe entre celle qui doit exécuter un contrat et celui qui doit disparaître. On découvre qu’il est possible de ne ressentir « aucune émotion à tuer ».
2 octobre 2023
Pascale Beauregard, Muette, roman, Montréal, Éditions Boréal, 2023, 224 pages, 24,95 $.

Quand la langue maternelle est celle des signes

Pascale Beauregard est née de deux parents sourds. Sa langue maternelle est la langue des signes puisque
sa mère lui parlait de cette façon. Beauregard nous offre le roman Muette, une réflexion sur le pouvoir du silence familial.
La narratrice est Catherine qui, à la différence de sa mère et de son père, est dotée de l’ouïe et de la parole, tandis que ses parents sont catégorisés par la société comme « sourds-muets ». Elle devient leur porte-voix, leur machine à dire.
Au fil du temps, Catherine a assimilé
un mélange de signes familiaux, de signes institutionnels et de signes naturels. Elle croit être née pour empêcher la communi-cation d’échouer. Or, dans ce roman,
« il y a ceux qui voudraient parler, mais
ne le peuvent pas, il y a ceux qui le peuvent, mais ne le souhaitent pas ».
À leur façon, les parents de Catherine ne sont pas muets puisqu’ils gesticulent
« tels d’affreux pantins ». La mère de Catherine accompagne ses gestes
« de grands mouvements de lèvres tout
en produisant d’étranges cris d’oiseaux,
de longues plaintes lancinantes évoquant
de sinistres hululements ».
Catherine souhaiterait une pause bien méritée, une délivrance de son éternel devoir de parler, de traduire, d’interpréter les pensées de ses parents en tout temps. Mais comme dans une comédie vaudevillesque, des voix traversent ses pavillons. Et c’est sans compter la surdité émotionnelle.
L’autrice écrit que Brodeur était le nom de jeune fille d’un personnage, puis ajoute : « quoi de mieux pour une romancière en mal de vérité ? » Elle brode à qui mieux mieux toute une panoplie de situations mettant en scène la grand-mère de Catherine et ses arrière-grands-parents.
La lecture de Muette est souvent déroutante. Une phrase peut s’étendre sur 42 lignes,
un paragraphe sur trois pages. Il y en a même un de 53 lignes, sans ponctuation, qui n’utilise que les mots « je veux la paix je dis moi demande la paix ».
Je signale, en passant, que « forniquer, copuler, baiser » remplissent plusieurs pages. Il y a même un passage sur un frère pédophile dans une institution pour sourds-muets.
J’ai appris, en passant, que « quatre-vingt-cinq » était jadis une expression qui signifiait « placer, mettre en institution ».
Il s’agit d’une référence au numéro de la ligne d’autobus qui menait autrefois à l’asile Saint-Jean-de-Dieu.
Muette est le premier roman de Pascale Beauregard. Comme c’est souvent le cas pour une personne qui se lance dans l’écriture romanesque, elle a résisté à élaguer son texte, à aller à l’essentiel. Résultat : j’ai dû me forcer pour tout lire bien que sauter un chapitre n’aurait rien changé.
21 septembre 2023
Louise Penny, Un monde de curiosités, roman traduit de l’anglais par Paul Gagné, Montréal, Éditions Flammarion Québec, 2023, 464 pages, 34,95 $.

Armand Gamache affronte un fou furieux

Armand Gamache est de retour.
Le chef de la section des homicides de la Sûreté du Québec mène une 18e enquête dans Un monde
de curiosités
, de Louise Penny.
La romancière traduite en une trentaine de langues plonge
Gamache et le village de Three Pines dans « un monde de fragments grotesques de l’esprit d’un fou furieux ».
On retrouve, bien entendu, les personnages emblématiques de Three Pines : le couple Gabri et Olivier, la peintre Clara, la libraire Myrna, la poète Ruth et l’épouse de Gamache. On remonte même à la première fois que l’inspecteur rencontre Jean-Guy Beauvoir, un agent « tellement aigri qu’il ferait tourner le vinaigre ».
Louise Penny rappelle le décès d’une mère de deux enfants, un cas où Gamache avait découvert un assassinat plutôt qu’un suicide. Cette femme était une prostituée qui avait entraîné ses rejetons dans le même métier.
La fille et le garçon avaient tellement l’habitude de cacher la vérité que c’était devenu pour eux une seconde nature. Ils ne savaient plus faire la différence entre le bien et le mal. Une fois devenus adultes, le frère et la sœur apparaissent à Three Pines.
« Derrière chaque histoire, il y a toujours une autre histoire. Il y a toujours plus que ce que l’œil peut voir. » Three Pines vit
le plus souvent en marge du temps et de l’espace, presque détaché du monde actuel. Cela change drastiquement lorsque la jeune femme soupçonne une pièce inconnue dans le loft de la libraire Myrna.
Cette pièce a été murée depuis 160 ans et, en retirant les briques, on découvre une réplique du tableau Le Trésor des Paston, exécuté vers 1663, dans le Norfolk (Angleterre), et communément appelé
« Un monde de curiosités ». Or, cette réplique inclut plusieurs nouveaux éléments et la pièce renferme des articles de date plus récente. Voilà plusieurs messages à décoder.
Si Gamache n’était pas entré dans la police,
il aurait aimé être historien ou archiviste pour examiner de vieux documents, « déterrer des objets de curiosité ». Il est bien servi avec ce tableau qui inclut tant
de détails, tant d’éléments cachés à la vue du commun des mortels.
Penny met en scène un Gamache qui sent l’éperon de la peur, la peur de lui-même,
de sa réaction aux événements. Il tarde à se faire une idée claire de la situation, de l’ampleur de la menace qui pèse sur des nouveaux résidents de Three Pines. Deux personnes sont tuées, plusieurs autres risquent de perdre la vie.
La romancière crée un psychopathe rusé, futé, maître de la manipulation, dont les actions et les pensées sont complètement affranchies de toute moralité. Dans les romans de Penny, comme dans toutes grandes œuvres, il y a toujours plus que
ce que l’œil peut lire.
C’est Paul Gagné qui signe, seul, la traduction en français de cette 18e enquête d’Armand Gamache. Lui et sa partenaire Lori Saint-Martin ont traduit les huit enquêtes précédentes. Saint-Martin est décédée le 21 octobre 2022 .
Dans les notes de remerciements, Penny souligne comment Paul Gagné a « admirablement traduit mes idées avec humour, sensibilité et élégance ». Elle ajoute « une pensée et un cœur ému pour Lori Saint-Martin ».
La version anglaise a paru en 2022 et a eté couronnée de succès : Prix Agatha dans la catégorie Meilleur roman contemporain aux États-Unis, livre de l’année en Grande-Bretagne selon The Guardian et The Mail on Sunday, un des meilleurs romans policiers et thrillers de 2022 selon le Washington Post, un des meilleurs livres de l’automne 2022 selon le magazine People, choix no 1 des libraires anglophones du Canada.
6 septembre 2023
Yan Le Mau, La Dernière touche, roman, Vincennes, Éditions Talents Hauts, coll. Ego, 2023, 80 pages, 16,95 $.

Un violeur trop respecté pour être suspecté

Le premier roman de Yan Le Mau,
La Dernière touche, raconte
le parcours d’un adolescent qui découvre l’escrime et un entraîneur qui le fait exceller dans cette discipline, un coach qui le maintient sous son emprise… jusqu’au viol.
La collection Ego des Éditions Talents Hauts publie de courts romans pour ados, avec
des mots qui leur parlent. La Dernière touche commence par un avertissement : « Ce roman aborde le thème de la pédocriminalité et contient des scènes violentes. »
Fini le foot. Maximilien n’a qu’une obsession, qu’une passion : l’escrime. Son entraîneur Benoît est vice-champion de France. Maximilien, lui, rêve de devenir champion de plein titre. « Si tu veux gagner, tu devras m’écouter. D’accord, Maximilien ? »
La confiance envers Benoît est au-dessus de tout soupçon. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession ! Les parents lui confient leur ado. Ils ne devinent pas la suffisance
et les saloperies de l’entraîneur « trop respecté pour être suspecté ».
Maximilien devient l’œuvre exclusive de Benoît. « Plus personne n’avait accès à moi en dehors de toi. Un ami, un frère, un père, tu étais tout ça à la fois. » Dès lors, tout est permis. Ça commence doucement : des jeux, des chatouilles, des bagarres corps-à-corps. Juste tous les deux.
Une complicité naturelle s’installe. « Il fallait que tout paraisse naturel pour que tu puisses aller au bout. » Une simple caresse dans les cheveux, une accolade virile, une invitation sous la douche. « Tu me disais c’est normal, et moi je te croyais. »
Même si Maximilien pleure après ces attouchements, ces intimités, même s’il se sent sale, il revient toujours à son agresseur. « Je crois que j’avais accepté d’être ton jouet. » Maximilien en vient à croire que tout est de sa faute.
Yan Le Mau décrit avec brio le mécanisme de l’attachement et celui de l’emprise. Lorsque Benoît est traité de dangereux, Maximilien le défend : « Il n’est pas ce que tu dis, il est cool. Avec lui je progresse. Avec lui je suis bon. »
Le romancier décrit comment le coach a tout fait pour entrer dans la bulle de son protégé. Comment il a tout fait pour que tout paraisse normal, pour que l’ado ne hurle pas, se laisse faire, ne le repousse pas.
Lorsque l’entraîneur propose des étirements sous la douche, il précise que c’est mieux pour les muscles, pour le corps. Il dit que tous les grands sportifs le font. Maximilien laisse alors les mains de Benoît courir sur sa peau : ses bras, ses jambes, son dos,
ses fesses, partout.
« Elles franchissent les barrières. Elles franchissent l’intime. Tu avais pris le temps. Alors, je n’ai rien dit. Je n’ai pas réagi. Je t’ai laissé faire. Je n’ai pas compris. Tu me répétais : Personne n’en parle. Mais tout
le monde le fait. Ne t’inquiète pas. » Et les saloperies recommencent, parfois plusieurs fois par semaine.
À la maison, le sexe est tabou, permis ou non., la sexualité demeure cachée. Maximilien ne sait même pas que les gestes de son coach sont des gestes sexuels puisque les saloperies sont accompagnées de câlins.
Quand Maximilien gagne chaque tournoi d’escrime, Benoît lui explique que c’est parce qu’il sait parler au corps de son protégé, qu’il sait comment le manipuler, qu’il sait faire ressortir sa force, le sublimer.
Au lycée, Maximilien rencontre Louise, devient son petit ami. Or, lorsque la main
de Louise remonte sa nuque et passe dans ses cheveux, Maximilien devient tétanisé, bloqué. Ce déclic lui donne le courage de dire non à Benoît, lui donne la force de décrocher une victoire intérieure.
28 août 2023
Jeanne Charlebois, Jouer à la cachette, roman, Montréal, Éditions Hurtubise, 2023, 262 pages, 26,95 $.

Un roman qui joue à cacher des mots anglais

Le premier ouvrage de Jeanne Charlebois, Jouer à la cachette,
est un roman initiatique sur l’amour, l’amitié et l’acceptation de soi.
Ces sujets ne sont pas nouveaux, mais le texte cherche à se distinguer par une certaine simplicité, par une authenticité particulière. Le recours
à l’anglais n’aide pas.
À travers 46 courts chapitres qui évoquent autant la chronique que le journal intime, on découvre la protagoniste Ève, jeune femme timide et naïve, relativement réfléchie et parfois attachante. L’histoire est parsemée de moments tour à tour sérieux, drôles ou troublants.
Simon sort avec Maryline, la meilleure amie d’Ève, mais c’est cette dernière qui répond aux lettres du jeune homme, puis Maryline les retranscrit avec son crayon mauve brillant, ajoutant des cœurs sur les i. Il y a un hic : Ève est follement amoureuse de Simon… Ces lettres donnent un sens au titre Jouer à la cachette. La protagoniste est une championne au jeu de la cachette, autant au sens littéral que figuré.
Ève voudrait s’extirper de sa zone de confort, arrêter d’être une petite fille sage. Excellente en écriture, elle rêve de publier un roman, mais ce n’est pas en écrivant en cachette que ça va aboutir. La jeune femme publie un feuilleton sur son blogue, en s’inspirant de son travail à La Baie, et remporte un franc succès.
Le style de Jeanne Charlebois est parfois coloré, voire exotique. Elle écrit « Habiter avec lui, c’est comme côtoyer Gandhi sur le Prozac. Ça remet les choses en perspective pour une fille anxieuse. »
Je connais vaguement Britney Spears et Beyoncé, mais le roman est truffé de références à des vedettes dont j’ignore même l’existence. En voici quelques exemples : Josh Hartnett (acteur et producteur américain), Davon Sawa (acteur canadien), Freddie Prinze Jr (acteur américain), House of Pain (groupe américain de hip-hop), Paul Walker (acteur, scénariste et producteur de cinéma américain).
L’anglais s’infiltre de plus en plus dans les nouveaux romans. On est habitué, bien entendu, à non-stop, Oh My God, anyway, brainstorming (même si remue méninge existe), best friends (pourquoi pas meilleurs amis?) et même empowering au lieu de responsabilisation qui est moins frappant.
Le roman de Jeanne Charlebois est rempli de mots anglais. Certains sont en caractères italiques pour indiquer sans doute qu’il s’agit d’un emprunt direct à la langue de Shakespeare : will do, I guess, best date ever, brain freeze. La majorité figure cependant comme du vocabulaire normal.
C’est le cas de « pas assez en shape, les pantoufles qui matchent, sur ma bucket list, mon lover et ses bandmates en mode roadie, ma best life, c’est tellement overrated, il ne téléphone pas parce qu’il est chicken, en couple ou full busy, je vis le plus gros reality-check de ma vie ». Et ce n’est que la pointe de l’iceberg.
19 août 2023
Kas & Cas, M. Nault, roman graphique, Montréal, Éditions Station T, 2023, 120 pages, 24,95 $.

Le legs unique
de Fernand Nault
  

Le ballet Casse-Noisette fait salle comble depuis 60 ans. Peu de gens savent que le concepteur est Fernand-Noël Boissoneault, dit Fernand Nault, né en 1920 à Montréal.
La vie et l’œuvre de cet illustre chorégraphe est racontée par Kas et Cas dans M. Nault, une bande dessinée hybride à mi-chemin entre le documentaire et le roman non-fictif.
Qui sont Kas et Cas ? Il s’agit de Kerry-Anne Saouter (Kas) et de Catherine Saouter (Cas), la fille et la mère, l’une au scénario, l’autre au dessin. Catherine Saouter est diplômée des Beaux-Arts de Bordeaux, passionnée de bande dessinée et professeure en sémiologie de l’image à l’Université du Québec à Montréal. Sa fille Kerry-Anne est recherchiste pour des séries documentaires et ancienne danseuse ; elle vit en Écosse.
Dès la première page, Kas et Cas écrivent que la biographie présentée est entièrement basée sur des faits réels. « Cependant, ayant à cœur une lecture agréable, nous nous sommes permis de romancer certains passages. Nous espérons que vous ne nous en voudrez pas. »
Divisé en une série de courts tableaux, l’ouvrage rassemble le dessin, la photographie et des documents d’archives. En raison du parcours de Fernand-Noël Boissoneault, l’album devient une véritable chronique des années 1920 à 2006, de la Seconde Guerre mondiale au Rideau de fer, en passant par l’Expo 67 et la Crise d’octobre.
La vie du chorégraphe est racontée par deux personnes. Le narrateur André Laprise est l’assistant et l’unique fiduciaire de Nault. La narratrice Claude Mireault est la filleule du chorégraphe. On apprend que le nom Nault s’est imposé lorsque le jeune artiste
a signé un contrat avec l’American Ballet Theatre pour remplacer un danseur blessé :
– Remind me your name.
– Fernand-Noël Boissoneault.
– Right. Let’s say… hmmm… Fernand Nault, shall we ?
Nault avait une mémoire prodigieuse.
Un jour, alors qu’il est en tournée à Bruxelles avec l’American Ballet Theatre,
un feu détruit tous les costumes, décors et partitions du ballet. On s’apprête à annuler la tournée européenne, au risque d’amener la compagnie à la faillite. Il est possible de renouveler les costumes et décors, mais
les partitions sont irremplaçables. « Pas nécessairement, dit M. Nault, moi je m’en souviens. » C’est de mémoire qu’il dirige l’orchestre et fait répéter les danseurs, sauvant ainsi la tournée.
Le narrateur note que, selon son idole,
la chorégraphie n’est pas comme une pièce de théâtre qu’on peut simplement relire cent ans plus tard. « Si on ne la danse pas, elle s’oublie, elle meurt. Mais si on la danse,
elle est éternelle. »
Fernand Nault a collaboré avec des artistes aussi divers qu’Igor Stravinsky, Marc Chagall, Norman McLaren, George Balanchine ou Jerome Robbins. Il a dansé et chorégraphié toute sa vie, jusqu'à ce que la maladie de Parkinson eu raison de ses forces.
Deux jours après avoir vu son Casse-Noisette à la Place des Arts et ayant battu doucement la mesure, les yeux rivés sur
la scène, il s’éteint le 26 décembre 2006, laissant un héritage unique.
Cette année encore, du 14 au 30 décembre 2023, Les Grands Ballets canadiens présenteront Casse-Noisette dans sa chorégraphie et l’exposition itinérante Fernand Nault : une passion,
un legs
 sera présentée à Gatineau en janvier et février 2024.
Fernand Nault fut lauréat du Prix du Québec (1984), du Prix Denise-Pelletier (1984),
du Prix du Gouverneur général pour els arts de la scène (2000). Il fut nommé officier de l’Ordre du Canada en 1977 et fait chevalier de l’Ordre national du Québec en 1990.
On peut le voir en compagnie de Karen Kain dans la série de timbre Légendes canadiennes du ballet, émise par Postes Canada en 2021.
29 juillet 2023
Helga Flatland, Reste si tu peux, pars s’il
le faut
, roman traduit du norvégien par Dominique Kirstensen, Éditions de l’Aube, 2023, 272 pages, 40,95 $.

Roman norvégien
intense et intime

À partir d’un bourg norvégien où tout le monde se connaît, Helga Flatland tisse une histoire pleine de non-dits, de vérités masquées ou tues, de petits secrets qui pèsent bien lourds. Cela donne un roman intense et intime : Reste si tu peux, pars s’il le faut.
On assiste à l’évolution de quatre jeunes hommes ayant des pensées qu’ils n’ont pas envie de former, vivant une vérité qu’ils n’ont pas envie de comprendre, éprouvant une inquiétude et une frustration qu’ils ne souhaitent pas ressentir.
La construction du roman repose sur
le récit au « je » de quatre amis. Rien n’est linéaire. Les voix demeurent complexes et compliquées. Chaque sentiment est décortiqué, lu entre les lettres et analysé avec force détails.
Un des quatre amis résume leur situation en affirmant qu’ils se sentent coincés dans un rôle que quelqu’un a créé pour eux quand ils étaient petits; personne ne les considère différents de ce qu’ils étaient alors. Il ajoute qu’un ami comprend ce dont un autre ami a besoin avant que ce dernier ne le sache lui-même.
Selon la NRK (équivalent norvégien de
la SRC-CBC), « Flatland écrit avec un grand sens du détail et de la nuance. C’est bien fait et prometteur : Helga Flatland place haut
la barre. »
Le nynorsk et le bokmål sont les deux langues officielles de la Norvège.
Un chapitre est traduit du nynorsk (néo-norvégien), les autres du bokmål (proche
du danois). Quelques mots figurent dans
la langue d’origine, avec une traduction en bas de page. C’est le cas de mormor (mère de la mère) ou de morfor (père de la mère). Il est parfois question de mets : ribbe (poitrine de porc), lutefisk (poisson) ou pinnekjott (côtes d’agneau séchées ou fumées).
On trouve, ici et là, des références à
des œuvres de romancières suédoises, notamment Karin Boye (1900-1941) et Astrid Lindgren (1907-2002), de même qu’à Pär Lagerkvist (1891-1974), écrivain suédois et Prix Nobel de la littérature en 1951.
J’ai été particulièrement touché par le récit de Trygve qui rencontre Sigurd pour jouer de la guitare, activité normale pour deux jeunes hommes. Or, Trygve se sent attiré vers Sigurd. Ils s’embrassent. Trygve est complètement chaviré. Il n’a personne à qui parler, même pas Sigurd qui ne retourne
pas ses appels.
La mère de Trygve sent qu’il n’est plus
le même. Elle met ça sur le compte d’une amourette, d’une blonde pour qui il a
le béguin. Trygve, lui, se dit que c’est sans doute une phase, comme on le lui a expliqué durant le cours d’éducation sexuelle. Ça va passer, sauf qu’il renonce à l’espoir d’être quelqu’un d’autre que celui qu’il est vraiment.
Trygve et Sigurd finissent par être sur
la même longueur d’ondes. L’un et l’autre affirment : « Je n’arrive pas à te faire sortir de ma tête. J’ai beau vouloir t’en faire sortir de toutes mes forces, je n’y arrive pas ! » Trygve souhaite qu’ils fassent leur sortie
du placard ensemble. La réponse est directe et irréversible : « Non, ça n’arrivera pas, Trygve. » Sigurd ne veut pas admettre son homosexualité et encore moins la révéler publiquement.
Le tabloïd danois Ekstra Bladet résume fort bien l’impact de ce roman en écrivant que, page après page, le livre s’étoffe, tandis que les facettes des personnages se dévoilent,
et que l’infrastructure humaine se révèle comme universelle dans toute
sa trivialité locale. « Le résultat est la détonation silencieuse d’une histoire sur
les petites et grandes questions de la vie. »
7 juillet 2023
Sous la direction de Marilyse Hamelin,
15 brefs essais sur l’amour : petits et grands chantiers de reconstruction, Montréal, Éditions Somme toute, 2023, 144 pages,
19,95 $.

Amour, amour,
quand tu nous tiens

L’amour est le sujet le plus décortiqué dans la littérature. Treize auteures, un écrivain et une poète non-binaire ajoutent leur grain de sel dans 15 brefs essais sur l’amour : petits et grands chantiers de reconstruction, sous la direction
de Marilyse Hamelin.
En 1949, Simone de Beauvoir soulignait
que l’homme et la femme entretiennent
des relations asymétriques en raison de
la place inégale que l’un et l’autre occupent dans la société. Près de 75 ans plus tard, malgré les avancées majeures issues des mouvements féministes, Raphaëlle Corbeil croit que « les femmes accordent une place plus importante que les hommes à l’amour et au fait d’être en couple ».
Elle espère rencontrer un jour « l’amour véritable, celui qui serait égalitaire, réciproques dans l’engagement et dans l’effort, un amour dans lequel on serait deux à vouloir s’améliorer, grandir et s’épanouir ensemble. Et peut-être, qui sait, les petits moments d’éternité pourraient durer plus qu’un instant. »
Dans un ouvrage comme celui-ci, il n’est pas surprenant de lire que l’être humain est souvent classé « hétérosexuel jusqu’à preuve du contraire ». Maude Nepveu-Villeneuve a commencé la pandémie en
tant qu’hétéro, et maintenant elle vit dans une relation lesbienne. Selon cette autrice pour jeunes et adultes, « l’idée qu’il n’existe que l’hétérosexualité et l’homosexualité(et rien entre les deux) encourage la biphobie et discrédite la réalité des personnes bisexuelles, qui se retrouvent assises entre deux chaises ».
En faisant référence à des autrices du monde anglophone, Carmélie Jacob note qu’on a lentement vu apparaître une nouvelle abréviation : OSO pour other significant other. Initialement, l’expression renvoyait aux partenaires secondaires et tertiaires des relations ouvertes, mais on l’utilise de plus en plus pour désigner « toute personne avec qui on s’adonne à une activité qui se ferait traditionnellement en couple et pour laquelle on choisit plutôt de privilégier quelqu’un d’autre ». Elle en conclut qu’il n’y a pas qu’une personne importante dans nos vies.
Le texte de Mélanie Michaud s’intitule « 1 ». Elle aime jouer avec les chiffres. Elle a lu qu’une peine d’amour dure la moitié du temps de la relation : une union qui s’est étendue sur 4 ans = 2 ans pour s’en remettre. Mélanie n’est pas douée pour
les chiffres :
« Je suis 0 douée
Mieux vaut ne faire qu’1
En ayant les 2 pieds sur terre
Et en 2 temps 3 mouvements
Je dis les 4 vérités sur l’amour
Jusqu’aux mensonges d’un prochain 5 à 7. »
Musique, cinéma, théâtre, littérature, l’art nous transforme, note Fabiola Nyrva Aladin. Il nous faut maintenant travailler l’art de se laisser transformer. Cela sous-entend que « le célibat est un mode de vie à part entière, qu’il n’a pas à être vu ou vécu comme en attendant d’être en couple. »
Il faut rayer le besoin de posséder quelqu’un pour toujours. Il faut éradiquer les « j’attends le mien » et « je pense
que c’est la bonne ». Il faut « accepter
les amourettes, els kicks, les flirts, le niaisage, le pas clair, le “pourquoi pas ?” ».  
La force de ce livre réside dans la diversité et la richesse des points de vue qu’il propose. On n’y fait pas que réfléchir à l’amour en vue de redécorer la maison avec une nouvelle couche de peinture, on jette les murs par terre !
2 juillet 2023
Pierre Assouline, Le Nageur, récit, Paris, Éditions Gallimard, coll. Blanche, 2023, 256 pages, 34,95 $.

Sublime récit
de résilience

Alfred Nakache (1915-1983)  brille au firmament de la natation française. Pierre Assouline, de l’Académie Goncourt, retrace le parcours à
la fois glorieux et tragique de cet athlète dans Le Nageur, qui n’est
ni roman ni biographie, mais plutôt
le récit d’une vie tendue vers
un but : viser l’excellence et
le dépassement de soi.
Quinze fois champion de France, deux fois recordman d’Europe, deux fois recordman du monde, deux fois sélectionné aux Jeux olympiques, le nageur Alfred Nakache n’a jamais senti le besoin de signer une « eautobiographie ». Assouline a fait
un travail de moine pour brosser un portrait aussi détaillé qu’éloquent de cet homme qui a donné son nom à plusieurs piscines.
Alfred Nakache est né le 18 novembre 1915 dans une famille juive de Constantine,
en Algérie. Ironie du sort, il est de ces enfants qui ont peur de l’eau. Il guérit de cette phobie à 13 ans chez les scouts.
L’auteur explique comment la performance ne vient que si Alfred prend d’abord du plaisir à nager. Viennent ensuite l’effort,
le travail, la volonté, l’endurance et l’entraînement « afin de donner le strict maximum tant il est préoccupé d’efficacité ».
Le nageur juif algérien arrive à Paris
en 1933 et participe aux premiers championnats français. À 18 ans, il fait déjà sa marque. Mais attention, un record n’est pas une fin en soi, c’est la marche permettant d’accéder au record suivant,
de poursuivre son inachèvement.
Si Nakache obtient aisément la nationalité française, il en est déchu rapidement par Pétain qui « bannit les Juifs des bassins afin qu’ils ne souillent pas l’eau des vrais Français ». Le nageur s’installe à Toulouse, en zone libre, et affronte souvent son rival Jacques Cartonnet. Ce dernier le dénonce à la Gestapo en 1943 comme juif résistant.
Alfred Nakache, son épouse Paule (28 ans)
et leur fille Annie (2 ans) sont envoyés dans le camp de concentration d’Auschwitz, « annexe terrestre de l’enfer ». Le père est séparé de ses deux êtres le plus chers qu’il ne reverra jamais. Il est plus tard dirigé vers Buchenwald, « autre planète du cauchemar concentrationnaire ».
À Auschwitz, le nageur est marqué comme une bête de six chiffres sur l’avant-bras gauche. Son histoire est rayée. Un numéro n’a pas de passé; celui-ci, c’est pour la vie. À Buchenwald, on ajoute un nouveau matricule. L’étoile jaune (Juifs) est remplacée par le triangle rouge (résistants et déportés politiques).
Le système concentrationnaire est décrit comme parfaitement au point : « l’anni-hilation de toute volonté de résistance, et même de tout désir, par la lassitude, l’abrutissement, l’exténuation tant physique que morale ». Nakache pèse 85 kilos à son arrivée à Auschwitz, 45 kilos à Buchenwald.
Une fois libéré, Nakache devient « le nageur d’Auschwitz ». Des proches le pressent de retrouver ses anciens réflexes de sportif pour vaincre la double peine qui le menace : « non seulement les traces ineffaçables de tout ce qu’il a subi en déportation, mais le rappel insupportable
de l’extermination de sa femme et de leur enfant ».
Il reprend du poids et s’entraîne de nouveau. Il nage pour ne pas couler. C’est pour lui une question de vie ou de mort. « Il n’y a pas d’autre solution. » En 1946,
le célèbre nageur est de nouveau prêt pour les championnats de France et remporte
la palme.
Alfred Nakache est décédé à 67 ans. Il a toujours refusé de marcher « à l’ombre de celui qu’il était ». Le Nageur est un sublime récit de résilience.