Voici quelques coups de coeur au fil des derniers douzemois:

Yan Le Mau, La Dernière touche, roman, Vincennes, Éditions Talents Hauts, coll. Ego, 2023, 80 pages, 16,95 $.
Le premier roman de Yan Le Mau, La Dernière touche, raconte le parcours d’un adolescent qui découvre l’escrime et un entraîneur qui le fait exceller dans cette discipline, un coach qui le maintient sous son emprise… jusqu’au viol.
La collection Ego des Éditions Talents Hauts publie de courts romans pour ados, avec des mots qui leur parlent. La Dernière touche commence par un avertissement : « Ce roman aborde
le thème de la pédocriminalité et contient des scènes violentes. »
Fini le foot. Maximilien n’a qu’une obsession, qu’une passion : l’escrime. Son entraîneur Benoît est vice-champion de France. Maximilien, lui, rêve de devenir champion de plein titre. « Si tu veux gagner, tu devras m’écouter. D’accord, Maximilien ? »
La confiance envers Benoît est au-dessus de tout soupçon. On lui donnerait le Bon Dieu sans confession ! Les parents lui confient leur ado. Ils ne devinent pas la suffisance et les saloperies de l’entraîneur « trop respecté pour être suspecté ».
Maximilien devient l’œuvre exclusive de Benoît. « Plus personne n’avait accès à moi en dehors de toi. Un ami, un frère, un père, tu étais tout ça à la fois. » Dès lors, tout est permis. Ça commence doucement : des jeux, des chatouilles, des bagarres corps-à-corps. Juste tous les deux.
Une complicité naturelle s’installe. « Il fallait que tout paraisse naturel pour que tu puisses aller au bout. » Une simple caresse dans les cheveux, une accolade virile, une invitation sous la douche. « Tu me disais c’est normal, et moi je te croyais. »
Même si Maximilien pleure après ces attouchements, ces intimités, même s’il se sent sale, il revient toujours à son agresseur. « Je crois que j’avais accepté d’être ton jouet. » Maximilien en vient à croire que tout est de sa faute.
Yan Le Mau décrit avec brio le mécanisme de l’attachement et celui de l’emprise. Lorsque Benoît est traité de dangereux, Maximilien le défend : « Il n’est pas ce que tu dis, il est cool. Avec lui je progresse. Avec lui je suis bon. »
Le romancier décrit comment le coach a tout fait pour entrer dans la bulle de son protégé. Comment il a tout fait pour que tout paraisse normal, pour que l’ado ne hurle pas, se laisse faire,
ne le repousse pas.
Lorsque l’entraîneur propose des étirements sous la douche,
il précise que c’est mieux pour les muscles, pour le corps. Il dit que tous les grands sportifs le font. Maximilien laisse alors les mains
de Benoît courir sur sa peau : ses bras, ses jambes, son dos,
ses fesses, partout.
« Elles franchissent les barrières. Elles franchissent l’intime. Tu avais pris le temps. Alors, je n’ai rien dit. Je n’ai pas réagi. Je t’ai laissé faire. Je n’ai pas compris. Tu me répétais : Personne n’en parle. Mais tout
le monde le fait. Ne t’inquiète pas. » Et les saloperies recommencent, parfois plusieurs fois par semaine.
À la maison, le sexe est tabou, permis ou non., la sexualité demeure cachée. Maximilien ne sait même pas que les gestes de son coach sont des gestes sexuels puisque les saloperies sont accompagnées de câlins.
Quand Maximilien gagne chaque tournoi d’escrime, Benoît lui explique que c’est parce qu’il sait parler au corps de son protégé, qu’il sait comment le manipuler, qu’il sait faire ressortir sa force,
le sublimer.
Au lycée, Maximilien rencontre Louise, devient son petit ami.
Or, lorsque la main de Louise remonte sa nuque et passe dans
ses cheveux, Maximilien devient tétanisé, bloqué. Ce déclic lui donne le courage de dire non à Benoît, lui donne la force de décrocher une victoire intérieure.
Boucar Diouf, Ce qui la vie doit au rire, Montréal,
Les Éditions La Presse, 272 pages, 29,95 $.
Un an après Ce que la vie doit à la mort, voici que Boucar Diouf nous offre Ce que la vie doit au rire, un livre pour faire sourire, réfléchir et rire, parce que, comme le dit une sagesse populaire,
« le rire, c’est comme les essuie-glaces : ça n’arrête pas la pluie, mais ça permet d’avancer ! »
Pour le biologiste devenu humoriste, le rire est une façon de se protéger contre les violences du monde. « Un bon éclat de rire est comme un ventilateur qui permet de chasser les énergies négatives. Il fait partie des briques de construction de cet édifice bien plus complexe que nous appelons le bonheur. »
Le sarcasme, l’ironie, l’autodérision, l’humour noir ou absurde demeurent autant de source du rire humain. Mais comme la nature a voulu que nous soyons très diversifiés jusque dans nos goûts,
ce qui fait rire les uns peut laisser les autres de glace. À chacun
son type d’humour.
Diouf souligne que l’humour fait tomber les barrières et favorise l’émergence d’une identité commune « qui outrepasse parfois
les limites de la couleur, de la race, de la religion et du compte en banque ». L’onde de rigolade permet de passer des messages qui, autrement, auraient été plus délicats à transmettre.
« Le comique de scène parle de ses problèmes à demi-mot et,
de l’autre côté, le spectateur se reconnaît dans son histoire.
Les spectateurs sortent de la salle convaincus d’avoir participé à
une thérapie qui a bien tourné et rentrent chez eux en se disant que la vie n’est pas aussi sérieuse qu’on veut nous le faire croire. »
La parlure québécoise a souvent fait rire Boucar Diouf. On n’a qu’à penser aux pets-de-sœur, aux crottes de fromages et au grand-père dans le sirop d’érable. Et que dire de cette remarque entendue dans un bar : « Check pas les foufounes de ma pitoune. A fait
sa poupoune, mais elle est pas guidoune. »
Ou encore : « Ché pas youskalé. Pis a m’a pas dit youskava. »
Ça pourrait bien être de l’arabe, du russe ou de l’ukrainien.
La première fois que la blonde de Boucar l’a invité à souper, elle lui a dit que ce serait un plat typiquement québécois. « Ça s’appelle du pâté chinois et c’est fait avec du blé d’Inde. » Il s’est demandé si elle était nulle en cuisine ou vraiment poche en géographie.
Au sujet de ce mets, Diouf trouve la recette on ne peut plus discriminatoire : « le blanc trône en haut, le jaune est au milieu et
le brun se trouve en bas. Le ketchup, qui est rouge, on le met en réserve, à côté. »
On n’a qu’à se comparer pour se mettre à rigoler. À preuve quelques expressions et proverbes québécois avec leurs équivalents africains. Donne à manger à un cochon, au Québec, et il viendra chier sur ton perron. Si l’arbre savait ce que lui réserve la hache africaine, il ne lui aurait pas fourni le manche. Au Québec, on dit « dans le temps comme dans le temps »; en Afrique, « on ne peut pas courir et se gratter les fesses en même temps ».
Une des blagues que l’humoriste aime intégrer dans ses spectacles est la suivante : « Le Québec d’aujourd’hui est si ouvert qu’on y souligne pendant un mois l’histoire des Noirs. Le hic, c’est qu’on a choisi le mois de février : le plus court, le plus frette et
le plus blanc de l’année. »
Carole Boston Weatherford, Il était une fois… un massacre raciste, album illustré par Floyd Cooper, traduction-adaptation par Gaël Renan, France, Éditions Le Genévrier, 2023, 40 pages, 33,95 $.
Quelque 300 Noirs américains tués, plus de 800 admis à l’hôpital,
6 000 arrêtés et détenus, plus de 10 00 sans-abri, tel est le bilan du massacre de Tulsa (Oklahoma) entre le 30 mai et le 1er juin 1921. Carole Boston Weatherford le raconte dans Il était une fois…
un massacre raciste
, album illustré par Floyd Cooper
et destiné aux 8-12 ans.
Aucune enquête officielle ne fut instruite durant les soixante-quinze ans qui suivirent cette tragique flambée de violence raciale. Weatherford répare cette injustice par le biais d’un conte qui demeure, hélas, d’une vérité très cruelle.
Au début des années 1900, une importante communauté afro-américaine prospère dans la ville de Tulsa, en Oklahoma.
Le quartier de Greenwood a son propre système scolaire,
ses bibliothèques, ses églises, ses commerces, son bureau de poste, ses restaurants et ses cinémas.
Mais tout cela change en l’espace de deux terribles, indicibles journées. Les 31 mai et 1er juin 1921, une foule de Blancs armés attaque le de quartier Greenwood. Les émeutiers mettent à sac immeubles et commerces, et les font brûler, sans que
la police intervienne.
Les dommages matériels s’élèvent à plus de 1,5 million de dollars
en biens immobiliers et à 750 000 dollars en biens personnels (respectivement 21 501 000 $ et 10 750 000 $ en dollars courants).
Carole Boston Weatherford écrit que 75 ans se sont passés « avant que des parlementaires ne lancent une enquête pour révéler
la douloureuse vérité sur la pire attaque raciale qu’aient connue
les États-Unis : la police et les élus s’étaient faits les complices
de Blancs pour détruire la communauté noire la plus prospère
du pays. »
Cet album a été couronné de la Caldecott Medal. Décernée chaque année depuis 1938 par l’Association des bibliothécaires américains pour la jeunesse, la Caldecott Medal honore l’artiste qui a créé l’album pour enfants le plus remarquable.
En 1996, l’État d’Oklahoma a lancé une commission d’enquête sur l’émeute raciale de Tulsa. En 2001, une coalition fut créée pour obtenir réparation des dommages subis par la communauté afro-américaine de Tulsa.
La même année, l’État d’Oklahoma a adopté une loi intitulée Tulsa Riot Reconciliation Act. Des bourses d’études supérieures ont été accordées à des descendants des résidents du quartier de Greenwood. Un Parc réconciliateur a été inauguré en 2010.
L’émeute de Tulsa est dépeinte dans une des premières scènes du premier épisode de la série télévisée américaine de super-héros Watchmen, ainsi que dans l’épisode 9 de la série dramatique horrifique Lovercraft Country.
Guillaume Musso, Angélique, roman, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2022, 320 pages, 32,95 $.
Guillaume Musso est l’auteur le plus lu en France depuis onze ans. Il est traduit en quarante-cinq langues. Son vingtième roman, Angélique, ausculte la complexité des méandres de l’âme humaine.
L’action se déroule d’abord à Paris. Après un accident cardiaque, Mathias Taillefer se réveille dans une chambre d’hôpital. Une jeune fille inconnue se tient à son chevet, une bénévole jouant du violoncelle. Lorsqu’elle apprend que le patient est flic, elle lui demande de reprendre l’enquête sur la mort de sa mère.
Mathias Taillefer est habitué à prendre les coups de poing, les coups de couteau, les projectiles et les balles. L’enquête qu’il accepte de mener s’avèrera être la traversée d’un labyrinthe dont la seule issue pourrait être sa propre mort.
Pour Musso, l’action ou l’intrigue demeure un moyen de plonger dans l’intérieur de ses personnages. À travers ce roman, tout comme dans les précédents, l’auteur fait appel à l’intelligence en utilisant l’émotion. La vérité d’un chapitre n’est jamais celle du suivant.
Les certitudes d’une page ne sont jamais celles de la suivante. 
Le personnage d’Angélique est un bel exemple. Il est difficile de lui coller une étiquette. Femme insaisissable, elle est « capable d’enfiler plusieurs identités. Changeante, caméléon Dangereuse, peut-être… » Son cerveau aime aussi bien les dangers et les périls que les états de guerre.
Le plaisir que prend Musso à décrire chaque ambiance et chaque atmosphère s’étend aussi aux visages de chacun des personnages. En quelques mots, sa plume devient un miroir : « le crâne rasé,
un œil de verre enfoncé dans l’orbite, des sourcils d’albinos ». 
Ou encore : « coupe en brosse, regard bovin, grosses joues couperosées »; « visage ovale encadré de longs cheveux blonds
et lisses, fossette sur le menton, pull à col Claudine »; « un visage émacié, un regard charbonneux qui vous transperçait ».
Dans une entrevue pour promouvoir son nouveau roman, l’auteur précise que « l’action est toujours abordée à travers l’intériorité
des personnages. Mon style s’efforce de suivre mon personnage
et de coller à sa pensée. »
À première vue, on peut qualifier Angélique d’enquête policière, mais il s’agit en réalité beaucoup plus d’une enquête que
les personnages mènent sur eux-mêmes, « un voyage intérieur
à travers leurs souvenirs et leurs secrets ».
Né à Antibes en 1974, Guillaume Musso découvre très jeune
une passion pour la littérature, consacrant tout son temps libre à dévorer des livres dans la bibliothèque municipale où travaille
sa mère. C’est grâce à un concours de nouvelles proposé par
son professeur de français qu’il découvre le bonheur
de l’écriture. À compter de ce jour, et jusqu’à aujourd’hui,
il ne cessera plus de noircir des carnets. 
En 2021, Musso a été le premier écrivain français à recevoir
le prestigieux prix Raymond-Chandler, qui récompense
les maîtres du suspense à travers le monde.
Voici comment certains médias ont reconnu son talent : « Le maître français du suspense » (The New York Times); « Un romancier hors norme » (France Info); « Le Roi du noir européen » (La Republica, Italie); « Un phénomène » (El Mundo, Espagne).
Michel Tremblay, Douze coups de théâtre, récits, Montréal, Leméac Éditeur, 1992, 24,95 $.
Une de mes lectures estivales est un retour trente ans passés.
Avec Douze coups de théâtre, paru en 1992, Michel Tremblay
nous offre des instants de théâtralité familiale et personnelle,
des moments d’intimité où des personnages témoignent de leur réalité de vivre, dans les années cinquante, sur le Plateau Mont-Royal.
À 14 ans, Michel Tremblay voit la pièce La Tour Eiffel qui tue de Guillaume Hannoteau, mise en scène par Paul Buissonneau.
Ce premier contact avec le théâtre est un choc : « Ce qui se passait ce soir-là sur la scène allait devenir, je le sentais bien, le but de
ma vie ! » Il a de la difficulté à supporter le monde dans lequel
il évolue, il veut faire partie de l’univers théâtral.
Sa mère ne veut pas voir son fils devenir un artiste. « C’est toutes des hobos, des bohèmes pis des fifis, pis j’veux pas que tu deviennes comme ça ! » Il est trop tard, Michel est déjà artiste et homosexuel.
Après avoir vu Le Temps des lilas de Marcel Dubé, un seul désir l’habite, celui de décrire lui aussi les démons qui l’habitent.
« Et l’impression d’avoir enfin le droit d’appartenir, malgré
mes origines, malgré mon odeur, à quelque chose de grand. »
En 1957, Tremblay regarde Un simple soldat de Dubé en téléthéâtre. Il est muet d’admiration et de jalousie. C’est exactement cela qu’il veut faire : « décrire les autres, tout ce qui m’entoure, en faire du théâtre ou des romans ».
À 16 ans, le jeune Tremblay suit un homme beaucoup plus âgé qui l’invite chez lui pour ce qui devient plus qu’une partie de jambes en l’air. Ce mélomane lui fait connaître Tristan et Isolde de Richard Wagner. À travers la musique, il aperçoit l’âme des personnages : « j’en avais un peu peur mais j’étais surtout attiré ». 
Tremblay raconte la seule fois qu’il a vu une partie de hockey. C’était au Forum de Montréal avec son père et il aurait voulu être n’importe où – messe, confesse, retraite fermée – plutôt que là.
Ce passage m’a rappelé la fois que papa m’a amené à Détroit pour voir les Canadiens disputer un match contre les Red Wings; j’avais le même sentiment.
Lorsque Tremblay voit L’Opéra de quat’sous de Brecht et Weill, Monique Leyrac chante La Fiancée du pirate et ce sont « les trois minutes les plus intenses de toute ma vie de dévoreur de culture ». À 22 ans, il est convaincu de ne plus jamais pouvoir revivre
un moment comme celui-là, un « grand frisson de joie, proche parent du frisson d’horreur ».
En 1964, la pièce Le Train permet à Michel Tremblay de remporter le premier prix du Concours des jeunes auteurs de Radio-Canada. C’est la preuve, écrit-il, « qu’on pouvait très bien avoir le droit de noircir des feuilles de papier sans être passé par les collèges ou
les universités ».
Peu de temps après, Tremblay (22 ans) rencontre André Brassard (18 ans), un jeune metteur en scène en herbe. Ils deviennent chacun le Pygmalion de l’autre, mais cela est un autre livre.
Monique Polak, Vois tout ce qu’il te reste, roman traduit de l’anglais par Rachel Martinez, Québec, Éditions
du Septentrion, 2022, 260 pages, 24,95 $.
« Je ne suis pas préparée à voir à quel point la vérité est horrible. » Ainsi s’exprime l’adolescente Anneke dans Vois tout ce qu’il te reste, œuvre de fiction que signe Monique Polak en s’inspirant de faits réels. La réalité est un camp allemand pour les prisonniers Juifs.
Au nord de Prague se trouve Terezin, une ville que les Allemands ont appelée Theresienstadt durant la Seconde Guerre mondiale.
Elle pouvait accueillir 7 000 soldats, mais pendant l’Holocauste,
40 000 Juifs y ont été parqués, jusqu’à quatre prisonniers au mètre carré.
Celien Polak, 14 ans, a passé un peu plus de deux ans (1943-1945)
à Theresienstadt avec ses parents et son jeune frère. Elle n’a raconté rien de sa vie d’enfer jusqu’à ce que sa fille, Monique Polak,
la convainque de partager ces deux années en 2007.
L’autrice a changé les noms. La famille que nous suivons s’appelle Van Raalte et est d’origine néerlandaise. La narratrice se nomme Anneke; c’est peut-être une allusion au Journal d’Anne Frank.
Elle se demande parfois où est allée l’ancienne Anneke et
si elle la reverra un jour. « J’en doute parfois. » 
L’étoile jaune cousue sur les vêtements est conçue pour humilier les prisonniers, mais un rabbin explique que c’est un signe.
Elles illuminent l’obscurité, « un signe que nous ne devons jamais abandonner ».
Le sommeil est le seul moyen d’évasion pour les prisonniers…
s’ils sont assez chanceux pour dormir. Leurs lits sont infectés de poux et de punaises, de soldats qui attaquent sans relâche.
« On ne la gagnera jamais, cette guerre-là. »
Un prisonnier artiste, Petr Kien, fait le portrait d’Anneke : visage pâle et amaigri, menton pointu, joues creuses, cheveux gras, cernes sous les yeux. Les nazis lui ont dérobé sa beauté. Les prisonniers sont
des moins que rien.
La Croix-Rouge du Danemark doit visiter Theresienstadt que
les Allemands vantent comme « ville modèle ». On procède
dès lors à un embellissement qui est une pure mascarade,
« une mise en scène aussi diabolique que tordue ». Le père d’Anneke doit peindre des fresques d’une fausse beauté.
Le programme d’embellissement permet aux prisonniers de gagner ce dont ils ont le plus besoins : du temps.
Lorsque Anneke apprend que des enfants sont éliminés dans
des camps de la mort, elle réagit instantanément : « Éliminés,
c’est un mot qu’on utilise pour parler des déchets, pas des êtres humains. Pas des enfants. » Et les vieux ressemblent davantage
à des cadavres qu’à des êtres humains.
Dans le camp de Theresienstadt, avoir de la chance est une épreuve en soi. Ceux qui survivent au malheur fatal doivent être témoins
du départ des autres, de ceux qui sont envoyés vers des camps de la mort. Certains ont l’impression de préférer être mort plutôt que devoir être témoins de tout ce qu’ils voient.
Monique Polak a fait tous les efforts possibles pour être précise
sur le plan historique, mais elle a inventé́ de toutes pièces
les personnages principaux et leurs combats intérieurs. « La fiction est pour moi, autrice et lectrice, une façon de m’aider à̀ comprendre le monde et les gens qui y vivent. »
La romancière conclut en faisant dire à Anneke qu’elle n’arrivera jamais à oublier tout ce qu’elle a vu, a senti et a perdu à Theresienstadt. « Mais le monde est encore là. Ce sera à moi
de trouver sa beauté. »
Dana Blue, Heartbeat, roman, Montréal, Éditions Glénat Québec, coll. Hugo Jeunesse, 2023, 318 pages, 19,95 $.
Avec un titre comme Heartbeat et deux garçons en page couverture, on devine que le roman de Dana Blue traite d’une relation homosexuelle. C’est beaucoup plus que ça; il est aussi question
du don d’organes.
« Ne t’attache pas, je vais sûrement mourir à la fin. » Voilà les mots qu’Elliot, un garçon atteint d’une grave maladie du cœur depuis l’enfance, lance à Rudy, un adolescent rebelle contraint de faire du bénévolat à l’hôpital pour éviter d’être expulsé de son école.
Rudy : 16 ans, cheveux teints en rouge, piercings, jean déchiré, mauvais dossier scolaire plus épais qu’un dictionnaire, turbulent, supportant difficilement les règles, prenant plutôt plaisir à les briser.
Il se cache derrière une sorte d’armure psychologique.
Elliot : 16 ans, détaché et humoristique, en attente d’une greffe du cœur. Dès qu’il voit Rudy, son cœur bat plus vite. Il voit le vrai Rudy sous son armure et s’acharne à le convaincre d’en sortir.
On devine une attirance sensuelle. On imagine aussi les deux garçons à poil.
La manière dont Elliot prononce le nom de Rudy fait remonter quelques frissons de long de l’échine de ce dernier. Lorsque Rudy sent le souffle d’Elliot caresser sa joue, ses lèvres si près des siennes, il se demande ce que ça serait d’embrasser un garçon.
Chose certaine, Rudy se considère comme un esprit libre. Il réfléchit peu à sa sexualité. Il n’est pas le genre à s’interroger sur le genre
ou le sexe de la personne qui ferait un jour battre son cœur. À vrai dire, l’ado a rarement parlé de filles ou d’amour.
Il y a bien eu quelques regards évocateurs de certaines étudiantes, « mais il n’avait pas montré suffisamment d’intérêt pour que ça aille plus loin ». Se peut-il que son intérêt homo le ravageât déjà à 15 ans…?
Rudy rougit en imaginant qu’Elliot pense peut-être la même chose que lui. La romancière prend plaisir à étirer la relation naissante entre les deux ados. Dana Blue décrie avec brio « la dure réalité d’un adolescent qui tente de survivre dans un monde incertain ».
Tout comme Elliot, Rudy est puceau. Il se sent maladroit en faisant descendre la fermeture éclair du pantalon de son partenaire.
Il craint tellement « de gâcher la première expérience ». Quelques mots l’encouragent : « Tant que je suis dans tes bras, je suis OK. »
Le roman ne s’attarde pas à décrire ce qui se passe au lit. On sait qu’un condom est utilisé et que Rudy ne pourrait jamais oublier l’intimité si particulière qu’il a partagée, « la sensation du corps d’Elliot contre le sien, la douceur de sa peau sous ses doigts ».
De longs passages décrivent comment il est facile de tomber amoureux, voire de sentir que le sentiment est réciproque… même
si les mots « je t’aime » ne sont jamais prononcés. Ce qui est plus important, c’est qu’Elliot a besoin d’un nouveau cœur. Le roman traite donc du don d’organes.
Elliot insiste pour que Rudy signe sa carte santé pour autoriser cette démarche.
Elliot Page, Pageboy, autoportrait traduit de l’anglais
par Marie Brazilier, Paris, Éditions Kero, 2023, 288 pages, 34,95 $.
La personnalité canadienne trans la plus connue est sans conteste Elliot Page, né Ellen Page en 1987 en Nouvelle-Écosse. Page a connu
une ascension fulgurante au sein de l’industrie du cinéma. Il raconte son parcours dans un autoportrait intitulé Pageboy.
Même si Page a été fille et lesbienne avant de devenir trans, tout l’autoportrait est écrit au masculin : « j’étais subjugué, envoûté ». C’est à titre d’Ellen Page qu’il a eu une nomination aux Oscars comme meilleure actrice dans la comédie dramatique Juno (2007).
Avec le succès de Juno, Page est fortement invité par les profes-sionnels du cinéma à cacher son identité queer. Sinon, « ça me desservirait, on me proposerait moins de rôles. C’était pour mon bien. Alors j’ai porté des robes, mis du maquillage. »
Page sait, cependant, que son succès repose sur sa capacité à ignorer sa différence et à renier son identité profonde. « Je taisais sans cesse la vérité de peur d’être banni, mais j’étais déprimé, piégé dans une mascarade lamentable. »
Dès l’âge de six ans, Ellen avait demandé à sa mère si elle pouvait être un garçon. « Non, chérie, tu es une fille, mais tu peux faire tout ce que font les garçons. » Six ans plus tard, la puberté la changera en un personnage qu’elle ne veut pas jouer.
À 28 ans, Page fait son « coming out lesbien ». Il explique comment Hollywood ne comprend pas la complexité d’une sortie du placard, « la multitude des secrets enfouis que cela induit. Hollywood est insensible aux conséquences de son fonctionnement. »
Page note qu’il lui a fallu dix ans avant de pouvoir aborder
la question de genre. Le sujet était trop sensible. Il lui fallait prendre le temps de s’écouter. « J’ai dû atteindre le moment où, poussé à bout, je n’ai plus eu le choix. »
Elliot écrit qu’il n’a jamais été une fille, qu’il ne sera jamais
une femme. C’est dans un cabinet de psy qu’il passe de l’impossibilité d’assumer son homosexualité à un sentiment de perplexité et de colère « face à toute la merde que j’avais dû encaisser pendant si longtemps, parce que cacher mon identité queer était considéré comme le statu quo, et ma douleur comme une conséquence naturelle ».
La dysphorie de genre le préoccupe au plus haut point et il finit
par embrasser à bras-le-corps sa transidentité. À 33 ans, il subit une opération pour se faire retirer les seins. Le 1er décembre 2020, Page fait son coming out trans et non binaire, précisant son choix d’utiliser le prénom Elliot et d’être désigné par le pronom masculin il. En mars 2021, Page devient la première personne ouvertement trans à faire la une du magazine Time.
Je note, en passant, que la mère de Page était bilingue et enseignait le français. Elliot lui reproche de ne pas lui avoir parlé français durant son enfance, mais avoue que les langues n’étaient pas
son fort.
Dans ce récit intimiste, d’une grande sensibilité, Elliot Page nous fait part de ses réflexions sur l’enfance, l’amour, le sexe et l’identité.
À travers des moments sombres ou joyeux, il se livre avec sincérité et justesse dans un autoportrait singulier et bouleversant.
Danielle Carrière-Paris, Rose-Aimée Bélanger à l’ombre des chuchoteuses, biographie, Sudbury, Prise de parole, 2023, 136 pages, 36,95 $.
La sculptrice franco-ontarienne ayant connu le plus fulgurant succès demeure sans contredit Rose-Aimée Bélanger, du Nord-Est ontarien. Or, son parcours demeurait quasi inconnu jusqu’à
ce que Danielle Carrière-Paris nous le révèle avec brio dans Rose-Aimée Bélanger à l’ombre
des chuchoteuses
.
La première exposition de cette artiste a lieu dans la Galerie McGugan, à Hamilton, en 1982. Elle a 59 ans. Ses œuvres seront par la suite surtout en montre dans des institutions du Québec et de l’Ontario.
La production de Rose-Aimée Bélanger reflète « une liberté,
une plénitude, une sérénité, l’appréciation du moment présent,
le bonheur de vivre sans complexe, un appétit assumé pour
les plaisirs petits et grands ».
Aux antipodes de la plupart des femmes qu’elle représente dans
ses œuvres, Rose-Aimée Bélanger est toute menue et d’apparence fragile. Elle a aujourd’hui 99 ans.
Bienveillante, attentionnée, enjouée et attentive, cette mère de famille « n’est pas de nature à dorloter ses enfants ou à leur manifester
de la tendresse physique ». Son mari, Laurent Bélanger, est un pilier
de la communauté du Témiscamingue ontarien; il est entrepreneur, conseiller scolaire, organisateur politique, juge de paix (et admirateur du talent de son épouse).
Les personnages féminins et masculins
qui peuplent l’imaginaire de Rose-Aimée Bélanger sont inspirées de ses observations quotidiennes, des membres de sa famille ainsi que des gens du voisinage « rencontrés au hasard pendant qu’ils vaquent à leurs activités journalières ».
À 52 ans, lorsque presque tous les enfants ont quitté le foyer familial, l’artiste se tourne vers l’art. Elle façonne d’abord la terre cuite, le grès, l’argile, puis découvre le bronze.
C’est vers 1995 que ses sculptures jusqu’alors filiformes deviennent de plus en plus arrondies. Le grès cède au bronze, matériau que se marie parfaitement à la rondeur de nouvelles créations. « Je veux exploiter toutes les facettes du volume. Avec le temps, mes personnages doivent, tout en devenant de plus en plus imposants, devenir de plus en plus gracieux et sensuels. En fait, je cherche l’équilibre, entre fragilité et rondeurs. »
La sculpture Les chuchoteuses (en page couverture) a été installée dans le Vieux-Montréal en 2006. Cette œuvre de huit cents livres est la plus photographiée par les touristes. « Des quelques trois cent quinze œuvres d’art publiques réparties sur tout l’île, elle compte parmi les huit créations les plus souvent citées comme étant emblématique de Montréal. »
Rose-Aimée Bélanger n’a jamais voulu faire des présentations dans les écoles, de parler de son art aux élèves. « Pour elle, si tu voulais faire de l’art, il fallait juste que tu le fasses et que tu le fasses tous les jours. Il n’y a pas de recette magique. »
Elle n’était pas non plus intéressée à donner des cours privés.
Elle ne se voyait pas comme une pédagogue. À son avis,
« la personne qui souhaite entreprendre une création artistique
doit trouver par elle-même sa propre façon d’y arriver ».
Danielle Carrière-Paris conclut cette biographie fort bien documentée en affirmant que « Rose-Aimée Bélanger, sereine et résiliente, ne conserve que de meilleurs souvenirs de sa vie,
au cours de laquelle elle a bercé ses enfants, épaulé son époux et caressé l’argile, parce que qu’avec les temps tous les souvenirs sont beaux, et comme le dit si bien Voltaire, ce qui touche le cœur se grave dans la mémoire. »
L’ouvrage comprend des photos d’une vingtaine d’œuvres,
une chronologie de la vie de Rose-Aimée Bélanger, une chronologie de ses expositions, une liste des collections publiques qui ont ses œuvres et une bibliographie exhaustive.
Patrick Doucet, Le Crépuscule du désir ? Comprendre
la sexualité des adultes vieillissants
, essai, Montréal, Éditions Trécarré, 2022, 240 pages, 29,95 $.
C’est bien connu que la vie sexuelle apporte une meilleure santé physique et psychologique. Or, la société, les médias entre autres,
en font un sujet tabou chez les personnes âgées, « on ne souhaite pas la voir ! » Et si certains aînés s’y intéressent, on juge cela anormal. Voilà un constat formulé par Patrick Doucet dans 
Le Crépuscule du désir ? Comprendre la sexualité des adultes vieillissants.
Doucet trouve important de défaire l’idée que les « vieux » et
les « vieilles » n’aiment rien autant que de jouer au golf ou tricoter. Il reconnaît cependant que « de plus en plus d’adultes vieillissants sont moins actifs sexuellement, mais précise que le désir sexuel ne diminue pas toujours avec le seul vieillissement. D’autres facteurs entrent en jeu : ménopause, andropause, problèmes de santé physique et mentale, apparence, difficultés conjugales, médicaments.
Au Canada, 90 % de la population âgée de 65 ans et plus prend
en moyenne cinq médicaments par jour. Quant à l’apparence,
cela préoccupe surtout les femmes hétérosexuelles et homosexuelles, ainsi que les hommes homosexuels plus que
les hétérosexuels.
Plusieurs établissements désapprouvent les comportements sexuels entre adultes consentants non mariés. Le personnel les sépare,
les empêche d’être seuls dans une chambre ou les rapporte à leur famille.
L’auteur raconte que sa grand-mère, âgée de 80 ans et atteinte d’une dégénérescence cognitive modérée, a développé une idylle avec un autre résident de 85 ans. La direction a aussitôt contacté
la fille pour lui dire que sa mère « devait mettre un terme à
ses agissements inconvenants ».
« Après sa longue et triste vie maritale auprès d’un homme insensible et dominant, une autre autorité, aussi insensible et dominante, s’assurait maintenant de priver ma grand-mère
de quelque plaisir légitime jusqu’à la toute fin. »
Il est vrai que certains centres fournissent des chambres privées pour des moments d’intimité lorsqu’un membre d’un couple n’est pas résident, « mais seulement aux couples mariés légalement
et manifestement hétérosexuels ».
Doucet note que « les rapports homosexuels sont encore moins bien vus, de même que les personnes homosexuelles par
les résidents, mais aussi par des infirmiers, des infirmières,
des médecins et des psychologues, lesquels peuvent manifester « de l’hostilité, de la condescendance, de l’embarras ou de
la pitié et éviter les contacts physiques ».
L’ouvrage nous apprend que dans l’industrie de la pornographie
au Japon, on voit de plus en plus des films qui mettent en scène
des acteurs et des actrices plus âgés. On estime que la « Silver porn » occupe environ 20 % de la part du marché de
la pornographie en général. Je note, en passant, qu’il existe
un site international de rencontres homosexuelles intitulé Silver Daddies.
Preuve que les gens âgés sont sexuellement actifs, l’incidence
des infections transmises sexuellement est en hause au sein de cette population selon une étude. Plusieurs raisons expliquent
cette tendance : diminution de l’usage des préservatifs, sites
de rencontres, voyages à l’étranger, tests de dépistages rarement recommandés par les intervenants.
La sexualité chez les personnes vieillissantes fait l’objet de constats colorés. Selon le sexologue William Master, « en vieillissant, vous
ne pouvez pas courir autour du pâté de maisons comme lorsque vous aviez 18 ans, mais vous pouvez toujours avoir du plaisir à marcher ». À 93 ans, Janette Bertrand ajoute : « C’est plus pareil,
c’est bon pareil. »
Une veuve affirme avoir eu un copain plus attentif et plus dévoué que son défunt mari; « c’est ainsi qu’elle a connu son premier orgasme à… 79 ans ». Une autre signale qu’elle a eu son premier massage érotique le jour de son 70e anniversaire : « cela m’a montré que j’étais toujours une femme pleinement sexuelle et fonctionnelle, prête à sortit de ce cocon qu’est le deuil pour commencer à vivre de nouveau […], pour réintégrer le monde ».
Essai très fouillé, Le Crépuscule du désir ? comprend
une bibliographie de 123 ouvrages et pas moins de 602 notes
de références.
Nita Prose, La Femme de chambre, roman traduit
de l’anglais par Estelle Roudet, Paris, Éditions Calmann-Lévy, 2022, 432 pages, 24,95 $.
« La discrétion est ma devise ! Un service invisible, c’est mon objectif. » Ainsi s’exprime la narratrice et protagoniste du roman
La Femme de chambre de Nita Rose. Le jeune Molly, comme dans Molly Maid, est payée pour se taire et redonner aux chambres leur perfection initiale. Or, l’hôtel cinq étoiles cache bien des secrets et
il s’y passe des choses infâmes.
Avec un nom comme Regency Grand, l’endroit affiche luxe et splendeur. Molly est une jeune femme de chambre naïve qui n’a aucune idée à quel point les actes peuvent être violents dans le monde réel. Elle a été élevée par sa grand-mère et ne sait jamais
ce qui peut l’attendre au tournant, « que ce soit un homme mort
ou votre prochain rendez-vous galant ».
L’action du roman se déroule presque entièrement en cinq jours;
le lieu demeure inconnu, pas d’indices sur la ville ou le pays.
La référence à Molly Maid peut laisser croire qu’il s’agit du Canada, où l’entreprise a été créée en 1979, ou des États-Unis. L’autrice est canadienne.
Un jour, la femme de chambre découvre le richissime monsieur Black mort dans son lit. Mêlée malgré elle à cette étrange affaire
de meurtre, Molly va mener sa propre enquête, aidée de quelques précieux collègues et amis.
L’architecture du roman est plutôt compliquée. Nombreux sont
les retours en arrière dans la vie monotone de Molly. Sa grand-mère est décédée depuis plusieurs mois, mais ses pensées inondent celles de Molly. Et il faut plus de 150 pages entre la découverte
du cadavre et le début de l’enquête par la police.
Molly est utilisée comme un pion dans le meurtre de M. Black.
En une journée, elle passe d’employée modèle, discrète, solitaire et zélée à personne difficile, distante, tordue et pire encore. Plein de souvenirs d’enfance refont surfaces, ce qui donne lieu à certaines longueurs.
Tel que mentionnée plus haut, les pensées de la grand-mère abondent. Voici quelques exemples de ces idées, principes ou maximes : « Les gens sont un mystère impossible à résoudre.
Tout ira bien à la fin, et si tout ne vas pas bien, ce n’est pas la fin.
Il n’y a rien que tu puisses faire si ce n’est de ton mieux Lève-toi, ma fille, et brille de tous tes feux ! »
L’autrice Nita Prose est une éditrice basée à Toronto et La Femme
de chambre
est son premier roman. Elle excelle dans l’art
de décrire le coté psychologique de ses personnages, un peu au compte-gouttes.
La Femme de chambre mêle subtilement intrigue criminelle et romantique. Tout est en nuances et sous-entendus. On a l’impression que la romancière nous tend des pièges pour nous garder en alerte.
Nancy Vickers, Capharnaüm, roman avec la collaboration de Gloria Escomel, Ottawa, Éditions David, coll. Indociles, 2022, 234 pages, 23,95 $.
Le trouble d’accumulation compulsive (hoarder) s’explique par
le fait que les objets (ou animaux) ne déçoivent jamais, ne font pas
de mal, contrairement aux humains qui n’apportent que « déception
et isolement ». Voilà ce que nous apprend en surface Capharnaüm, quatorzième ouvrage de Nancy Vickers. Elle explore avec brio
la dynamique et la psychologie de ce trouble appelé aussi
syndrome de Diogène.
Narratrice du roman, Elsa accumule sans cesse des objets inutiles. Une autre personne souffre du syndrome de Noé puisqu’elle adopte toujours plus d’animaux. Et une autre encore collectionne des choses qui lui montrent la beauté de la mort (nécrophilie). Sans oublier cette musicienne qui entretient une relation amoureuse avec son violoncelle.
À l’exception du mari d’Elsa, qui collection-nait des livres et qui meurt très tôt dans l’histoire, tous les personnages sont des femmes. Capharnaüm est une histoire “fameusement drôle, émouvante, voire pathétique”, selon Gloria Escomel, la collaboratrice de Nancy Vickers pour ce livre. La couverture s’explique par ce commentaire d’Elsa : « Je suis la maman-araignée dans la toile amoureuse de ses enfants-objets. »
Lors d’une entrevue menée par Bible urbaine, Nancy Vickers avoue qu’elle a toujours été fascinée par les accumulateurs compulsifs (hoarders). « J’en connaissais plusieurs, dont une femme dans
mon quartier où la Ville est venue vider sa maison trois fois.
Des histoires d’horreur ! Je voulais explorer le côté psychologique des hoarders et des personnes qui aiment les objets et ne veulent pas s’en défaire. »
Sans être un récit personnel, Capharnaüm renferme plusieurs détails autobiogra-phiques. Tout comme l’autrice, Elsa est une arachnophile, soit une personne qui aime les araignées. Elsa achète tous les objets qu’elle peut trouver en forme de corbeau, Or, j’étais avec Nancy lorsqu’elle a acheté un corbeau en métal, qui figure maintenant
à l’entrée de sa maison à Ottawa. De plus, elle décide d’inclure Marilyn Monroe dans son roman après avoir pris connaissance
d’un ouvrage que je lui ai offert sur les poèmes, écrits intimes et lettres de la star sex-symbol.
Elsa achète une voiture Mini Cooper Countryman, exactement comme celle de Nancy. L’autrice donne le nom de Mini-Chérie à
ce véhicule hermaphrodite et écrit que la pédale de l’accélérateur est son pénis, tandis que la pédale pour freiner est son vagin.
Elsa ne peut pas entretenir une relation avec les humains, seulement avec les objets qui, selon elle, ont des yeux et une âme. « Ainsi, j’évite le pire, la déception de ne pas être acceptée, le rejet ou l’incapacité de l’autre à m’aimer. »
Dès qu’un nouvel objet entre chez-elle, il capte toute son attention; cela dure quelque temps, puis Elsa a envie d’autre chose « pour combler le vide qui se creuse infernalement en moi ». N’empêche que les objets la séduisent, leur charme s’infiltrant dans son sang. « J’aime les objets d’un amour presque sensuel […], je projette une âme dans tous ces objets ».
Encore une fois, Nancy Vickers signe un roman déjanté et fait preuve d’une imagination débridée, sa marque de commerce.